Cf. ci-dessus II' partie, ch. VII, § 1, p
belle blancheur de la France [la couleur des Bourbons, celle d'Henri IV] pour la teindre en la sanglante rougeur d'Espagne. » A Paris le parti catholique n'avait pas encore cessé d'espagnolizer lorsqu'il commençait déjà à italianiser la cour et la capitale. Lainez, Mariana, Suarez et bien d'autres ont continué l'œuvre dont Loyola en personne avait, à Montmartre, jeté les fondements. Ravaillac lisait des livres espagnols et projetait des pèlerinages à Santiago tandis que Marie de Médicis installait près d'elle un Concini, comme naguère Catherine de Médicis avait amené un Gondi dont le fds fut évêque de Paris un demi-siècle (1570-1(>1(>).
L'Eglise réformée de Paris à cette époque fut éminemment une Eglise française où l'on trouve fort peu d'étrangers de passage : et e^ux-là sont, la plupart, apparentés à des familles parisiennes dont une partie s'était exilée pendant les troubles. Pour eux le temple d'Ablon ou de Charenton est un lieu de réunion, de réintégration, mieux encore : un foyer d'attraction intense qui ramène au centre de la culture nationale des hommes et des femmes de ferme caractère ; après s'y être retrempés dans la communion de leurs compatriotes, ils repartiront avec de nouvelles forces d'expansion : ils seront à Genève ou à Leyde dans les universités, en Hesse ou à la Haye dans les cours étrangères les meilleurs auxiliaires de la politique française K Le huguenot parisien plus qu'aucun autre protestant, plus qu'aucun autre Français, a contribué - - pour retourner le mot des Plaintes - - à franciser l'étranger.
Dédiant un volume en 1609 à Anne de Rohan Du Moulin caractérisait ainsi la simplicité un peu rude des prêches charentonnais, tout imprégnés de sève biblique et bien éloignés de l'afféterie des sermons catholiques : « Nous n'avons point les ornemens requis en ce siècle dégousté. Nous n'avons point de paroles enflées ni ces ampoulles de mots qui ne sont que pour les bons esprits. Nous ne parlons point de barriquades de convoitises ni d'escalades de vertus. Nous n'appelions point Jésus-Christ le Dauphin du Ciel. Nous ne méditons point d'oraisons sur l'éventail et sur le bouquet. Il nous suffit de parler françois. Notre but seulement est d'est re entendu : et en déchiffrant les vices planter es esprits le mespris du inonde et l'amour de Dieu. En ter-
1. Cf. ci-dessus Louise de Coligny, Catherine de Bourbon, Catherine de Rohan (Ir" partie, ch. VI, § 5 ; IIe partie, ch. III, § 2, etc.)
mes bas nous parlons de choses hautes. Nous peignons la lumière avec un charbon 1. »
Dans ces protestations de simplicité quelque chose rappelle que YAstrée vient de paraître -, et plusieurs traits annoncent, en dépit de l'écrivain, que bientôt régnera - - dans le salon miprotestant des Rambouillet - - le langage précieux. Mais l'intention déclarée est à retenir : il nous su/fit de parler français. A une époque où tant de gens parlaient latin, espagnol, italien... ou patois, grande est l'importance de ce louable effort, qui date des origines de la Réforme, à parler « de choses hautes » dans ia langue nationale. Les provinciaux de langue d'oc et de langue d'oïl qui viennent à Charenton y prennent, en même temps que des principes de forte doctrine et de saine morale, des leçons de beau langage, et Charenton contribue à parisianiser la province, tout en assimilant nombre d'éléments solides dont elle peut enrichir la capitale. Une fois de plus Paris joue là un rôle d'accumulateur de richesse, de régulateur de force. C'est bien le cœur de la France.
Il plaisait à Henri IV qu'il en fût ainsi. Nous avons noté avec
1. Heraclite ou De la vanité et misère de la Vie Humaine, 1 609, in-12. Ce « traité » de morale crime cinquantaine de pages est un des opuscules de Du Moulin les plus agréables à lire. Il commence ainsi : « La diversité importune des affaires du monde nous coupe nostre temps en
cent mille pièces ; nul temps n'est nostre que celui que nous desrobons,
et dans ces méditations solitaires le premier sujet qui se présente est la vanité et misère de la vie. » David et Salomon en ont bien parlé ; « prenant ce rasoir de leur main faisons l'anatomie de nous-mesmes. » La nature de l'homme, ses actions, ses pensées et désirs, fournissent - - en trois chapitres — des exemples de cette vanité de la vie. Du Moulin, suivant son habitude, mêle « le plaisant au sévère, » p. ex. en parlant de la vanité des femmes : » Pauvres créatures, qui en altérant la couleur de leur poil et se haussant de patins excessifs veulent monstrer à Jésus-Christ qu'il n'y a rien entendu quand il a dit que l'homme ne se peut faire un cheveu blanc
ou noir, ni adjouster une coudée à sa stature ! il n'y a rien si contraire
au zèle de la gloire de Dieu que ceste vanité si lasche : car une femme qui s'empesche les pieds de patins prodigieux pourra-t-elle fuir pour la cause de Dieu en pays estranger ? une chair si délicate se pourra-t-elle résoudre à coucher durement en prison pour le tesmoignage de l'Evangile ? »
2. Les douze linres d'Astrée où par plusieurs histoires et sous personnes de bergers et d'autres sont déduits les divers effets de l'honneste amitié. A Paris chez Toussaincts du Bray, 1607 (de l'imprimerie de Ch. Chappelaih, rue des Amandiers, à l'image Nostre Dame). Le privilège est du 18 août 1607. Celte première et rarissime édition, acquise en 1908 par la Bibliothèque nationale, est celle que se taisait lire Henri IV pendant les accès (pie lui causaient en 1609 ses accès de goutte {Mémoires de BassompieRRE).
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quel empressement et quel succès il s'adresse aux protestants pour hâter le développement commercial et l'embellissement monumental de Paris : nous avons vu quels collaborateurs il trouve en la personne des Gobelin, des Canaye, pour l'industrie, comme en celle des Sully pour l'administration, des Dupré, des Danfrie, des Du Cerceau, pour les arts, des Casaubon pour la science, des Bongars, des Buzenval, des Hotman pour la diplomatie. En sorte qu'au dehors comme au dedans le meilleur de l'action de la France fut souvent exercé par des membres de l'Eglise réformée de Paris.
Et si nous connaissons quelques personnages illustres qui émergent de la foule, combien y eut-il de familles obscures dont nous ignorons le nom, et dont nous constatons seulement l'existence certaine ! artisans laborieux, bourgeois intègres, parfois d'origine catholique, venus sans bruit, quoique publiquement, se joindre à l'Eglise réformée. Pour compenser le déchet de quelques individus tels que Cayer, Laval ou Madame de Mazencourt, outre les gains rententissants comme Maupeou, Turin ou Mademoiselle de Créquy il y eut un nombre d'adhésions assez considérable à en juger par l'aiïluence croissante à Ablon et Charenton, ou par l'importance politique et sociale d'une minorité dont Henri IV et, aussitôt après sa mort, la régente, doivent tenir si grand compte.
Or cette élite - - car c'en était une, et c'est pourquoi elle attirait des âmes fortes et pures, et éliminait des éléments hétérogènes - - cette élite vivait au lendemain de jours troublés, dans un milieu où les mœurs publiques et privées avaient décliné lamentablement. On connaît le mot de Michelet, sur les galères à la fin du xvne siècle : « Noble société que celle-là ! Il semble que toute la vertu s'y fût réfugiée ! Obscur ailleurs, là Dieu était visible. C'est là qu'il eût fallu amener toute la terre. » Ce que les forçats pour la foi ont manifesté après la Révocation, c'est-àdire après la perte de la liberté, les protestants parisiens en ont aussi témoigné, avec moins de péril mais autant de constance, au moment où la liberté était la plus grande, en ces premières années du XVIIe siècle où l'Edit était appliqué par son auteur même.
Tolérance, égalité, liberté de conscience et de culte, devoirs et droits respectifs de concitoyens différant d'opinions en matière religieuse, voilà des problèmes presque aussi anciens que l'humanité, et conservant néanmoins pour chaque homme un intérêt actuel. Il est impossible peut-être, difficile souvent, inutile toujours de les étudier in abstracto et a priori. Pour raisonner, il faut se
baser ses des faits. « Autant qu'on le peut, disait Sainte-Beuve, il ne faut jamais aborder cette grande question de la marche générale des idées, que par des aspects précis '. »
Pour ces problèmes passionnants et complexes Henri IV a présenté et appliqué une solution : l'Edit de Nantes. Il paraît bien que ce fût la meilleure possible pour un temps donné et un pays donné. Cet acte a eu des conséquences dans toute la France et même dans toute l'Europe, où, nulle part, quant à ces idées, on n'était aussi en avance. Et nulle part plus qu'à Paris Henri IV n'a pu trouver un meilleur champ d'expérience pour l'exécution de son dessein ; nulle part plus qu'à Paris l'historien ne trouvera une meilleure pierre de touche pour apprécier cette œuvre et formuler, sur sa valeur, un jugement motivé.
Or il nous semble que l'hésitation n'est pas possible.
Malgré les circonstances toujours délicates et souvent contraires, malgré la brièveté du temps accordé, à Paris en onze années des résultats ont été obtenus qui, ailleurs, ont manqué après des siècles. En forçant une majorité à respecter les droits d'une minorité, en rappelant d'autre part à cette minorité ses devoirs à l'égard de la majorité ; en montrant aux uns et aux autres que les croyances sincères ont droit au respect, en faisant vivre en paix côte à côte, pour le plus grand bien de leur cité commune et de leurs Eglises respectives, des croyants également zélés pour leur foi, Henri IV a fait sur ce « grand théâtre » de Paris une démonstration d'une valeur incalculable, il a bien mérité de la France et de l'humanité.
Jl TON DE CATHERINE DE BOl'KBON -