SERMONS DE P. DU MOULIN
œuvres du diable il cite incidemment — il fallait s'y attendre, mais il n'emploie pas le mot même — le papisme, qui « emprunte le titre du christianisme » : « Le fds de perdition s'appelle Vicaire de Jésus-Christ. Il fait adorer une oublie disant que c'est le corps de Jésus-Christ, etc. ; » le lien entre ce paragraphe de controverse et le sujet proprement dit est un peu lâche. Du Moulin en vient alors à ce que Jésus a fait pour combattre « l'ancien serpent : » 1° il a pris la nature humaine ; 2° il est mort poulies péchés des hommes. Et Du Moulin emploie ici une comparaison au moins singulière, dont la familiarité surprend : « ainsi que le poisson engloutissant l'amorce se trouve pris et transpercé par le hameçon caché dessous l'amorce, ainsi la mort a esté engloutie par la vertu divine de Jésus-Christ cachée sous la nature humaine. »
Suivant un plan très naturel que nous avons déjà signalé dans le précédent sermon, après la première partie consacrée au mal en vient une seconde consacrée au remède, et comme Du Moulin observe une parfaite symétrie entre les diverses portions de ses discours, nous sommes arrivés exactement au milieu du sermon : onze pages avant, onze pages après.
Par qui et comment le salut est offert, Du Moulin vient de le dire ; par qui et comment le salut est saisi, il va l'expliquer. « L'œil du nouvel homme est la foi. » L'un des principes essentiels de la Réforme, c'est la justification par la foi. La dogmatique de Du Moulin sur ce point est strictement calviniste, mais il cherche et il trouve quelques arguments nouveaux, une manière de présenter les questions capable d'intéresser des auditeurs déjà maintes fois endoctrinés sur le même sujet : « Je n'entens pas que nul ne puisse estre sauvé s'il n'a une foy parfaite. Cet exemple des Israélites nous enseigne le contraire : ils n'avoyent pas tous la vue également bonne ; il y avait parmi eux des chassieux, des louches, des borgnes ; cependant ils estoyent tous guéris par le serpent d'airain. Ainsi si nous regardons Jésus-Christ de l'œil de la foi, combien que cette foy soit infirme et assaillie de doutes, nous ne laisserons pas d'estre sauvez pourvu que cette foy soit sans feintise et que nous taschions de la fortifier par l'exercice des bonnes œuvres... » Voilà certes, la façon la plus large et aussi la plus simple possible, pour un docteur réformé, d'exposer la justification par la foi.
Jésus est enfin considéré comme « un Médecin expert, » et ses guérisons sont présentées comme des faits historiquement
vrais sans doute, mais aussi des faits utiles comme symboles de la guérison spirituelle, du salut des âmes. Du Moulin réfute une objection des catholiques : l'exemple du serpent d'airain, image de Jésus-Christ, justifierait l'emploi des images dans le culte. lu Notre auteur répond que le serpent n'est pas l'image de Jésus- Christ ; « en ceci seulement étoit la figure, à savoir que la vertu salutaire que Dieu déployoit en ce serpent estoit figure de la vertu salutaire que Dieu déploie en Jésus-Christ et en sa mort ; » 2° le commandement de Dieu (contre les images) ne peut être « effacé » sous aucun prétexte.
Enfin Du Moulin remarque à quel moment se produisit cet épisode — la morsure des serpents brûlants — dans l'histoire des Israélites : c'était pour les punir de s'être dégoûtés de la manne. Or (encore une allégorie) la manne pour le chrétien c'est la parole de Dieu ; si les auditeurs de Du Moulin la méprisent, ils seront punis ; 2° les uns ont été, et les autres seront punis pour cette seconde raison qu'ils ont « tenté Christ » (« qui souvent est appelé l'Eternel »). N'abusons pas de sa patience ! Conclusion générale, fort brève : il faut non seulement « jeter la vue sur Jésus-Christ » (Du Moulin ne dit pas : regarde la croix, ce qui peut pousser à un culte superstitieux), il faut demander à Dieu la foi, mais aussi l'entretenir par de bonnes œuvres, glorifier Dieu de toutes manières. L'attention de l'auditeur reste ainsi fixée, en dernière analyse, sur cette pensée bien authentiquement réformée que le but de l'œuvre de rédemption n'est pas seulement et même n'est pas surtout le salut de l'homme, mais la gloire de Dieu.
Telle était la prédication de Du Moulin et, avec moins de talent, celle de ses collègues parisiens ; les pasteurs de certaines Eglises de province n'étaient pas moins éloquents et on les entendait volontiers, Charnier par exemple, lorsqu'ils venaient pour quelques synode ou quelque affaire à régler avec la cour. Prédication, nous avons essayé de le montrer, profondément chrétienne de fonds, parfaitement française de forme : et si, aujourd'hui, nous pouvons trouver ce christianisme parfois un peu rude et cette langue parfois un peu archaïque, c'était bien exactement, il faut le croire, ce qui convenait aux protestants parisiens du XVIIe siècle, puisque, auditeurs très difficiles mais aussi très encourageants, ils ont pendant de longues années conservé leurs pasteurs, sans se lasser de venir les écouter.