LE PÈRE COTON
qu'il désespéroit de pouvoir apprendre d'ailleurs. » Il emprunte donc un livre d'exorcismes à un ami que de Thou ne nomme pas, mais par ailleurs nous savons que c'était le conseiller au Parlement Jacques Gillot, l'un des auteurs de la Satire Ménippée.
Deux ans après (en l'année 1605 qui nous intéresse spécialement) celui-ci rentrant en possession de son volume y trouve une feuille volante dont le contenu lui paraît si singulier qu'il l'apporte à Sully. Ils comparent l'écriture avec celle du P. Coton. Pas de doute. Sully porte à son tour l'écrit au roi... qui voulut « étouffer » l'affaire K Mais déjà circulait mainte copie manuscrite ; on en faisait des gorges chaudes. Casaubon en parle a Scaliger, Du Puy les envoie à l'Estoile. Cela fit grand bruit à Paris et ailleurs. En 1609, on songeait à publier une traduction italienne à Venise ; en 1610 (sept ans après le voyage d'Adrienne à Paris !) le diplomate - huguenot il est vrai Bongars en édita le texte latin avec traduction française -.
Parmi ces « questions proposées au diable, pour en avoir l'explication » quelques-unes visent - fort indiscrètement - - la \ie privée du roi ; d'autres ont trait à la théologie ou à la politique ; beaucoup enfin touchent « la conversion des âmes » (X), « la guerre avec les hérétiques » (XII), « tout ce qui concerne de Laval » (VII), « quels hérétiques en court peuvent estre plus facilement amenés à la foy » etc. A côté de pasteurs en vue (Charnier, Ferrier), Sully et Lesdiguières sont spécialement visés, ainsi que le roi et la reine d'Angleterre. Dès qu'elles eurent passé la Manche, ces « questions » y produisirent une émotion bien légitime (automne 1605). Combien plus encore pouvaient-elles inquiéter les protestants de Paris au milieu desquels vivait le questionneur ainsi hanté par la pensée de les convertir.
D'ailleurs à cette époque où tant de familles étaient partagées entre les deux Eglises, le P. Coton voyait l'hérésie professée par ses proches parents. Si l'un de ses neveux devait être le P. La Chaise, comme lui confesseur du roi, une de ses nièces "• était protestante, une de ses petites-nièces émigra après la Révocation. De même le cardinal Du Perron était fils d'un pasteur et d'une
1. (Economies royales, éd. de 1837, t. II, p. 158 ; cf. Ch. Read, />'. h. p., 1890, p. 200.
2. Fr. prol., 2e éd., t. II. col. 825 : Questions proposées ou diable pur le P. Collon.
:{. Catherine Cotton, de Montpellier, avait épousé M. Petit (B. h. p., 1890, p. 222, n. 2).
parente de R. Le Cointe, le membre du Consistoire : un homonyme protestant offrira les œuvres du prélat à la bibliothèque de Charenton ' ; une cousine, Geneviève Davy, avait épousé aussi un pasteur, P. Le Roy ; leur conversion fut obtenue ou du moins récompensée par une institution dont le cardinal surveilla de près le fonctionnement 2.
Au moment où le P. Coton, dans son grimoire, demandait au diable « ce qui est le plus utile pour la conversion de tous les hérétiques, » le futur cardinal, d'accord avec le futur confesseur du roi sur les points essentiels, travaillait à l'organisation définitive et permanente à Paris d'une machine de guerre dirigée d'abord contre les chefs des troupeaux hérétiques : une caisse de subventions aux ministres apostats.
Dès l'année de l'Edit (1598) l'assemblée du clergé avait décidé d'affecter à cette dépense un crédit annuel de trois mille écus. Le principe même d'une caisse spéciale, et surtout sa gestion par le bureau de Paris, avait soulevé (surtout chez les députés de diocèses éloignés) beaucoup d'opposition. Cependant en 1600, on décida de continuer les pensions, extrêmement peu nombreuses :!. En 1605-6 on augmenta beaucoup le chiffre du crédit et on résolut de lever une somme de 10.954 livres 4 sols 4 deniers. L'assemblée du clergé se tenait aux grands Augustins, qu'une rue alors en construction séparait seule de la muraille et du faubourg protestant de Saint-Germain-des-Prés 4. Les sessions devaient avoir lieu, en principe, à peu près tous les dix ans, mais une commission chargée de vérifier les comptes du receveur général se réunissait à Paris tous les deux ans r\ Dans l'intervalle enfin, les agents généraux du clergé poursuivaient l'exécution des décisions de l'assemblée. Or les protestants avaient une organisation parallèle, ou plutôt opposée : les synodes nationaux
2. Sur les pensions payées en 1606 par les soins de l'assemblée du clergé figurent les deux époux ; à partir de 1611, devenue veuve, G. Davy continue à toucher 400 livres (B. h. p., 1907, p. 237 et 251).
3. Procès-verbaux de l'ass. du clergé, I, 653 et 678 ; cf. B. h. p., 1902, (art. de M. Cans), p. 226, et 1907 (art. de J. Pannier), p. 233 et suivantes.
4. La chapelle des Augustins longeait le quai portant encore ce nom, et le réfectoire s'éleva, plus tard, parallèlement : il en reste quelques vestiges, 3, rue du Pont de Lodi. La rue Dauphine fut percée en 1606 à travers les jardins du couvent.