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UN TABLEAU DE

Introduction

Au Musée d'Amsterdam (Rijksmuseum) un tableau peint en 1614 par A. van der Venne représente la Pêche des âmes. De terribles orages ont fait déborder un large fleuve ; des centaines d'hommes, surpris dans leurs barques ou leurs maisons, se débattent au sein des Ilots. Maintenant, le calme est revenu, l'arc-en-ciel, symbole de réconciliation, occupe tout l'arrière-plan. Deux flottilles sont occupées au sauvetage ; leurs équipages rivalisent de zèle pour la « pèche des âmes » qu'ils recueillent à leurs bords respectifs : d'un côté les embarcations sont occupées par des pasteurs et des laïques dont, plusieurs tiennent des Bibles ouvertes, de l'autre côté des prêtres, des moines, et quelques autres personnages, sont munis de chapelets, de reliques, etc. Séparées par toute la largeur du fleuve, deux foules contemplent cette sainte lutte ; l'expression des visages est à la fois grave et passionnée, presque tous, paraît-il, sont des portraits, représentant sur la rive gauche, des protestants ; sur la rive

droite, des catholiques Si ce tableau retrace avant tout la

situation locale aux Pays-Bas après la trêve entre l'Espagne et les Provinces-Unies (1609), il dépeint aussi exactement l'état des esprits en France après l'Edit de Nantes : la volonté pacificatrice du roi, dominant tout l'ensemble ; les deux Eglises rangées l'une en face de l'autre sur les bords de la Seine comme sur les bords du Rhin, assistant à ce spectacle dramatique : les efforts de leurs champions rivalisant d'ardeur pour attirer dans leur barque le plus d'âmes possible, parmi celles qui avaient sombré au cours des troubles récents. Telle est bien l'image de la controverse au début du xvn° siècle : controverse dont le rôle et l'importance sont, à Paris, plus grands que partout ailleurs *.

On pourrait dire que partout, mais surtout en France, et surtout à Paris, toutes sortes de personnes étaient alors prêtes

1. Au frontispice du livre de Du Plessis-Mornay (le Mystère d'iniquité, c'est-à-dire l'histoire de la papauté, édition de lfil'2, sans nom d'imprimeur, à la marque de la vraie religion sur le titre) ou voit de même d'un côté quatre docteurs catholiques, de l'autre quatre protestants : trois pasteurs en robe et chapeau, eu bonnet carré et un laïque qui met le feu aux piliers de bois sur lesquels, au milieu, s'élève la tour de Babel, et la légende est ainsi conçue :

Fallitur seternam (/ni suspicit ebrius arcem. Subrula succensis mox corruet ima tigillis.

à faire de la controverse en toutes sortes de circonstances : du côté protestant « les femmes et les enfants étaient armés de tous les passages de l'Ecriture qui peuvent servir à expliquer la véritable doctrine 1. » On faisait de la controverse à table : nous avons vu qu'il y avait ce qu'on pourrait appeler des « dîners de controverse » cbez le président Canaye ; il y en avait aussi chez Du Perron lorsqu'il n'était encore qu'évêque d'Evreux. (ce fut un de ces soirs là, vers 1604, qu'il se flatta d'avoir converti Casaubon, et le pieux helléniste dut écrire une lettre pour protester qu'il restait fidèle à son Eglise -) ; et l'on faisait aussi de la controverse le long des grands chemins, entre personnes « de contraire religion » se rencontrant le dimanche entre Paris et

Ablon Mais toutes les discussions n'ont pas ce caractère

familier et — d'un côté tout au moins — improvisé. La controverse a eu ses formes quasi-régulières, ses procédés presque classiques. Et c'est là ce que nous allons étudier de plus près.

Joute oratoire ou étrange de brochures et de gros volumes ; plus généralement sous l'une et l'autre forme : « conférence verbale et par escrit 3, » ce genre d'exercice s'est tellement développé entre 1596 et 1610 qu'il répondait évidemment à un goût et à un besoin de cette époque.

Dans tous les temps et dans tous les pays lorsque des opinions philosophiques ou religieuses diverses se sont trouvées en présence, elles ont été discutées par leurs adhérents respectifs. Ceux qui pensaient différemment — dis-putantes — ont lutté pour leurs pensées, disputé ; mais souvent ces discussions, ces « disputes » ont eu un caractère purement académique, ou du moins n'ont intéressé qu'une certaine catégorie de personnes : ainsi les luttes de l'antiquité grecque entre platoniciens et aristotéliciens ; celles de l'antiquité juive entre pharisiens et sadducéens, celles du moyen-Age entre nominalistes et réalistes ; souvent aussi la nature des rencontres entre représentants des différentes confessions religieuses s'est trouvée quelque peu faussée par le concours des circonstances politiques auxquelles le mouvement des idées religieuses se trouvait trop indissolublement lié : ainsi en Allemagne au temps de la Réforme. Toutes

1. E. Benoît, Ilist. de l'Edit, t. III, p. 49, cf. t. II, p. 557.

2. Chauffepié, Dictionnaire, v° Casaubon. La Fi", prot., 2" éd., t. III, coL 820, ne cite de cette lettre en latin qu'une édition de 1612.

3. C'est le titre même du Narré de ce qui s'est passé entre Du Moulin et Cayer, 1602.

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