SERMONS DE P. DU MOULIN
haïr le mensonge....* et vous orrez aussi volontiers quand Dieu parle à vous ; vous parlerez non seulement à lui mais aussi de lui avec plaisir et consolation. - Si, ailleurs, Du Moulin a présenté au sujet de la prière des théories plus transcendantes, ce n'était pas ici le lieu ; ces considérations un peu terre à terre au premier abord sont d'une saine psychologie et surtout d'une valeur extrêmement pratique, à la portée de tous les auditeurs.
La conclusion de cette première partie est une description très sombre du peu de zèle que mettent les chrétiens du xvne siècle a parler de Dieu : « Pourquoi es choses spirituelles sommes-nous ladres et sans sentiment ; tellement que ceux mesmes qui craignent Dieu sont contraincts de se taire, de peur d'estre ou odieux, ou ridicules ! » Imitons plutôt les fidèles que propose en exemple l'Ancien Testament.
La seconde partie traite une matière plus « difficile », « car il est bien plus aisé de retenir sa langue, que d'arrester sa pensée, et nous sommes tous beaucoup plus exercés à parler avec les autres, que de parler à nous-mesmes. Et n'y a rien si malaisé que d'arrester son esprit et lui arracher les ailes de sa légèreté naturelle. » Comme dans la première partie, le prédicateur expose d'abord quel est le mal, puis énumère plusieurs remèdes.
Deux erreurs sont à combattre : l'indifférence et les pratiques superstitieuses. Du Moulin dépeint l'une et l'autre en traits brefs, mais frappants : d'une part « ceux qui n'entrent jamais en aucune sainte méditation, et ont perdu tout sentiment de piété ; ils ne regardent jamais le ciel sinon pour voir quel temps il fait, mais non pour eslever leur cœur à Dieu ; ils ne parlent jamais de Dieu qu'en jurant, et n'allèguent jamais l'Escriture qu'en proverbes de table pour faire rire. Toutes leurs pensées sont brutales, et Dieu est fort loin de leur cœur. »
L'autre extrémité qu'il faut fuir « est d'avoir des méditations et pensées religieuses mais mal réglées et inutiles » (entendez : telles que les ont les catholiques romains), « ce qui vient es uns d'hypocrisie, es autres faute d'instruction. » Et voici malicieusement dépeintes les « personnes dévotes qui murmurent par conte certaines oraisons réitérées sans entendre ce qu'ils disent, allans par la ville tournent un chapelet, feuillettent certains pseautiers de la Vierge, certains livres nouveaux de méditations creuses esquelles une pauvre ame ignorante par une dévotion hypochondriaque tasche à eageolîer Dieu de parolles et à l'amuser de
mines. » Du Moulin préfère « des saillies moins ardentes et plus droites, » il juge malsaine cette « dévotion badine, » cette exaltation du mysticisme par des moyens souvent puérils ; il veut une piété plus réfléchie et plus conforme à la Parole de Dieu.
Toutes les saintes pensées se rapportent à trois objets : (A) nous-mêmes ; (B) notre prochain ; (C) Dieu. Le même nombre de pages, à peu près, est consacré à chacun des trois points.
(A) 1" pensée : nous sommes créés à l'image de Dieu ; rendonslui ce qui lui appartient ; 2° examinons-nous nous-mêmes, reconnaissons à quels vices nous sommes le plus enclins, pour mieux leur résister ; 3° rendons-nous compte des progrès accomplis ; s'il y en a, c'est « un témoignage certain de notre élection ; » 4° considérons alors quelle est notre vocation d'enfants de Dieu ; 5° quels bienfaits nous avons reçus de lui ; 6° quelles leçons nous donne la faiblesse de notre corps. ...« Desja Dieu prend des gages, par la débilité d'une jambe, la perte d'un œil ou d'un bras [il y avait dans l'auditoire plus d'un vieux soldat] ; je suis sujet à catharres ou à une douleur de reins ; chaque poil gris m'est un advertissement ordinaire. Mesme se tenant couché tout de son long au lict, le chrétien dira : Ainsi serai-je couché au sépulchre, et le terme ne peut estre guères loing ; Il faut eslever son cœur à une autre vie. » (Que de fois ces pensées ont été exprimées ! Rarement elles l'ont été avec plus de simplicité et de sérieux). Et comme le portrait du faux dévot finissait par cette constatation que souvent il meurt « incertain de son salut, » les réflexions du vrai fidèle sur lui-même aboutissent à cette conclusion : « Si de là naist une paix de conscience, une assurance qui rend l'âme ferme contre l'appréhension du Jugement de Dieu, une persuasion de l'amour de Dieu envers nous qui nous eschauffe réciproquement à l'aimer, oh combien sera douce la fin de cette première médiation !... »
( B) Sortant de lui-même le penseur chrétien observe autour de lui son prochain, non par curiosité maligne, mais pour son perfectionnement moral. Les types de cette galerie sont évidemment pris sur le vif, dans les souvenirs d'un homme qui en a non seulement coudoyé mais sondé beaucoup d'autres.
En premier lieu (c'est le spectacle le plus triste aux yeux d'un fervent huguenot) on voit des gens qui se sont « révoltés de la religion ; » il faut rechercher comment ils en sont venus là. « Un tel, soigneusement instruict en la maison de son père, estant devenu grand a commencé à intermettre la prière, à fréquenter
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moins les sainctes assemblées, a voulu avoir de quoi fournir à ses plaisirs, et par le bordeau est entré au temple de l'idole... » ; tel autre « devenu oisif, par là est devenu pauvre, la pauvreté l'a poussé à dérober, ou à tromper, ou à vendre son âme pour du pain. »
2" Après avoir fait étudier les causes de l'apostasie, Du Moulin ne craint pas d'engager à « tirer de la même manière un portrait des vices, » (j'allais écrire — et c'est bien la pensée — « des autres vices »), pour les mieux éviter : « ce pas est glissant, Satan a séduit tels et tels par tels moyens, j'y prendrai garde, et prendrai un autre chemin. »
3° Mais il ne faut pas se complaire dans l'observation des vices. (( Ce seroit faire comme ces oiseaux qui en un jardin ne mangent que les vers et les chenilles. » Il vaut mieux, lorsqu'on étudie son prochain, s'arrêter à ce qu'il y a de bon en lui, « car on prend tousjours le pot par l'anse la plus nette. » Et après des expressions aussi familières on s'étonne, dans la phrase suivante, de tiouver des exhortations solennelles, mais Du Moulin fait volontiers passer ainsi ses auditeurs brusquement du sourire au frisson ; aux exemples qu'on a sous les yeux il faut joindre ceux des temps passés : « Lorsque nous nous remémorons les combats des martyrs, et le zèle de nos ancêtres, le fidèle dira en soi-même : nous parlons de ces choses fort à nostre aise, il est bien aisé de discourir des souffrances parmi le repos : mais si Dieu m'avoit appelé à ces mesmes combats, pourrais-je parler pour la vérité de l'Evangile sur la géhenne ou devant un feu ? Comment celui qui ne peut endurer une parole, pourra-t-il endurer la mort ? Comment celui qui est si chiche de son argent, pourra-t-il estre libéral de sa vie ? Emu de ces pensées, pendant qu'il a le loisir, et qu'il a du repos, il se préparera aux afflictions, et affilera la pointe de son zèle devant que d'estre appelé au combat. »
Les épreuves et les deuils d'autrui sont aussi des occasions de réflexions très édifiantes.
(C) Enfin le fidèle jette les yeux « sur Dieu même ; » et c'est là « sa vraie occupation. »
Ici, Du Moulin ne commence pas ausitôt à indiquer les subdivisions de son sujet ; il exprime son adoration, non pas comme les dévots qu'il critiquait tout à l'heure, mais en termes bibliques ; il y joint d'ailleurs sans scrupule l'exemple d'un homme payen » comme Scipion : « s'il se vantoit de n'estre jamais moins seul que quand il estoit seul, pour ce que la mémoire do ses
prouesses l'entretenoit, combien plus le fidèle se trouve-t-il bien accompagné, ayant avec soi l'Esprit de Dieu et la mémoire des combats du Fils de Dieu qui nous appelle à combattre pour lui et après lui ? » La contemplation des perfections de Dieu est rendue plus utile si on y joint : 1° la prière ; 2° les bonnes actions (Du Moulin évite le terme catholique : œuvres) ; 3" la méditation solitaire, soit dans son cabinet, soit dans « une pourmenade à l'écart, » soit la nuit... Ici le sermon tourne court, ce qui prouve qu'au moins en ce cas le texte imprimé reproduit fidèlement ce qui avait été prêché. « Le temps ne nous permet pas d'examiner les titres que David donne à Dieu ensuite ; » Du Moulin finit donc par une phrase édifiante et une formule d'adoration, sans développer une conclusion spéciale.
Comme type de sermon plus dogmatique nous en avons choisi un sur la mort de Jésus-Christ. Pour parler de ces grands sujets : rédemption, expiation, justification, en employant le moins possible les termes de l'école, le texte choisi se prête à d'ingénieux — parfois trop ingénieux — rapprochements entre l'ancienne et la nouvelle alliance : « Comme Moyse éleva le serpent au désert, il faut que le Fils de l'homme soit élevé *. »
L'exorde insiste sur l'importance pratique d'un sujet en apparence plutôt théorique, « afin qu'estans rendus conformes à la mort du Seigneur par la mortification de nos convoitises, nous soyons aussi rendus conformes à sa résurrection par une nouveauté de vie. »
Suit l'explication des deux sens que prend alternativement dans la Bible l'expression « Fils de l'homme » (un simple homme, ou au contraire : celui à qui Dieu donne la puissance). Les mots « il faut » sont à leur tour expliqués, en écartant diverses interprétations. La mort de Jésus-Christ était le meilleur moyen de sauver les hommes, pour trois raisons : lu la nécessité de payer la dette contractée envers Dieu par l'homme, transgresseur de la loi, donc punissable de mort ; 2° le besoin de concilier la justice et la miséricorde divines ; 3" l'accomplissement des prophéties. Et par là l'orateur arrive au centre même de son texte, qui renferme précisément une de ces prophéties.
Il en recherche les origines dans les premiers chapitres de la Genèse où « l'ancien serpent » représente le diable ; et parmi les
1. Ve décade de Sermons, n" VII. (Ev. de saint Jean, III, 14).