‹ L'Église réformée de Paris sous Henri IVChapitre 240 sur 558 · LE TÉMOIGNAGE 1)1 SAINT-ESPRIT · texte numérisé non relu

LE TÉMOIGNAGE 1)1 SAINT-ESPRIT

Il est un autre point sur lequel on s'étonne que les catholiques n'aient pas porté leur attaque, mais sur lequel on s'étonne moins que les protestants n'aient pas attiré l'attention : c'est le témoignage intérieur du Saint-Esprit 1. A l'autorité de l'Eglise les controversistes du XVIIe siècle opposent l'autorité de l'Ecriture sainte : mais s'agirait-il donc seulement de substituer à une autorité extérieure une autre autorité extérieure ? On serait rarement il est vrai — tenté de le croire en lisant certaines pages qui, sans les formuler encore, annoncent les théories ultérieures sur l'inspiration littérale des Ecritures. Mais une telle pensée est bien loin de celle des Réformateurs, si libres dans leur manière d'étudier les livres saints et d'apprécier leur canonicité -. Et la confession de foi des Eglises réformées déclare clairement d'où vient à l'Ecriture sainte son autorité : elle vient de Dieu lui-même, du Saint-Esprit qui anime le lecteur croyant comme il a animé les auteurs, et fait reconnaître dans tel et tel passage écrit par un homme la Parole même de Dieu :!. Il s'agit donc, en dernière analyse, d'une autorité toute intérieure, toute spirituelle.

Voilà certes, pour fonder la foi, un principe bien différent du principe catholique, et que les docteurs réformés auraient pu lui opposer plus hardiment. On devine aisément pourquoi — consciemment ou non — ils ne l'ont pas fait : c'est pour ne pas

1. Il n'y a guère plus d'une vingtaine d'années que la question a été remise à la place de premier rang qu'elle doit occuper ; les études de M. Aug. Sabatier, doyen de la Faculté de théologie de Paris, y ont beaucoup contribué (Esquisse d'une philosophie de la religion, Paris, Fischbacher, 1897 ; et Religions d'autorité et religion de l'Esprit, id., 1904, notamment p. 274 et suivantes). Depuis la bibliographie que nous avons publiée en 1893 dans une modeste étude (le Témoignage du S. Esprit, Paris, Fischbacher, in-8"i ont paru notamment : un article du P. Gayraud dans la Science catholique du 15 nov. 1894 ; une étude de M. Ch. Lelièvre sur la Maîtrise de l'Esprit (Cahors, Coueslant, 1901), une autre de M. .1. Chapuis sur le Témoignage du S. Esprit dans la théologie de Calvin (Lausanne, Bridel, 1909), un chapitre de l'ouvrage de M. E. Doùmerguc, doyen de la Faculté de théologie de Montauban, sur Jean Calvin (t. IV, la pensée religieuse de C(rfnin, ch. III, Lausanne, Bridel, 1910L

2. Voir p. 254, n. '.\, une remarque de (laver à propos de Calvin et Luther.

3. Art. IV : « Nous connaissons ces livres être canoniques, et la règle très certaine de notre foi, non tant par le commun accord et consentement de l'Eglise que par le témoignage et persuasion intérieure du Saint-Esprit, qui nous les fait discerner d'avec les autres livres ecclésiastiques, sur lesquels, encore qu'ils soient utiles, on ne peut fonder aucun article de foi. »

prêter le flanc à certaines critiques des adversaires 1. Les catholiques ont toujours accusé le protestantisme de pousser à l'individualisme excessif, et, par le libre examen, à la libre pensée 2. Ils ont prétendu, comme Cayer, que chaque protestant s'instituait juge de l'Ecriture, alors qu'il devient seulement capable de juger par l'Ecriture. Si certains controversistes catholiques, au commencement du XVII8 siècle, ont senti ce qu'il y a de profond et de magnifique dans le témoignage intérieur du Saint-Esprit 3, d'autres ont aussi découvert le défaut de la cuirasse : l'usage du libre examen pouvait facilement dégénérer en abus ; un protestant « indépendant » voudra se placer tout seul en face de Dieu, prétendra se faire une opinion personnelle sur tous les points de foi, sans tenir compte, comme il est légitime et nécessaire, des expériences d'autrui, et du témoignage du Saint-Esprit dans l'Eglise sans cesse enrichie au cours des siècles... Voilà pourquoi, par crainte des conséquences faussement tirées d'un principe juste, les docteurs protestants du xvne siècle n'ont pas insisté sur le témoignage du Saint-Esprit ; ils n'ont pas prolongé les lignes hardiment commencées par le génie des réformateurs ; ils ont attaqué à fond l'autorité du pape et l'organisation du clergé romain ; ils ont très sincèrement déclaré que les pasteurs n'étaient pas des confesseurs, des directeurs de conscience, mais de simples « ministres de la parole de Dieu ; » et cependant, consciemment ou non, ils ont craint quelquefois de voir diminuer par trop l'autorité du ministère pastoral s'ils rappelaient en toute circonstance la théorie essentiellement réformée du sacerdoce universel 4. Souvent catholiques dans leur enfance et leur jeunesse, en tout cas tous nourris de théologie catholique et vivant dans un milieu catholique, les théologiens protestants du commencement du xvnc siècle se sont contentés d'abord de rajeu-

1. Le P. de Rérulle p. ex. dit à propos des réformés qui interprètent le texte évangélique de telle sorte que la prière catholique Ave Maria leur semble impie : « Ils font ce grand effort d'esprit par l'assistance et la persuasion du Sainct-Esprit en leurs cœurs, qui leur fait ainsi entendre et discerner le langage de Dieu et des hommes » (Discours à Mme de Mazencourt, p, 328).

2. Lorsque Coùet demandait « que le jugement particulier fust laissé libre à la conscience d'un chacun des assistants » (Conférence, p. 25), Cayer s'écriait : « Chacun fera à sa fantaisie ! » (Remonstrance, p. 37).

."i. Ainsi le curé Benoît (Briefve proposition, p. 7, ci-dessus p. 79).

4. « Les réformés se disent tous prestres « (Cayer, Remonstrance, p. 8ô>.

* LE TÉMOIGNAGE Dr SAINT-ESPRIT 291

nir et de spiritualiser, pour ainsi dire, les idées de Parole de Dieu et d'Eglise que présentaient aussi, sous une forme plus matérielle, leurs adversaires.

Sans doute les temps n'étaient pas encore mûrs pour une autre apologétique, et puisque celle des Du Moulin, des Du Plessis, des Charnier, des Rotan, a formé de si fortes générations de croyants, cette méthode était sans doute celle qui convenait le mieux à la mentalité des Français de cette époque. Dans la pratique de leur ministère, ils ont encouragé les fidèles à lire les Saintes Ecritures, à y reconnaître la vérité ; au besoin (mais plutôt après 1610) ils ont « mis au point » la doctrine du témoignage du Saint-Esprit lorsque leurs adversaires en présentaient une image déformée ; mais avant 1610, à tout prendre, dans les controverses, les pasteurs ne font pas de cette doctrine, comme ils l'auraient pu, le pivot de leur argumentation 1.

§ 8. Le ton et la fin de la controverse Les sujets traités à fond ou simplement effleurés à Paris dans

1. C'est dans un traité de 1630 {Du Juge des Controverses, chapitre XVII), que Du Moulin écrit ces explications « de l'efficace de l'Esprit de Dieu agissant es cœurs par les Escritures » (p. 280 de l'édition de 1636, Genève, Aubert) : « Quand nous parlons du tesiuoignage intérieur de l'Esprit de Dieu donnant efficace à la Parole de Dieu es cœurs de ceux qui le craignent, nos adversaires s'esmeuvent avec risée et mènent un grand bruit. Ils disent que nous nous forgeons des enthousiasmes, que parmy nous les savattiers et menus artisans sont juges des poincts de la foi, et du sens de l'Escriture, et que chacun de nous se vante d'avoir là dessus une révélation, et d'avoir la vraye intelligence de toute l'Escriture par une inspiration particulière...

...C'est une charité qu'ils nous prestent fort libéralement, nous attribuans choses esloignees de nostre croyance... Car tant s'en faut que nous recevions les savattiers et boulangers pour juges infaillibles, que mesines nous n'attribuons pas aux pasteurs assemblez en synode cette perfection. Ouiconques diroit avoir là dessus une révélation particulière nous seroit à bon droit suspect. Nous laissons telles inspirations aux phrénétiques. » Et plus loin, p. 283 : ci Afin qu'un homme avec pleine certitude reçoive l'Escriture :-aincte comme parole de Dieu et règle de salut il faut un autre tesiuoignage plus certain et plus persuasif que celui de l'Eglise, asçavoir le tesiuoignage de l'Esprit de Dieu, sans lequel nostre foy ne seroit qu'une conjecture humaine et non une persuasion divine. Laquelle persuasion n'est pas une révélation particulière. Seulement Dieu donne efficace à eeste parole pour esmouvoir les cœurs d'une saincte chaleur et les former à révérence et obeyssance. Et ne craindrai point de dire qu'à ces cordonniers et artisans qu'on nous objecte Dieu fait quelques fois sentir cesle efficace plustost qu'à un docteur qui a pris ses degrez en la faculté ».

292 l'église réformée DE PARIS SOIS HENRI IV

les controverses sont — on a pu s'en rendre compte au cours de ce chapitre — les sujets les plus sérieux qui puissent attirer et retenir la pensée des hommes.

Nous avons déjà eu plusieurs occasions d'exprimer le regret que le ton des conférenciers et des écrivains n'ait pas toujours été à la hauteur des sujets traités ; c'était, dira-t-on, un défaut commun à tous les gens nés au milieu des trouhles du XVIe siècle, alors que les grossièretés de la soldatesque étouffaient souvent le son plus doux du langage de l'humanisme : il n'en est pas moins regrettable d'entendre, dans les salles où l'on discute les questions religieuses, employer des expressions plus dignes des camps ou des champs de foire. Plus fréquentes et plus naturelles de la part d'orateurs habitués à parler fort pour se faire entendre des auditoires populaires, comme les Pères Suarez l et Gontier, elles sont encore trop nombreuses, et beaucoup moins excusables, dans la bouche d'hommes d'Eglise qui savent, quand il le faut, parler comme il convient devant les diplomates, les dames et les souverains : tels Cayer 2 et Du Moulin. Le Jacobin Coëffeteau appelle celui-ci « organe de Satan, loup enragé, hyène effrontée, âme désespérée et furieuse, chien qui se prend à la pierre, imposteur imprudent. » Ainsi traité, Du Moulin a beau dire d'abord : « A l'exemple de l'apôtre Paul je secoue du doigt cette vipère sans en recevoir dommage, je ne rends point injure pour injure, > il ne peut s'empêcher, un peu plus loin, de laisser entendre que Coëffeteau... avait trop bu, parce que le malheureux a commis le crime de confondre une proposition affirmative avec une négative 3 ! Ce qui rend plus sensible cette violence et cette rudesse de langage chez la plupart des conférenciers, c'est qu'il s'en trouve heureusement déjà quelques autres — encore bien rares - — qui s'expriment d'autre façon : le père P. de Bérulle par exemple. Il lui arrive bien encore d'appeler un temple réformé '< l'égout de l'impureté, » mais en général il se pique de « parler

1. Il traite Du Moulin de « tiercelet d'hérétique » ; » nous lui arracherons les plumes qui luy restent encore » (Torrent, p. 53) ; « ce Molin a desgorgé des eaux peinturées » (p. 8), etc.

2. Les pasteurs La Curne et l'Espinace « u'entendoyent non plus que (estes ignorantes ce qu'ils arguoyent » (Response, p. 6). M. de Bouju avertit Du Moulin qu'il peut « donner carrière à son esprit parmi les ordures tant qu'il lui plaira » (Cartel, p. 38).

3. « Sans doute il escrivoit cela après dîner » (Apologie, p. 260 ; cf. p. 7).

LE TON UliS CONTROVERSES 2M

un langage plus élevé que celuy qu'on tient au presche l, » et il aurait pu ajouter plus justement : au prône. Son style et sa manière de traiter les questions débattues sont singulièrement plus agréables que le ton habituel à Du Perron ou Coton ; il a quelque chose de majestueux qui annonce le siècle de Louis XIV et les discussions graves, courtoises, de Bossuet et du pasteur Claude. Couramment on s'accusait l'un l'autre de faire des faux, de tronquer les citations, de calomnier l'adversaire 2 ; on invoquait les prophètes, les apôtres, Jésus-Christ lui-même, en déclarant que leurs paroles contre les opinions erronées s'appliquent précisément aux opinions du contradicteur.

Souvent aussi, quittant le terrain sur lequel on avait convenu de se rencontrer, un des adversaires cherchait brusquement à entraîner l'autre ailleurs ; Du Moulin excelle, par une suite très serrée de questions pressantes, à convaincre l'adversaire de l'absurdité des conséquences de telle ou telle de ses affirmations antérieures : c'est un des procédés où il déploie le plus brillamment ses qualités bien françaises de clarté et d'esprit :!. Il arrivait aussi qu'on posât des questions sans aucun rapport avec le sujet traité jusqu'alors4. Parfois c'était un tiers qui agissait ainsi pour tirer d'un mauvais pas l'un des champions, embrouillé dans sa démonstration et plus capable de répondre à la question nouvelle. On suivait cette tactique par écrit aussi bien que dans les conférences verbales.

Et ainsi les controverses finissaient souvent d'une manière peu correcte. Tantôt elles étaient suspendues ou retardées parce qu'un

1. Discours à Mme de Mazencourt, p. 338 et 269. Il emploie des formules de politesse telles que : « le sieur du Moulin me permettra de lui dire », etc.

2. Sur trente-deux demandes du P. Coton « il n'y en a que le quart qui représentent au vrai notre croyance » (Du Moulin, Trente-deux demandes, p. 9). « Vous avez tronqué mes lettres et leur avez rogné les ongles si courtes qu'elles ne peuvent esgratigner que bien peu » (Cartel, p. 45 ; réponse de Du Moulin à Bouju) ; Bouju n'avait déjà cité que des « lopins » de l'écrit de Montigny.

3. Cf. Narré, p. 143. Du Moulin demande « combien il y a d'espèces de mort de Jésus-Christ, » et Cayer ne sait comment expliquer ses distinctions antérieures.

4. Ainsi Cayer à diverses reprises cite un article du catéchisme réformé où on lui montre d'ailleurs qu'il donne au mot damnation un sens qui n'est nullement celui où l'entendaient les rédacteurs (Narré, p. 147 ; Remoustrance, p. 94),

294 l'églish réformée de paris sors henri iv

des adversaires faisait défaut i, tantôt elles étaient ajournées indéfiniment, tantôt elles étaient définitivement interrompues, et même interdites par autorité supérieure -. L'échange de lettres, de traités, de volumes, succédait alors pendant des semaines et des mois aux débats oraux ;! ; les questions se trouvaient ainsi posées et discutées devant un nombre de lecteurs beaucoup plus considérable que celui des auditeurs. Cet accroissement de publicité était un très grand profit, surtout pour les réformés, d'autant qu'en ceste ville nos adversaires ont plus de trompettes que nous n'avons de soldats 4. »

Il y avait d'ailleurs beaucoup d'autres avantages que celui-là pour l'un et l'autre parti ; sauf quelques inconvénients que nous signalerons tout à l'heure, on appréciait déjà, et nous pouvons mieux encore apprécier, l'incontestable utilité de la controverse telle que nous en avons analysé les divers éléments. Rendant compte de la plus longue des conférences — elle avait duré quinze jours - l'un des auditeurs conclut : « Les choses se sont passées avec une paix et douceur des assistants plus grande qu'on eust osé espérer, et on a recogneu par ceste espreuve que ces entrevues servent plustost à se familiariser et recognoistre, qu'à enaigrir les esprits. Et Du Moulin m'a souvent dit que si par la permission du magistrat un lieu estait ottroyé pour conférer ordinairement et avec les seuretez requises, ce seroit

1. Nous avons vu Du Moulin (Narré, etc.) se plaindre que Cayer se dérobe ; lui-même paraît, dans une autre circonstance, n'avoir pas voulu continuer la discussion avec Suarez ; celui-ci l'accuse de s'être « retiré fort finement, ryant forgé quelques eschappatoires sur l'interprétation de l'Escriture, » et le lendemain, ajoute Suarez, « Madame de Fonlehon me rendit une lettre de la part du Molin qu'il luy avoit escrite : il n'est plus résolu de se trouver en la présence du Cordelier si premièrement il ne luy respond à un traicté qu'il vouloit faire du purgatoire... La dite Dame l'envoya sommer par l'un de ses surveillans... ; il fit response qu'il estoit allé aux champs » (Torrent,

Page 1