L'ÉGLISE RUSSE, SON ORIGINE, SON ORGANISATION, SON CLERGÉ
Assister, en 1897, au congrès international de géologie à Saint- Pétersbourg, était un rêve que les géologues de deux continents caressaient depuis 1891, alors qu'on nous avait transmis, à Washington, l'invitation officielle de la Russie. M. Tschernischew, le porte-parole des autorités russes, nous inforimait en même temps que le tsar mettait à notre disposition un crédit de 100,000 roubles, avec le privilège de la circulation gratuite sur tous les chemins de fer russes. Le profit d'un tel voyage était double. I! y avait d'abord l'intérêt scientifique considérable que présentent toujours, pour les congressistes, ces assises solennelles de la science ; et ensuite nous pouvions profiter de la circonstance pour voir de près les villes et les campagnes de la sainte Russie, privilège qui n'est pas accordé à tout le monde.
Nous en avons largement usé. Et voilà comment il se fait que, successivement, nous avons été secoués sur les pavés de Saint- Pétersbourg Pskof, Moscou, Koursk, Kharkof, Kief, Odessa, etc., dans les infects fiacres russes, lesquels, au dire du prudent Bedecker, sout presque des voitures. Nous avons fait, de cette façon, la connaissance intime des pavés ronds ou pointus des villes moscovites, Nous avons voyagé des semaines entières dans les steppes du Donetz et de l'Ukraine, expérimenté les heurtsaffreux d’un tarantass enlevé au triple galop par une fougueuse troïka, et avalé sans broncher l'héroïque dose de poussière à laquelle doit toujours se rési-
gner quiconque circule dans ces fécondes et interminables plaines,
Nous avons vu de près les moujiks ; visité leurs isbas de terre et de chaume, sans oublier la remuante population de vermine qui y pullule. Nous avons admiré les superbes églises de Pétersbourg et de Moscou, les luxueuses chapelles des couvents, Nous avons entendu les moines psalmodier et chanter leurs offices religieux, nous avons vu les popes se Ppavaner en famille, dans les promenades publiques. Et, pour couronner Je tout, nous avons fait connaissance, à plusieurs reprises, avec les tracasseries policières que comporte toujours l'examen obligatoire des passe-ports.
Pour un occidental, un américain surtout, il y avait en tout cela comme un monde d'impressionsinouvelles, Celles-ci sont restées très vives, malgré l'intervalle de trois années qui nous en sépare.
Rassurez-vous cependant; je ne viens pas, ce soir, vous les communiquer ; je ne viens pas vous infliger un récit de voyage. De ces récits, chacun peut en bâtir pour son compte de fort acceptables, en mettant à profit quelque guide bien fait, Quant aux impressions personnelles, à moins d’être de la famille des hommes de génie (et ces familles ont toujours été malheureusement très restreintes) on s'expose assez souvent à ne pas sortir des banalités de l'amplification. Ce n’est pas ia peine de se mettre en frais de littérature pour aboutir à un tel résultat, Naturellement, j'admets, sur ce point, de brillantes exceptions.
Cependant, permettez-moi de vous avouer que cette Russie exerce une véritable fascination sur ceux qui la parcourent. C’est qu'on y trouve un Pays particulièrement intéressant, à raison des problèmes ethnologiques, sociaux et religieux qu'il soulève. Cette Moscc rie, à la fois ancienne et jeune, apparaît comme un mystérieux creuset, où, dans le mélange des
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races, dans l'imprévu des rencontres de principes nouveaux, sous l’action de forces à la fois puissantes et mal connues, s'élabore peut-être l'avenir de l'Europe vieillie et du monde qui évolue,
Cet intérêt général, déjà si intense, a été singulièrement ravivé par les relations qui se sont établies dernièrement entre la Russie et le Canada.
Nous avons maintenant un consul russe à Montréal ; nous avons même des Russes canadiens (je n’ose pas dire des Russes compatriotes) dans le Nord-Ouest, Le pe - moscovite ne nous est donc plus tout à fait étranger,et œæ ra mon excuse pour entreprendre avec vous ce soir, l'étude du côté le plus facile à connaître de l’état russe, je veux dire la con-‘itution de son église, laquelle s'intitule : “ Sainte Eglise catholique, apostolique, orthodoxe.” Je voudrais vous en dire l'origine et les transformations, puis vous signaler quelques-unes de ces hérésies multiples qui y ont pris naissance et qui y surgissent encore tous les jours. Parmi ces hérétiques, nous découvrirons nos amis les doukhoborstes et nous rentrerons ainsi en Canada. Nous étudierons les dogmes sociaux et religieux de ces derniers, afin de voir ce que nous pouvons en espérer, ou ce que nous devons en craindre. Cette conclusion finale, je laisserai à chacun de vous la satisfaction de la tirer lui-même.
Je serais heureux si les connaissauces plus ou moins nouvelles qui vous resteront peut-être de nos entretiens vous dounaient l’idée d’aller un jour visiter et étudier vous-mêmes ce pays prestigieux, afin de vous assurer de visu que je v’aurai ni chargé, ni flatté le tableau. :
Vous n'avez pas oublié sans doute le grand succès de curiosité qu'ont eu les doukhoborstes à leur arrivée à
ent, On n'était pas dernier sonnait
Naturellement, la politique devait être bientôt de la partie, Les journaux ministériels n'avaien
C pas assez d’épithètes élogieuses pour qualifier la tranquillité, la bonté, l'amour du
A les en croire, c'était de
Les feuilles de l'opposition, cela va de soi, Pas sur le même ton, Pour elles, étaient tout simplement ] Expulsés de leur pays aux lois et à la religion d
ne chantaient
, rebelles à toute res à toute colonisation.
disait-on, un assez mince dans ce pays, comme dans bien exigeant sur la valeur intellecqui l’habitent, Par conséquent,
certificat de vertu, puisque, d’autres, on n’est pas très tuelle ou morale de ceux
mit
nous n'avions rien de bon à attendre de ces nouveaux venus, et le gouvernement aurait fait mille fois mieux, si, au lieu de recevoir ces suspects, de payer même pour faciliciter leur établissement, il avait dépensé le même zèle pour la colonisation du Canada par les canadiens.
Lesquels des rouges ou des bleus avaient raison ? La réponse dépend pas mal de la couleur des lunettes avec lesquelles on regarde les événements.
Mais enfin, le fait était là, et, un bon jour, quelques milliers de doukhoborstes débarquaient sur la jetée Louise. Les récriminations tardives devenaient inutiles.
Ce jour-là, tous les officiels, tonus les badauds de Québec et plusieurs curieux (ce qui constituaient évidemment une foule assez grande) étaient au quai, pour recevoir les nouveaux arrivés, et c’est devant tous ces yeux grand ouverts que défilèrent les émigrants. .
Hommes de haute stature, bien découplés, à cheveux abondants, à barbe plus puissante encore, portant des vêtements de coupe étrange et de couleur voyante, surtout les femmes; sur la tête, un bonnet de fourrure ou un chapeau de feutre; en somme d'assez beaux échantillons de la race humaine. Les spectateurs non prévenus étaient quasi satisfaits, et l'on se disait qu'à tout prendre, si ces braves gens voulaient se servir de leurs bras, ils feraient d’asscz bons cultivateurs,
On remarquait bien un peu de laisser aller dans la toilette. Le chapitre de la propreté personnelle semblait relativement négligé, quant à la peau et aux habits (les paysans russes portent leurs vêtements sans jamais les ôter, pas même la nuit, jusqu'à usure irrémédiable), mais une bonne douche et une briquette de savon auraient vite raison de tout cela, et l’eau n’est pas rare au Canada, le savon non plus.
Les doukhoborstes se répandirent bientôt dans les rues, et
on les vit s'approvisionner surtout de légumes. Les pommes de terre, les carottes, les navets, les concombres en particulier faisaient leurs délices. De là on crut pouvoir conclure qu'ils étaient végétariens, qu'ils ne mangeaient pas de viande, tout comme certaines peuplades des Etats-Unis,
C'était une erreur, La preuve, nous l'avons eue l'hiver suivant, Les quakers de Pensylvanie, apprenant que leurs frères du Nord-Ouest, les doukhoborstes, manquaient un peu de tout, leur ont expédié des convois entiers de vivres et de vêtements, y compris un bon nombre de bœufs destinés à leur faciliter les travaux agricoles, le printemps suivant. Les braves doukhoborstes ont tout reçu avec grande joie. Ils se sont Couverts avec les chauds vêtements des quakers, ont absorbé les conserves qu'on leur avait envoyées, tant et si bien qu’une partie des bœufs eux«mêmes, assure-t-on, y ont passé. Ces animaux avaient grasse mine. On s'en passerait bien pour labourer le sol: les femmes y suppléeraient. Le plus profitable était donc de les manger tout simplement, C'est ce qu'ils firent en toute tranquillité de conscience, donnant ainsi un éclatant démenti ceux qui les avaient pris pour des végétariens irréductibles.
Les doukhoborstes sont donc simplement des paysans russes, des moujiks, comme on en rencontre partout en Russie, Le portrait que j'en ai tracé tantôt s'applique avec exactitude aux moujiks que l’on voit à Pétersbourg à Moscou et dans les steppes de l'Ukraine, Haute stature, teint clair, barbe touffue, hirsute, cheveux abondants, taillés au bol, Comme disent les Français, assez grande malpropreté, sous des oripeaux multicolores ; c’est bien là le russe véritable, le russe des Russies rouge et blanche, de la grande et de la petite Russie, des steppes du Don et de la Caspienne. La ressemblance eût été complète, si on eût pu ajouter une note à cette gamme caractéristique : celle d'aimer plus que de raison la
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voudka, ce qu’on appelle ici le whiskey. Les doukhoborstes ont-ils sur ce point la même faiblesse que leurs congénères ? Espérons que non, au risque d’avoir des colons qui ne sont russes qu'à moitié.
Mais alors, pourquoi quitter leur patrie ? Ils vivaient bien tranquilles dans les plaines fécondes de la Transcausasie, sous un ciel toujours ensoleillé, sous un climat idéal et ayant à leur disposition un sol fertile, Pourquoi quitter tout cela et venir se perdre dans les solitudes canadiennes, sous un soleil qui n’est pas toujours, à vrai dire, de feu, sous un ciel qui a bien quelquefois ses brouillards ? C’est que l'autorité russe n'est pas sympathique, pas même bienveillante à leur égard. Transportés tout d’abord en bloc (le gouvernement russe ne fait jamais les choses à moitié) des plaines de l’Ukraine en Sibérie, ramenés ensuite de la même façon sur les bords de l’Azof, puis enfin transplantés, toujours en masse dans la région géorgienne, les doukhoborstes ont supporté toutes ces migrations forcées sans renoncer à leurs principes religieux et sociaux. Or ceux-ci ne sont pas reconnus par les autorités civiles et religieuses de la Russie. De là toute une série d’ennuis incessants, de taquineries et de persécutions . plus ou moins ouvertes, à tel point que les malheureux ont manifesté un jour le désir de quitter définitivement leur patrie et d'aller chercher fortune et tranquillité ailleurs. Le célèbre écrivain Léon Nicolaiéviteh Tolstoï, au nom de la philanthropie humanitaire qui est se seule religion, a généreusement poussé à la roue, et c’est ainsi que nous en avons reçu, un jour, tout une cargaison. Le reste suivra peut-être, Les doukhoborstes ne reconnaissent pas l’Eglise officielle, Ce sont des hérétiques vis-à-vis d'elle, et comme ils sont irréductibles dans leurs idées religieuses, comme on ne pouvait pas décemment les faire disparaître autrement, on leur a montré la porte,
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Ce serait peut-être le moment de dire en quoi consiste cette hérésie, de vous faire voir comment elle se rapproche du protestantisme, surtout des quakers, comment, à vrai dire, les doukhoborstes sont à l'Eglise orthodoxe ce que les protestants sont à l'église romaine, Mais, pour procéder avec méthode, nous devons d’abord voir en peu de mots ce qu'est l'Eglise orthodoxe el.e-même, quelle est son organisation, quels sont ses dogmes et ses pratiques religieuses, ainsi que les relations intimes qui l’unissent avec la puissance politique.
L'orthodoxie russe est en effet, avant tout et par-dessus tont, une religion d'Etat. Russe et orthodoxe sont presque
Synonymes, à peu près au même degré que catholique et
eanadien-français, On n’est vraiment russe qu’en devenant orthodoxe et l'on cesse de l'être, quand on abanäonne l’orthodoxie. L'Etat défend l’Eglise, la protège avec un zèle d'autant plus jaloux qu'il trouve en elle un moyen aussi puissant qu’efficace de garder sous son contrôle les nombreuses populations de l'empire, C'est une influence qui s’insinue partout, dans tous les rangs de la société et qui groupe toutes les volontés avec une force étonnante, autour de la personne du Tsar,
Voilà pourquoi le pouvoir civil protège le pouvoir religieux contre toutes les attaces de l'intérieur et de l'extérieur, Voilà pourquoi les dissiuences qui se sont produites depuis trois siècles, à plusieurs reprises, dans l'Eglise officielle, ont toujours été très mal vues de l’autorité civile, On n’a jamais ménagé aux novateurs les peines du knout, de l'exil et de la déportation. Le résultat a été que quelques-unes de ces sectes se sont cachées dans l'ombre du secret, pour se développer, comme le Raskol, avec tout le succès qu’assure presque toujours le mystère du fruit défendu. D’autres ont disparu, pour être remplacées par de nouvelles. D'autres enfin, ont vu leurs adhérents déportés e: wassc, d'un seul coup,
dans quelques coins perdus de l'immense empire, ou tout bonnement rejetés au dehors,
N'allons pas conclure de là que l'Eglise de la sainte Russie réalise maintenant l'unité dogmatique absolue, Au contraire, c'est par centaines qu'il faut compter les hérésies qui la divi. sent encore ; c'est par millions que se chiffrent leurs adeptes, se cachant, pour ainsi dire, dans les arcanes les plus mystérieuses des observances et des rites, Mais toutes ces hérésies demeurent toujours détestées et poursuivies par le pouvoir civil. Si on les laisse quelquefois en repos, c’est qu'on ne sait trop comment les atteindre sous les formes ondoyantes qu'elles revêtent, ou qu'on les redoute à raison du nombre de leurs adeptes. On ne s'attaque pas impunément, même en Russie, à une secte qui, comme le Raskol, compte plus de quinze millions d’adhérents,
L'Eglise russe n’a pas toujours été schismatique. Olga, sainte Olga, en 950, avait été baptisée à Constantinople, et saint Wladimir le Grand (980-1014), avec tous ses cosaques, avaient été baptisés dans les eaux du Dniepr, avant le achisme de Miche! Cérulaire, Mais à son origine, l'Eglise russe reçut ses prélats et ses prêtres de l'Eglise byzantine, L'état à demi sauvage des populations ne lui permettait pas de recruter un clergé indigène, et, pour de longs siècles, tout son personnel ecclésiastique influent lui vint de Constantinople,
Or, pour ceux qui ont étudié un tant soit peu l’histoire de l’Eglise, il est évident que cet état de chose était loin d'être une garantie d'orthodoxie. Tout en faisant abstraction des différences de rites, dont l'origine remonte évidemment à l'époque apostolique et dont les divergences peuvent
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très bien coexister avec l'unité de dogme et de croyance, l'Eglise orientale a toujours montré une tendance marquée à l'hérésie. C'était comme la couséquence de la subtilité de l'esprit grec et de la passion qui le tourmentait de faire de la métaphysique à outrance,
Longtemps avant le schisme de Photius, de nombreuses sectes y avaient pris naissance, dont quelques-unes, comme les nestoriens et les monophysites, ont traversé tous les siècles jusqu'à nous, Les pontifes de Rome luttaient vail. lamment contre cet ivraie que semait toujours l'inimicus homo. Mais le combat devint plus incertain, du jour où le patriarche de Constantinople mit en doute la suprématie du Pape, sous prétexte que les pouvoirs d'un siège patriarcal dépendaient du rang politique de la ville où il était placé, En partant de là, le patriarche prétendait qu'après la chute de l'empire d'occident, Rome n'é nt plus capitale, le siège de Constantinople, capitale de l'empire d'orient, était au moins l’égal du siège papal et que son titulaire échappait à la juri. diction romaine, :
Tel a été le véritable point de départ du schisme d’orient. Les divergences dogmatiques sont venues s'y greffer comme par surcroît, pour Inasquer ces motifs purement humains, mais elles sont toujours restées, en réalité, au second ‘ang. De nos jours encore la suprématie de l'évêque de Roms est le graud, le seul obstacle véritable à l’union des Eglises orientales, C'est ce qu'avouait ingénuement, en 1893, M. Pobiédonostsef, procureur du Saint-Synode de Pétersbourg.
Dans le principe, les patriarches schismatiques de Constantinople, tout en prétendant ne plus relever de Rome, voulaient garder sous leur juridiction toutes les Eglises orientales de leur rite. Ils ne Comprenaient pas comment l’idée même sur laquelle reposait le schisme aménerait, un jour ou l'autre, l’émiettement de leur obédience en autant de centres
nationaux qu’il y aurait de pays politiquement indépendants parmi eux, Or voilà précisément ce qui arrive de nos jours, Les unes après les autres, les Eglises nationales au rite grec se sont déclarées indépendantes, La Russie a marché la première, et, à sa suite, sont venues successivement les Eglises grecque proprement dite, bulgare, serbe, roumaine, géorgienne, monténégrine et plusieurs autres, De sorte qu'actuellement, le Phanar ne commande plus qu'à un nombre restreint de fidèles,
Ce n’est pas sans des luttes très vives que ces déchirures se sont produites, Constantinople résistait énergiquement, On fulminait quantité d'excommunications contre ces brebis qui fuyaient ainsi le bercail, Mais à la longue, on en venait à des compromissions, à des reconnaissances bien humiliantes pour l’orgueil du métropolitain du Phanar, mais nécessitées, finissait-on par dire, par le malheur des temps.
Nous avons vu,ilya un instant que les évêques et le haut clergé de l'Eglise russe venait de Constantinople, Ces prélats transportèrent leurs rites avec eux. Mais en même temps, à Kief d’abord, à Moscou ensuite, ils ne se firent pas faute de disséminer, parmi ces populations simplistes, le venin de leurs préventions religieuses. Après le schisme de Michel Cérulaire, ce clergé byzantin travailla plus activement que jamais à creuser l’abtme qui le séparait de l'Eglise de Rome, Pour arriver à ce but, le mensonge et la calomnie ne lui coûtaient guère, Aussi les russes, passés au schisme avec leur clergé, presque sans s’en apercevoir, ont vu leurs préventions contre Rome grandir avec le temps dans des proportions invraisemblables. Pour eux maintenant, c'est Rome qui est schismatique ; le pape est l’antéchrist,
Après Cérulaire, l'union des Eglises orientales et occidentales s'est réalisée à deux reprises différentes : au second concile de Lyon et à celui de Florence. Constantinople était alors menacée par les turcs et ses ompereurs demandaient des secours à l'occident, Or, ils avaient confiance qu'en reconnaissant l'autorité romaine, ils auraient plus de chance d’atteindre leur but et d'intéresser à leur sort les puissances occidentales, On pent juger par là de la sincérité de leurs sentiments, Aussi ces unions, œuvre de l'intérêt et de la peur, ne furent-elles guère durables,
Isidore de Kief, qui représentait à Florence l'Eglise russe, et qui avait été créé cardinal par Eugène IV, fut jeté en prison à son arrivée à Moscou. Le tsar Basile le punissait ainsi de l'audace qu'il avait eue de faire lire dans l’église de l'Assomption, au Kreml, la bulle d'union. Dès ce temps-là, le tsar pressentait dans la suprématie du pape une entrave à l'exercice de sa propre autorité. 1] redoutait de voir se dresser en face de son omnipotence, une puissance capable de lui résister sur les points où les intérêts religieux auraient été en jeu. C’en était assez pour la rendre inacceptable, La Russie persévéra donc dans le schisme.
: ‘as tard, sous Ivan-le-Terrible, il y eut de nouvelles tentatives de rapprochement avec Rome, Le tsar était fort malmené par les polonais sous la conduite de Bathory. Tout naturellement, il s’adressa au pape, laissant voir, lui aussi, des velléités d'union. si le pontife romain empéchait les polonais de lui faire la guerre. Mais, cette fois, les polonais, qui avaient très peu de confiance dans la sincérité du knisz russe, mirent tant d'obstacles à ces négociations qu’ils les empêchèrent d'aboutir,
Ce fut le dernier essai sérieux. Depuis cette date, la distance qui sépare Rome de Moscou a toujours été en s’agrandissant, Cette distance ne divise pas seulement les têtes
dirigeantes, cléricales ou lniques; elle atteint les derniers rangs du peuple. Toutes les classes en sont pénétréee, et, le tsar le voulut-il lui-même, il ne pourrait maintenant décréter l'union par un simple ukase, quelque puissant qu'il soit,
Mais nous ne croyons pas nous tromper en affirmant que le tsar y tient moins que le dernier de ses sujets. L'Eglise nationale est entre ses mains un levier trop puissant pour qu'il s'en désaisisse en faveur d’un autre.
Toutefois, le tsar n'est pas, à vrai dire, le pape de cette Eglise ; au point de vue dogmatique, il n'est pas plus puissant qu'un simple moujik, et s’il voulait proclamer un dogme nouveau, il ne serait pas écouté, Son pouvoir, de ce chof, est donc nul. Mais il ne peut pas y avoir de dogine nouvesu en Russie, C’est une Eglise immobilisée, cristallisée, momifiée dans son enseignement dogmatique. Un concile œcuméaique seul, d'après les théologiens russes, pourrait y apporter des modifications, Et comme ce concile est physiquement et moralement impossible, le dogme est condamné À rester figé pour toujours, Les restrictions au pouvoir du tsar, de ce côté, se réduisent donc à fort peu de chose,
Quant an reste, à l'administration intérieure, tout le clergé relève du tsar, soit directement, soint indirectement, Et c'est précisément de cette façon que lui vient une puissance pour ainsi dire illimitée sur les populations profondément attachées aux rites religieux et qui redoutent à un haut degré le clergé qui les guide,
Il n’en a pas été toujours ainsi, Primitivement, l'Eglise
. russe était gouvernée par un métropolite envoyé de Constantinople et résidant soit à Kief, soit à Moscou. Après la conquête de Constantinople par les Turcs, les Russes élurent euxmêmes leur métropolite et le choisirent dans le clergé national, L'investiture seule lui venait de Constantinople. Dans la série de ces patriarches grecs et même russes, on trouve des
hommes vraiment savants et distingués, des hommes capables de résister aux empiètements de l'autorité civile. Et, de fait, en plusieurs circonstances, les Tsars virent leur omnipotence tenue en échec par la volonté des patriarches de Moscou. Cette barrière ne pouvait exister toujours ; ce fut Pierre-le- Grand qui la renversa définitivement,
A la mort du dernier patriarche de Moscou, il laissa le siège vacant pendant vingt ans. Puis il établit le “ Conseil spirituel ” de l'Eglise russe, lequel devint plus tard le Saint-Synode, C'est ce dernier qui régit maintenant l'Eglise. Il se compose d’un certain nombre d’évêques, de moines et de popes séculiers nommés par l'Etat, Son pouvoir s'étend à toutes les questions d'administration, de rites proprement dits, de nominations aux sièges épiscopaux, etc. Mais pas plus que le Tsar, il ne peut décider les questions purement dogmatiques, c'est-à-dire, guider l’évolution religieuse qui se produit nécessairement dans toute Eglise vivante, Ces questions relèvent de conciles œcuméniques impossibles, Par conséquent, le Saint-Synode est la consécration absolue de la fossilisation de l'Eglise russe et la main-mise du Tsar sur l'autorité religieuse. D'autant plus que ses décisions ne peuvent sortir leurs effets qu’en autant qu’elles sont approuvées et contresignées par le procureur du Tsar, laïque qui assiste à toutes les séances et qui y joue le rôle du bras séculier. C’est suivant l'expression de Pierre I, “ l'œil de l'empereur.”
Le procureur actuel est Monsieur Pobiédonostsef, ancien précepteur d'Alexandre III, orthodoxe ardent et étroit, dont. l'unique préoccupation est d'empêcher tout courant d'idées étrangères de pénétrer dans l'Eglise russe. Il tient toute la hiérarchie dans sa main, et, grâce à l’armée d'employés subalternes qui sont à sa solde, il est littéralement tout-puissant, Voilà donc en quoi consiste le pouvoir suprême de la
hiérarchie ecclésiastique en Russie, pouvoir suprême qui ne l'est guère dans le sens stricte de l'expression, et dont l’action principal est de concentrer exclusivement entre les mains de l'autorité civile toutes les influences religieuses, Les autres cultes reconnus, comme le catholicisme, le protestantisme et la religion juive, ne relèvent pas du Saint-Synode, mais du ministre de l’intérieur.
Le clergé de l'Eglise orthodoxe se divise en deux grandes classes : le clergé noire ou les moines, et le clergé blanc séculier ou les popes.
Les moines russes ne se partagent pas en familles distinctes, comme chez nous. Sous l'inspiration du Saint-Esprit et la sage direction du Saint-Siège, l’histoire nous montre dans l'Eglise romaine la merveilleuse et incessante éclosion d'ordres nouveaux, à mesure que des besoins imprévus se sont fait sentir. Ordres d'hommes ou de femmes, ordres contemplatifs ou actifs, et l'on peut dire que, chez les catholiques, il n’y a pas une souffrance de l’âme ou du corps qui ne trouve dans les ordres religieux un secours approprié. La prière y joue un grand rôle, sans doute, mais les œuvres de charité proprement dites y occupent peut-être, de notre temps surtout, une place prépondérante, L'action du religieux s'étend en dehors de son couvent; on le trouve partout où il y a une âme à éclairer et à instruire, une misère à secourir, une douleur À consoler,
Le moine russe au contraire est unique, pourrait-on dire, Unique aussi est sa règle de vie, unique est son costume. C'est la règle et le costume de saint Basile. Grande robe noire à larges manches ; sur la tête, un long cylindre noir, légèrement évasé à la partie supérieure et surmonté chez les
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supérieurs d’un voile toujours renvoyé en arrière. Le reli. gieux romain a les cheveux courts, souvent même son crâne est complètement rasé. Le moine russe, comme les popes d'ailleurs, ne se coupe jamais les cheveux ni la barbe. Ces religieux prétendent suivre ainsi l'exemple du Père éternel qui ne s'occupe pas, disent-ils, de ces détails de toilette, Et comme les russes ont le système pileux très développé, l’ensemble des cheveux et de la barbe constitue, chez le moine, une véritable forêt embroussaillée, dans l'épaisseur de laquelle le front est un oasis, les yeux des cavités mystérieuses et le nez un pic plus ou moins proéminent, L'ensemble de cette géographie est rarement joli, plus rarement propre. Ces bottes de crin mal peignées, à première vue, ne disent rien qui vaille.
Ils vivent en communauté, dans des couvents (laures) souvent très riches, Leur régime alimentaire est fort sévère et ils s’y astreignent avec fidélité,
Quelle est leur occupation ? Uniquement la prière et la récitation publique de leurs interminables offices. Pas d'œuvres extérieurs ; ils se désintéressent complètement de l'enseigne. ment des pauvres et du soin des malheureux. Aussi quand on voit de riches monastères fonder des hôpitaux ou des asiles, on peut être sûr qu’une fois fondées, ces maisons seront confiées à des mains mercenaires. La charité chrétienne, le dévouement personnel proprement dit ne regardent pas autrement ces moines fondateurs.
Quelques-uns consacrent leur temps libre à l'étude et ils finissent par acquérir une véritable capacité, Mais ces études ne sortent pas du cadre ecclésiastique, Au dernier congrès international de géologie, à Saint-Pétersbourg, nous étions quatre ou cinq prêtres romains prenant part aux travaux du congrès ; il n’y avait pas un seul moine, pas un seul pope, C'est entendu, la grande, l'unique occupation des moines
est de prier pour leurs frères laïques ; ceux-ci s’en prévalent pour abréger leurs dévotions.
La formation religieuse de ces moines est trop souvent nulle ou au moins très négligée. Le futur moine, à son entrée au monastère, est confié à un vieux Père et joue à son égard le rôle de domestique, Après plusieurs années de se servage spirituel et surtout temporel, il entre définitivement dans la communauté, pour se fuire servir à son tour.
Ce noviciat, si on ;3ut l'appeler ainsi, est beaucoup plus court pour les fils de famille. Ces derniers, lorsque leur influence au Saint-Synode leur permet de l'espérer, choisissent quelquefois l’épiscopat comme carrière, Mais les évêques étant pris exclusivement parmi les moines, les aspirants sont obligés de commencer par la vie monastique. C’est une affaire de quelques mois à peine, sans compter qu’on leur fait le régime aussi doux que possible, et ils arrivent ainsi bien vite au but qu'ils avaient en vue: la haute et grasse dignité épiscopale,
Nécessairement, les moines sont célibataires ainsi que les évêques,
Ces moines sont assez nombreux. Un des derniers recensements, cité par Delavaud, en porte le chiffre total à plus de 11,000,
L'Eglise russe renferme aussi des religieuses, plus de 18,000, dont les constitutions monacales sont calquées sur celles des moines, Elles ne sortent jamais de leurs couvents et ne contractent d'engagement définitif qu'après l’âge de quarante ans. Jusque-là, elles restent libres de se marier et elles en profitent.
Les religieuses, comme les moines, ne font pas d'œuvres extérieures. Il est vrai qu’on rencontre très souvent aux portes des églises, des espèces de nonnes, tout de noir vêtues, et qui demandent l'aumêne. Ce sont des béguines, qui font
la collecte pour tel ou tel couv at; elles ne sont pas autrement attachées aux maisons pour lesquelles elles sollicitent. Pendant la guerre türco-russe, on a vu apparaître des sœurs de charité russes à la suite des armées. C'était des dames et des demoiselles de Moscou et de Saint - Pétersbourg, qui s'étaient vouées, par pure philanthropie, aux soins des soldats blessés, Elles n'avaient aucun caractère religieux. Aussi leur conduite dans les camps fut-elle loin d'être toujours édifiante, Elles profitaient souvent de leur contact avec les malades et les blessés, pour leur inspirer des idées socialistes et anti-
religieuses. Curieuse sœurs de charité ; plusieurs durent être expulsées de l’armée,
Nous avons vu, ou mieux entrevu ce qu'est le clergé noir. Le tableau n'est pas merveilleux, Trouverons-nous mieux si nous étudions le clergé séculier, le clergé blanc, celui qui s'occupe directement du salut des fidèles et qui se consacre aux travaux du ministère paroissial ? C’est ce qu’il nous reste à voir, Le costume est presque le même. Remplacez le tuyau couvre-chef par une coiffure quelconque, la robe noire par une robe grise, jamais blanche, et vous avez le pope. Mais donnez-vous garde de toucher aux cheveux ou à la barbe. Au contraire, augmentez-en la quantité et le désordre et vous arrivez au pope idéal : « Pope crasseux,” disait dernièrement Leg::., voilà la note,
Les popes sont tous mariés. Une fois leurs études terminées dans les séminaires, études souvent fort sommaires et pendant lesquelles on ne prête aucune attention à la formation ecclésiastique, ils reçoivent les ordres moindres et le diaconat. S'ils veulent aller jusqu’à la prétrise et que l'évêque
les agrée, ils choisissent une épouse, se marient et sont ordonnés prêtres.
Les femmes des popes sont choisies dans les familles des popes. En général, le jeune diacre jette les yeux sur la fille du curé d’une bonne paroisse, C’est qu'il a, dans ce cas, une grande chance d’hériter de la paroisse à la mort du beau-père titulaire, afin que la belle-mère popesse soit assurée de couler une heureuse vieillesse.
Il est défendu à un pope veuf de convoler. Aussi les manvaises langues russes disent-elles que les popes ont un soin jaloux du bien-être et de la santé de leurs épouses, vu qu’ils ne peuvent espérer en avoir une autre. De là le proverbe : “ Heureuse comme une popesse.”
Leurs fonctions religieuses se bornent à peu près à la messe du dimanche, à célébrer les mariages et à enterrer les morts. Le curé russe a donc beaucoup de loisir, ses pénitents ne se confessant et ne communiant en général qu’une fois par année. Il les emploie à cultiver le lopin de terre attaché à son église, afin d'augmenter les revenus de sa famille. Il lui arrive même quelquefois de louer son travail à ses paroissiens, comme un simple manœuvre. Inutile d'ajouter qu'il n’y gagne rien en considération ; et, si ce travail mercenaire lui rapporte quelque kopecks, il lui enlève à peu près tout respect de la part de ses ouailles.
Aussi le moujik méprise-t-il généralement le pope. Il n’a aucun égard pour sa personne. Je n'ai jamais vu, dans les rues de Moscou ou dans les campagnes, un pope salué par ceux qui le rencontraient. Mais ce paria revêt-il ses habits sacrés, la scène change du tout au tout. Les fidèles se prosternent presque sur son passage. On lui prodigue les marques du plus profond respect, On lui accorde sans murmurer tout ce qu'il demande, C’est qu'on le redoute encore plus qu'on le respecte. La foi superstitieuse du paysan lui fait
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craindre les malédictions de l’homme d'église, et il sait que ces malédictions ne lui seront pas épargnées si le pope, ès qualité, n’est pas traité comme il prétend l'être. Que de fois ces imprécations religieuses ont eu raison de l'obstination mesquine des paysans,
Un moujik appelle un jour un pope pour bénir sa maison, Après la cérémonie, le pope exige le prix de ses services, car tout office religieux se paye là-bas, Le moujik se récrie, proteste, trouve la somme exorbitante. Alors le pope, sans perdre la tête, sans entrer dans une discussion inutile, revêt derechef ses habits sacerdotaux et avertit le moujik que, puisqu'il ne veut pas payer ses bénédictions, il (le pope) va les reprendre et les remplacer par autant de malédictions, et la bénédiction. à rebours commende, Aussitôt, le moujik épouvanté cède sur toute la ligne, et le pope retourne chez lui triomphant, le gousset largement garni,
Les popes sont pauvres, Quelques-uns reçoivent un mince traitement de l'Etat, mais ce sont presque des exceptions et le principal revenu de tous est le casuel. Or ils ont à soutenir une famille souvent très nombreuse, De là des querelles perpétuelles entre eux et leur oueilles, chicanes dans lesquelles les moujiks ont presque toujours le dessous. Il arrive cependant aux paroissiens de prendre quelquefois leur revanche, et alors ils le font à la russe, Exemple : ce pope largement payé pour faire tomber de la pluie sur les moissons, et dont les bénédictions n'avaient pas abouti, Les paysans saisi. rent le malheureux et allèrent tout: simplement le jeter à la rivière, :
Ces pieuses querelles ont, le plus souvent, une issue moins tragique. “ J'entends, dit Legras, un pope se quereller avec un paysan ; la dispute s'achève avec des larmes, des mains baisées et... un petit verre de voudka.” Le petit verre de voudka, voilà qui joue un grand rôle dans la vie des Russes,
et, certes, le pope est bien russe à ce point de vue. C'est la fin, le couronnement obligatoire d’un très grand nombre de cérémonies religieuses à part la messe. Et souvent dans ces saintes agapes, le premier petit verre est suivi de plusieurs autres, à tel point que le malheureux curé finit par rouler sous la table aves ses paroissiens.
Le Russe aime beaucoup l’eau-de-vie, jusqu’à l'excès. Pourquoi ? Ecoutez Walizewski. “ Climat rude, sol ingrat, paysages sans charmes, pauvreté, servage, joug byzantin, autocratie, famine, incendie, ce “ coq bleu ” du paysan ; contre tant d’ennemis, le Russe n’a trouvé qu’un remède : l'ivresse puisée au fond du verre. Les bardes anciens ont célébré avec tendresse cette suprême consolatrice. Les poètes de culture supérieure, les modernes qui leur ont succédé, en cherchant autre chose, ont trouvé... la mort.”
A chaque grande fête de l’année, le curé russe visite toutes les familles de sa paroisse, pour bénir et faire la collecte. Dès qu'il entre dans une izba, la bouteille de vondka fait son apparition et, comme il serait souverainement impoli de refuser les gracieusetés de ses ouailles bien disposées, et que, d’ailleurs, le plus souvent, le curé ne pense à rien moins qu’à cela, les verres ne succèdent sans interruption, du matin au soir. Au déclin du jour, on voit alors le pope réintégrer cahin-caha la résidence curiale, soutenu de chaque côté par son diacre et son chantre, du moins quand ces derniers supportent mieux que lui l’action énervante de la terrible boisson. Souvent, c’est un naufrage général, et toute la hiérarchie s’affale dans le ruisseau.
A part de défaut de formation ecclésiastique et d’instruction dont souffre le pope, une autre raison de son peu d’élévation morale, c’est l'isolement intellectuel dans lequel il se trouve.
“ Vous nous plaindriez, disait un jeune pope de la cam-
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pagne à M. Legras, si vous pouviez bien vous représenter ce qu'est notre vie au village, lorsque nous arrivons de la ville avec quelques idées et quelques sentiments autres que ceux des paysans qui nous entourent. Personne avec qui s'entretenir, si le propriétaire voisin n'a, comme c'est souvent le cas, d’autres soucis que son blé, les cartes ou l'eau-de-vie. Pas de livres, pas de journaux : la solitude la plus complète. L'intelligence s'étiole vite à ce régime, et le sens moral s’émousse, Peu à peu, les popes se font paysans, ils oublient ce qu'ils ont appris, et ils bornent leur idéal au bien-être matériel de leur famille,”
Ce jeune homme disait vrai. Les popes de la campagne, quand ils ont de l'instruction et une foi éclairée, trouvent rarement dans leurs cures une société qui les soutienne, Peu à peu ils tombent dans l'indifférence ou la grossièreté, et la voudka devient pour beaucoup d’entre eux, ce qu'elle est pour tant de moujiks: la suprême consolatrice,
Mais, en fin de compte, ce clergé séculier, si sale, si ignorant, fait-il au moins des œuvres? va-t-il au peuple pour autre chose que d'en percevoir son casuel, Ecoutez encore Legras nous répondre en donnant lui-même la parole à un Russe, à un paroissien,
En 1892, une terrible famine, doublée d’une épidémie de choléra, ravagea tout le nord-est de la Russie, Elle fut affreuse dans le district de N ijni-Novogorod, Les paysans mouraient littéralement de faim. Des secours arrivèrent du dedans et du dehors, et il fallut en organiser la distribution régulière parmi les affamés. M. Legras visitait alors cette partie de la campagne russe. Il était même l'hôte d’un ami préposé par l'autorité à la distribution des farines, Je lui laisse la parole,
“ Et les popes, demandai-je, en voyant passer un prêtre grand et crasseux, barbe et cheveux flottants, longue soutane
jadis violette—c’était un archiprêtre—et les popes ? ils ont dû adoucir bien des maux.”
Remarquez la réponse du russe, elle est typique. “ Dieu les en garde! Vous savez bien que la plupart d’entre eux n’ont pas de traitement, et vivent uniquement des aumônes qu'ils vont quêter les jours de fêtes, et que, bon gré mal gré, tous les orthodoxes du village déposent dans leur panier tendu. Nous avons voulu les employer pour répartir les se cours ; il a fallu y renoncer, car...tout allait aux riches !
“ C'est d'eux en effet que dépendent les popes puisqu'ils vivent d'aumônes, Pour un poud (environ quarante livres) de grain distribué à propos, ils s’assuraient une abondante collecte le jour de la quête. Ils veulent vivre eux aussi, et leurs femmes et leurs enfants, Charité bien ordonnée.”
Nous savons ce qu'aurait fait le prêtre catholique romain en de semblables circonstances. Aussi bien n’a-t-il pas de famille ; il la remplace par l'amour de Dieu et l'esprit de sacrifice, au bénéfice de ceux qui lui sont confiés.
Les popes sont très retors dans les affaires. On a souvent recours à eux pour toute sorte d’entremise et de commission. L'affaire est ébauchée derrière un samovur, ou une blanche carafe de voudka, en dégustant une tartine de pain de seigle au caviar; “ de ces affaires indéfinissables, où le pope conseille gravement, propose ses bons offices, promet d’arranger les choses à l'amiable, bien décidé d’ailieurs à tout embrouiller, jusqu’au jour où il sera sûr de recevoir des deux côtés la récompense de ses conseils de pasteur. désintéressé.”
Il est vraiment merveilleux de voir comment la foi du peunle résiste à de tels scandales, On l'explique, dans une cer’ iine mesure, quand on sait que, pour le moujik, le prêtre <st tout simplement un distributeur de sacrements. Un cordonnier vend des bottes à peu près au même titre. Peu importe qu'il s'enivre cu soit malpropre, si sa marchandise est
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bonne et pas trop chère. La foi est tellement ancrée dans l'âme du moujik, qu'elle lui fait perdre de vue la personne du ministre lui-même, pour n’envisager que le rôle qu'il joue et la place qu’il occupe dans l'Eglise,
Au milieu de ces tristes réalités, il y a de nobles et assez nombreuses exceptions, Le haut clergé compte dans ses rangs des personnages de haute valeur comme talent et comme science, Le jeune clergé renferme également des meunbres plus distingués et qui ont, à un plus haut degré que ceux qui les ont précédés, le sens de la vocation sacerdotale. L'Eglise, pour ces jeunes popes, n’est pas un marché, et il ne doit pas y avoir place pour le trafic dans les choses religieuses. ;
Mais ceux-là même, s'ils sont soutenus par leurs évêques, ce qui arrive souvent, ont à endurer mille tracasseries de la part de leurs confrères, et quelquefois, ce qui est plus étonnant, de la part de leurs paroissiens, Ceux-ci ne comprennent pas du premier coup cette nouvelle et étrange manière d'exercer le ministère. “C'est extraordinaire; un homme sensé ne ferait pas cela,” fait dire Potapenko aux paroissiens de Cyrille, le héros de son roman. Lisez ce livre intitulé Le Pope, et vous vous demanderez avec épouvante dans combien de générations sacerdotales l'esprit du clergé russe sera modifié, au point de se rapprocher un tant soit peu de celui de l’admirable clergé romain.
Parmi les exceptions dont nous venons de parler, il convient de placer le confesseur du Tsar qui est toujours un simple pope marié. On peut y ajouter encore quelques rares unités, perdues dans les différents coins de la Russie. J'y mettrais de même le fameux Père Jean Serguéief, le prétendu thaumaturge de Kronstadt, C'est lui qu’on ne manque jamais d'appeler, dans les cas de graves maladies, auprès de la personne du Tsar ou de quelque membre des grandes
familles, C'est lui qui bénissait solennellement Félix Faure lors de son voyage en Russie, lui assurait mille et un bon. heurs, ce qui n'a pas empêché le malheureux Président de finir bien misérablement, peu de temps après, C'est encore lui qui, au mois de mars 1899, bénissait solennellement, à Kronstadt, le fameux brise-glace Zermak,
Il y a donc entre le clergé russe «: le clergé romain de profondes différences. Voilà peut-être pourquoi les protestants, sentant bien que toute tentative d'union en bloc avec Rome ne pouvait réussir, ont essayé d’unir l'Eglise anglicane, et cela à plusieurs reprises, avec l'Eglise russe, Ils auraient voulu faire de ces deux rameaux comme un tronc puissant de l'Eglise du Christ, capable de balancer l'influence de l'Eglise romaine, Ils voyaient, chez les Russes, tant d’aversion pour Rome, qu'ils entretenaient l'illusion d'y rencontrer de la sympathie en leur faveur, vu qu'eux, de leur côté, n'aiment pas Rome plus qu'il ne faut. Leurs tentatives ont toujours misérablement échoué .eurs propositions d'union ont été rejetées, sans même avoir l «onneur de la discussion. Tout, dernièrement encore, le célèbre évêque de Londres, Sa Seigneurie Creighton, a vu ses avances et ses demandes accueillies par la même fin de non recevoir.
La raison en est que l'Eglise russe est en possession d’un véritable sacerdoce, d’une véritable hiérarchie, et elle le sait. Les sacrements qu’elle confère sont de véritables sacrements, tandis que l’Eglise protestante n’a rien de réel sur ces points fondamentaux du culte chrétien ; son sacerdoce n'existe pas, ses sacrements, à part le baptême, n’en ont que le nom, et, encore une fois, l'Eglise russe le comprend.
Cette dernière possède donc, comme l'Eglise romaine, un véritable sacerdoce. Ses évêqnes et ses prêtres ont réellement le caractère épiscopal et sacerdotal, Les sacrements que confèrent ses ministres sont les véritables sacrements
institués par le Obrist, Bien qu'au schisme primitif de Michel Cérulaire soient venues se greffer, avec le temps, des hérésies formelles, la suite régulière de ses évêques n'a jamais été interrompue, comme dans l’Eglise anglicane,
Il résulte de là que ce qui la sépare de Rome n'est pas l'existence d’une fausse hiérarchie, mais bien des divergences de dogmes et de rites religieux. Ce sont ces divergences qui nous restent à voir. Nous terminerons notre travail en donnant quelques détails sur les hérésies multiples qui, depuis trois siècles surtout, la divisent, et cela au point de faire craindre pour son existence même, si jamais la puissance civile l’abandonne à ses propres ressources,