‹ L'Église réformée de Paris sous Henri IVChapitre 476 sur 558 · L'Estoile, Journal (année 1(310), p · texte numérisé non relu

L'Estoile, Journal (année 1(310), p

Dans ce Journal de l'Estoile, exprimant des opinions assez répandues à Paris parmi les bourgeois catholiques, on lit, un peu plus loin que les lignes précédentes : « Le peuple doit obéir aux édits du Roi, même à ceux de pacification 1. » Voila un adverbe bien significatif. Il aura pour pendant un autre même plus célèbre, inséré à la fin du siècle suivant dans la Déclaration des Droits de l'homme : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses ; » et sur la motion d'un prêtre on complétera ainsi : « pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre établi par les lois. » C'était au jour anniversaire de la Saint-Barthélémy, le 24 août 1789, et un député qui était un pasteur, Rabaut Saint-Etienne, s'écriait alors avec raison : « la tolérance ! le support ! le pardon ! la clémence ! idées souverainement injustes envers les dissidents, tant qu'il sera vrai que la différence de religion, que la différence d'opinion n'est pas un crime ! » Protestation dont la justesse échappe encore à beaucoup de Français du xx" siècle.

En 1610 on était beaucoup plus près de 1572 que de 1789. Aussi les paroles de fraternelle union prononcées immédiatement après la mort d'Henri IV par certains catholiques, même par certains piètres, furent entendues par les contemporains et doivent être retenues par la postérité avec bonheur : c'étaient des signes de progrès très remarquables, si on les compare à d'autres manifestations dénotant un état d'esprit tout opposé, intolérant et rétrograde ; ces manifestations sont faciles, hélas, à retrouver dans les années qui ont précédé et dans les années qui suivront cette période d'apaisement de 1599 à 1610, fruit naturel de l'œuvre magnifique qu'Henri IV avait plantée dans le sol généreux de la France en donnant l'Edit de Nantes.

Or l'Edit fut particulièrement bienfaisant pour Paris, où l'application plus délicate qu'ailleurs avait aussi de plus grandes conséquences, car ce devait être comme une leçon de choses instructive et rassurante pour toul le royaume. Le temple aux por-

î. L'Estoile, Journal (année 1610), p. 599.

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tes de Paris paraissait un symbole des temps nouveaux, que beaucoup de catholiques parisiens avaient en horreur. Sitôt la roi mort ils vont dire qu'il ne faut pas tarder à « rechasser ceux de la Religion » de Charenton à Ablon. Bientôt se rouvrira l'ère funeste des guerres de religion, et en 1621, après la mort du duc de Mayenne, la populace incendiera le temple... En vérité, c'est « chose merveilleuse » comme dit l'Estoile, que l'émeute n'ait pas éclaté alors, onze ans plus tôt, pour détruire l'œuvre de onze autres années de paix. Il faut qu'en 1610 le roi, quoique mort, ait encore parlé, suivant la forte expression biblique.

Dès la première heure, les familiers, moins instruits que nous sur la solidité de l'œuvre, ont craint de la voir périr en même temps que l'ouvrier. « O Dieu, aye pitié de nous et de l'Estat, car c'en est fait s'il est mort, » avons-nous entendu Sully crier à la première nouvelle de l'attentat. Et Agrippa d'Aubigné écrivait tragiquement : « Les grands desseins évanouis faisoyent parler les choses et jetter par la France des amertumes qui n'ont point de vocables suffisants 1. »

Le régime de liberté relative établi par l'Edit était encore si récent, et si intimement lié à la personne de son fondateur, que celui-ci disparaissant toute garantie de sécurité semblait enlevée du même coup, et toute liberté de conscience et de culte remise en question. Cependant on désire ardemment, à Paris surtout, rester fidèle à la volonté du bienfaiteur défunt, sinon à cause de sa pensée même, du moins à cause des effets de cette pensée créatrice de bonheur, parce qu'on désire ardemment continuer à jouir des bienfaits procurés par la paix. « Aille à Charenton qui voudra, mais vivons en paix ! »

Involontairement, quiconque étudie l'histoire d'Henri IV voit toujours ce mot paix revenir sous sa plume : tant il est vrai que ce fut le but constant de sa politique intérieure et extérieure, si bien résumée en ces deux mots qu'on grava près de la statue du roi l'année même de l'Edit, à Fontainebleau : force et paix. La force pour avoir la paix. La paix pour avoir la force. La France ne pouvait être forte, la capitale ne pouvait grandir que dans la paix. Et la paix ne pouvait provenir que de l'union et de la liberté : une certaine union et une certaine liberté, s'entend ; non pas sans réserve aucune, mais avec beaucoup moins de res-

1. Histoire universelle, tome IX, p. 454 de l'édition de Ruble (1897), chapitre ajouté peu après le 14 mai 1610.

trictions que ne l'admettaient la plupart des contemporains. Si Henri IV n'était ni théoricien ni utopiste, il agissait du moins en homme pratique qui place assez haut son idéal de projets réalisahles. C'est ce que, page après page, nous avons pu voir en étudiant l'histoire de l'Eglise de Paris de 1594 à 10 10.

Le roi avait, en abjurant, infligé aux réformés une cruelle déception, et jamais il ne songea à revenir sur cette décision ; mais il leur avait aussi laissé beaucoup d'espérances quant à l'exercice de leur culte, et jamais non plus il ne cessa de justifier ces espérances. Il est devenu de plus en plus sérieusement catholique, mais malgré leurs efforts les jésuites n'ont pas réussi à mettre sur son esprit leur empreinte, leur étreinte, ni leur étroitesse. Il est vrai que, sur tel point de détail, les réformés n'obtinrent pas toujours une réponse favorable, mais sur la question capitale du lieu de culte et du libre exercice, il leur a accordé plus que ne comportait strictement le texte de I'Edit, montrant par là, de manière éclatante, qu'il entendait l'appliquer non selon la lettre mais selon l'esprit. « Son édit » reste la charte de sa politique religieuse depuis le moment où il l'a signé jusqu'au jour où il est mort.

Aussi, avec une rapidité et une force de croissance surprenante, malgré quelques moments d'arrêt vite surmontés, la plante se développe ; comme les ormes de Sully elle étend harmonieusement ses branches autour du tronc vigoureux. Onze années suffisent à l'Eglise de Paris pour prendre ou reprendre un remarquable essor.

« Une Eglise qui n'était point : » ainsi la décrit en 1590 un de ses futurs pasteurs1. En 1593, au moment de l'abjuration du roi, il ne se trouvait plus dans Paris un seul pasteur, et presque toutes les familles qui composaient jadis le troupeau avaient émigré en province ou à l'étranger. Comme vestige de son existence antérieure, l'Eglise ne possédait... qu'un cimetière - ! Triste et saisissante image du sort que les ligueurs prétendaient lui avoir fixé pour toujours. Mais voici Henri IV qui entre dans Paris, et avec lui la vaillante princesse à laquelle l'Eglise devra le berceau de sa nouvelle vie : le tombeau s'ouvre, la morte est ressuscitée. Ce n'est pas en vain que des assemblées réformées

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