DEUXIÈME CONFÉRENCE
L'ÉGLISE RUSSE, sA DOCTRINE, 8ES RITES, SES HÉRÉSIES
Les divergences qui séparent l'Eglise romaine de l’Eglise russe sont de deux sortes : les unes regardent le dogme, les autres relèvent du rituel,
Les premières peuvent se réduire aux cinq points suivants : la procession du Saint-Esprit, les Russes, avec les Grecs, afiirmant qu’il ne procède que du Père ; le dogme de l’Immaculée. Conception qu'ils n'aduettent pas ; le purgatoire, qu'ils entendent dans un sens différent de nous, à savoir que les âmes qui y sont détenues ne peuvent pas, par leurs souffrances, obtenir la rémission de leurs péchés, et qu'elles ne sont secourues que par les bonnes œuvres des fidèles : le dogme des indulgences et surtout, l'infaillibilité du pape et sa primauté de juridiction, Ce dernier point est, d’un grand bout, le plus important, Sur les autres, l’entente serait relativement facile. Mais, sur celui-là, grâce à l’aversion profonde des populations pour tout ce qui est romain, aversion grossie par des siècles de schisme, le rapprochement paraît humainement impossible : c’est essentiellement l’œuvre de Dieu. Prier pour obtenir ce résultat, voilà donc un de nos grands devoirs, D'autant que c'est entrer pleinement dans les vues de Léon XIII, ce pape extraordinaire à tous les points de vue, et dont une des plus vives préoccupations est la réunion des Eglises orientales avec l'Eglise romaine.
Les divergences qui se rapportent aux rites sont plus nombreuses et plus apparentes, Ce sont quelques-unes d’entre elles qui frappent tout d’abord l'étranger arrivant en Russie,
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parce qu'elles se trahissent dans toutes les cérémonies du culte extérieur. Voici comment le P. Tournebise les résume :
Baptême par immersion ; confirmation donnée immédiatement après le baptême, et cela par un simple prêtre ; usage du pain fermenté pour l’eucharistie ; communion sous les deux espèces; mariage des prêtres; pas de chanoines dans les églises cathédrales (il est douteux que Rome songe jamais à leur en isaposer) ; prêtres et moines portant la barbe; abitinence du mercredi et du vendredi; manière de faire le signe de la croix, de l'épaule droite à l'épaule gauche et cela avec trois doigts; après la cousécration, le prêtre verse un peu d’eau dans le calice, pour symboliser la ferveur des saints ; réserve eucharistique du jeudi-saint qui sert pour les malades de toute l’année ; le patriarche de Moscou seul consacre, pour toute la Russie, le saint chrême, dans la composition duquel rentrent un grand nombre d’aromates.
Parmi ces pratiques, celles que les étrangers sont à même de constater à chaque instant, sont la barbe des moines et des popes, dont nous avons déjà parlé, et la manière de faire le signe de la croix.
Les Russes en effet ont une religion que nous pourrions qualifier d’essentiellement démonstrative. Les signes de croix sont multipliés à l'infini; jamais un moujik ne passe devant une croix ou une image, sans faire deux ou trois signes de croix additionnés d'autant de saluts profonds, à la russe, Que ce soit dans la rue ou les églises ; qu’il fasse beau ou mauvais temps, rien n'arrête ses gesticulations religieuses, et, à ce point de vue, cet humble paysan ignorant donne une bonne leçon à nos excellents catholiques, qui, tout en se prétendant éclairés et convaincus, rougissent de se signer en s’asseyant à la table d’un hôtel ou d’un bateau à vapeur,
Les nobles, les personnes instruites, *’’nteliigenre, comme on dit là-bas, ne s’astreignent pas à ces ‘ratiques extér'..ures de foi religieuse. Le respect humain est toujours plus grand chez eux que chez les petits ; de plus, le contact de l’enseignement des universités allemandes et françaises leur a trop souvent hélas! fait perdre la foi. Ils continuent à se dire orthodoxes ; ils remplissent même leur devoir pascal, pour être sûrs que leurs noms seront inscrits sur le cahier des pâques, mais uniquement pour obéir à une loi qui le leur Commande et pour sauvegarder ainsi leur situation officielle, Pour eux, c'est une simple cérémonie légale, sans aucune valeur religieuse ; cela correspond an peu aux jetons de présence qu’on exige des membres de certaines assemblées,
Dans les églises, le spectacle devient vraiment intéressant.
Ces églises diffèrent des nôtres en ce qu'elles sont complètement divisées en deux parties, à l'entrée du sanctuaire, par une riche cloison à laquelle on suspend des icônes ou images et qu'on appelle, pour cette raison, iconostase, Au Cazan, l'iconostase est en argent massif, produit des dépouilles enlevées, dit-on, à l’armée française, en 1812.
En face de l'autel, l'iconostase est percée d’une large porte, la porte royale. Elle reste ouverte depuis le commencement de la messe jusqu’à l’offertoire, ce qui permet aux fidèles de suivre les cérémonies,
Après l’offrande les portes royales se ferment et les fidèles ne voient plus rien de ce qui se passe à l'autel. Cependant, après la consécration, elles s'ouvrent de nouveau, et les officiants, couverts de leurs habits éblouissants d'or et de pierreries, s’avancent à la balustrade, la parcourent lentement, à plusieurs reprises, présentant les saintes espèces à l'adoration des fidèles, C’est le moment le plus solennel et le plus imposant de la messe, d'autant que le chant qui s'exécute alors est tout simplement exquis. Il n’y a pas de
musique instrumentale dans les églises russes, mais les voix
d'hommes et d'enfants sont si pures, si riches, si sonores, qu’on ne pense pas à l'absence de l'orgue. C'est un véritable ravissement.
Au moment de la communion, seconde apparition des
officiants par les portes royales, pour distribuer la commu-
nion aux fidèles. A part le temps de Pâques, il n’y a guère que les tout petits enfants, ceux qui n'ont pas encore l’âge de discrétion, qui communient.
Spectacle aussi touchant que neuf pour nous, de voir ces chers petits, souvent portés dans les bras des mamans, s'apde et recevoir, dans la cuiller d’or du
procher de la balustra célébrant, une parcelle du pain qui a été trempée dans le vin
consacré.
Après l’âge de cinq ou six ans, ces bambins ne communient
plus. Ils doivent, avant de se présenter de nouveau, acquérir l'instruction religieuse nécessaire. Il en résulte, qu'à vrai dire, la prem'ère communion, avec ses joies et avec ses impressions ineffaçables, n'existe pas chez les Russes.
Voilà les messes orthodoxes. En 1897, j'ai pu assister à une de ces messes à Notre-Dame du Cazan, l’une des principales églises de Saint-Pétersbourg.
Il y avait foule, mais tout ce monde se tenait généralement debout, les églises russes n'ayant jamais de sièges. Tous récitaient des prières, avec force saluts et signes de croix. À voir cette forêt de têtes chevelues se balancer d'avant en arrière, sans aucun ense mble, on se serait cru entouré de vagues vivantes, et l’on se prenait à penser au mal de mer! Pas ut
assistant qui se servit d’un livre. Les fidèles font leur lec ture avant d’aller à l’église. Une fois rendus, ils assistent voilà tout.
Je n’oublierai jamais la d qu'édifiante, à première vue,