CARACTÈRES DE CETTE ÉTUDE
à une aussi courte période, nous pourrons saisir sur le vif ce qu'a eu de dramatique depuis son origine, et sans jamais goûter un instant de répit complet, l'existence toujours aléatoire de cette minorité luttant pour le droit à la vie au milieu de ses compatriotes1. Il y a là une circonstance atténuante pour telles pages, rares nous l'espérons, où l'auteur, animé d'un amour également ardent pour son Eglise et pour sa patrie, aura traité avec une émotion peut-être partiale un épisode de cette histoire.
Les matériaux de ce travail ont été recueillis un à un pendant une vingtaine d'années, d'abord par un étudiant en Sorbonne, puis par un pasteur de campagne, enfin — après trois ans d'aumônerie militaire en Extrême-Orient — par un homme chargé à Paris d'occupations multiples. Ces circonstances expliqueront mainte imperfection. Dans les bibliothèques publiques et privées, dans les archives de famille, les études de notaire, nous avons recherché avant tout les documents intimes émanant de protestants parisiens et de quelques autres contemporains : lettres, mémoires, livres de raisons, contrats, testaments, qui nous permettent de voir de près comment vivaient et pensaient, dans la vie de tous les jours, ces hommes d'autrefois. Outre ces documents manuscrits nous avons relu nombre d'ouvrages imprimés pour y trouver sinon de l'inédit, du moins de l'inaperçu : l'intérêt spécial de telle page, de telle ligne, échappe facilement à qui les lit seulement à un point de vue général : rapproché d'autres pièces et remis dans son cadre, tel trait prend un vif éclat.
D'autre part on est surpris de voir combien peu de renseignements fournissent des recueils où l'on s'attendrait à en trouver davantage -. Evidemment les protestants parisiens se tenaient cois autant que possible, et se gardaient prudemment de se
1. Un protestant né un peu avant Henri IV au milieu du xvn° siècle écrivait soixante-quinze ans après, dans son livre de raison : « En ce jour 10° d'octobre de l'année 1550 fut le jour de ma naissance, ayant veu devant moy des rages de grandes mizères et callamités par des guerres, pestes <t famines, et mon Dieu m'en a garanti/ jusqu'ici) » (Livre de raison d'Etienne Ducros, bourgeois de Sumène, extraits publiés dans le B. h. p., 1908, p. 521).
2. Ainsi les lettres missives d'Henri IV, les arrêts du Conseil d'Etat, la correspondance de Du Plessis-Mornay, les Mémoires de Sully, la Chronologie septénaire de P. Cayer, les relations des ambassadeurs vénitiens.
mêler aux brouillons qui, après tant d'années de troubles, pouvaient donner quelque inquiétude au gouvernement.
Nous avons visité autant que possible les lieux mêmes témoins des faits, grands et petits, ainsi reconstitués : vieilles rues et maisons du faubourg Saint-Germain et du Marais, emplacement des châteaux, temples, hôpitaux, cimetières, à Paris, à Âblon, à Charenton, dans les coins d'Ile de France où dès cette époque les Parisiens allaient résider par intérêt ou par plaisir. Nous avons suivi en Hollande (à Leyde, à La Haye), en Angleterre (à Londres, à Cambridge, à Canterbury), en Allemagne, en Suisse, cl jusque dans le domaine de la compagnie des Indes plus d'une route fréquentée trois siècles auparavant par un protestant — étudiant, commerçant, voyageur — parti de Paris. Dans les musées, les collections particulières, nous avons regardé les tableaux, les gravures, représentant les choses et les hommes d'autan.
Avec ces matériaux épars, souvent minuscules, nous regrettons de n'avoir élevé qu'un modeste monument indigne de l'Eglise et de la Ville dont il raconte l'histoire. Du moins nous aurons mis à la portée des lecteurs un grand nombre de renseignements puisés dans des recueils rares ou peu connus. On nous reprochera peut-être la surabondance des notes. Mais avec un des maîtres en ces sortes d'études, M. Rébelliau, nous pensons que le mot de Bayle est toujours vrai : il est souvent bon de « faire le copiste pour l'utilité de ceux qui, sans sortir de leur place, sont bien aises de s'éclaircir l. » Et pour commencer nous ne résistons pas au plaisir de reproduire cinq lignes de Sainte-Beuve qui disposeront peut-être le lecteur à excuser telle ou telle excursion dans quelque domaine voisin du nôtre : « Pour peu qu'on séjourne dans un sujet, on y est bientôt comme dans une ville pleine d'amis, et l'on ne peut presque plus faire un pas dans la grande rue sans être à l'instant accosté et sollicité d'entrer à droite et à gauche. Si l'on n'y doit pas céder toujours, il sied de s h prêter quelquefois -. »
1. Dictionnaire critique, art. Carnéade, rem. B ; cité dans la préface de Bossuet historien du protestantisme, Paris, 1891, p. xni.
2. Port-Royal, II, m. Si telle ou telle page, dans le texte ou dans les notes, :i parfois l'apparence d'un article de dictionnaire biographique, c'est qu'en effet il y a lieu de suppléer en bien des cas aux lacunes de la France protestante ; la première édition, encore précieuse, est cependant bien ancienne, et la deuxième qui bientôt, il faut l'espérer, sera continuée — s'arrête à la lettre ('..