LA TRANSSUBSTANTIATION 2G
très intéressantes, il fait l'exposé des deux doctrines en présence, réformée et catholique, et s'efforce de démontrer que cette dernière est récente, contradictoire en elle-même, et contraire aux récits évangéliques du dernier souper de Jésus-Christ. Il comhat le dogme, tel que l'exposent ses adversaires, en se plaçant à divers points de vue successifs : au point de vue historique : « la transsubstantiation n'a esté esclose et passée en article de concile que plus d'unze cents ans après Jésus-Christ ' ; » au point de vue métaphysique : « L'Eglise romaine, enseignant que le corps de Jésus-Christ en l'Eucharistie est présent sans tenir aucun lieu, et est tout entier en chaque partie de l'hostie et du calice, ruyne l'humanité de Jésus-Christ ; » au point de vue logique : d'après le pape Innocent III (Du Moulin a utilisé à mainte reprise cette citation), « après la consécration entre les mains du prestre il y a de la couleur et saveur, rien qui ait quantité ou qualité ; » ainsi, objecte Du Moulin, « les accidents demeurent sans sujet et se soustiennent d'eux-mesmes - ; » et même au point de vue de la morale ou du sentiment, il estime « que nos adversaires, par leur manducation charnelle, outragent et deshonorent Jésus-Christ. »
Voilà pour la critique, appuyée de nombreux passages de la Bible et des Pères. Comme contre-partie positive, Du Moulin exposait la doctrine réformée, la résumant par exemple sous cette forme — il faut en convenir, très barbare : « Jésus-Christ
1. P. 229. — Les docteurs catholiques ont remarqué que ce concile de Latran (1215) est un de ceux dont les réformés citaient les décisions le plus volontiers. Lorsque l'impression de l'Apologie pour la sainte Cène est entièrement terminée, et qu'il reste encore une page blanche après l'advertissement au sr Coe/Jeteau, Du Moulin utilise cette page pour y consigner scrupuleusement un « passage qui monstre que l'Université de Paris ne croyoit point alors la transsubstantiation ; » c'est une épître de Clément V à l'archevêque de Narbonne en 1266.
2. P. 19. Cf. Innocent III, 4e livre des Mystères de la Messe, chap. 11. Parmi les soixante-quatre demandes proposées aux jésuites de Cour, plusieurs sont consacrées à la Messe, entre autres la XXVII" : « Comment s'accorde ce cpie dit l'Eglise romaine qu'entre les mains du prestre il y a de la rondeur et lien de rond, de la couleur et rien de coloré, de la quantité et rien qui ait quantité. Et de fait si l'hostie consacrée est ronde, et cette hostie est le corps de Jésus-Christ, il s'ensuivra en bon syllogisme que quelque corps de Jésus-Christ est rond. Que si la conclusion est fausse, donc aussi rime des propositions. Nous demandons laquelle c'est des deux. » Cette question date de 1608. Dans l'Apologie de 1609, n. 7, Du Moulin constate qu'il n'a été fait aucune réponse.
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n'est point mangé des dents ou de la bouche corporelle en la Cène, mais seulement par la foy t. »
On regrette souvent que pour exprimer des pensées où il y a beaucoup de spiritualité d'élévation, et même un certain mysticisme, le théologien protestant n'emploie pas un langage plus complètemnt dégagé de la terminologie scolastique. Fidèle à la dogmatique de l'Institution chrétienne, il n'a pas hérité du génie littéraire de son auteur ; il a été justement apprécié par ses contemporains et injustement oublié par les nôtres comme un des écrivains les plus vigoureux du xvn' siècle ; mais à la vivacité du polémiste qui rend la discussion supportable, il n'a pas su unir l'onction du moraliste qui rend la méditation des mystères attrayante et édifiante : les lecteurs sont devenus plus difficiles en 1911 qu'en 1611... Au contraire le P. de Bérulle par exemple exagère les etïusions mystiques, invitant à se préparer à la communion avec force exclamations et apostrophes -. En entendant le P. Gontier et Du Moulin employer des expressions rébarbatives et des raisonnements embrouillés, à propos de l'effusion du sang de Jésus-Christ, les pauvres « dames de qualité, » si savantes qu'elles fussent, finissaient par s'écrier « que cela estoit trop haut pour elles ; » mais voulait-on passer à un autre sujet, elles en revenaient inévitablement à poser la question capitale : « Qu'on esclaircît ces mots : Ceci est mon corps... :!. »
1. C'est le premier point traité dans la réponse finale à M. de Bouju (Cartel, p. 126) ; le second est celui-ci : « Que ce qu'on allègue des Anciens docteurs pour la transsubstantiation est hors de propos » (c'est-à-dire mal interprété) ; que les Anciens docteurs unanimement combattent la transsubstantiation, mesme que les canons de l'Eglise romaine y contredisent. » Voici les principaux développements qu'on trouve dans le chapitre XVIII de ï Apologie (La vraie manducation du corps de Jésus-Christ est par la foy) ; ,. 1. Jésus-Christ est la viande. 2. La foy est la bouche qui l'appréhende.
3. La chaleur et efficace du S. Esprit la digère et nous la tourne à profit.
4. Par l'intervention de cet Esprit nous sommes faits un corps avec Jésus- Cbrist. ô. Et de ceste union nous vient la régénération, laquelle est en nous un commencement de la vie éternelle » ^Apologie, p. 169).