COOLIDGE FUND
La Révolution française fut commencée contre le Cathnlicixme et pour la Démocratie ; le résultat sera pour le Catholicisme et contre la Démocratie.
Joseph de Mai&tre.
L'turope en 1775. — Tableau de cette époque. — L^anarchie dans les tôles avant 'le passer dans les faits. — Voltaire et son siècle. — L'Église et le Philosoplilsme. — Moyens employés pour renverser le Siège romain. — Le Jansénisme et ses doctrines. — Son alliance secrète avec les Philosophes et les incrédules. — Les Jansénistes, révolutionnaires dMnstinct. — Leur lutte contre PÉglise et contre les trônes. — Morale impossible quMls prêchent pour combattre les préceptes communs de la Religion. — Jésuites et Jansénistes. — Gallicanisme ecclésiastique et Gallicanisme laïque. — Différence qui existe entre le clergé gallican et le barreau. — Origine du Gallicanisme.
— Le cardinal du Perron et Bossuet. — Louis XIV et le pape Alexandre VIII.
— Les parlements font des maximes de PÉglise gallicane un code d'insurrection. — Le Jansénisme de Hollande crée le Joséphisme en Autriche. — L'empereur Joseph II et ses réformes ecclésiastiques. — Portrait de ce prince. — Ses tendances et son but. — Bouleversements opérés en Allemagne par les lois rendues contre la liberté de PÉglise. — Élection de Pie VI. — Son portrait. — Situation du clergé romain. — Jubilé de 1775.
— Voyage du Pape à Vienne. — Le prince de Kaunitz. — Les révolutions de Brabant. — L'Empereur prie le Pape d'intervenir auprès des catholiques belges. — Le Pape se rend à sa prière. — Mort de Joseph II. — Scipion Ricci , évêque de Pistoie. — Synode de Pistoie et des avocats italiens. — Conférence d'Ems. — Pacca, nonce à Cologne. — Pie VI et Louis XVI. — Causes de la révolution française. — L'Assemblée nationale et les grands principes de 1789. — L'Église en face de la Révolution. — Mirabeau et ses contemporains. — Le Dieu de paix et le progrès social. — De quelle manière on trompe révolutionnairement le peuple. — Thiers, Louis Blanc et Michelet. -r- Pilt et Burke. — Spoliation du clergé. — Les Jansénistes et les avocats rédigent la Constitution civile du clergé. — Examen de cette con-
s LIVRi; PREMIEIl.
slitution, — Camus et l'nbb^ Gi'i-goire. — ParallËle cqIi'g les cruautéB de l'iDquisilion et lu tolérance révolulioanaii'e. — Pie VI soulenant Louis XYI et J'épiscopat rrau^aïs dans leurs luttes. — Persécutions contre l'Église. — Tableau de la Terreur. — Le» rois de l'Europe et le Pape en présence île l'échafauil du 31 janvier. — Apatliiedea utis, courage de l'autre- — Pitt Tait proposer au Pape de se mettre & la tâte d'une croisade contre la Révolution. — I.e Directoire et l'Église romaine. — Premières campagnes de lîonaiarle en Italie. — Le général -vainiiuenr refuse de marcher contre Rome. — Mort de Duptiot. — La République romaine est rvssuscîli^ par le Directoire IVancals, — L'c\-oratorien Daunou et le calïiniafe Haller. — Pie VI prisonnier de la Révolution. — Voyage triomphal du captif à travers l'Italie et la France. — Sa mort, — SILualion de Rome sous la Répobtique. — Pie VI sera le dernier pape.
Au moment où le Sacré-Collége , réuni en Conclave, le 15 février 177-5, fait asseoir sur la Chaire Apostolique le cardinal Joan-Ang^c Braschi, qui prend le nom do Pie VI, l'Église Romaine se trouve exposée à d'immenses dangers. En s'ouvrant par les débauches parées ot masquées do la Régence pour aller s'abimer dans l'orgie religieuse, morale et politique du Directoire, le dix-huitième siècle s'est créé une place a part ilans l'histoire de Tesprit humain. Par ses philosophes, qui furent des penseurs déplorablement libres, par ses poètes, tpii n'eurent que l'inspiration du mal, par ses écrivains de toute secte comme de tout pays, que li! génie do la destruction enivra, [wr SOS princes et par ses hommes d'État, qui, saisis d'une défaillance coupable ou d'une lâche complicité plus coupable encore, s'isolèrent et ne songèrent qu'à leurs passions ou à leurs intérêts, ce siècle était mûr pour la Révolution. Elle s'opérait dans les idées, dans les mœurs, dans les lois, dans le gouvernement des peuples, avant de s'incarner dans tes faits.
L'impiété, qui jii.squ'alors n'avait été qu'une exception, ne traduisit en règle cl en modo. L'impiété devint un aiuiiscmeut ({ue le vice et le sarcasme populariscreii pi-oclio en proche elle envahit. On ébranla l'autoril
traditions sacrées formant le lien des âmes, on acclimata dans toutes les familles l'indifférence et le doute. Les bases historiques du Christianisme ne furent plus acceptées que comme un tissu de fables; ses dogmes passèrent à l'état d'absurdités. On réduisit en système la débauche et le crime. Après avoir soufflé dans tous les cœurs l'esprit d'indépendance, d'insubordination et d'erreur, on amena ce siècle à mordre en riant au pain de toutes les infamies. Il avait bu de la main du Seigneur le calice de sa colère; il avait bu ce calice d'assoupissement, et il en avait pris jusqu'à la lie.
Par la bouche de ses faux prophètes et de ses princes , par les écrits de ses docteurs et par les joyeux dévergondages de ses courtisanes, par l'apathique sommeil de ses pasteurs des âmes, comme par l'incessante activité de ses apôtres de la déraison, ce siècle, qu'on abreuvait de plaisirs avant de le tremper dans la scélératesse, semblait dire à Dieu, ainsi qu'au livre de Job : « Retirez-vous de nous, nous ne voulons point connaître vos voies ». A contempler ce qui se tramait dans les cours et ce qui s'accomplissait au plein soleil de toutes les œuvres littéraires, on eût été tenté de croire que Dieu, docile pour la première fois à ce commandement sacrilège, abandonnait les hommes à une fatale ivresse. La dépravation venait d'en haut, insensiblement elle se répandit sur les villes et sur les campagnes.
Dans ce temps-là, les Nations, selon la parole du Psalmiste, étaient remplies de trouble, et les Royaumes abaissés perdaient peu à peu le bien de l'intelligence. Les sophistes, armés de leurs livres humanitaires, exercèrent l'autorité d'un despote avec la bassesse d'un esclave, ils
flattèrent l'orgueil et le faible des rois; ils adulèrent tes
l LlVUJi l'UEMlliit.
caprices de leurs njailre^ses ou de Iciiis iiiiuisU'es, afin de s'arroger Ig droit de corrompre les multitudes. Ils marchèrent, en prose et en vers, à la conquête de la to!(;rance et de la vertu ; puis ils jetèrent sur le monde cetle semence de dt'sordres inoraux, et de perversions sensuelles qui n'a pas encore porté tous ses fruits. Ils se proclamaient les éraancipateurs des nations, les arbitres suprêmes du juste et de l'injuste, les vengeurs de tous les droits et de tous les opprimés, et, par une inconséquence dont ils ne craignirent pas de faire ime r^gle, ils prouvaient, d'une manière irrésistible, la vanité de la prudence humaine ainsi que la perfidie des cœurs sans remords. En s'attaquant à la Rome des Pontifes, à qui, selon Bossuet, l'Europe doit sa civilisation, ils ne pro-q posaient pour la remplacer qu'un doute universel. 11^ travaillaient à démolir le Christianisme, comme de slu>i pides manœuvres démolissent un palais dont le plan, les belles proportions et l'ensemble, leur sont totalement 1 inconnus.
Tirés d'un grenier encore plus par la fortune que par ] le talent, le luxe ainsi quo le plaisir étaient pour eux une j nouveauté. Ils ne pouvaient s'en rassasier. Leur plume, ] qui fut un poignard ou un fouet; leurs œuvres, qu'onJ transforma en coupe-gorge, excitèrent dans les âmes une 1 foule de passions qu'il n'avait pas encore été donné au I monde de connaître. La science ennemie s'imposa laj mission de propager l'incrédulité. Hérissée de sophismcs ! épigrammatiques, elle se mit à la peine pour interroger la nature et la faire tomber en mensonge avec les monuments. Après s'^^trG efforcée d'épuiser les diverses sources des connaissances spéculatives et Iiaditionnclles, elle essaya de ne pas laisser debout un seul point de ia
foi chrétienne. Elle dogmatisa la négation et professa le matérialisme.
Les Luthériens et les Calvinistes avaient conservé la croyance et respecté les principaux faits qui se lient aux fondements mêmes de la Religion. La philosophie du dixhuitième siècle ne se crut pas' condamnée à ce reste d'égards. Elle avait adulé le mal et entrepris, ainsi que le dit Tacite, d'abroger la conscience humaine; ses coryphées n'hésitèrent pas, afin de mieux absoudre leurs clients dans le passé, à pervertir Tàme de leurs contemporains.
Dans ce siècle, qui ne réfléchissait sur rien, mais qui plaisantait sur tout, il se rencontra néanmoins des hommes prévoyants dans toutes les conditions de l'existence. Ils eurent, chacun à son point de vue , de sinistres pronostics à faire entendre. La voix des Évêques, celle du Père commun , étaient étouffées sous les cauteleuses protestations de la désobéissance conditionnelle, ou sous les sarcasmes des impies, ne prenant même pas leur impiété au sérieux. Métastase, ce poëte que les Italiens ont surnommé leur Racine, ne se laisse intimider ni par les menaces ni par les flatteries, et il fait en ces termes la peinture de son temps :
« Je vois avec une extrême douleur, écrit-il à son frère en 1761 , se répandre de toutes parts en Europe un esprit de cabale et de rébellion. De faux philosophes veulent affranchir les hommes du joug de la Religion et de toute dépendance à l'autorité. Ils s'efforcent de détruire les principes qui sont la base indispensable de la société. Si la Providence permettait, pour nous punir, le triomphe de leurs systèmes anarchiques, je voudrais voir comment ils se trouveront au milieu du bouleversement
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qu'ils appellent de Ions leurs vœux. Ce qu'ils nous donnent, au reste, pour de nouvelles découvertes, est trèssuranné. Mais autrefois ces pernicieuses doctrines ne pouvaient nuire qu'à quelques iitti?raleurs dépravés; aujourd'hui, grâce à une foule d'opuscules licencieux, elles sont devenues l'entretien babitucl, la science à la mode, et le code de morale des jeunes élégants et des femmes beaux-esprits.
B 0 pauvre humanité! »
Cette école de démoralisation, dont Métastase indique la marche et les progrès, voulut avoir une bonne fois raison de tous les principes et de tous les souvenirs. Le temps n'était pas encore venu de se prendre corps j à corps avec la société civile. On avait besoin du con-, cours de ses chefs afin d'arriver au but proposé. On éta-J blit autour d'eux des sentinelles et des flatteurs, puis on! dirigea contre le Christianisme toutes les forces vîveaJ d'un siècle si fécond en turbulences intellectuelles.
Depuis plus de dix-sept cents ans , l'idée chrétienneJ était représentée, conduite et gouvernée par le succès- i seur de Pierre. Pour faire germer l'anarchie dans les 1 cœurs et porter le trouble dans la foi des peuples, il J fallait rompre les liens de la puissance spirituelle, isoler! peu à pou Rome, et la séparer par hypocrisie ou par violence de tout contact avec les nations. Ses nouveaux ennemis espéraient qu'en forçant les souverains et leurs | ministres k entrer dans le complot, dont ils se consli- 1 tuaient les modérateurs, par respect, disaient-ils, pour les trônes et par tendresse pour l'humanité asservie, il leur serait beaucoup plus facile de triompher du jjasteur suprême et d'ébranler l'Église Romaine. Ils avaient bien lu et bien médité ce passage de Fénelon: ils no demandaient
pas mieux que de l'appliquer * : « Tout ce qui avilit dan» rimagination de la multitude V autorité du Saint-Siège, par une apparence de faiblesse, mène insensiblement les peuples au schisme; c'est par là que les personnes zélées se découragent, et que le parti croît en témérité. Plus on lui soufiFre, plus il entreprend. »
Forts d'une recette dont ils n'avaient pas la primeur, mais qu'il leur importait d'exploiter sur la plus vaste échelle , les sophistes commencèrent leur œuvre de des truction par la France, où l'ironie traverse toutes les pensées.
L'Église Romaine avait sans doute bravé des ennemis plus puissants, elle n'en rencontra jamais de plus insolemment astucieux. On ne chercha pas à l'attaquer sur un plan déterminé. A l'exemple du Protestantisme et de toutes les sectes séparées de la Communion romaine, on.se garda bien de circonscrire la guerre dans une ou plusieurs maximes captieuses. On étendit le cercle de la haine jusqu'aux proportions de la moquerie universelle. Pour résumer dans un seul vœu tous les vœiix formés, on emprunta à Voltaire la consigne qui dut servir de point de départ et de ralliement aux manœuvres de la pensée ou de la parole. Écrasons l'infâme! fut le mot d'ordre donné et reçu. Voltaire l'avait inventé. Ses disciples, de tous les pays et de toutes les hiérarchies, s'imposèrent le devoir de le réaliser. Ils cachaient sous des paroles d'or la sécheresse de leurs âmes; comme le maître, ils firent de la sensiblerie un moyen, de l'humanité un guet-apens et de la pitié une furie.
Cet homme, qui sans contredit fut sur la terre la moins
1 Lettre de Fénelon au P. Daubenton du 12 avril 1714. Correspondance, t. IV, p. 462 (Paris, 1827).
MVHE PRivMIElt.
imparfaite incarnation du dial)le, poussa la liontc à l'étan de prodige. Avec ce rire inextinguible, l'apanage de sotil merveilleux talonl, il sacrifia une longue vie ii démontrer ((ue toute lâcheté déshonore, selon la sublime parole de Tacite. Il conspua toutes les gloires de la France, il fil litière de toutes les idées de patriotisme. Après avoir es-a sayé de donner un soufflet sur la face de Dieu, Vollairoîl se mit à briser de ses mains le culte du passé, cette piété V filiale des nations.
Il plane sur l'hisloiro une figure exceplionnellement I radieuse, moitié ange et moitié liéros, que les autres peu-^ pies envient à la France. Voltaire sentait son impuissance^ à étoulTcr dans les cœurs le souvenir de Dieu; il s'alta-<J cha, par toutes sortes d'images lubriques et de calom-4 nieuses obscénités, à flétrir Jeanne d'Arc, l'immortelle etj populaire Pucolle. Les Anglais n'avaient osé que la faire l)nMer vive sur le bûcher de Rouen, lui s'acharna, danaJ un poëme sans nom , à la souiller morte et à détrôner sh virginité. I.a France, qui n'avait plus le temps de s'iiidi-^f gner, et qui peut-être n'en aurait plus trouvé la foreo^. courba la tête sous cette apothéose du vice. Elle no recula J point devant cette expiation d'une gloire sans pareille.
Voltaire avait donné le signal d'une guerre implacable'|| h tous les sentiments honnêtes. En patllotant le meo-< songe, en flattant les instincts pervers, en mellanl un I masque sur ses opinionsvéritablcs, et en jetant un manteau noir sur ses croyances, cet écri\ ain, le général en chef lie la grande armée qui se recrute contre Rome, n'avait pas songé qu'en jouant avec les vents il allait déchaîner] les tompôles. Quel que soit l'orgueil de l'homme, il ne lui j est pas permis d'aspirer i"i lanl de désastres; mais en révolution, ce qu'un homme de génie a commencé s'achèvpi
souvent par des ouvriers de la onzième heure. Cet homme de génie aurait dédaigné leurs services mercenaires et leur assistance compromettante; il vient un jour où il est condamné à les subir. Voltaire avait ouvert la voie. Une foule d'écrivains, dont le nom ne surnage même plus sur les abîmes sans fond de Thistoire, s'y jeta après lui. Alors rÊglise se vit traduite au ban de toutes ces immoralités affamées , qui allaient charger la vérité de menottes et mettre aux fers l'esprit humain, las de lui-môme.
Le Saint-Siège, c'est-à-dire le centre de la foi chrétienne et le lien de l'unité catholique, était donc en butte à des ennemis qui, pour le renverser, se servaient de toute espèce d'armes. On l'attaquait par le sarcasme; on le minait par le raisonnement; on s'efforçait de le rendre odieux, en le présentant au point de vue de l'histoire et de la raison humaine comme l'ennemi -né du progrès social et du bonheur universel. En face de ces hommes du dix-huitième siècle, qui commençaient par être fatigués de tout et qui finissaient par ne pouvoir se passer de rien, l'idée la plus fausse, enveloppée dans un bon mot ou offerte sous une affectation de sentimentalisme philanthropique, était assurée de faire son chemin. Les élégances de cour et les galanteries de ruelle composaient §on inévitable cortège. Elle s'avançait dans le monde, portée sur les bras des grandes dames ou des comédiennes. Après avoir fait le tour des salons, elle allait se perdre dans les provinces. C'est à peine si un petit nombre de cœurs d'élite parviennent à jeter un lambeau de pourpre sur les guenilles de tant de misères écervelées.
Ces misères avaient quelque chose de si candidement audacieux , que Jean-Jacques Rousseau lui-même les confesse comme l'acte le plus habituel de la vie , celui , par
1(J LIVUI- PHIÎMIKU.
exemple, d'inculquer aux mèros do famille le devoir d'allaiter leurs enfants, lout eu faisauf exposer les siens propres à la charité publique. Tertullion et saint Jérôme appelaient les philosophes de leur temps n des animaux de gloire; n Jean-Jacques va prouver que ceux de toutes les époques, de la sienne principalement, méritent cette llétrissui'e, 0 Chacun sait bien , écrit le sophiste genevois , que son système n'est pas mieux fondé que les autres; mais il le soutient parce qu'il est ù lui. Il n'y en a pas un seul qui, venant à connaître le vraie! le faux, ne préférât le mensonge qu'il a trouvé à la vérité découverte par uu autre. Où est le philosophe qui, pour sa gloire, ne tromperait pas volontiers lout le genre humain? Où est celui qui , dans le secret do son cœur, se propose un autre objet que de se distinguer? Pourvu qu'il s'élève au-dessus du vulgaire, pourvu qu'il efface l'éclat de ses concurrents, que demande-l-il de plus?... »
Dans cette époque si fertile en contrastes, et où, entre les plus incompréhensibles, mais les plus spiriluollcs folâtreries, la Révolution s'opérait par en haut avant dtdescendre au plus bas, l'ingénieuse frivolité des uns sert à peine d'excuse îi l'aveugle incurie des autres. L'incrédulité est la seule, la véritable foi de ce siècle. El quand elle voit passer tous ces tristes héritiers des fortes races, s'appliquant à déshonorer le blason do leurs familles, l'histoire est toujoui-s tentée do leur jeter à la face lu vieille et prophétique malédiction : Filii heroiim nnxœ. Au milieu dés raflinomonis d'un luxe prodigieux, on se plaisait à laisser tout metlre en doute. On battait eu brèche les notions du bien et les principes qui fondent les Étals, BOUS le prétexte d'atteindre a un mieux imaginu On boulevei-sait en ii.lée tous les éléments conslitulifi
Tordre social, dans le fol espoir d'arriver plus sArement à la destruction de l'Eglise.
Ce plan avait déjà été conçu cent et cent fois; il ne rencontra jamais dé caractères plus aptes à Texécuter. Il y avait, dans les palais ainsi que dans la magistrature, dans le clergé comi\ie dans la noblesse, dans la bourgeoisie et parmi les écrivains, nouvelle classe qui se révèle à Tétat de puissance , un tel besoin d'innovation , que l'on ne s'étonnait plus que d'une chose. Trouver encore quelques vertus sur le fumier de tant de vices paraissait si monstrueux aux uns et si intolérable aux autres, que jamais guerre plus acharnée ne fut entreprise contre les rares défenseurs des principes sociaux. On livra leurs noms et leurs œuvres à la risée publique , on les couvrit d'un ineffaçable stigmate de ridicule.
Ceux qui, comme Cicéron écrivant à Atticus, avaient le courage de murmurer dans l'amertume de leurs pressentiments : « Voyez de quelle ignoble mort nous périssons! » ceux-là, prophètes de la ruine imminente, succombaient à l'instant même sous de foudroyantes railleries. On accueillait leur cri d'alarme avec des chansons moqueuses ou des ponts-neufs populaires. On inoculait une fièvre chaude de rébellion, et les sages et les prudents qui, en voyant l'incendie, voulaient sonner le tocsin, ne furent plus acceptés dans le monde que comme des énergumènes dont la démence offrit un nouveau passe-temps. La Révolution s'avançait, portée en triomphe par les puissances de la terre; et semblable à toutes les révolutions, elle allait se composer et se fortifier de sottises accomplies par des gens habiles, d'extravagances dites par des gens d'esprit, et de crimes inventés ou approuvés par d'honnêtes gens.
12 J,IVUK l'Ill'lMIKIl.
VoUairo avait fait le dix-lmitièulQ siècle à son iir U ranimait de son rire foudroyant de moquerie; il lui avait aoufHé ses aversions etjnspiré ses mœurs. Vollairt s'i5tait donné un ennemi personnel qu'à lout prix il aniJ bitionnait de terrasser. L'œuvre que Julien l'Aposlat nea put qii'ébauclier dans sa toute-puissance impériale soutfl riait à cette imagination en travail d'un monde. Le Christ avait trop longtemps vaincu par l'Église; Voltaire se m\û en campagne pour effacer l'Évangile de la mi^moire des! hommes. Il avait !o règne de son orgueil à proposer aq.1 genre humain et l'empire de la d(5cadence universelle à substituer au rtîgne de la Croix. Avec lui et de par lui la corruption s'atïicha comme une originalilt^^, et le cynisme, s'accorda les allures d'un trait d'esprit. Tout son génid consista à vivre le plus longtemps possible de la stupidité humaine. Il possMait la malice do la couleuvre et le venill de la vipère. Sa plume inculqua dans les masses une dffl ces haines qui , semblables au poignard du sauvage, conJ servent éternellement leur poison. Il ne voulut laisser dffl dieu à personne, afin d'être l'idole de tout le monde.
Dans tous les rangs de la société, il évoqua dos auxi-J liaires. Il en recruta sur le trône comme dans les Itas-I fonds de la littérature. Lea Rois et leurs ministres portèrent! au front comme un précieux joyau de popularité le stig-J mate do ses louanges inH'Tessées. Quand il se fut ontouri de ces auxiliaires du désordre signalés par l'Apôtre sainfl Paul ', o de ces hommes amoureux d'eux-mêmes, avarcaj glorieux , superbes , mi^disants , désobéissants U leuiw pères età leurs mères, ingrats, impies, dénaturés, ennonus de la paix, calomniateurs, intempérants, inhiimaînsj plus amateurs de la volupté que de Dieu, el traînant apr(*sa
' li" iii,iue i|.i saint Paul â Timoiliff, cli. m.
PIE VI liT LA UÉVULUTION FKANTAISE. 4a
eux comme captives des femmes chargées de péchés et possédées de mille passions, w il se crut certain du succès.
Mais Voltaire n'avait pas la vocation du martyre. Il aspirait' à tuer Tâme tout en respectant le corps , son enveloppe; et, à la fin de 1768, dans une lettre au marquis de Villevieille, il traçait le plan de conduite dont il ne s'écarta jamais : « Non, mon cher marquis, écrivait- » il , non , les Socrates modernes ne boiront pas la ciguë. » Le Socrate d'Athènes était, entre nous, un homme >^ très-imprudent, un ergoteur impitoyable, qui s'était » fait mille ennemis, et qui brava ses juges très-mal à » propos.
» Nos philosophes, aujourd'hui, sont plus adroits; ils » n'ont point la sotte et dangereuse vanité de mettre leurs y> noms à leurs ouvrages; ce sont des mains invisibles qui » percent le fanatisme d'un bout de l'Europe à l'autre, » avec les flèches de la vérité. Damilaville vient de mou- » rir; il était Tauteur du Christianisme dévoilé et de beau- » coup d'autres écrits. On ne l'a jamais su; ses amis lui )) ont gardé le secret, tant qu'il a vécu, avec une fidélité )> digne de la philosophie. Personne ne sait encore quel î) est l'auteur du livre donné sous le nom de Fréret. On a >) imprimé en Hollande, depuis deux ans, plus de soixante » volumes contre la superstition. Les auteurs en sontabso- » lument inconnus, quoiqu'ils puissent hardiment se décou- » vrir. L'Italien qui a fait la Riforma d'Italia n'a eu garde » d'aller présenter son ouvrage au Pape; mais son livre a » fait un effet prodigieux. Mille plumes écrivent, et cent » mille voix s'élèvent contre les abus et en faveur de la » tolérance. Soyez très-sûr que la révolution qui s'est w faite, depuis environ douze ans, dans les esprits, n'a » pas peu servi à chasser les Jésuites de tant d'États, et a
I U LIVRE PREiMIEll.
» bien encouragé les princes à frapper l'idole de Rome, )) qui les faisait trembler tous autrefois. Le peuple est bien » sot, et cependant la lumière pénètre jusqu'à lui. Soyez » bien sûr, par exemple, qu'il n'y a pas vingt personnes » dans Genève qui n'abjurent Calvin autant que le Pape , » et qu'il y a des philosophes jusque dans les boutiques » de Paris.
» Je mourrai consolé en voyant la véritable religion , » c'est-à-dire celle du cœur, établie sur la ruine des » simagrées. Je n'ai jamais prêché que l'adoration d'un » Dieu, la bienfaisance et l'indulgence. Avec ces senti- » ments, je brave le diable, qui n'existe point, et les » vrais diables fanatiques, qui n'existent que trop. »
A quelques années de là, les médecins qui se sont chargés de tuer le malade constatent entre eux les progrès de la philosophie. Le 1 3 août 1 775 , Frédéric II de Prusse écrit à Voltaire " :
« Tout ce que vous dites de nos évêques teutons n'est » que trop vrai ; ils s'engraissent des dîmes de Sion. Mais » vous savez aussi que dans le saint empire romain l'an- » cien usage, la bulle d'or, et telles autres antiques sol-
» tises, font respecter les abus établis Si Ton veut
» diminuer le fanatisme, il ne faut pas toucher aux évê- » ques ; mais si l'on parvient à diminuer les moines , » surtout les ordres mendiants , le peuple se refroidira , » et , moins superstitieux , il permettra aux puissances de » disposer les évêques à ca qui convient au bien des » Etats. C'est la seule marche à suivre. Miner sourdement » et sans bruit l'édifice de la déraison, c*est l'obliger de » s'écrouler de lui-même. Le Pape, vu la situation où il
' Œuvres posthumes de Frédéric II, roi de Prusse (Berlin , 4788) , t. IX, p. Î86.
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» se trouve, est obligé de donner des brefs et des bulles » comme ses chers fils les exigent de lui; ce pouvoir, » fondé sur le crédit idéal de la foi, perd à mesure que » celle-là diminue. S'il se trouve encore à la tête des na- )i tions quelques ministres au-dessus des préjugés vul- » gaires, le Saint-Père fera banqueroute... Sans doute » que la postérité jouira de l'avantage de pouvoir penser » librement. »
Ce roi de Prusse , qui fut tout à la fois un grand guerrier, un grand politique et un grand despote, s'occupe avec Voltaire , du fond de son palais de Potsdam , à préparer chez les autres peuples Tavénement des libres penseurs. Protestant de naissance, mais incrédule par système et moqueur par tempérament, il félicite le patriarche de Femey de ses victoires sur l'Eglise et sur le Pontificat. « C'est à Bayle, votre précurseur, lui mande-t-il le 8 septembre 1775, et à vous sans doute, que la gloire est due de celte révolution qui se fait dans les esprits; mais, disons la vérité, elle n'est pas complète. Les dévots ont leur parti, et jamais on ne l'écrasera que par une force majeure. C'est du gouvernement que doit partir la sentence... Sans doute cela se fera avec le temps; ni vous ni moi ne serons spectateurs de cet événement tant désiré, y^
Frédéric II ne s'arrête pas en aussi beau chemin. Il connaît les princes et les ministres de son époque ; il pressent leurs besoins financiers, il devine leur convoitise secrète. En mettant le doigt sur la plaie de leur cupidité, il écrit : « J'ai remarqué, et d'autres comme moi, que les » endroits où il y a le plus de couvents et de moines sont » ceux où le peuple est le plus aveuglément livré à la » superstition; Il n'est pas douteux que si l'on parvient n à détruire ces asiles du fanatisme, le peuple ne devienne
Ili LIVUi; l>lUiMll:U.
o dans [H'ii iiidilléreuL et tiède sur ces objets qui fonfl » aclLiellemcnt ceux de sa v(?n6ralioii. Il s'agirait donc^ " de détruire les cloîtres , au moins de commencer à dimi-.l » nuer leur nombre. Ce moment est venu , parce que le j » gouveniemenl français et celui d'Autriche sont eno dettes, qu'ils ont épuis6 les ressources de l'industrie 1 » pour acquitter leurs deltes, sans y parvenir. L'ap] I) dos riches abbayes et des couvents bien rentes est sé-3 )' duisani-» En leur représentant le mal que les cénobilesj » font à la population de leurs États ainsi que l'abus dl^ » grand nombre de cucuUati qui remplissent leurs pro-H » vinces, en même temps que la facilité de payer en f » lie leurs dettes, on y appliquant les trésors de ces com^ Il munautés qui n'ont point de successeurs, je crois qu'oJ B les délevrainerait à commencer cette réforme; et il esf n à présumer qu'après avoir joui de la sécularisation d^ Il quelques bént'ficcs, leur avidilé engloutira succcssîvc- 1) menl le reste. Tout go^ivernoraent ([ui se déterminera Il à cette opération sera ami des philosophes et pariisaO'J " de tous les livres qui attaqueront les superstitions po-J » pulaires et le faux zèle des hypocriles qui voudraient s'yB w opposer. Voilà un petit projet que je soumets à l'exa-j Il men du patriarche de Ferney, C'est à lui, comme aiu Il père des fidèles, de le rectifier et de l'exécuter. Lé^ Il patriarche me demandera peut-être ce que l'on fera desj Il évoques I Je lui réponds qu'il n'est pas temps d'y tou-^ » cher encore, qu'il faut commencer par détruire ceux] Il qui embrasent de fanatisme le cœur du peuple. Dès qu^^ » le peuple sera refroidi, les évoques deviendront ( Il petits garçons dont les souverains disposeront par !^ Il suite des temps comme ils voudront. "
l)e tels aveux , échappés d'une bouche royale coospi-J
rant contre le principe d'autorité, faisaient içenner dans le cœur des rois et des sujets un vague désir de spoliation. Par sa dévorante activité, Voltaire prenait plaisir à mettre le feu à toutes ces poudres. Il amnistiait, il conseillait toutes les dépravations ; il couvrait tous les attentats de Tégide de son nom. Pour ne rester en arrière d'aucun excès, il patronait ouvertement le mensonge, comme, au dix-septième siècle, d'autres écrivains d'un plus ferme talent et d'une conscience plus élevée proclamèrent la vérité. « Le mensonge, écrivait-il à Thiriot *, est un \ice quand il fait du mal; c'est une très-grande vertu quand il fait du bien. Soyez donc plus vertueux que jamais; il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours. »
Ce conseil, qui est la base-de tout le système historique, philosophique et religieux de Voltaire, fut suivi à la lettic aussi bien par lui que par ses disciples. Aucun d'eux ue s'avoua, dans le secret de son cœur, qu'il y avait une arme encore plus terrible que la calomnie. Cette arme, qui est la vérité, devait se retourner contre eux; mais alors les temps n'étaient pas venus. Tout ce que les sophistes faisaient , ils semblaient le commander aux autres, et les autres obéissaient avec le plus féroce mépris d'euxmêmes. Ce n'est donc pas sans effroi que l'on pénètre dans ce labyrinthe d'erreurs qu'une main savante en impostures éleva autour du Saint-Siège. La guerre dont , pendant plus de soixante années. Voltaire fut le promoteur, et à laquelle, avec une infatigable persévérance, il consacra les plus brillantes facultés, est déclarée et ouverte. Il a appelé à son secours tout ce qui, dans l'univers
^ Œuvres de Voltaire ^ t. LU, p. 326.
entier, sent le besoin de respirer à pleins poumons Tair de la révolte spirituelle et de l'insubordination chrétienne. Il excite , il stimule, il récompense, et néanmoins il aurait inévitablement succombé dans la lutte engagée, si, au fond du sanctuaire comme au pied des trônes, il n'eût rencontré des auxiliaires moins impatients que lui.
Ce ne sont pas, en effet, les apôtres d'une incrédulité avancée qui portent à l'Église les coups les plas dangereux. Par une permission providentielle, il peut bien leur être accordé de pervertir une génération et d'essayer de bâtir durant un tremblement de terre; mais leurs tentatives les mieux conçues échouent toujours, parce que les passions qu'ils développent n'ont point de racines dans la foi du peuple.
Ils ne s'abritaient pas derrière une hypocrisie .pleine de discrétion. Comme une plante parasite, ils s'étaient introduits dans la muraille, et ils avaient nourri l'espoir de la renverser. Par un orgueil d'ignorance dont sont frappés tous les incrédules de la plume ou de la pensée, ils n'avaient pas voulu savoir cju'en religion comme en politique, ce qu'on vante n'est pas ce qu'on veut. Us oubliaient que ce qu'on veut est la seule chose dont on ne parle pas. Ils s'enivrèrent trop vite de leurs succès hypothétiques, et ils auraient abouti comme tant d'autres à un échec, si, dans le même siècle, le Jansénisme, faisant alliance tacite ou patente avec le Gallicanisme laïque, n'eût prêté à la philosophie son formidable levier de subversion.
Il se forme quelquefois dans le ciel un petit nuage, pas plus grand cpie la trace du pied de l'homme. Ce nuage, pres(iuo im[)er(.eptil)le d'abord , s'étend peu à peu , se
développe, puis tout à coup il éclate et fond sur la télé des imprévoyants. Le Jansénisme fut à TÉgliso ce que ce petit nuage sera toujours pour Thomme.
Le Jansénisme résumait en lui toutes les infirmités du sectaire. Il élevait le mensonge à la suprême puissance de la duplicité. Il avait fait de la fourberie un but, do rhypocrisie un moyen, de la perfidie une science, de la ^ trahison une espèce de grandeur; il en était imprégné, il en infectait les autres. Il ne savait que mentir, ruser, tromper, promettre , acheter des consciences au plus haut prix, et en vendre au plus bas. Né traître ftvec toutes les apparences de la franchise, il témoignait une faiblesse véritablement paternelle à tous ceux qui , de près ou de loin , pouvaient un jour devenir dans TÉglise une picri'c de scandale ou un brandon de discorde. Son sourire ressemblait à une blessure; aussi Fa-l-on toujours vu aimer, comme le tigre du désert, à lécher la plaie après l'avoir faite.
Retranchés de la Communion universelle par le juge suprême de la foi et des œuvres, auquel ils en appelaient tantôt lîomme d'abus , tantôt comme mieux informé , les Jansénistes s'étaient bien gardés d'accepter la sentence portée sur leurs doctrines. Ils se réservaient de l'expliquer, tout en prétendant qu'elle ne frappait ni leurs écrits ni leurs intentions. Pris en perpétuel , en flagrant délit de désobéissance, ils ne cessaient de protester de leur dévouement éclairé pour l'Église romaine et pour le vicaire de Jésus-Christ. Ils s'en proclamaient aux quatre coins du monde les enfants les plus soumis , mais , par un fatal aveuglement, les plus persécutés» Ces enfants, qu'un implacable orgueil léguait à la Révolution j se trouvèrent partager le sort de Diomède, qui, au siège de Troie, en
poursuivant un ennemi, eut le niallieur do blesser une i divinité.
Cette situation de victimes en expectative, se décernant chaque jour, et de leurs propres mains , une auréole de martyr, avait déjà séduit plus d'une génération. Il vient en effet des temps où la pitié pour l'erreur se change en une espèce de complicité morale, sanctifiant l'hérésie et légitimant la révolte. Mais alors il ne convenait plus au Jansénisme de faire à la Cour romaine cette guerre d'embuscade et de tiraillement, de petites ûnesses répréhonsiblea et de supercheries coupables qu'il avait soutenue durant plus d'un siècle et demi. L'ËgHse était altat|uée par des ennemis accourus et d'Israël et de Samarie. U lui en naissait sur tous les points du globe; elle en découvrait là même où jamais elle n'aurait dû en chercher.. 1.0 jansénisme s'imagina que le moment était propice poui faire comprendre à tous que le jugement porté sur st doctrines était vraiment un juste jugement.
Comme ces criminels espérant échapper à l'accusatioi parce qu'ils ont tué le magistrat, les Jansénistes, qui cruretil toujours sans prouve et qui haïrent toujours sans provo; cation , se jetèrent dans la mêlée avec les qualités el h défauts inhérents à leur secte. Ils avaient passé par Ii double phase de l'enthousiasme et du ridicule; ilsav£Ùent'< épuisé la source de leurs beaux génies et de leurs miracles de cimetière. La vie et l'éclat s'étaient retirés, il ne surnageait plus qu'une expansion de l'orgueil immoral, débarrassé de tous ses liens, expansion qui se confondait avec UQ sentiment de haineuse vengeance contre Rome. Les Jansénistes engendrèrent la plus détestable de toutes les incrédulités, celle de l'Iiypocrisie. En face de ce peuple français si communicatif et si gai , ils furent tristes comme
un rire d'ami devant un succès. Ce contraste étrange fut une des causes les plus déterminantes de leur prosélytisme. Dans leur parole, toujours impérieuse et sarcaslique, ils avaient quelque chose de glacé et de tranchant qui, involontairement, faisait songer au glaive dans la main du bourreau.
Séparés du centre commun , et persévérant à s'en dire les plus solides appuis, les Jansénistes s'attachaient à l'Église avec d'autant plus d'obstination que l'Église leur témoignait plus d'éloignement et de défiance. Ils procédaient à la manière du bravo italien, qui, redoutant d'assaillir en face un homme robuste et bien armé, s'en approche avec toute sorte de courtoisies, se jette sur lui à l'improviste, lui ferme la bouche, et le tue par derrière. Ils aspiraient à détruire le Siège apostolique avec ses propres armes. Ils voulaient l'ensevelir sous ses ruines, et, par un magique enchantement, montrer ces ruines comme un édifice restauré et digne des premiers siècles de la Chrétienté.
« A quoi nous servent nos lumières, si nous conservons nos abus? » s'écriait Voltaire; et Voltaire partait de cette exclamation philosophique pour traduire au tribunal des rois la primauté pontificale. Les Jansénistes, côtoyant la mêîne ornière et n'y tombant jamais , épuisaient toutes les déductions théologiques et tous les enseignements de l'érudition .ecclésiastique. Ils prétendaient battre en brèche l'autorité romaine, idéalement si formidable, durant le dix-hùitième siècle, à la puissance temporelle et au bonheur des nations. Les fausses maximes développèrent les fausses conséquences. Ces sectaires savaient, par une longue expérience, que Thomme n'aime pas à obéir. L'homme éprouve un secret, im instinctif plaisir, à
22 LIVRE PHEMIER.
se révoller contre une aiilorité liésarmée. C'est toujouil flvec une orfîueilleuse joio qu'il (lit dans son cœur le nm. serviam des Saintes Écrilures. Us se mirent donc à cour4 tiser et à exaller la dignité épiscopale, tenue en tulellq par le dospotismo de Rome. Puis, passant à un autrffl ordre d'idées, sans jamais renoncer à leur plan d'attaque^ ils arriveront à divulguer que le clergé inférieur, dégrada de son antique institution divine, n'était plus qu'un ordrç avili par l'épiscopat.
L'idée mère du Jansénisme se réduit à confondre, daiu le premier homme, la nature et la grâce, la raison cl t^ révélation. En sorte que, dans le premier homme, il n'i avait point de fin proprement surnaturelle nommée la gloire, ni de moyen proprement surnaturel appelé 1 grûce, mais une fin et des moyens purement Naturels é l'homme primitif. Ainsi, dans l'homrae déchu et réparé! la grâce n'était que la restauration de la nature, et I révélation la restauration môme de la raison naturelle.
Parlant du principe que lorsqu'on remonte à la s on trouve les eaux plus limpides, les Jansénistes s'attr huèrent ta mission de faire revivre dans l'Église tesusagsj de la vénérable antiquité. Jérémies pleurant sur lad lation du temple et de la ville sainte, ils parlèrent de à cadence , de corruption et d'abus invétérés. Afin de ptu fier la foi, ils supprimèrent les œuvres. Ils bafouèrcnl lâf indulgences, ils réformèrent les suffrages et les croyanci sur lo Purgatoire. Irréconciliables ennemis de la morali relâchée, ils se couvrirent de cendres comme les P«i phètes. On les vit verser des larmes, instruites à feindi sur les doctrines nouvelles nées au Vatican , et adoptées par des prêtres irréfléchis ou présompteux.
Saint Vincent de Leirins avait constaté de son temps,!
PIE Vi ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 23
et sa remarque n'a jamais cessé d'être vraie * : « Qu'on avait toujours vu dans l'Église que plus on est attaché à la Religion, plus on est prompt à s'opposer aux opinions nouvelles. » Les Jansénistes n'auraient donc pas dû s'étonner des adversaires que la nouveauté de leur casuistique leur suscitait de toutes parts. Ils se posaient en redresseurs de torts , en contradicteurs toujours armés de dilemmes , de sentences ambiguës et do rétractations plus ambiguës encore. -
Et la contradiction les exaspérait, et elle leur permettait chaque jour de se couronner des palmes d'un martyre auquel personne ne songeait à les dévouer.
Cependant cette secte, qui avait commencé par être une école dogmatique, s'était peu à peu transformée on un centre d'opposition. Elle s'insurgeait mentalement aussi bien contre l'Église que contre l'État. Sous des dehors religieux, sous des apparences d'une rigidité chrétienne à faire rougir le Pontife suprême et ses défenseurs, elle marchait d'un pas résolu à l'assaut de la Chaire apostolique. Les novateurs avaient manœuvré avec une si merveilleuse entente, ils avaient si admirablement exploité toutes les léthargies et tous les abaissements, que le dogme de la question religieuse ne fut plus qu'un voile bon tout au plus à cacher l'esprit de trouble et de domination dont ils étaient possédés. En faisant répéter à tous les échos du monde catholique les mots de foi, de piété, de concorde et de retour aux saines traditions, ils étaient parvenus à infiltrer au fond des âmes un indifférentisme absolu. A ce point de vue, ils apparaissaient comme les plus précieux auxiliaires que l'incrédulité put enrégimenter.
* S. Vincenli. Lirin.; In commonit.
U LIVRE l'IîEMlEti.
Aussi , dans le déliraill(^' de ses espérances et de seS aveux, lorsque Diderot raconte ce qui se passe aux soii-fl pers du baron d'Holbach, où chaque soir Dieu est mîsl aux voix, disculé, rejeté et nié comme un être matraiii^ sant et inutile, l'autour des Bijoux iuttiscmls a-l-il bieni soin d'ajouter : « On est là très-pli ilosoplie , Ibrt janst?-! nislG, et pas du tout chrétien, u
Le Jansénisme n'était pas arrivé en un jour à mérilerJ ce singulier panégyrique. Il comptait encore un ccrtaiofl nombre de sectateurs de bonne foi, de ces fidèles sineè^T rement attachés à la doctrine du parti, et que Voltairaj bafoue, après que Jean-Jacques Rousseau leur a fait ex-<fl pier de longues inconséquences. Ces fidèles, espèce da] visionnaires que les miracles du diacre P<Vis ne purenU jamais guérir d'une lèpre d'obstination invétérée , for-^ maient un petit cénacle, inoffensif peut-être, mais à coup! sûr très-enclin à la désobéissance. Leurs discours étalenfl |)lus doux que l'huile, mais en même temps ils étaiend comme des flèches barbelées.
Errant sans pasteur à travers les maigres pflturaj d'une polémique qui roulait éternellement dans le méi cercle, ce troupeau se sentait, il s'avouait perdu au nÛ-J lieu des aspirations nouvelles. On lui avait changés ennemi et sa manière de combattre; il ne se prôtaiii qu'avec répugnance aux sacriflces qu'on exigeait de laij Les disputes religieuses, les questions personnelles qn'if aimait à agiter et à ressasser, avaient fait leur temps. C troupeau d'immobiles, aussi bien dans son péché qu^ dans ses aversions, ne voulait pas comprendre que la siècle suivait des errements plus coupables encore. Ilu s'arréluienl à la lisière du cliemin qui les séparait de l'a-J bime, et n'osant pas fuiro le dernier pas, ils reslaîenl inÀ
décis, tandis que le gros de Tarmée janséniste s'élançait avec résolution vers de plus funestes conquêtes.
Dès les premières années du dix-huitième siècle , en effet, le Jansénisme, comme secte, ne fut plus qu'un assemblage d'hommes en rébellion ouverte contre les deux puissances. Pour les besoins de sa cause, il créa une Égh'se dans l'Église , un État indépendant au cœur même de l'État. Afin d'apprécier au juste cette organisation du parti, se transfigurant en corps civil, lorsqu'il ne peut se former en corps religieux, il suffît d'étudier la Cmsa quesnelliana j il n'est besoin que d'interroger l'histoire de cette controverse, qui s'éternise durant plus d'un siècle, et qui, en fin de compte, aboutit à un parjure prévu.
Il est fort peu nécessaire à la postérité de suivre le Jansénisme dans le dédale de ses rancunes sacrées et de ses rêves politiques. Ce qu'il importe d'éclaircir, c'est sa théorie, touchant la puissance spirituelle et la puissance temporelle, théorie qu'il faut exposer et établir par des preuves.
A r exception du fameux abbé de Saint-Cyran, qui plus d'une fois se laissa séduire par de vagues désirs de rénovation sociale, les premiers sectaires se montrèrent assez circonspects dans l'élucidation de leurs plans. Dissimulèrent-ils leur pensée? furent -ils plus réservés? ou tout simplement cédèrent-ils, sans s'en douter, à l'action pour ainsi dire instinctive des principes qui avaient formé la base de leur éducation ? Toujours est-il qu'il existe une notable différence entre le grand Arnauld, cet infatigable batailleur du dix-septième siècle, et son disciple l'oratorien Quesnel.
Les Solitaires de Port-Royal, qui versaient l'huile de la patience, du bon goût et de l'érudition dans la lampe de
leurs veilles et de leurs labeurs persévérants, ne s'imaginèrent jamais que des opinions adoptées par eux on pourrait un jour tirer de fatales conséquences. Il leur en avait coûté de croire qu'un chemin n'est pas moins beau, parce qu'il se rencontre quelques épines dans les haies qui le bordent. A peine cette savante génération de polémistes et d'écrivains est-elle descendue dans la tombe qu'il s'en élève une autre, suppléant au génie par l'audace, et remplaçant la prudente timidité de ses maîtres par une fougue de dialectique qui livre à tous le secret du parti.
Dans la plupart de ses écrits, et principalement dans la quatre-vingt-dixième des 101 propositions condamnées par l'Église catholique, Quesnel n'a pas reculé devant son principe. Les conséquences en étaient justes et nécessaires, une fois le principe admis; il les en a tirées avec une logique plus serrée qu'adroite. De ces conséquences , il a formé dès lors et définitivement le suc et la moelle do sa doctrine sur la double puissance.
Le novateur discute le pouvoir de lier et de délier attaché au Siège romain, et il s'exprime ainsi : « C'est l'Église qui a le droit d'excommunier, pour l'exercer par les premiers pasteurs, du consentement au moins présumé de tout le corps. »
Ainsi ce n'est plus le successeur de saint Pierre et le prince des pasteurs, ce ne sont plus même les Pontifes qui, dans l'Église, reçoivent comme un droit, une consécration et un dépôt inaliénable, le pouvoir d'excommunier, c'est l'Église tout entière. L'Église, ainsi définie et présentée, se compose de l'assemblée de tous les fidèles; et les premiers pasteurs, instruments ou ministres de l'Église dans l'exercice de ce droit , ne peuvent en user que du consentement au moins présumé de tout le corps.
Ce qui revient à dire que non-seulement les simples prt^tres, mais les laïques, hommes, femmes, vieillards et enfants, doivent être consultés et mis en demeure de s(* prononcer sur des questions de foi , de discipline ou de morale , questions difficiles ou captieuses , toujours au* dessus des intelligences vulgaires.
La proposition suivante est encore plus explicite. C'est la révolte et Tesprit d'insubordination encadrés dans un aphorisme théologique : « La crainte d'une excommunia cation injuste ne nous doit jamais empêcher de faire notre devoir. »
Faire son devoir dgins ce cas-là, c'est persévérer dans l'erreur; c'est évidemment lever le drapeau contre le Pontificat suprême.
La témérité de propositions semblables ne pouvait inquiéter la vieillesse de Louis XIV qu'au point de vue religieux. Dans toute l'auréole de sa gloire , comme au milieu des désastres qui signalèrent la fin de son règne de soixante-douze ans, le Grand Roi n'avait jamais daigné s'arrêter à la pensée qu'un prêtre ignoré , qu'un obscur Oratorien, viendrait du même coup frapper à fer émoulu sur le bouclier de l'Église et sur l'écusson fleurdelisé. Ce coup, précurseur du duel engagé, retentissait à peu près inutilement à ses oreilles; mais au Vatican il projetait sur la situation morale de l'Europe une lumière inquiétante.
Rome parla; néanmoins la cause ne fut pas entendue. Elle avait pour soutien une imperceptible légion d'esprits ergoteurs et acariâtres, qui auraient trouvé moyen , à force d'échappatoires et de distinctions subtiles, de couper un cheveu en quatre. Les Jansénistes étaient condamnés; il ne leur restait plus qu'à faire leur devoir. Ils
28 Livnii: l'nEMiEu.
l'accomplirenl dans la mesure de leur opiniâlreté : ils s
révolté renl.
Quesnel s'expliqua. Uq de ses disciples et de ses coUa'^ borateurs, l'abbé Legros, dans un ouvrage intitulé : Reti; versement des libertés fjallicaves ', commenta et développi l'aphorisme dn maître. Il en fit ressortir les conséJ quences, aussi bien dans l'ordre spirituel ou ecclésiastîS que que dans l'ordre tenijreiel ou civil. « Les évêques J dit-il, en recevant de Jésus-Christ le pouvoir de gouverJ ner, le reçoivent comme ministres de l'Église pour exer4 cer en son nom ce pouvoir, dont la propriéti? réside dand tout le corps de l'Église, n
La chose est claire et démontrée. Tout le corps de l'ÉJ glise, Pape, Cardinaux, Évêques, Prêtres et PeupIe&J Peuples surtout, possèdent le droit primordial et indisciu table de gouverner. Ils peuvent doue prêcher, ordonDerî excommunier et dogmatiser. Au-dessus ou plutôt à côtfi du chrétien le plus simple ou le plus grossier, le I les Évêques n'ont que l'exercice du ministère.
D'après cette théorie, dont l'application, même GXce&\ sive , viendra au bon temps de la Constitution cîvile doi Clergé, le gouvernement de t'hglise dépasserait la l parlementaire. Il irait de plein saut jusqu'à la républi?^ que la plus avancée. Le sectaire dogmatique de 1715 s'en cache pas. « Il en est à cet égard, ajoute-t-ii, do l'auJ torité spirituelle comme iie la Juridiction leniporelle quy est dans une république, n
Sans le savoir peut-être, et à coup sflr sans le désîi'ed alors, ostensiblement du moins, les Jansénistes se pla^ çaienl au même niveau (jue les Protestants. La doetiina des uns coudoyait les erreurs des autres, et Luther ne'
' T. 1", p, wx.
> -»lii»yir-
parle pas plus clairement que Legros. Luther disait ' : « Les évêques et les autres pasteurs n'ont par-dessus les autres chrétiens que le seul ministère qui leur a été commis du consentement du peuple. Qu'ils sachent donc qu'ils n'ont aucun droit de nous faire des commandements, si ce n'est qu'autant que nous voulons bien y consentir de notre plein gré. »
Pour mieux faire saisir sa pensée, développement le plus succinct et le plus logique de la pensée janséniste, Luther ajoute : « Les pasteurs tiennent cette autorité de ceux dont ils sont les ministres, c'est-à-dire de la multitude qui les a choisis pour agir en son nom. »
Les Jansénistes sont d'accord avec Luther; les voilà qui s'entendent avec les plus fervents adeptes de Calvin. « Je crois, écrit Anne du Bourg, conseiller au parlement de Paris , la puissance de lier et de délier, et excommunier el absoudre, être donnée de Dieu, non pas à un homme ou deux, ains à toute l'Église, c'est-à-dire à tous les fidèles et croyants en Jésus-Christ. »
Dans sa Défense de la reformations le fameux ministre Claude, l'adversaire de Bossuet, tient le même langage*.
Par une de ces prévisions, apanage étemel de toutes les sectes et de tous les partis naissants, le Jansénisme, isolé dans le monde, sentit que bientôt la terre lui manquerait sous les pieds. Il avait besoin d'un appui toujours disposé à soutenir sa marche et à te guider le cas échéant. Cet appui ne se rencontrait ni à Rome, centre de l'unité, ni à Versailles, où l'État était encore le Roi, selon la patriotique formule de Louis XIV. On le chercha, on l'évoqua dans les Parlements.
* De captiviiaU Babylonis, t. II , p. '282. 2 Défense de la réformation y p. 353 (1673).
Ces corps de magistrature s'étaient à la longue fatigués de ne rendre aux peuples que la justice. La Brevitas imperatoria du Grand Roi les réduisait au silence ; sa mort les émancipa. Elle leur rendit ce rôle de factieux , la loi à la main , qu'ils avaient été si heureux de jouer dans les troubles de la Fronde. Il n'y avait plus de prince de Condé , plus de duchesse de Longueville , plus de cardinal de Retz; le Parlement fut toujours en fonds pour se procurer des mannequins à la taille du vieux Broussel ou de l'abbé Pucelle. Il comptait parmi ses membres des hommes remuants et avides de nouveautés. Pour donner à ses systèmes une impulsion plus énergique , le Jansénisme s'empara de ce point d'appui.
Afin d'arriver sûrement au cœur du pouvoir, il fallait en flatter les dépositaires; le Jansénisme s'improvisa le courtisan de la prérogative judiciaire. Il éleva cette prérogative au-dessus de l'autorité royale. Les Parlements se virent tout d'un coup investis d'une espèce de souveraineté. L'origine de cette souveraineté se confondit avec les droits mêmes qu'on enseignait à la nation à invoquer ou à reconquérir. « Et la magistrature publique , professa l'un des coryphées de la secte \ fut elle-même en quelque sorte un précis de la nation , c'est-à-dire l'abrogé du pouvoir et de l'autorité de la nation entière. )^
L'abbé Legros, qui est le docteur et le porte-voix du parti, un de ces ouvriers de destruction, n'ayant pas même de nom dans l'histoire, complète ainsi cette théorie de la puissance parlementaire, mise en opposition tacite avec l'autorité des clefs et du sceptre. « C'est Dieu, proclame-t-il ^, qui a accordé, soit par le droit naturel,
^ Témoignage de la vérité, p. 147.
- Uttiversement des libertés gallicanes, t. I*^*", p. 344, 345.
^ '^i-.iif;' r^tr-tyin-î^'in-
PIE VI ET LA KÉVOLUTION FHANCJAISE. - 31
soit par une concession gratuite , aux États et à ceux (jui gouvernent, Tautorité nécessaire pour réprimer les injustices et les violences. Mais cette autorité est plus essentiellement attachée à la société qu'au chef qui la gouverne La nation romaine, par exemple, possédait
toujours la propriété de la puissance, soit sous les rois, soit sous les consuls, soit sous les empereurs *. »
Et pour rendre sa pensée plus tangible, le publiciste du Jansénisme ajoute : « Dans les monarchies même héréditaires, les rois sont toujours ministres de Dieu et de la république. »
Un contemporain de Tabbé Legros, un janséniste comme luî, Bourgoin de Villefore, ne craignit pas d'étendre plus loin les attributs des cours judiciaires *. Selon lui , « les magistrats en France sont les patrices , les sénateurs , les assesseurs du trône, qui travaillent en quelque sorte d'égal à égal avec le souverain, de manière que personne n'est juge au-dessus de leurs arrêts. »
Ceux pour qui les enseignements de l'histoire ne sont pas lettre morte comprendront bien vite que , dans Cette part léonine, si libéralement faite à la magistrature et à la nation , le Jansénisme , dispensateur de tous ces droits nouveaux, ne se sera pas condamné lui-même à l'oubli. Comme tous les partis , dont la force consiste en une désobéissance perpétuelle, le Jansénisme, qui commença par vouloir être l'Église, est tour à tour et souvent tout à la
' Il est facile de voir qu'il ne s'agît point ici de droit divin , mais de la propriété actuelle de rautorité ou de la puissance. Les théologiens les plus opposés au droit divin des princes admettent qu'aussitôt que, par une libre concession des peuples , un prince a reçu l'autorité de gouverner, les peuples par le fait même s'en sont dessaisis et ne la possèdent plus. La doctrine opposée à celle-ci s'appelle le richérisme.
* Anecdotes secrètes sur la constitution Unigemius, t. UI, p. 245.
3i - LIVnii l'IlEMIliU.
fois le Peuple et l'Étal. Il confisque, il résume^ même la propriété du pouvoir souverain aussi radîcald ment dans l'ordre spirituel que dans l'ordre temporel C'est à l'aide de celte usurpation, calculée pour Irompt les siniplcs et encourager les méchants, que le Jansénisrid est arrivé à ses fins,
Les questions politiques n'avaient été d'aliord que e condaires. Dans le principe, elles devaient être prima et absorbées par la question religieuse, surtout daos t temps et avec des hommes d'une toi vive et sincère. Ma peu à pou ces hommes, au cœur desquels un état pou uent de sédition intellectuelle avait souillé l'amour i pouvoir, virent s'affaiblir le ressort de la piété. A i àaies altières ou hainenses que l'orgueil exaltait, une à luination plus active que celle des consciences devientil cessaire. On s'est fatigué et désenchanté de la lutte rej giouse qui suppose des convictions, on s'ouvre une aufl arène plus retentissante. On marche en tâtonnant vd l'inconnu; mais l'espérance d'y arriver était une idéefixj Ne rcpose-trclle pas en effet sur la dernière, sur la plus il vétérée de toutes les passions au cœur de l'homme, passion du commandement?
Toujours prêts à s'amnistier d'un crime ou î: se pardoi ner une faute, les Jansénistes, dans la confection de loiU dogmes sur Dieu et sur la grâce, semblaient avoir pli plaisir à désespérer la conscience humaine. Leur cspi avait des ressources si inépuisables du malice, qu'ils t raient inventé le moyen de rendre une colombe furieuai et qu'il ne leur en aurait pas trop colilé pour enseigi ù un agneau l'art de mordre. On les voyait passer \a vie à empoisonner l'eau bénite.
Ils s'élaient arrange un Oiou cruoi , exigeant,
loyable, absolu, impossible, qui, par décret antérieur, condamnait pour Téternité à peu près tous les êtres auxquels il avait donné la vie et la raison. C'est le Dieu de Calvin mitigé dans la forme, mais restant le même au fond, un Dieu qui, par les docteurs de sa loi, ne peut créer que des fanatiques ou des incrédules, des déistes ou des athées. Fanatiques se croyant prédestinés ou élus, incrédules reculant d'effroi à l'aspect de cette divinité janséniste, qui sacrifie le salut de l'humanité à un caprice de son aveugle colère.
Ce mur de séparation, élevé par des prêtres coupables entre le Créateur et la créature , fut une des causes les moins connues, et pourtant les plus déterminantes de ce sensualisriie sans frein et sans règle qui fait tache sur les annales du monde .'Fénelon le signalait déjà de son temps à la sévérité des lois. «Je vois, écrivait-il *, un grand nombre d'impies, qui, méprisant toute religion, se passionnent néanmoins en faveur du Jansénisme. Il ne faut pas s'en étonner. Le principe fondamental du jansénisme est qu'il est nécessaire que tout homme suive sans cesse son plus grand plaisir, qui le prévient inévitablement, et qui le détermine invinciblement au bien ou au mal. Les libertins sont flattés d'un principe si flatteur pour les passions les plus honteuses. Nous sentons bien, disentils , que le plaisir de ce qu'on nomme mal est sans comparaison plus fort en nous que le plaisir languissant d'une vertîi triste et mortifiante. Nous suivrons donc le principe de saint Augustin et de ses plus savants disciples , en ^ nous livrant sans pudeur ni remords aux plaisirs sensuels. Peut-on éviter un attrait inévitable?... Tous ces impies favorisent le Jansénisme par animosité contre la religion. »
« Fénilon,*L5Urc2G3, t. III (1835).
3i LIVRE PREMIER.
Avec cotte iirofondeur de jugement et cette exquise'' délicatesse qui font de i'archevèquo de Cambrai une nature presque exceptionnelle, Fénelon soulève et trancha en môme temps la difliculté. La difficulté, quoique trai^ chée moralement, n'en subsista pas moins. Les Jaq sénietes exercèrent sur la Révolution une influence inj contestable. Pour l'exercer, ils durent prendre sur ui^ partie de la société chrétienne un étrange ascendant; J oat bon de remonter jusqu'à sa source.
A peine formé à celle vie de controverses, de luttes «1 de dénigrements systématiques, le Jansénisme se fit un cour de doux sortes de personnes. Elles lui vouèrent cetll espèce do culte qu'on pousse jusqu'aux dernières limitfi de la servitude. Un grand nombre do gens do bien, des hommes pieux , allant au mal sans en avoir la prescience, se laissèrent facilement séduire par ces génies onctucusGment dogmatiques et pleins de courtoisie , surtout quand ils répandaient la perturbation dans les âmes. Ces génie plaçaient leur sourire à intérêt. De l'austérité de leurs vflf tus et do l'éminence de leurs talents, ils so coraposaia une auréole indéfinissable. Leur diplonialio, toujours r signée dans la forme, toujours rebelle dans le fond, tSla un esprit de manège servant à pénétrer les autres et à ter impénétrable soi-m^me. I! leur permit d'élever l'el sur l'huile, selon la parole de saint Augustin, de roetn la lumière sous les ténèbres, et de poser la terre au-d« 8U3 du ciel. On s'endormait intérieurement, puis, ( les angoisses des espérances humaines trompées, on'j laissait bercer par le rêve des innovations pieusement r finées. Les premiers Solitaires de Port-Royal, qai p^ taient peu humblement de l'humilité, se formèrent dra un cortège do noms illustres et d'éclatantes v
Par un contraste qui alors échappa aux, imprévoyances de la Cour et de la Yille , ce cortège se grossit de tous ' les incrédules en germe et de tous les sensualistes en flo* raison. Ils niaient Dieu et se sentaient épris d'une dévotion toute particulière pour la doctrine persécutée. Elle favorisait leurs passions et compatissait à iQurs faibiessesy tandis que les préceptes communs de rÉgliso catholique ne cessaient d'y opposer une digue. Le système janséniste souriait aux cœurs blasés et aux âmes voluptueuses. Par sa rigidité , il rendait a peu près impraticable le plus simple des devoirs. On secouait déjà en idée le joug des lois. On s'insurgeait mentalement contre toute autorité. Les blessures du cœur envenimaient les plaies de l'orgueil. On jugea commode de repousser la vertu, parce que des novateurs , plus ingénieux que leurs devanciers , se plaisaient à la représenter comme entourée de difficultés insurmontables.
Evidemment, la loi de Dieu n'en était paç là; mais le préjugé une fois accepté, on en déduisit aisément de justes conclusions , et madame de Cboisy * put écrire à madame de Sablé (décembre 1656) :
a A l'exemple de l'amiral de Cbàtillon, je ne me
décourage pas dans la mauvaise fortune; j'ay senti avec douleur la légèreté de madame la marquise, laquelle, par les jansénistes, m'a osté l'amitié que les Carmélites m'avayent procurée auprès d'elle. Je vous prie, madame, de luy dire de ma part que je luy conseille, en amie, de ne s'engager pas à dire qu'elle ne m'aime plus, parce que je suis assurée que dans dix jours, que je suis obligée d'aller loger à Luxembourg, je la ferais tourner casaque en ma faveur. Entrons en matière.
^ Bibliothèque de V Arsenal, Manmorits.
3*) LIVUE l'KEMlER.
w Elle trouve donc mauvais que j'aye [irononcé uij sentence de rigueur contre M. Arnauld? Qu'elle quille s passion comme je fays la mienne, et voyons s'il est juste qu'un particulier, sans ordre du Roy, sans un bref dd Pape, sans caractère d'évèque ni de curé, se mêle d'éa crire incessamment pour réformer la religion el excite™ par ce procédé-là , dans les esprits , des embarras qui nm font autre cfFet que faire des libertins el des impies. J'e parle comme savante, voyant comment les courtisans t les mondains sont détraquez depuis ces propositions d la grâce : ils disent à tous moments : Hél qu'imporle-l-jj comme l'on fait, puisque si nous avons la grâce nous seJ rons sauvés, si nous ne l'avons point nous sommes por* dus! El puis ils concluent par dire : Tout cela sonB fariboles.
» Avant toutes ces questions-cy, quand Pasques amï voyait, ils estayent étomiés comme des fondeurs de clft ches, ne sachant où se fourrer el ayant de grands s pules. Présentement, ils sont gaillards et ne songent pluj à se confesser; ils s'en excusent en disant : Ce qui ( écrit est écrit. Voilà ce que les Jansénistes ont opéré i l'égard des mondains. Pour les véritables Chrétiens, n'estoit pas besoin qu'on écrivit tant pour les instruireSJ chacun sait fort bien ce qu'il faut faire pour vivre solotf ta loy. Que messieurs les Jansénistes, au lieu de remuei des questions délicates et qu'il ne faut point commiinH quer au peuple, prescbent par leur exemple, j'auray^ |)our eux un respect extraordinaire , les considéraûÉ comme des gens de bien dont la vie est admirable, qui ont de l'esprit comme des Anges, et que j'honorerais parJ failement s'ils n'avayent point la vanité de vouloir ialro4 duire des nouveautés dans l'Kgliso.
-PIE VI ET LA IIÉVOLUTION FKANÇAISE. 37
» Je crois fermement que si M. d'Andilly savait que j'eusse Taudace de n'approuver que les jansénistes, il me donnerait un beau soufflet, au lieu de tant d'embrassades qu'il m'a données autres fois.
» Je ne vous écris point de ma main, parce que je prends les eaux de Sainte-Reine, qui me donnent un froid si épouvantable que je ne puis mettre le nez hors du lit. Mais , madame , la colère de madame la marquise va-t-elle jusqu'à me refuser la recette de la salade ? Si elle ne le fait, ce sera une grande inhumanité dont elle sera punie en ce monde et dans l'autre.
» J'espère que je pourray aller à Luxembourg devant Noël ; et regardez quelle inclination j'ay pour vous , je sens visiblement que j'en seray bien aise pour estre plus tôt votre voisine. Les nouvelles de Pologne sont toujours mauvaises. le vous envoyé la lettre que Desnoyei^ m'écrit. Je ne sais s'ils veulent que l'on sache le détail de leurs affaires. C'est pourquoi ne me nommez point ; renvoyezmoi la lettre et me croyez, etc., etc. »
La morale impossible des durs Jansénistes dispensait donc de tout devoir; elle fut acclamée comme un bienfait. Elle accordait de larges satisfactions aux voluptueux , elle leur servait d'argument et d'excuse. Elle devint en même temps le point de mire de ces esprits curieux , inquiets, amoureux du neuf, et toujours disposés à garder les manteaux de ceux qui lapident le juste.
Saint François de Sales écrivait : « Nous nous amusons quelquefois tant à être de bons anges, que nous ne travaillons pas à être de bons hommes. » Cette espèce de perfection indéfinie, si naïvement caractérisée dans ces quelques lignes, était le mal de l'époque. Les Jésuites n'avaient pas tardé à le comprendre; à l'apogée de leur
puissance, ils so mirent aussilôt en môsuro do dt^masque! l'erreur. Ils crurent que le droit de tout dire entraînai! nécessairement le devoir de tout entendre. Avec saîni Jérôme écrivant à Paniaque, ils répétèrent partout : « ïjà foi parc ne souffre aucun retard, et dès que le scorpion parait, il doit être écrasé. »
Le scorpion levait la tête. Avant même que l'Églisf eût pris le temps de l'apercevoir, son audace fui signaléi par la Compagnie de Jésus.
A l'exemple des veilleurs do nuit en Hollande, qui crient ; « Dormez en paix., les digues sont en sûreté, » 1( Jésuites étaient, depuis la fondation de leur Institut, Ii sentinelles avancées de la Catholicité. Ils veillaient, ils" combattaient avec la parole, avec le conseil, avec la plume. Ils avaient la confiance des Papes et l'oreille do8 Rois. L'austérité de leur vie était la plus élofjuente recoi mandation de leur charité. Leur inaltérable dévouemei au Siège apostolique devenait une garantie pour la véril de leurs appréhensions. Chez eux, la conscience domi-" nait le cœur; le cri d'alarme, poussé par les disciples saint Ignace, retentit donc bientôt au Vatican et dans les cours.
Mais les Jésuites , comme toute corporation ayant dan» les entrailles un principe aciif de vie et d'induence, m craignaient pas d'aller droit h l'ennemi. On les disait omnipotents, on les croyait riches, on se prenait tout naturellement à les haïr ou à les redouter. Les préventioi répandues contre l'Ordre étaient un motif d'attraction oi faveur des Jansénistes. Us se prétondaient persécuté» e( mécofinus. Les sectateurs qu'ils avaient réunis dans li monde et parmi le clergé séculier et régulier se groupèrent autour de ces martyrs, dont la voix môme était*
ils s
étouffée.. On ne demanda pas si la foi était en cause et si la Religion ne se sentait point blessée. On ne voulut voir^ on ne vit que les Jésuites, s' acharnant à poursuivre un adversaire et se baignant dans leur rage , parce que , répétait-on sans cesse, Pascal, dans ses Provinciales, leur avait fait chèrement expier deux cents années de gloire chrétienne et d'immenses travaux apostoliques et lit* téraires.
D'accord en cela comme en tout avec l'Église , les Jésuites avaient jugé que le monde ressemblait à ces chrétiens de Corinthfe, à qui le grand Apôtre n'ose pas offrir une nourriture solide. Ces chrétiens étaient faibles, ils ne 'pouvaient supporter que le lait des enfants ; saint Paul le leur administra. Les Jésuites suivaient son exemple. C'était marcher directement à rencontre du Jansénisme ; de là cette guerre sans trêve et sans merci qui remplit presque un siècle du bruit de ses discussions. De là cette accusation de morale relâchée attachée aux flancs de la Compagnie par tous les débauchés du monde, et trimbalée dans l'univers entier par tous les indifférents de salon , d'antichambre ou de barreau.
A cette date de 1775, point de départ où nous nous plaçons afin d'apprécier les causes et les effets , le Jansénisme avait subi toutes les phases de ses apothéoses et de sa décadence. Laissant de côté les arguties de séminaire, il s'était placé sur le terrain des innovations politiques. Dans un moment où , comme le dit Montesquieu , « la gène du commandement fatiguait autant que celle de l'obéissance, » le Jansénisme créa une secte de démocrates par libertinage; puis, de concert avec les Philosophes et les Protestants , il se lança à pleines voiles dans l'ère des réformes sociales et du progrès civil.
Mais comme plus un homme est lialiile, plus il règta sa marche sur les moyens que le hasard lui offre, qui, l)ien souvent, no sont pas ceux qu'il a prévus od préparés, ainsi les Jansénistes se disposèrent à faire arniq do lout. Ils avaient de nombreux points de contact ava les Calvinistes et les Philosophes; ils s'en éloignèrent eu proclamant partout leur avei'sion instinctive et raisonnéf pour l'hérésie et le sophisme. Ils suivaient leur Irace e les anathémalisaient. Transfuges de l'iîliîlise, ils en conl servèrent l'uniforme sacerdotal. Afin de mieux tromper 1^ commun des fldèles, ils s'' obstinèrent à rester dans l'unité, lorsque leurs vœux secrets ne tendaient qu'à l'anéantir.
Un écrivain protestant, mais impartial, Léopold Rauke™ a conçu et développé la même idée, car, aux yeux c l'bisloire, la vérité est une; elle n'a besoin ni de subter^ fuges ni de réticences. Hanke dit donc ' : « Eu France» les Jansénistes persécutés n'en firent que plus de progrès! à la fin, cependant, ils se discréditèrent par leurs extra vagances superstitieuses. Nous retrouvons leurs traces a Vienne et a Bruxelles, en Espagne, en Portugal et c Italie. Leurs doctrines se répandirent dans toute lachrt tienté catholique, quelquefois publiquement, le pluss vent secrètement.
» Parmi bien d'autres causes, ce fut sans doute ausâ cette scission religieuse qui favorisa l'enfantement d'uni opinion beaucoup plus dangereuse encore.
«D'année en année, elle se fortifia et se propagea i l'intérieur et à l'extérieur. Los royaumes de l'Europe mq riiliouale étaient fondés sur l'union la plus intime t l'Eglise et de l'Etat; il se forma dans ces pays un part qui formula sa haine de toute religion en un système qui ' llùluirt lie lapapatili, l. f V, p. i8l.
détruisait toute idée de Dieu, tous les principes essentiels du pouvoir et de la société. Une littérature surgit, en hostilité avec TÉglise et les gouvernements, attirant à elle les esprits et les enchaînant par des liens indissolubles. Il est évident que les diverses tendances de cette époque s'accordaient fort peu entre elles; la tendance de la Réforme était monarchique de sa nature , ce qu'on ne peut pas dire de la tendance philosophique, qui se mit très-promptement en opposition avec TÉtat; la tendance janséniste demeura attachée à des opinions qui étaient indifférentes, sinon odieuses, aux uns comme aux autres. Malgré la différence de leurs idées et de leurs sentiraienls, tous ces partis combinèrent leurs mouvements. Ils enfantèrent cet esprit d'innovation qui s'étend d'autant plus que son but est moins déterminé , qu'il élève ses prétentions sur un avenir plus ou moins vaste , et qui puise tous les jours de nouvelles forces dans les abus existants. Il s'appuyait, qu'il le sût ou l'ignorât, sur ce qu'on a appelé la philosophie du dix-huitième siècle; les théories des Jansénistes lui apportèrent une forme religieuse et plus de consistance. Dans tous les pays, dans toutes les cours, se formèrent deux partis, dont l'un faisait la guerre à la Papauté, à l'Église, à l'État, et dont Tautre cherchait à maintenir les choses telles qu'elles étaient, et à conserver les prérogatives de l'Église universelle. »
Léopold Ranke n'est pas le seul historien protestant dont la bonne foi ne se laisse point surprendre par l'esprit de secte. Schœll exprime la même pensée et se livre à de semblables développements. Il avoue donc * : « Une conspiration s'était formée entre les anciens Jansénistes et le parti des philosophes; ou plutôt, comme ces deux fac-
* Cours d*hisioire des Etats européefis , t. XLIV, p. 71 .
'in
lions lentlaient au même but, elles y liavaillaiont dat une lello harmonie, qu'on aurait pu croire qu'elles coi» certaient leurs moyens. Los Janst-nistes, sous l'apparence" d'un zèle religieux, ot les philosophes, en ailicbant d scnliments de philanthropie, travaillaient tous les deux au renversement de l'autorité pontificale. Tel fut l'aveu- J gicment de beaucoup d'hommes bien pensants, qu'iliV firent cause commune avec une secte qu'ils auraient abhorrée s'ils en avaient connu les intentions. Ces sortes d'erreurs ne sont pas rares; chaque siècle a la sienne...
L'Iiistoiro n'acceptera probablement que sous bénéfice d'inventaire la banale excuse de l'écrivain diplomatej^ mais en môme temps ello lui tiendra compte de sa vigou- ' reuse franchise. Ranke et lui viennent, chacun dans la mesure de ses lumières, do préciser l'action du Jansénisme; il faut montrer maintenant quelle fut la part du parti gallican dans ce complot contre l'Église univorseUeT
Rome, qui sait admirablement que la persévérances loute chose est une indicible force , a sans cesse proc^ comme l'Océan. Après une tempête, elle reprend son nil veau. Elle obéit à rétcmello maxime d'espérer cootr toute espérance et do résister toujours. Rome a laisa s'agiter pendant longtemp.s à côté d'elle la questiwi t Gallicanisme. Sans l'avoir jamais autorisée ni condamm elle l'a livrée aux disputes des hommes, bien persuadé! qu'un jour viendrait où la foi dissiperait ces ténèbre complaisantes. Le besoin d'unité, si puissant ot si vivaci au cœur de la France, devait tôt ou tard modifier cette doctrine, qui a perdu sa raison d'Être. La Nation fran-u çaisR, en effet, ne peut pas manquer de redevenir i qu'on témoignage de Villchardouin elle sera dans lousl« temps , n le ctiief baron tîe chresticnté. » Voyons donc c
que cette doctrine fut en réalité, et aux yeux de l'Église gallicane, qui en accepta le fardeau, et selon les jurisconsultes , qui s'en montrèrent les plus ardents instigateurs.
Le Gallicanisme, débarrassé de toutes les subtilités et de tous les paradoxes dont, selon les circonstances et les hommes , on essaya de lui faire cortège , est la doctrine et la politique professant et contenant les libertés de TËglise gallicane. Cette définition, qui s'improvise assez facilement, ne manque pas de soulever plus d'une difficulté aussitôt qu'on veut déterminer en quoi consistent ces fameuses libertés. En 1 606, sous le règne du bon roi Henri, les évèques de France se trouvaient aussi perplexes que nous-itièmes sur cette question si souvent agitée et si mal résolue. Ils supplièrent le Roi de faire régler ce qu'on devait appeler les libertés de l'Église gallicane. En 1 61 4, les États généraux adressèrent le même vœu à Louis XIII. L'Épiscopat et la Nation ne savaient donc pas au juste ce qu'étaient alors ces droits particuliers , et que depuis on a proclamés inhérents à la couronne de France.
Dans le principe, on parut s'accorder à les faire consister et à les résumer dans l'observation exacte des anciens canons; mais cette observation des anciens canons, évoqués pour les besoins de la cause , était-elle un privilège attaché à la seule Église de France ? les autres empires n'avaient-ils pas le droit d'en jouir, ou leur était-il interdit de les revendiquer ? Du reste , dans la constitution de l'ancienne monarchie française, cette définition elle-même ne pouvait subsister, surtout lorsqu'on la rapproche de la pratique usuelle et générale. Sont-ce bien, en effet , les canons des vieux conciles qui ordonnent ou permettent les appellations comme d'abus, la connaissance du possessoire des bénéfices par les juges laïques,
41 Mvnn: puiiMiEti.
la régale, les décimes, la rarelé des conciles, le jugeihéSI des clercs en cour laïque et la succession des parents au: biens ecclésiastiques?
Le Gallicanisme n'avait été inventé que pour agiter laj repos, et pour démontrer la vérité de la belle maxime dii cardinal de Retz : « Les droits du prince et les droits de la nation ne s'accordent jimiais mieux qne dans le sî^ lence. » Le Gallicanisme remplissait sa mission en semanfl le trouble dans l'Église avant de l'introduire dans l'Élal.!! Aux objections qu'on lui soumettait, on l'entendait inva'^ riablement répondre : « Les libertés de l'Église gallicaaa^ consistent dans l'observation des anciens canons, contre^ ou plutôt malgré les nouvelles constitutions des Papes qiig les ont changés ou qui en dispensent trop facilement.
Cette réponse est partout stéréotypée. Elle' a été forJ mulée en axiome et en principe. Dans cette démonstraT tion éternellement péremptoire, les Gallicans n'ont oublia qu'un simple détail. Il ne leur est jamais venu à la pen4 séc de produire ou de citer ces anciens canons, que da nouvelles constitutions pontificales abrogèrent, ou don) elles se permirent de dispenser si facilement.
Us ont de mémo oublié de démontrer que, malgrji l'exemple de saint Ambroiao, séparant l'empereur Thé( dose de la Communion romaine, les princes et leurs oflï-4 ciers ne peuvent jamais être retranchés du corps dff l'Église; oublié encore de prouver que les juges laïques avaient le privilège d'ordonner des absolutions à cautMe, de pourvoir aux bénéfices sur le refus du Pape ou des^ Ordinaires, et d'établir le droit de régale, l'amortisse-J ment et quelques autres points tout aussi discutables;! oublié plus que jamais de faire toucher au doigt que ce^ maximes nouvelles sont de l'ancienne discipline, el quel
ces usages appartiennent tellement en propre à la France , qu'ils ne s'acclimatèrent jamais , sous une forme ou sous une autre, dans des royaumes étrangers.
Le Gallicanisme s'attribua la mission de défendre et de venger les anciens canons et l'antique discipline. Néanmoins, il se garda bien, en plus d'une circonstance, d'afficher une pareille sévérité, lorsque les intérêts du prince ou les ambitions de la magistrature furent en jeu. S'agissait-il, par exemple, des commendes, des résignations en faveur, des pensions sur les bénéfices ou de leur multiplicité , ainsi que de la régale ou des décimes, on vit les Parlements et les jurisconsultes incliner la majesté de la loi devant les fantaisies de la cupidité. Leurs arrêts ne firent jamais défaut , quand ils durent consacrer de nouveaux abus. Alors le respect pour l'antiquité n'était plus qu'un non-sens; il ne reprenait sa vigueur et son éclat que lorsque les Papes osaient ébranler J 'arche sainte des maximes nouvelles.
De cette situation prise dans le vif de l'histoire, on peut donc inférer qu'il y eut, presque dès l'origine de ces espèces de libertés, deux gallicanismes distincts : un Gallicanisme laïque et un Gallicanisme épiscopal ou ecclésiastique.
Le Gallicanisme laïque dut, sans aucun doute, sa naissance au Gallicanisme épiscopal. Mais ce fils dénaturé a si fréquemment , et de tant de façons , compromis et outragé le nom de son père , qu'aujourd'hui tous liens de famille sont rompus entre eux. Depuis fort longtemps même ils marchent chacun dans sa voie. L'un se rattache plus que jamais, par la foi et par le martyre, à l'Unité catholique * ; l'autre s'allie à tous les artisans de discorde
^ L'opinion du clergé français sur ces libertés imposées par la magis-
10 LIVItE l'IlEMII'U.
religieiiso ou politique. Il rôve sur les ruines de l'Èglisë romaine , et souvent il conseille à voix basse tantôt un pontificat civil , tantôt un de ces fantômes de patriarche mendiant » la porte de quelque institution transitoire iin( autorité encore plus précaire qu'elle-même.
Ce fut à l'époque du grand schisme d'Occident que le nom et la pratique de certaines libertés eurent cours en France. Alors rÉgliso {^lail divisée en camps rivaux. Cha^ cun de ces camps avait son chef particulier. Pontifes iatrouisés dans ia capitale du monde chri^tien, pontifes pi clamés en Franco, et trait<^s à Rome d'antipapes, toi avaient l>esoin , pour soutenir leur dignité ou leur qu( relie, d'accumuler de larges revenus et de so créer puissantes amitiés. Lo seul moyen d'arriver à ce doubl
IrHture et par le barroau , était ei bien prononcée que monseigneur ï Idu, l'illustre arctievêquo d'Arles et le grand martyr du 2 aepLeoibâ tl^i'î, ce craignait pas, même onze utiiiées aupi;ravanl, de les répudia âulenn«llemenl. Djns un upuscule .'cniurquubk', îiitilidé Difsertattoa him torique SUT 'm ijaatre arlielet, l'abbé Lepoinle, ancien jéâuilp, rapf ce fait, prouvant asse/. Hairemenl quel était alora l'eaprit de l'Êpii 6t liu Clergé. C'est l'abbé [.epoinle qui raconte :
« Vers 1781 , MM. Gaude, iniprimeuri tîe Nîmes, m'écrh*feal dcul fois pour m'ens.iger à conlinocf VHiilotTt de C Église galtieane. ]\§vinn dessein d'en faire une nouvlle édition cl d'en donner la suite. J'ftvod que j<! ne me seniais pas ca able de Dgurer dans la carriËTB liU^nûraJI côté des Longueval, des Brumoi et dua Burtliior, si que Je craignais av^ rdison le rapprodi-mcnt des distances. Coj>endant uu<! demj-vo'onié <i' me metlre à ce Iravail me fil prendre une mesure propre à en ftiror le SUCCÈS. Comme les dix-buil volumes imprimés avaient été iédié» bh^ préla'S français, je tïnlui d'avuir aussi pour la suiie l'aiiacliu du cteigjj do Franco. Munseîgniur l'évèqiiu de C rcassonne remit moi; méiiiuîro « fordinal p é.idtnl de l'aBîrmblfe , el \f fus averti que ci-llc Ëlmincncfll^ iximmimiq'icrait dans la prorbaine séance. Sacbanl bien que monseignni l'arcbeH)ue d'ArKs influerait plus que peTsunae sur lu dteiaion, j'alial vhtx lui do i;rund malin pour L'en prévenir; j'eus à peine articulé le eujd qui m'amenait , qu'i' me dit qu'il n'y consenlifaK jnmsi*. Je loi r^rdi
but était d'imposer et de prélever de nombreuses contributions sur les domaines ecclésiastiques , et de s'en attribuer la collation sous un titre ou sous un autre , annates ou réserves.
Le Clergé voyait de mauvais œil , il supportait avec impatience les lourdes charges qu'on lui infligeait. L'Université de Paris, jouissant alors d'un immense crédit dans l'Église et dans l'État, se plaignait de la parcimonie avec laquelle on lui distribuait les faveurs et les bénéfices. Elle se réunit au Clergé pour implorer l'intervention du Roi, du parlement de Paris et des grands du royaume. Ce fut sous Charles VI, au milieu des ébranlements de la France, que s'introduisit ce système de sourde hostilité, et d'évocation des canons et des usages antiques. A peine partis de ce point, les théologiens, et les jurisconsultes
sentai qu'indépendamment des propositions que m'avaient faites ks imprimeurs de Nimes, un ministre puissant m'engageait à continuer cette histoire. Qu'il se montre', reprit lo prélat avec vivacité, je parlerai. Gomme je mirquai un peu d'étonrement, ii eut la bonté d'entrrr en explication, et , dans une conversation de plus d'une heure, il fit un tableau rapide de toute Thistoiie depuis l'époque à peu près où le P. Berthitr était resté jusqu'à ces derniers temps , ayant soin de marquer en passant d'une note d'impr«5balion les événements qui semblaient chcquer sa délicatesse. Je ne saurais rapporter exactement ses paroles, mais il me parait que c'est en parlant de la part que les évêques avaient piise aux querelles de Louis XIV avec Innocent XI, qu'il me dit : Vous voyez bien que le clergé ne peut pas donner son attache à une histoire de cette na^ ture. Faites , si vous voulez , ajouta-t-il , des Mémoires pour servir à VHiS" tme de l'Eglise gallicane, à vos périls et fortunes; mais^ pour r histoire mémej elle ne paraîtra sûrement pas, tant qw je vivrai y avec une dédicace au clergé. Il est inutile de dire que je sortis de cette conférence pénétré des sentiments que ce grand prélat inspirait à tous ceux qui avaient Tavantage de le connaître , et que je suis tout honteux aujourd'hui d'être si peu en état d'en rendre compte. J'en fis communiquer le résultat aux imprimeurs de Nîmes , et depuis je n'ai plus ouï parler de continuer V Histoire de l'Église go^llicane* »
*8 LlVHi; l'IlEMlKH,
priucipalemiîul, artivèicnt Iticn vile à l'idée d'opposer c qu'on appela un contre-poids à l'aulorilé pontificale. Onfl s'en servit d'abord dans les matières mixtes ou de piirffl^ discipline. Peu à peu on en vint, après avoir fait le pro^l ces au Saint-Siège, à mettre en cause l'autorité des Cent: ciles œcuméniques. Le dernier, celui de Trente, ne fù(fl pas reçu quant à la discipline.
Le premier essai de résistance ouverte se fit en i 438 ^ dans l'assemblée de l'Église gallicane, à Bourges. Là, on examina, on modéra, on accepta ou l'on réduisit en uu seul corps les principaux décrets du concile de Bàieji tenu pour œcuménique contre les réserves des béoélîcesJ Sous Charles VU, on formula, on alTirma, on publiai pragmatique sanction, qui fut saluée comme la cliart* dos libertés gallicanes. Il fallut y adhérer sous peine d'eit couiir la colère royale ou l'indigoation des parlements. (
Plus tard, Louis XI et François I" abrogèrent cett pragmatique; mais comme il a été reçu depuis longtempi que courber la tête devant l'immoralité des faits accom^ plis constitue un acte de liaute pruilence politique, l'fl prit de ce siècle a imprégné tous les siècles futurs, plane sur l'avenir quelquefois comme un remords, le3 plus souvent comme un témoignage de patriotisme ( d'indépendance.
Afin de se soustraire à certains abus momentanés J l'Kglise de France invoquait l'appui du bras sécutierJ Elle se prosternait sous le glaive; elle y resta, mèmed lorsque ce glaive se transforma en verge d'huîssîcr.* Quand la couronne de saint Louis fut remplacée par une loque <]'.'ivocal, l'Église gallicane se vit condamnée à la plus dure, à la plus honteuse des servitudes.
L'origine de ces libertés remonte donc au schisme;
croirait qu'elles en procèdent ou qu'elles y reviennent toujours, comme par une pente insensible.
Néanmoins, au temps des guerres de religion, lorsque le Calvinisme et la Ligue partageaient le royaume en deux camps rivaux et ennemis , le Clergé et la Sorbonne ellemême se rattachèrent plus étroitement au Siège romain. L'imminence du danger les préserva d'une apostasie légale. Cette séparation avait été évitée dans la grande crise du Protestantisme ; aux États-Généraux de 1614, le cardinal du Perron, se faisant l'interprète de la France catholique, établit, dans une harangue qui est encore un modèle d'éloquence et une règle de conduite, les seuls et véritables principes à suivre, selon lui *. Dans
^ Le cardinal du Perron fut l'ami et le conseiller de Henri IV. Il est connu par Tuniversalité de ses talents. Le 2 janvier 4615, après avoir réfuté un article proposé par le Tiers-État sur l'indépendance de la cou; ronne à Végard de tout pouvoir étranger, le cardinal s'exprimait ainsi :
« Reste le troisième point, qui est savoir si les. princes ayant fait, ou eux ou leurs prédécesseurs, serment à Dieu et à leurs peuples de vivre et mourir en la religion chrétienne et catholique , viennent à violer leur serment et à se rebeller contre Jésus-Christ , et à lui déclarer la guerre ouverte, c'est-à-dire viennent non-seulement à tomber en manifeste profession d'hérésie ou d'apostasie de la religion chrétienne, mais môme passent jusques à forcer leurs sujets en leurs consciences, et entreprennent de planter l'arianisme ou le mahométisme, ou autre semblable infidélité en leurs États, et y détruire et exterminer le christianisme, leurs sujets peuvent être réciproquement déclarés absous du serment de fidélité qu'ils leur ont fait, et cela arrivant à qui il appartient de les en déclarer absous. Or c'est ce point-là que nous disons être contentieux et disputé, car notre article contient la négative; à savoir, qu'il n'y a nul cas auquel les sujets puissent être absous du serment de fidélité qu'ils ont fait à leurs princes.
» Et; au contraire , toutes les autres parties de l'Église catholique^ voire même toute l'Église gallicane depuis que les écoles de théologie y ont été instituées jusqu'à la venue de Calvin, tiennent l'affirmative ; à savoir, que quand un prince vient à violer le serment qu'il a fait à Dieu et à ses sujets de vivre et mourir dans la religion catholique , et non-seulement se I. i
eO LlVRii PlUailEU.
le méuie temps, Pierie Pithou essayait d'en faire pVéva*
loir d'autres.
Avocat, écrivain et magistrat, Pithou, quoique. catho- ' lique, avait du sang calviniste dans les veines. C'élaîl l'opposition, le progrès et le libéralisme du dix-septième siècle. Honnête homme par lu pensée comme par le çœurju il se laissa aveugler par le désir de limiter et de déûail] les droits du Sacerdoce mis en opposition avec ceux c l'Empire. Son ouvrage intitulé : Libertés de l'Église galt» cane, ne fut public que longtemps après sa mort; enj core la première édition se vit-elle supprimée, en 1639|l par le cardinal de Richelieu. Mais cet ouvrage, persécuUl à son origine, dut à cette persécution même une saya de rriiit défendu qui immortalisa son succès, et par CQ0 séquent ses théories.
rond Hrien ou maliométan , mais psâse jusqufs à déclarer la guerre à if sus-Clirist, c'esl-à-dire jusi^ues â roicc r ses sujets en leurs o tes contraindre d'embrasser l'urianisme ou lo mahoinètisme , ou autr Eemblable infidélité, ce prioce-là peut être déclaré déchu de ses droils comoie coupable de rëloDie euvers celui à qui il a fuit le serment ds son royaume, c'âst-à-dire envers Jésus-Ctiriat , et ses sujets être a conscieuce el au tribunal spirituel et ecclésiuslique du sormeat de fidélil^ qu'ils lui ODt prëié, et que ce ca:-là arrivant, c'est à t'autorilddsrf^ réfiidente on en son chef, qui est le Pape, ou eu son corps, qui est I concile, de taire cette déclaralion. Et noa-H>^ulËmeiit toutes les autru parties de tËglise caiholiqua, mais roéme tous les docteurs qui ont été en FrdDCQ depuis que les écoles de tliéuioï^e y ont été instituées , ont (eau l'affirmalivc ; à savoir, qu'eu cas de princes hérétiques ou infidèles, Mj persécutant le christianisme ou la religion catholique, les sujets pouvaioi être absous du serment de GJélité. Au moyen de tjuol , quand la duc tiine contraire serait la plus vraie du monde, ce qre toutes lee autrW'* parties de l'Êglisa vous disputent , vous no U pourriez tenir au plus que pour problématique en mat ère dn foi. J'appelle doctrine problématique en matière do fui toute doclriD« qui n'est p.int néce^oire de tiéce(St:i de foi, etdelaqa[|lelaconlradicioiren'ubiigdpoiijicoui qui la cruicnt|r anuthËue et i [wrie de commutiio^i. *
Isson iélilj^H
utru it été (eau
Utffl»^^
Pithou professait clairement et sans ambages le gallicanisme laïque. Il était le créateur et le régulateur de cette doctrine, il rencontra des panégyristes et des élèves dans tous les rangs de la société.
Le Clergé lui-même se laissa séduire par ces maximes, qui , en flattant adroitement les vaniteuses badauderies nationales, préparaient, bon gré, mal gré, une séparation prochaine entre Rome et la France. Cette séparation n'était ni dans les vœux ni dans les désirs du peuple. Le peuple tenait à TÉglise catholique par tous les liens de respect et de foi. Le Qergé, dans ses assemblées générales, constatait en termes magnifiques de dévouement « son obéissance à toute épreuve et sa soumission filiale au chef visible de l'Église universelle , vicaire de Dieu sur Ja terre, évèque desévêques et des patriarches. » Ces assemblées saluaient dans le Pontife romain « Tinfaillibilité de la foi, que, disaient-elles, l'on a vue durer immuable en ses. successeurs jusqu'à nos jours. )^ Néanmoins, ces protestations , dont la sincérité ne se démentit jamais , ne modifiaient que très-secondairement la situation donnée. Elle devait forcément aboutir à la mémorable déclaration de 1682.
L'abbé Le Dieu écrit dans son Journal * qu'il tient de la bouche même de Bossuet que ce fut Colbert qui inspira le dessein des quatre articles. Selon ce même confident de Bossuet , Colbert seul encore aurait déterminé le Roi à les accepter, et , comme l'abbé Le Dieu a droit d'être cru
^ Dans le Journal de Vabbé Le Dieu , t. II , p. 8 , on lit : « Dans le voyage, on parla de rassemblée de 4682. Je demandai à M. de Meaux qui avait inspiré le dessein des propositions du clergé sur la puissance de rÉglise. Il me dit que M. Colbert, alors ministre et secrétaire d'État contrôleur général des finances, en était yérifablement l'auteur, et que lui seul y avait déterminé le Roi. »
U LIVUE PUEMIEU.
on pareille matière, il résulte de son aveu que l'acte ïi plus autorisé, et la clef de voûte du Gallicanisme, e^ l'œuvre d'un laïque. L'avocat Pithou le condense en forrn de doctrine, le ministre Colbert lui prête le cachet god vernemental. C'est sous ces auspices que le Gallicanismd s'offre à la sanction du Clergé.
Huit ans plus tard, eu 1690, le vieil Ottoboni, Pap< BOUS le nom d'Alexandre Vlîl, réunissait autour de s lit d'agonie une congrégation de douze cardinaux. Avei la majesté d'un grand pape, la fermeté d'un jeune homiud ci l'éloquente habileté d'un Vénitien , il leur disait : DeT fciiint l'ires, sed non déficit aniîiius. Puis, comme poifl prouver que son courage ne l'abandonnait pas en mêm teàips que les forces, Alexandre Ylll lut aux Cardinau: la constitution Inter imiUiplices, que la mort ne lui Iais4 pas lo temps de publier dans les formes voulues. Avai et après Alexandre Vllf, d'autres Pontifes parlèrent comno lui; aucun d'eux ne nota d'hérésie les quatre propç^ lions. Elles restèrent toujours soumises à la défiance ( tholique, toujours acceptées et patronées par les adven saires de l'Église et par les artisans de révolution.
Dansun tcrapsoùl'obûissanceàuuroilelqueLouisXra répandait un certain vernis de grandeur sur dos acte mémo entachés de servilité , il est évident que l'Épiscopat français, dont Bossuet se fit l'organe , n'eut ni l'intention ni la volonté de froisser la Cour romaine dans ses droits Louis XJV, quoitjue portant jusqu'à l'excès de la dignit souveraine son orgueil de patriotisme royal , n'aurait Jai mais consenti à ne plus voir un père dans les Ponlifesa objet de sa fdialo vénération.
L'hérésie était odieuse à celle àme si profondémenl catholique. Comme chrétien et comme monarque, il I
jugeait avec une sévérité que des historiens partiaux oui pu blâmer; mais cette sévérité, à laquelle la Révolution française est venue si explicitement donner raison , prenait sa source dans un admirable sentiment de conservation nationale. Les Parlements, n'ayant pas et s' obstinant à ne pas avoir le même instinct monarchique et religieux, se gardèrent bien de contenir la question dans le cercle que Louis XIV et l'assemblée générale du Clergé lui tra* çaient.
Éblouis par le prestige d'omnipotence dont les Huguenots, unis aux philosophes et aux Jansénistes, entouraient chaque cour judiciaire, les Parlements s'étaient laissé prendre à l'amorce des libertés gallicanes. Le droit de remontrance était pour eux un besoin qui fatiguait la royauté en l'avilissant. Aussitôt qu'ils se furent aperçus que la lutte contre la puissance spirituelle leur offrirait les mêmes avantages, sans les compromettre aux yeux de la Nation, ils ^'emparèrent avidement de ce nouveau levier. A part quelques vieux et respectables noms, isolés dans leurs vertus, comme un stoïcien dans une orgie, et protestant par leur silence , la majorité des cours judiciaires se mit en hostilité flagrante contre le Siège apostolique.
Saint-Simon, qui partagea ces fiévreuses impatiences du joug romain, et qui néanmoins vit très-sainement les choses quand il ne les regarda pas à travers les draperies de son manteau de duc et pair, annonce le commencement du règne des avocats. On lit donc dans ses Mémoires^ : « La robe ose tout, usurpe tout et domine tout. )> Ce mot prophétique, jeté comme un cri d'alarme au milieu du siècle de Louis XIV, ne trouva que des incrédules, car les envahissements pleins de turbu-
* Mémoires du duc de Saint Simon, t. XI, p. 135 (édition de 1829).
Si LIVRK PBKMIEII.
lencG religieuse du l)arroau , traînant déjà la magistraliirï en laisse, ne devaient passer, aux yeux do rautoril<5 séM culière, que pour des folâtreries de la basoche en gaietâS Avec les armes du raisonnement ou de la satire, on attA« quait la Conr de Rome. On la montrait, toujours et partout, avide et trompeuse, euvahissante et corrompuffi Sous prétexte de sauver les libertés gallicanes, chaqm jour mises en péril par les empiétements ou par le mai^ vais vouloir du Ponlificat, on dressait à l'orgueil, ou plis tôt à la faiblesse des Rois, un piédestal d'infaillibilité. Lei querelles du Sacerdoce et de l'Empire se ravivaient em pleine paix. Seulement la parole était toujours à raccoj sadon. Les rôles s'intervertissaient; les avocats ne défei^ daient plus, ils requéraient. Ils ne se donnaient plua d clients, ils choisissaient Rome pour ennemie. Par Hdéliâ au trône, ils essayaient d'ébranler le Saint-Siège, et Vc eût dit que , pour les dédommager de leur haine saiâ motifsj la Providence leur accordait l'aveuglement comni circonstance atténuante.
On glorifiait, on étendait outre mesure la puissance d monarque. On s'efforçait de détacher le Roi de la Chaire apostolique, et de l'isoler dans sa précaire autorité. On encen!!ait ses vertus , on palliait ses vices. Au bosoiili, même, on eût été toujours, à l'exemple de l'aroi Pierre Dupuy, disposé à pardonner, c'est-à-dire à enbDijI rager un crime ou une injustice. Pierre Dupuy avait dit ' a Les princes font bien quelquefois des choses honlouse qu'on ne peut blâmer quand elles sont utiles à leuril États, car la honte étant couverte par le proût, on la nomme sagesse. » Pierre Dupuy tenait ce singulier Ian4 gage en 1651. Sous tout le règne de Louis XIV, le barreaua
■ Apologie puur la pubiicali'/n dn preuves de l'Égiitù gallia
PIE VI ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 5r,
qui ne songeait pas encore à faire de Topposition monarchique , se contenta de professer de pareils accommodements de conscience. Il plaçait sa haine ou ses préjugés sous la sauvegarde d'un dévouement franchissant les limites de la servilité. Dupuy, Tune des colonnes de l'Église gallicane, avait établi ce principe de sujétion aveugle; ses successeurs en firent un instrument de flatterie pour les rois et de guerre incessante livrée à tout ce qui venait de Rome. Dans ce complet épanouissement d'anarchie religieuse , on se servit du rôle de courtisan comme d'un voile qui cache les mauvaises actions.
Le Jansénisme , ainsi que le Gallicanisme, c'était une sourde hostilité menaçant tous les pouvoirs établis. L'avocat fut janséniste ou gallican. Selon les occasions, il fit du déisme, de l'incrédulité, de la sensiblerie ou do l'intolérance. Il afficha la plus farouche indépendance ou il se permit les espiègleries les plus illégales, pour rendre odieuse la doctrine catholique. Cette doctrine, il l'appela r Ul trjamon tanisme .
Faire niche au sacré, suivant le mot de Rabelais, devint la constante préoccupation du jurisconsulte et du magistrat. Les libertés de l'Église gallicane , mal comprises et plus mal interprétées, fournissaient ample matière et des prétextes toujours plausibles pour discuter, amoindrir ou rejeter les décrets émanés de Rome. L'enseignement des quatre articles fut déclaré obligatoire. 11 était licite d'ignorer les commandements de Dieu. Sous peine de forfaiture pieuse ou de lèse-majesté, il fallut professer dans la chaire , dans les écoles , et même dans le confessionnal, ces quatre articles, palladium des immunités nationales et drapeau de l'émancipation future. En France , où les hommes eurent toujours plus de force que les lois,
•^,G LIVItE PIIEMIER.
et où peraonno ne sait \lvrG libre et no peut Èlre esclôv^ cette opposition tracassière et melliniie devait iiécessaîreJ ment caresser la fibre populaire. Ciblait en quelque sort< une première édition des grands principes de 1789, puj bliée contre l'autorilé spirituelle. On y enseignait la soii-l mission conditionnelle, on plutôt on y bégayait la rC'volt@J Les esprits amoureux de changements adoptèrent cetlrf doctrine, qui paraissait descendre du trône pour limilefl le principi3 d'obéissance.
La partie saine du Clergé, par conséquent l'immen^ majorité, ne tarda pas, dès le dix-septième siècle, s'apercevoir qu'on entraînait le pays dans une faussj voie. Le cardinal du Perron avait démasqué ce projet a États généraux; l'abbé Pleury, le judicieux historien à l'Église, ne laisse aucun doute sur ces inipaliences ( joug pastoral. « Si, dit-il', quelque étranger, zélé poiû les droits de t'Ëglisc et peu disposé à flatter les puissance temporelles, voulait rairo nn traité des servitudes.! l'Église gallicane, il ne manquerait pas de matière... l'on examine les auteurs du palais, cl particulièroi Dumoulin, on y verra beaucoup de passion el d'iiyusliw moins encore de charité et d'humilité. » . Et dans l'un de ses plus sages et plus profonda t cours, le même historien ecclésiastique résume toute ^ pensée : a II faut, s'écrie-t-il *, dire la vérité. Ce ne so^ pas seulement les étrangers et les partisans de la Courd*^ Rome qui ont affaibli la vigueur de l'ancienne discipline el dtminu(j nos libertés; les Français, les gens du Roi, ceux-là munies qui ont fait sonner le plus haut ce nom dflj
■ Flcury, Lilierlèsde l'hulife gallicane, rpiiSculB, p. 10» oH<3. ' Discmir' sur tes litierlis tle l'f^ylm gallicanf , p. 70.
liberté, y ont donné de rudes atteintes en poussant les droits du Roi jusqu'à Texcès. »
Décathohciser la France, et, sur les ruines de son Église, faire triompher les quatre artficles, dont il ne serait pas plus difficile d'extraire une constitution civile qu'une république fédérative ou unitaire, n'avait été un plan ni conçu ni prémédité d'avance. On n'était plus aux rêves de l'amiral de Coligny ou du grand duc de Rohan. Comme tous les événements humains, cette idée se développait au contact des passions. Tout fut pour elle un aliment. Après avoir annihilé le Saint-Siège, les meneurs du Parlement espérèrent pouvoir sans obstacle asservir l'Église de France. L'Église entravée et déconsidérée, on ne se trouvait plus qu'en face du trône. Le trône devait inévitablement sombrer là où l'Église n'avait pu tenir.
Avec la guerre d'embuscades et de sournoiseries déclarée au Siège romain par le Gallicanisme laïque, il n'était plus besoin d'évêques et de conciles. La magistrature suppléait à tout ; elle dénaturait ou confisquait tout au profit de ses ambitions. Bossuet signalait déjà cette tendance au cardinal d'Estrées. II lui écrivait ' : « Dans mon sermon sur l'unité de l'Église, prononcé à l'ouverture de l'Assemblée de 1682, je fus indispensablement obligé de parler des libertés de l'Église gallicane , et je me proposai deux choses : l'une , de le faire sans aucune diminution de la véritable grandeur du Saint-Siège; l'autre, de les expliquer de la manière que les entendent nos évêques, et non pas de la manière que les entendent nos magistrats. »
En 1 804 , dans un rapport adressé à l'empereur Napoléon par l'abbé Bernier, évêque d'Orléans, et l'un des
« Œuvres de Bossud, t. ÏX, p. 275 (4778).
négociateurs du Concordat, le prélat s'exprime en ces termes :
a D'ailleurs (je le dis avec franchise), on mêle avec nos libertés beaucoup trop de maximes des anciens parlements. On les donne pour le palladium de l'Église gallicane, tandis qu'elles ne sont que les prétentions de quelques présidents et avocats jansénistes , ou plutôt indépendants, qui voulaient fronder l'autorité de l'Église et du monarque par des maximes nouvelles. C'est à ces maximes outrées que nous devons et les murmures de Rome et les mécontentements de l'intérieur en matière ecclésiastique. »
Cette distinction, si persévéramment établie, d'une part entre le Clergé n'acceptant aucune solidarité avec l'hétérodoxie en germe des cours judiciaires, et de l'autre entre le barreau luttant pour la défense des libertés gallicanes, malgré l'Église gallicane elle-même; cette distinction existe plus que jamais. Frayssinous, évêque d'Hermopolis , la consacre par ces paroles ' : « Puisons ici la saine doctrine à des sources pures. Je dirai sans détour qu'on ne doit chercher nos libertés ni dans des factums d'avocats, plus jurisconsultes que théologiens; ni dans des maximes sans fondement solide, qu'on peut nier avec la même facilité qu'on les affirme; ni dans une jurisprudence qui tendait autrefois à tout envahir, et qui ne faisait que donner des chaînes au ministère ecclésiastique. »
Ces chaînes devaient, en effet, être bien lourdes à la conscience et à la dignité des Pontifes. Les magistrats , protecteurs nés des libertés de l'Église gallicane, avaient, autant qu'ils le purent, attiré à eux toutes les causes
< Les vrais principes de l'Église gallicane ^ p. 43 (4818).
cléricales. Sentant qu'il ne leur serait plus possible de combattre la Papauté par les Évoques, ils combattirent les Évêques par le Clergé inférieur. Ils multiplièrent les appels comme d'abus; ils s'attribuèrent le jugement des matières purement spirituelles; ils décidèrent de l'administration des sacrements; ils décrétèrent d'accusation les prêtres qui n'obéissaient pas à leurs ordres; ils firent brûler par la main du bourreau les mandements des pasteurs diocésains. Après avoir ainsi déplacé les bornes qui séparaient le Sacerdoce et l'Empire, ils prirent à tâche de jeter la plus savante confusion dans l'Église et dans l'État. Ils^ voulurent briser la tiare du Pontife suprême , afin de forcer plus tard le roi de France à déposer sa couronne au greffe.
L'usurpation de tout pouvoir était si flagrante , qu'en 1738, lorsque le Pape, cédant avec bonheur au vœu du monde entier, plaça saint Vincent de Paul sur les autels, et décerna les honneurs de la canonisation à ce héros chrétien de l'humanité, des curés jansénistes de Paris s'unirent à des avocats gallicans pour faire supprimer ces hommages de respectueuse admiration. La bulle ne se trouvait ni de près ni de loin du ressort des parlements; mais il y était incidemment question des novateurs vulgarisant les miracles du diacre Paris. Il n'en fallut pas davantage aux deux partis coalisés pour formuler une ccmsultation de messieurs les avocats de Paris au sujet d'une bulle ayant pour titre : Canonisatio Beati Vincentii à Paulo. Avec une gravité qui eut peut-être bien son côté ridicule, les avocats affirmèrent « que les défauts de ce jugement autorisaient les curés à former opposition à l'enregistrement de toutes lettres patentes qu'on pourrait surprendre en faveur de cette bulle , ce
611 LlVUls PiiEMlRIl.
qui n'empêcherait pas que dans un temps plus opporlifl ils ne passassent à l'appel comme d'abus, n
Le Roi dédaigua cette merveilleuse audace; la Francl aussi. Mais lorsque, à son tour, Dieu fut décrété d'acciiii tiou , et rangé dans la catégorie des Inconvénients i ciaux, les avocats de 1793 achevèrent l'œuvre ébauché^ par leurs devanciers. Vincent de Paul d'abord ne fut plu qu'un grand citoyen, on l'éleva ensuite à ta dignité dé' sans-culotte humanilaire.
Les magistrats préludaient à l'indépendance politique en s' affranchissant de toute subordination religieuse.
II y avait alors sur lo siège de Paris un illustre et saM archevêque. De concert avec quelques antres préltrt aussi vertueux et aussi prévoyants que lui, il ne trenj blait pas sous les provocations et les insultes. Ghristopbj de Beaumont, dont la charité est une des gloires c dix-huitième siècle', ne se laissait intimider ni par \4 menaces ni par les railleries. Il savait que la hardies! n'a jamais perdu personne, et, comme saint Ambroisï il s'écriait avec une foi dominant tous les outrages : VS^ Pelrus, ibi Ecclesiul... On le persécuta, on l'exila, on flfl de lui un type d'ignorance et de fanati.'^me.
Ceux qui, au nom d'un Dieu de paix, appelaient le«^ peuples à ia justice et à la liberté , commencèrent par proscrire. L'Église de France refusait de les imiter dans leur système d'usurpation. Après s'être intentionnellement séparés de la Chaire de Pierre, ils se détachèrent de l'obédience due aux évéques. Ils marchèrent à la con-. quête d'une espèce de culte civil, auquel les quatre art
■ Le jour des funéraillea de l'archevëquo Clirislophe da BeaumoDt, I rammes du peuple se disaioat onlre elli^j : < Ce digne manseigneurl si od pauvre lui demandait an louis d'or, ro sernit capable de le Tuire icventr. »[
ticles, commentés par le barreau, durent servir de base.
Et cela fut si bien entendu , qu'au milieu même de la Révolution , en 1 795 , il parut à Francfort un ouvrage intitulé : Le système gallican atteint et convaincu d'avoir été la première et la principale cause de la révolution qui vient de décatholiciser et de dissoudre la monarchie tris-chrétienne^ et d'être aujourd'hui le plus grand obstacle à la contre-révolution en faveur de cette monarchie.
Ce livre, qui ne porte pas de nom d'auteur, accuse un vigoureux talent de dialectique. Sans pousser les conséquences à l'extrême , il les déduit des principes , il les explique avec une rare connaissance de la matière. Sous le coup des événements , et en face des désastres , il accuse le Gallicanisme, et, à la page 59, il se demande :
« Comment les gallicans pourront- ils jamais pallier, excuser de pareils attentats ? Mais comment pourront-ils surtout se justifier sur l'inculpation d'avoir contribué, coopéré principalement et directement, autant par leur exemple que par leur système, à cette révolution incroyable dont nous sommes les victimes , et qui n'est en elle-même et de sa nature qu'une rébellion audacieuse, qu'une révolte directe et prononcée contre l'autorité sacerdotale et l'autorité royale de Jésus-Christ même ? Car c'est à Jésus-Christ que les impies révolutionnaires en veulent par-dessus toutes choses, et s'il est dans leurs principes monstrueux et dans leurs vues détestables de travailler de toutes leurs forces au renversement du Saint-Siège et de tous les trônes de la chrétienté, ce n'est qu'afin d'anéantir, s'ils le peuvent, la double autorité de Jésus- Christ, dont le Souverain Pontife et les rois chrétiens sont respectivement dépositaires, et qu'ils exercent en son nom et comme tenant sa place. Or, les gallicans peuvent-
6Î LIVRE l'IlEMlKH.
ils se flatter do n'avoir rien à se reprocher à cet égard, i
de n'avoir favorisi^ en rien ce mystère d'iniquité?
raient-ils bien le prétendre, oseraient-ils bien le dire,
après toutes les atteintes qu'ils ont portées à cette double
autorité?
» En effet, n'ont-ils pas, tout en confessant, tout en exat^J tant l'autorité sacerdotale de Jésus-Christ en elle-mémtfifl ne l'ont-ils pas ébranlée, cette suprême autorité? Ne It^ ont-ils pas donné la plus violente commotion, en e putant la souveraineté en dernier ressort, au Souverail| Pontife à qui Jésus-Christ en a conûé la plénitude et 1 principauté, en la lui arrachant, en la lui enlevant avw obstination, pour la faire passer, la faire résider dans Jj corps des évêijues, qui, selon eux, représentent l'Églijir et dont ils font dépendj'e le Souverain Pontife, mêi comme Souverain Pontife, lequel, sans doute, n'e pas en état, ou n'est pas digne de représenter l'Église dont il est le chef suprême , quoiqu'il représente comin tel Jésus-Christ lui-même? Et quant au degré, à la l sure d'autorité qu'ils ont bien voulu reconnaître daasl chef visible de l'Église , ne l'ont-ils pas restreinte, afli blie, entravée, au point de la rendre nulle dans La prad que, en prétendant, en exigeant que l'exercice en a réglé selon les anciens canons, c'est-à-dire selon des C nons abrogés en grande partie dans l'Église, el qui n*i( valent plus d'autorité que celle qu'il plaisait à ces DM*" sieurs de lui attribuer? Or, en arrêtant, eu cnchalnaut ainsi arbitrairement l'exercice de ce resie d'autorité, n'ont-ils pas par contre-coup rendu problématiques^ aii iraires, et par là même nuls, les devoirs essentiels ù subordination qui lui cstdue?C'esl-à-tUre, en deuxn (pie, tout en reconnaissant l'autorité sacerdotale de Jésuc
Christ en elle-même et dans la spéculation , ils Font abjurée et anéantie véritablement dans la pratique et pour la pratique : Canfitentur se nosse Deûm^ factis aiUem negant (Tit. I). Et c'est à ce prix qu'ils ont établi et maintenu leurs criminelles libertés; c'est ainsi qu!ils ont levé les premiers l'étendard de la révolte et de la rébellion contre l'autorité sacerdotale de Jésus-Christ, et qu'ils en ont préparé et favorisé la ruine complète et l'anéantissement total en France. Car l'autorité du Souverain Pontife une fois affaiblie , déprimée , rendue odieuse et presque nulle par le système gallican, il s'ensuivait que l'autorité épiscopale devait éprouver insensiblement, à plus forte raison , les mêmes déchets , les mêmes pertes , les mêmes dépérissements, et qu'à la fin toute l'autorité ecclésiastique devait passer dans les mains de la puissance civile ; et voilà en effet ce qui a commencé du temps même de nos parlements , et ce qui devait se consommer d'une manière plus expresse dans un temps de révolution. »
A la page 68 , l'auteur anonyme donne à sa Uièse de plus vastes proportions , et il montre comment on isola les rois sur leur trône, afin de ne plus leur laisser l'Église pour appui.
« Suivant les gallicans , le trône des rois très-chrétiens ne fut donc plus fondé , appuyé sur le trône de Jésus- Christ, identifié avec le trône de Jésus-Christ. Il n'eut plus d'autre fondement que la religion naturelle, que le déisme, d'autre soutien que l'enthousiasme, que l'opinion nationale, et le peuple français ne dut plus voir et ne vit plus dans son roi le successeur des Clovis, des Charlemagne, des saint Louis, et le représentant de Jésus-Christ, mais le successeur des Pharamond, des Clodion, et le représentant du Dieu de la nature. Ainsi, les rois très-chrétiens
(il LIVUli l'IlKMIEll.
furent dispcDSGs de faire iiommage à Jôsus-Chrisl de! scoplre, de leur couronne, de tous leurs droits; leur sacrd ne fui plus qu'une cérémonie mutile qui no signifiait plus| rien, et les scrnieuls qu'ils y prêtaient comme sujets da Jésus-Ciirist, comme dépositaires de son autorité royale,! qu'une vaine formule qui n'obligeait plus à rien ', et nonseulement ils ne relevèrent plus en rien de Jésus-Christ, comme rois, non-seulement ils ne durent plus rien, comme rois, ni à son Église ni à la religion , mais ils ne fureaU^ plus tenus, môme comme particuliers, ni de reconnaîtra l'une ni de professer l'autre. »
Dans celte confusion de tous les vœux, et dans cotl^ prostration de tous les pouvoirs qui vient d'être indiqué! à grands traits, le Sacerdoce et l'EinpIre étaient minés paj une conjuralioQ implacable. Les Gallicans laïques y prd^ talent la main; ils arrivèrent à faire cause commune avaç les Philosophes et avec les Jansénistes. C'est cette mixturt de scepticisme moqueur d'un côté, et de haine calculé! de l'autre, qui enfanta le Joscphisme, la première appli-î cation de tous ces systèmes combinés pour renverser laj pierre sur laquelle Dieu bâtit son Église.
" Quelque diversité d'herbes qu'il y ait , tout s'enve- J loppe sous le nom de salade, » a dit Montaigne dan&l
< Il Aussi lorsqu'à l'avénomentde Louis XVl à la couronno il fui question de !a câcémonia de son sacre, on délibéra dans son caneeil »i cette cérémonie aurait lieu , lant elle était regardée généralement comme inilide et superilue d'après les gallicans. Cependant on se décida pour l'sffirnijlive, et Louis XVl fut sacré, mais le prédicateur eut soin pendant la cérémonie de prévenir les conséquences ff appanles qu'on en pouvait tirer «n faveur de la royauté temporel'e de Jésus-Christ, et de la dépendance de nos rois à l'égard de cette royauté, en annonçant hautement en préfenoo du peuple élonné, et conformément à la doctrine gallicane, que cette cérémonie n'était point obligatoire pour le roi ni essentielle à aij| charge. » (iVote df /'auteur anonyme.)
f ^n style étiiicelant de judiciau&es crudités. Par ses as&if anilations , par ses tendances, et par son besoin d'intaover afin de détruire plus sitrement, le Josépliisme se rit à professer l'arbitraire le plus pur. Cet arbitraire pevaît réaliser son rêve d'indépendance religieuse et de liénovation politique. Lp Joséphisme participa de tous les (. systèmes en ébullition, il s'empara de toutes les théories, ■et, possédé d'un prodigieux orgueil, il tenta de noyer J l'agneau dans le lait de sa nièrc. Le Joséphisme procède 1 donc du Jansénisme et de l'école philosophique. C'est une J intrusion de l'élément laïque dans le gouvernement de I l'Église, et une réaction du civil contre le Sacerdoce. Sur ] 1 seul point il diffère du Protestantisme. I Dans les pays où il t'ait loi, le Protestantisme absorbe iidée religieuse dans l'idée civile. Le souverain est tout à X fois monarque et pape; il cumule la double autorité, fehez les Luthériens et les Calvinistes, ainsi qu'en Anyeterre, la lutte entre les deux puissances n'existe 1 . Dans les États catholiques , au contraire, il se trouve , |eus autorités parfaitement distinctes, l'une surnaturelle spirituelle, l'autre naturelle et temporelle. Au Moyen l'autorité religieuse jouissait de tous ses droits, au loins en principe. En Allemagne, ce ne fut qu'au temps ! la maison de Souabe , et en France sous Philippe le ^1, que commença l'antagonisme entre le pouvoir tcmlorel et la puissance pontificale. Encore cet antagonisme n'apparalt-il que dans les actes de la magistrature, car les longues luttes du Sacerdoce et de l'Empire , presque incarnées dans les dénominations de Guelfes et de Gibelins, n'eurent jamais pour but d'affaiblir ou d'atténuer l'exercice du ministère pastoral. Au milieu de ces ;uerres si compliquées et de ce labyrinlhe de droits ii
es LIVKE PREMIER.
controversés, le principe de l'auloriti? de l'Église son gea toujours avec la foi. !l i^^tait vivant au cœur des peupies et respeclf^ parmi les souverains. 11 régnait encon dans l'esprit des Rois, qui, emportés par le caprice ou pad la passion, se livraient à des injustices irréfléchies, puiàu revenaient tôt ou tard, comme par instinct; à l'obéissanot filiale.
A rapparition du Protestantisme , et aux sanglants ex-M eès qui signalèrent la nouvelle secte , les Étals^ resléj fidèles à la Chaire de saint Pierre se rattachèrent plu étroitement que jamais au contre d'unité. En Allemagnejd ainsi qu'en France, il no s'agissait plus d'argiitier sur t% nature de tel ou tel acte, sur le caractère d'un fait phmi ou moins légal. La foi était mise en péril par l'hérésie Iriomphanle; dans le péril commun, les princes catbfh liques tournèrent les yeux -vers Rome. La Révclutioin,+ qnekpio fût son drapeau, c'était toujours pour eux c^ venM qui brise la branche morte et durcît la branche vivBCï Ils do\ inroDt romains par le besoin de sauvegai-der leurs croyances menacées et leurs Étals profondément agîtég.l L'aivénemenl de Henri IV" au trône de France opéraunarJ espèce de réaction contre la Ligue, dont l'esprit avait 3 été éminemment ultramontain; mais le génie si perspi-" cacc dti Béarnais ne laissa pas lougtemps au GalticaQt&mfipl laïque le droit de pactiser avec l'erreur.
Les disputes se concentrèrent dans certaines écoles dB^l théologie ; elles se réfugièrent dans quelques parlements',^ qui se crurent autorisés à leur accorder un droit d'asiltfj peu silencieux. Ce fut à peine si elles jugèrent opporluoc de relever la tète, lorsque, dans ses démêlés avec I&l jiape Innocent XI, Louis XIV poussa plus loin qu'aucun-J de ses prédécesseurs les prélenlious de sa couronne.
Wèt
^ûri par l'expérience et par l'adversitii , le Roi ne tarda pomt à revenir à des senliments plus «kpiïtables. Il aurait même effacé lonte trace de ses divisions avcc^Io Siège iiposloliiiiie, si des germes do révolte n'eussent pas été déposés dans les cceurs.
Le Jansénisme s'était développé; l'inerédulité se propageait à petit bruit. L'alliance des Huguenots, dm Jansénistes et des' Philosophes réfugiés en Hollande, com* mençait à porter ses fruits. Après avoir créé des imprimeries dans plusieurs \illes dés Prosinces-Unfes, iF^ inondaient l'Europe de livres obscènes, de pamphlet* ' irréligieux ou d'histoires savamment falsifiées, lis se laient catholî(iues, en se fabriquant dfs dynasties d'eues usurpateurs et une lignée de prêtres toujours ;erdils, mais toujours en mesure d'expliquer leur région. Dans son camp retranché d'Utrecht, celle imper- (ptiblc minorrté, qui lésine encore son obéissance, ne isura jamais l'opprobre an Siège romain et la révolMt !x peuples. L'insubordination y avait son tarif; elle y j iirva son compte, aussi bien que les docirines corrtrices.
Toutes les armes dirigées contre l'Église et contre le» j lOes se forgèrent dans cet arsenal. Pour rendre la ble** I
incurable, Jansénistes et Philosophes se servirent de ihes empoisonnées. La doctrine des uns substituait Ifr sectaire au Pontife; la pliilosophie des autres éleva l'honiuie' au-dessus de Dieu, et mit l'Klal à la place de PÉglise. Ils étaient partis d'un point opposé; ilè ne tardèrent pas se confondre dans un intérêt commun. Ils sentaient le lien de l'autorité papale s'affaiblissait sous leurs efforts incessants. Ils s'appliquèrent à propager le reliiehetnent des mœurs comme conséquence de leur action.
es LIVRE PREMIER.
De Hollande et de France, leur complot s'étendit îitï delà des Pyrénées et dans une partie de la péninsu-le italienne. Il avait pour promoteurs Ips ministres des Rois et les adversaires de la Compagnie de Jésus, travaillant officiellement à sa perte, afin que tout fiit gangrené à la fois, depuis l'âge mrtr jusqu'aux générations naissantes. Doi Manuel de Roda en Espagne; Pombal, le grand marquis; en Portugal; Tanucci à Naples, le cardinal André CorsiQÎ* à Rome, se firent les émissaires les plus actifs du complot. La chute des Jésuites laissait forcément l'éducation de la jeunesse entre les luains des Universités. L'élément laïque allait dominer, au même moment, d'Amsterdam à Lisbonne; on l'introduisit en Autriche sous le couvert de la faculté de médecine.
Comme toutes les oppositions politiques ou religieuse! les Jansénistes de Hollande avaient créé uue école li'hoi mes bons à tout faire, et qui se seraient creusé un chi min là m^me où it n'y aurait pas eu de terre. A cet! école, le talent était beaucoup moins en honneur qm l'intrigue, mais il lui servait de passe-port à l'extérieur. Ce fut ainsi que le Jansénisme pénétra à Vienne, et qu'il* s'introduisit à la cour tic l'impératrice Marie -Thérèset pour engendrer le Joséphisme.
Les études anatomiques sont encore peu développées dans son Empire. Boerhaave, le célèbre professeur de Leyde, vient de mourir, laissant à ses disciples une partie de sa renommée et do sa science médicale. Marie- Thétj rèse témoigne le désir d'avoir auprès d'elle deux praticiens formés par les leçons de Boerhaave ; elle met pour seule condition qu'ils seront catholiques. Les docteurs Girard van Swieten et Antoine de Haen étaient de ce troupeau, si petit et si remuant, que faisaient patire dan»
le schisme les évoques d'Utrecht , rebelles do fondation. Van Swieten et de Haen sont désignés; à poine entrés dans la confiance de l'Impératrice, ils commencent leur travail d'épuration d'un côté et de prosélytisme de l'autre. Ce travail est très-simple : il consiste à déconsidérer peu à peu les Jésuites comme corps enseignant, ù les éliminer à la longue, puis, en palronant des projets de réforme universitaire, on doit arrivera substituer à l'Épi-i j scopat et à la Compagnie les fauteurs encore inédits dd tous ces pmjets. Van Swieten en est l'âme. Il a trouvé dans la capitale de l'Empire quelques Jansénistes isoIés;^ après les avoir réunis on cénacle et fortifiés dans leur révolte instinctive, il leur partage les dignités de l'ensei-» gneinent. L'abbé de Stoch est président de la faculté de théologie, Riegger professe le droit canon et Martini le droit naturel. Les Jansénistes avaient un pied à Vienne j ils ne larderont pas à y dominer par le Joséphisme, auquel ils accordent d'avance des lettres de grande natura-
itiOQ.
L'impératrice Marie-Thérèse, ce grand homme d'État qui, au dire de Fcédéric (I de Prusse, son plus constant adversaire , fit honneur à son sexe et au trône , était dans tout l'éclat de sa gloire. Elle régnait par ses vertus encore plus que par ses droits d'héritière de la maison de Habsbourg, dont elle confondait le nom avec celui de la maison de Lorraine et des Guise. Celle princesse, qui, dans ce siècle saturé de sensualisme, se reprochait le temps qu'elle donnait au sommeil , car c'était, disait-elle, des heures perdues pour ses peuples, cette princesse veillait avec des yeujt de mère aussi bien sur leur bonir celui de sa famille. Elle mettait sa puissance k-fiervice de l'Église, et, pour sauvegarder l'unité ca-
kai
LIVBE PUEMIER.
Iholiqiie daos sgs y-asles posss^sionïî, elle était pfèt»'
Ktous les sacrifices. Ce fut néaDinoins sous son règae qui
i'étranges doctrioûs s'iafillrèreiit daos V Épiscopat et d;
les Universités.
'Ed Allemagne, ta révolte des esprits ne devait pas pn céder, ainsi qu'en France , .par des jeux de mots ou .par des sarcasmes. Celle mitiaille légère, foudroyant le Saint- Siège et tombant sur le Sacer4oce en étincelles de fs d'artifice, n'aurait eu.qaede faibles sédiiclions pour téies geruianiquos, si carrées et si amantes du syllogisi pu (le la querelle. Il leur fallait la Uialeetique de l'école/
3 sérieux de la déoionstration et les menus propos de niable dont Lutlier orna sa lliéologie. Les Protestants poursuivaient à travers les âges leur guerre contre Papauté; afin de dérouter l'opinion. publique, ïl.fut ji lOpportunde s'associer là celte guerre, tout en sépacanti ivelleoaBsede la cause lutliérienne.
L'idée jftasémste avait pénétré au cœur de l'AU
lagne; les principes gallicans s'y élaient répandus. £ ; par de values désÎFS de 'Séparation ou râvai
affaiblir la Chaire de Pierre pardeslipsHlités qulii&
lient aller qu'à la limite de l'hérésie, quelques' évèqi
ttl)itieux préparaient la voieaux innovations. Cette voi ait ouverte par Jean-]S(icolas de Hontheim, évôq«e Cragadt de Jréves. Sous le pseudonyme de Justinus.Fjl ■iffonliis, ce.prélat lève le drapeau contre le Siège
tiis, dans un livre où la moins élégante des laliuités [BeL au niveau des plus étrang;es théories , FébroniuSy qi
■ Ce livre est aÎDsi iotilulé : Justini Febronii , juriieonsuUi , din •aunti EcclesiiB tt légitima potestat« rumani ponlijicis, libtr sinynlS ~rii, ad Tfunicndos ditsidentea in n-Uijîone chrîslianos compositus. {(783 Bomon.)
PIE VI ET LA RÉTOLUTaON FRANÇAISE. 34
se propose de ramener l'union .dans l'Eglise, y jette à pleines mains la confusion et. la discocde.
Fébronius avait ^plutôt compilé qu'inventé. Dans cet ouvrage, rien ne lui appartenait en propre. Le bon et le vrai étaient détacha. des osuvres de. Bossue t; le mauvais ou le faux sortait des officines protestantes et jansénistes. C'était la contradiction mise en regard, et, avec une imperturbable assurance, professant des doctrines qui s'entre-détruisaientrune par.Tautre. .Fébronius^avait colligé une foule de matériaux équivoques pour concilier tous les systèmes; mais sa prétendue conciliation n'allait à rien. moins qu'au schismcidont, en plusieurs passages de son livre, il enseigne la recette. avec des complaisances très-tpeu orthodoxe. .Ce factum épiscqpal était indigeste parie*fûnd et incoiqpréhensible par la forme; .néanmoins il venaittaibienà Theure qu'il fut accueilli avec des cris d'enthousiasme et des transports de joie reconnaissante. L'erreur s'y. étalait d'une façon si commode; elle accumulait sur le Pontificat romain tant de paradoxes, :nés de tantxd'in;posture&, que ce nom emprunté de Fébronius surnage encore dans l'histoire, quand, depuis de trèslongues années , l'ouvrage lui-^même est tombé dans la plus profonde obscurité. Cette couvre eut le sort de certaines fleurs, qui se fanent en donnant un premier fruit, et qui demeurent après écorce mince et sèche, à laquelle &'atteLche pourtant xm reste de parfum.
«Les .hommes, a dit Machiavel'., sont plus lents à prendre ;^ce qu'ils peuvent .avoir facilement^ qu'à désirer ce qu'ils .ne peuvent obtenir. » L'%iiscqpat d'Allemagne Et la triste expérience de cette maxime. Il avait besoin d'une .sage .réforme; il ^pouvait la demander au Saint-
* Machiavel, Stor. di Finnz.^ t.l*',4). i75.
Siège, qui ne l'aurait certes pas ajournée; mais, au Ki de faire acte de soumission, il pjut à quelques prélai de faire acte de rebelle. Des canonistes tels qu'Oberhauser, Sonnenfeld, Zallwein, Barihel, Born, Eybel et Van Espen les encourageaient. Ces canonistes et ces légistes, compatissant à d'ambitieuses cupidités, voulaient lei adoucir la radesse de ce sentier du Ciel ou il faut gravii les pieds nus et les mains vides; ils les poussèrent l'abîme. Fébronius, qui se repentira plus tard agité des questions grosses de tempêles; les tempèti éclatèrent aussitôt que l'empereur Joseph II se vit, par mort de Marie-Thérèse, en position d'appliquer sesplai de réforme ecclésiastique.
La nuit même où la grEinde Impératrice expira (29 ni vembre 1781), le nouvel Empereur écrivait au prince Kaunilz : <( Jusqu'à présent je n'ai su qu'être fils ol sant, et voilà à peu près tout ce que je savais. » Poui son bonheur et pour sa gloire ,. Joseph II n'aurait jamaïi dû l'oublier.
Ce prince, qui tenait aux entrailles mêmes de 1' romaine par sa double famille, essayait de s'en détacher par tous les sopliismes de l'orgueil mêlés à une véritable passion du bien public. Il lui répugnait de croire à la parole de l'Apôtre, disant ' : « Que ce qui paraît en Diei une folie , est plus sage que la sagesse de tous li hommes. » Son intelligence, qui, comme la mer, soit dan! le calme, soit dans la tempête, était une rare production de la nature, avait de l'Ê-lévation et de la grandeur. Ses intentions paraissaient toujours droites et son caractèi toujours plein d'énergie. Il voulait le bonheur de sei peuples ; mais à sa manière , sacs consulter le génie di ■ Bpitt. B. Pauli, prima ad Corinlh., I, 95.
PIE VI KT LA RÉVOLUTION KRANlJAISE. T3
différentes races, l'esprit des temps et les rf-puUions natives que son besoin d'améliorer quand intime allait émouvoir. Josepli avait une telle iiropension ii tout outrer, que la noble et proverbiale siniplicité de ses ancêtres ne tarda pas à dégénérer chez lui en une manie de se singulariser.
Dans la solitude qu'il s'était faite au pied du trône de sa mère, l'Empereur s'était imprégné de toutes les chimères philosophiques; il avait superficiellement approfondi la jurisprudence et récononoie sociale. Livré presque à son insu aux perfides conseils des Jansfinistes, dont Van Swieteu lui composait un petit cénacle il'ardenls admirateurs, Joseph II s'abandonnait à tous les caprices d'une imaginalioi^ aventureuse. En proie à la fièvre (les réformes, il oubliait qu'il importe de ne s'en approcher-que comme du feu: pas trop loin, de peur d'avoir froid; pas trop près, de peur de se brûler. Pour établir la liberté do conscience, la liberté civile et politique, l'Empereur ne connaissait pas d'autre instrument que l'arbitraire pur. L'Empereur n'admettait pas plus de résistance de la part de l'Église qu'il dépouillait que de la part des populations fidèles, dont il n'écoutait pas les vœux et dont ses systèmes froissaient tous les instincts calho-
Les Piiilosophes avaient cherché, au dix -huitième siècle, un souverain selon leurs cœurs. Frédéric de Prusse se servait d'eux et ne les servait qu'à son heure. La présomption de Joseph l'égara jusqu'au point de présenter le despolisme de ses bienfaits comme une ère nouvelle pour l'humanité. Le Jansénisme et le Phitosophisme n'avaient pu arracher de son âme les principes do la Religion chrétienne; on s'ingénia à tourner àmal toutes ses belles
S. De cet esprit sciatlllanl dans les ténèbres- txrame L^i) phosphore et qui brillail sans éclairer, un fit une acliffité inlellectuelle et physique qui se laissa enivrer de son îiniacience encore plus que de son omnipotence. Quanjt levain de révolte contre l'Église eut bien fermeorf s son cœur, Joseph II fut rais en demeure de s'assc ier à tous les plans de servitude préparés par ses mal ^ ou par ses flatteurs. Avec le sceptre des Césars pod ivier de destruction, Us espéraient dégrader l'Église r loine aussi bien dans sa doctrine quedansses œuvres. 1 lanséuisnie voulait l'isoler de tout contactavec.la Chw (ienté et Taire de la ville sainte, la dità dolente, une-e lèce de léproserie moderne, où le souvenir de lâ.PapauM se débattrait, dans cette vallée de la mort, avec. l'ouï île sa, puissance évanouie. Sans calculer qu'il était enct . |f lus impossible de réaliser le rêve de tous les aposia ? de bâtir le dôme de Saint-Pierre avec la poussière d ■■chemin, ils cherchèrent à élever jusqu'aux nues la.i veté de l'orgueil impérial.
La Révolution n'est pas mrtre pour la Franco i pour rilalie. La Constitution civile du clergé n'existe même pas en germe. Tout à coup elle se révèle, au ibiu de l'Allemagne; les réforujes précipitées de Joseph H « offrent à l'Europe une première édition. Joseph II pro^-" clame que la Religion catholique est la religion dominanlo dans ses Klals; mais, pour le démontrer, il réveille toutes les passions ensevelies sous la cendre des Guelfes et dfl Gibelins. L'Empire déclare la guerre au Sacerdoce, Ion que le Saint-Siège est battu en brèche par tous les nc^ valeurs.
En France, on dépopularisait le Clergé par rincrédu-jj lité, née d'un, persifllage universel; en Allemagne, Jo-
PIE VI ET LA RfeVOLUTION FRANÇAISE. 75
s^htU.^'attaquje à.l'^âaitûrilé.deillËgUfle par la science de l'c^ressioii administrative. Ceat, ie loi à la main, la loi qui vient d'être iniprovisée pour les besoins de: la ^ cause , qui sert de règle ta .toutes^ ces imesures prises coup.«ur coup et entassées.rune isur l'autre jpar la.haine ou par bi violence. Joseph II a< des canoniMes* déguisés en illuminés et des jurisconsultes. passéstà l'état de philosophes, qui formulent enr actes publics la. dissolution^xle khiératrchie ecclésiastique, xll <a. des iPrélats., comme. F archiduc Maximilieu, .son frère y-oommei les 'Archevêques électeurs :de Alayence , de Got^ney.de Salzbourg et de «Trêves, comme d'Herbestein,. évèque de Laybach/qui encouragent ces actes; il.a des magistrats qui les sanctionnent et des mini»t^esqui se ebaifgent de leur exécution. Il ne reste donc plus à UËmpemur qu'à.commander à ses peuples di'être heureux , selon l'ordonnance , et^ d'accepter des améliorations irréfléchies avec une soumission enthousiaste. L' Ën^pereoTi ne i parle , pas , il ne discute pas , il n'accuse pas , ; il ^i t. tYoyonsrle à l' œuvre .
Sa volonlé biemarrètéeest dene jamais i rompre avec l'Eglise romaine, et,ien.moinsd'une année, «ce prince a si lapement xfcsé t)e souidroitidetlégislateur et de sa profession,de réformateur, qu'il) ne laisse pas debout une pierre > de î F édifice construit «par ses.aneétres. Tout a< été sapôà.coupsdelois; tout estébranlé sous d'innombrables décrets. >Mai$, danst ce tte^perturbation universelle , l'infotigable utopiste est seul à s'applaudir, i comme s'il valait de renouveler la. face de la^terre.
Ainsi «que :dans toutes lesœhosesihumaines, il -s'était sans aucun doute glisséiplus d!un<abus au milieufde tant d'intérêts opposés et par ml.des. éléments aussi disparates. Le ^BaintrSiége les avait pius^ d'une. foiesignalésà la vigi-
7G LIVRE PREMIEII.
lance des Césars germaniques, comme à la sagesse ( l'impératrice Marie-Thérèse. Ces abus élaient de plui d'une sorte; mais fallait-il doue déraciner l'arbre afin r l'émonder? Était-il nécessaire surtout, à une < aussi troublée , de procéder par la spoliation pour arrivai â une prétendue justice distributive ?
Joseph II ne prit pas le temps de faire de pareilles ré* flexions. Ses évêques, prélats de cour ou favoris du Jansénisme, ne virent dans leur levée de boucliers contre Rome qu'un prochain affranchissement de toute obédience et de toute régularité. Aucun d'eux ne comprit que cette guerre devait inévitablement tourner à leur préjudice. Ils se révoltaient contre l'Église leur mère^ aân de donner à leur prince un témoignage de fidélité Le prince accepta ces dévouements obséquieux et il s'e ■ servit comme d'une approbation dont il aurait très-biei pu se passer.
Un édit de tolérance générale, tolérance qu'il faut laî^ ser s'introduire dans les mœurs et ne jamais consacrefl par la loi, fut la révélation du Joséphisme. Cet édit, dat^ du 1 3 octobre 1781, est ainsi formulé :
« Convaincue des effets pernicieux de toutes vîolenca exercées sur les consciences, et des avantages essentiel^ d'une tolérance véritablement chrétienne, Sa Majesté Im périale et Royale Apostolique décrète que l'exerciol privé de leur religion sera permis à tous ses sujets ptt testants de la confession helvétique, de celle d'Aug! bourg, ainsi qu'à tous ses sujets de la religion grecque^ dans toules les parties de la monarchie autrichienne < ils se trouvent en nombre sullisant.
» Ceux qui no professent point la religion catholique a sei'ont point astreints à prêter serment avec des formulai
contraires aux principes de leur secte, ni à assister aux processions et cérémonies de la religion dominante.
)) En conférant les emplois , le souverain n'aura aucun égard à la différence des religions , mais uniquement à la capacité et à l'aptitude.
» Les mariages mixtes seront permis.
» Personne ne pourra être puni pour cause de religion , à moins qu'il n'ait violé la loi civile. »
C'était l'égalité qui descendait du trône pour confondre toutes les sectes et toutes les dissidences dans un même sentiment d'administration fraternelle. Ce rêve innocent de Joseph II fut, aux yeux de ses conseillers, une aurore de bonheur antiromain. L'Empereur tolérait tout; on lui persuada qu'afin d'être conséquent , il importait de mettre l'Église catholique en dehors de ce principe si généreusement posé. Et loseph II subit cet affront 1 Et dans sa monomanie de légiférer, il livra le Saint-Siège à d'audacieuses hostilités I
Dans l'espace de quelques mois , ce grand démolisseur d'abus a réduit l'Église à n'être qu'un cadavre. Ici il a bouleversé, là, il a supprimé; partout il a nivelé. C'est un précurseur de la liberté indéfinie, mais un précurseur qui se plaît à se voir devancer par l'esclavage du Sacerdoce. Ses évêques ou ses sujets peuvent correspondre avec qui bon leur semble , excepté avec le Vicaire de Jésus-Christ. Il réglemente le serment des uns , il combine l'obéissance des autres. Il a émancipé les religieux de toute espèce d'Instituts; bientôt il ne voudra plus ni couvents , ni novices. Les biens de l'Église tentent sa cupidité gouvernementale ; il les confisque au nom de sa tolérance. Joseph II est un article de loi qui se prolonge indéfiniment et qui frappe sur tout indistinctement.
7S LIVRK PRKMIElt.
Sa main de fer déoroclie la porte des monastères- tmplus pauvres; elle force l'entréo des riches abbayes. II a déjà SL^ctdarisô deux raille viogl-qualre maisons religieuses. Les Capucins, les Prémontrés, les Chartreux, l Dominicains, les Carmélites, les Triuitaires, les Franciscains, les Servites, les Camaldules , les Glairisses et les BAnédiorins n'existent plus dans tout l'Empire que comme individus isolés. L'État s'est chargé d'administrer* l&ufs, biens ; il se les approprie. Le temporel de l'Église fail partie de la fortune publique; et ce qui se renoHveHei dans les mômes conjonctures en France, en Espagne et Piémont, se présente en Autriche. Les besoins de l'Bl sont plus grands , son indigoneeest mieux constatée^ (lotte s'accroît à proportion des biens qu'il confisque d'i côté, qu'il gaspille de l'autre ou qu'il vend à vil pri: aËn de créer de nouveaux intérêts et une nouvelle cl»! de propriétaires marrons,
Il y a des bulles qui, comme celle In c<rria Domini conviennent pas à Joseph et à son amour de la domination, d'autres qui, comme la bulle Unigpnitiis, no voni point il ses préjugés. Ces bulles sont par lui décrétée», pour ainsi dire, de prise de corps. Les prêtres qui eill acceptent T incontestable validité sont jugés aotriboi do l'Émporour cl par l'Empereur lui-même, prononçai ainsi son jugement, le 25 avril 1 78-1 : « Les deus mi bres ecclésiastiques do la commission d'enquête, qui osé soutenir les bulles In ctena et Vnigfmihis, et faire leur i-ésislanco un crime aux supérieurs du séminaire' seront sévèrement réprimandés, et l'un d'eux , qui oceii| le poste de chancelier do l'univcrsilé d'Olmutz, sera des titué. »
Le préleur, qui n'aurait dil s'ocouper que des adai
les ~
PIE VI ET LA' RÉVOLUTION FRANÇAISE. 7f
les piti» élevées > aimnt'à descendre aux plus petites. Jo* seph II' a tranché sans^ appel, mais sans réflexion, les questions les plus claires ou les plus scabreuses de la conscience et dn droit: II - a« éttullé , selon^sea partialités , la cause' dé VÉglifse lef celle dn Pontificat suprèkne. Il reïïd sur tous ces points de 4*histoîre un^ arrêt *dont'lës<;on» sidérants sont; puisés éans'l^Esêmsurles'imBai^^ deVôU taire. Maintenant vousiè-verrez' se distraire de cei» soins si'graves> en aBeîlissant'lèspFoeesaions, evretranchant le nombre de» fêles, en prescrivant l'ordre des- ofHces, en réglkntlto cérémonies religieuses > lesmesse»^ lès pompes funèbres, la manière dont doivent se dire les ^luts , et cn< apprenant aux sacristains- lâ^ quantité de cierges qu'il faut allumer durant les offices.
Cèttcr persécution, parle menu n^torait pas trouvé Jullèfn l^Âp09itftt'ittdifférent> elle paraissant' à Joseph chose toute naturelle; H'ne s'étonnail^qued^eTencontrer de l'op* position là où il avait espéré ne faire nattre qu^une^profbndfe reconnaissance. H enfermait TÉglise •dans' le cerclfe dé Pbpilius ; à chaque instant if* resserrait ce cercle; et sonîdëe la plus persévérante fût de crier à- l'ingratitude du Clergé; Le Clergé ne se prêtai t'pa&à des changements aussi braques que* radicaux;' il resîulait devant des lois qui'modiffàientdu' tout' au tout Téconomie de PÉglise. En face de cette spoliation, se déguisant- assez malteous le nom de liberté individuelle et* de progrès^ humain', le Clei^é s-'èfirayait des tendances- joséphistes- et' dfe- ce besoin' per-^ pétuel de -confusion méprisante 'qui règne dans les conseils de l'Empereur: H- n^y avait^pafr que* des courtisans dans le sacerdoce. Bii» Autriche, en^Hongrie et dans les Pays-Bto, les cardinaux Migaz») Bathiany et-de Frankenberg résistaient- à là tête dti Sacêfdooe; Ils résistaient
LIVUK PREMIER.
tavec la prière, avec la plainte et avec la raison; maislSl
nodératioD ne dissimulait ni les appréhensions ni le!
' -dangers.
L'Empereur n'a pu se soustraire à ces remontrances j;J pour éviter celles du Nonce apostolique à Vienne, il 101*^ fait interdire l'entrée du palais. Au nom du Père commun, Garampi adresse une lettre à Joseph II; le prince de Kaunilz répond, le 9 décembre 1781 , par une dépêche où, à chaque syllabe, l'insulte dans la pensée pétille et déborde sous une affectation de politesse ironique dans les mots : « L'Empereur n'a pas été médiocrement surpris, écrit son chancelier, de trouver dans le bijiet de monseigneur Garampi, nonce du Pape, un blâme jeté s ses dernières ordonnances. Sa Majesté Impériale y î en propres termes, que jamais aucun prince demeuré a la communion catholique romaine ne s'était avisé d'étei si loin l'exercice de son autorité. Monseigneur le nom involontairement sans doute, laisse tirer de ses exprc sions la conséquence odieuse qu'en étendant son pouvoir jusque-là, un prince cessait d'être catholique; it semble i.^mème vouloir indiquer la possibilité de circonstancei issez fortes pour dénouer les sujets de leur serment d [délité. L'Empereur veut bien n'attribuer qu'au zèle trod irdent de monseigneur le nonce une pareille démarche, ; la croit faite à l'insu du Saint-Père. Il aurait même ''-gardé le silence, s'il n'était venu à sa connaissance qm monseigneur le nonco avait communiqué son billet à dd évoques des États héréditaires, et même à des étrang;ert En conséquence. Sa Majesté ordonne au chancelier c répondre à monseigneur Garampi :
» Que l'abolition d'abus notoires sert la religion ;
» Que si de tels abus avaient été inhérents à la religion^ 1
été sur rallia
louvoir ^ abtc
elle aurait entièrement perdu son caractère vénérable , et que loin d'être accueillie avec le pieux empressement que méritent la modération de ses principes et T excellence de sa morale, l'intérêt du genre humain n'aurait pas permis de l'adopter ;
» Que l'abolition d'institutions quelconques qui ne regardent pas uniquement la conduite des âmes appartient au souverain, temporel. De ce nombre est la discipline extérieure de l'Église , et avant tout celle du clergé régulier : établissement d'invention humaine , puisqu'il est prouvé qu'ignorés des premiers siècles de l'Église , les monastères doivent leur création à la munificence des princes.
» En conséquence de ces règles certaines, Sa Majesté Impériale a été non^seulement autorisée, mais obligée par ses devoirs , à prendre la direction de tout ce qui ne regarde pas spécialement le dogme et l'intérieur des consciences.
» II ne s'agit donc d'aucune altération de la religion. Ce que monseigneur le nonce semblerait craindre pour la foi n'existe que dans son imagination trop vivement frappée.
» C'est l'ordre ponctuel de Sa Majesté Impériale que le chancelier de cour et d'état vient d'exécuter par la présente, afin de mettre monseigneur Garampi en état d'y conformer sa conduite future et donner un témoignage de la considération personnelle de Sa Majesté pour monseigneur le nonce. »
Au moment où un prince de la maison de Habsbouig
venait de gaieté de cœur jeter ainsi la perturbation dans
l'univers catholique, et altérer, de sa propre autorité, la
constitution, l'essence et la liturgie de l'Église, Rome se l. 6
voyail. en butte a des ennemis de toute sorte. Od Ii»^ avait imposé d'immenses sacrifices; elle les avait accom- < plis dans l'espérance d'une paix qu'on lui promettait toujours, mais qu'on lui refusait sans cesse. De tous les ' souverains de l'Europe, Ju Roi Très-Chrétien comme des ' Kois Catholiques ou Très-Fidèles, Sa Jlajesié Apostolique seTile n'avait pas encore poursuivi le Pontificat de ses exigences ou de ses menaces. Tout à coup c'est l'empereur d'Allemagne lui-même qui, brisant avec le passé et l'ave- i nir de sa famille , porte au Siège romain les plus rudes à atteintes. On sent que la Révolution contre l'Église arrive I à pas comptés, presque par étape ou plutôt par UvrS:^ obscène ou philosophique ; et cette Révolution, à laquelle i les Rois et les Peuples semblent mentalement applaudir, ] c'est le fils de la grande Marie-Thérèse qui prend plaisir J à la déchaîner.
Il la déchaîne*, en anéantissant tous les pouvoirs ecclé- J siastiques, seule sauvegarde de la conscience religieiii Si cette révolution n'éclate pas sur l'heure, il la prépare du moins d'une manière infaillible, en élouflant les voc-ations sacerdotales, en disloquant les ordres religieux et en faisant du prêtre une espèce de machine administrative prêchant, à l'heure fixée par les règlements de police, une espèce de morale dont l'Évangile sera estampillé dans les bureaux de la Chancellerie de cour eL j d'état.
Sous le charme de son rêve, Joseph II s'est enivré d'une ambition d'idéologue; il se délivre à lui-même un brevet d'homme à projets. Il réforme, réforme, réforme i toujours; puis, à ses moments de repos, il se décerne l'auréole des rénovateurs d'empire. Dans ses actes les plus entachés d'illégalité, d'arbitraire ou d'imprudence.
^^^erai
PIE VI ET LA IIÉVOLUTION FHANÇAÎSK. «3
le Jansénisme, le Philosopliismo ut le Gallicaiiismi: laïque n 'apercevaient que des mesures dictées par la plus saine isoD. Ils admiraient l'Empereur; ils ft:licilaicnt là libre iseur qui, n'Otant déjà plus catholique, ne s'était encependant prononce' ni pour Lullier ni pour Calvin. Mais tandis que ces cruelles louaages allaient chatouiller les orgueilleuses faiblesses du cteur de Joseph II, un sou- , qui fut son maître dans l'ait de la guerre comme is l'art de r<!'gHer, Frédéric le Grand , écrivait, à propos édits qui dépouillent l'Église et les monaalères ' : L'Empereur continue ses sécularisations sans interrujitioa. Cliez nous, chacun reste comme il est, et jo respecte droit de possession sur lequel la société est fondée. >i loseph II semblait se bâter de vivre pour se hâter de iférer. A l'instigation d'une secte dent il subissait les lences morales, ce prince donnait son nom à une perlion systématiquement organisée. Cette persécution, laférée de Port-Royal en Hollande, s'est abnlée sous \sceptre impérial comme pour humilier tous les rois. La arrivée inopinément à la toute-puissance par Joli, avait réalisé d'étranges boule veisem eu Is dans la ecclésiastique ou civile. Elle a détruit l'autoda Pontiûcat suprême au profit des Évoques; elle à isoler les Ëvêques, et à semer entre eux. et le ■gé secondaire des germes de discorde. L'administra joséphiste saura toujours les entretenir; car, pour bornes qui, dans les bureaux, vont tousser leur impaperassière, ce sera un éternel aliment de félicités isophiques. Mais cela ne sutlit pas encore. désordre, qu'un empereur ioiprovisa en quelques
f Œuvres de Frédéric II, roi de Prmse, lettre 326'"-, à d'AkmOerl.
8f LIVRE PREMIER,
r^aits de plume, peiil s.e réparer avec un autre souye' f lain. L'Église est habitiiée aux miracles; il s'agit de lei prévenir ou du moins de les entourer do difficultés matérielles presque invincibles. La brèche est ouverte aux calamités : il importe de rendre la plaie toujours binante, afin qu'il ne soit permis à aucune main d'iiomni de la guérir. Le Clergé autrichien , belge et lomban tenait tête à l'orage; on le laisse résister et combattre^ Puis Joseph I! est condamné à signer des édits qui reni dent obligatoire l'éducation irréligieuse. Ces édita prépi reront ainsi à l'Empire une génération qui, dans ses prt très et dans ses pères de famille, saura forcer la raisoa naturelle à triompher du symbole chrétien.
Ce fut sur ce point capital que la lutte s'engagea viw et ardente. Il y a longtemps que Tertullien disait ' ! « Plus une vérité est odieuse, plus celui qui n'en dissk" mule rien se fait détester; mais un moyen sûr de plaire à ceux qui la persécutent» c'est de la déguiser et de l'altérer. >i Les Évèques et le Clergé de l'Empire ne secrureiï pas astreints à de pareils ménagements. Ils avaient ^ l'administration ou la force armée mettre le séquestre sait les couvents, et chasser de ces retraites ceux qui s'J^ étaient renfermés pour se livrer à des études sans fin ( à la vie contemplative. Les Ordres religieux de femme! n'avaient pas été plus respectés que les monastèrt d'hommes. Le sanctuaire était mis au régime d'un pillage'* légal, et il n'avait protesté que par une résignation trop souvent silencieuse. Lorsque le Sacerdoce se sentit atteint dans la foi, dans l'espérance et dans la charité de l'avôi! nir, il comprit qu'un grand devoir incombait à son coa^ rage. On voulait le rendre spectateur muet de la per»j > Apologétiq., p. 6S.
Sersion des âmes , puis éterniser cette perversion en mculquant au cœur de la jeunesse. « Dieu , ainsi <|ue ^arle l'Apôtre ' , n'avait pas convaincu de folie la sagesse de ce monde; il n'avait pas détruit la sagesse des sages et montré l'inutilité de la science des savants. » Le Clergé se disposa au combat; il combattit avec les armes de la prière et de la raison.
Le nouveau plan d'éducation que Josepti II trace pour , lévites comme pour les jeunes gens destinés au ' nde, c'est l'absorption de toute idée religieuse et la (etoire de l'indiflérentisme, proclamée dans les chaire» aiversilaires par des matérialistes. Sans consulter le ^e apostolique, l'Empereur modifie ou change à son l la circonscription des diocèses. Son système s'applie selon les besoins ou plutôt selon les caprices du moliienl. Il nomme aux évêchés ou il répudie; tout lui sein- Ue arrangé dès qu'il adopte ou écarte un homme. La !sistance n'a pas été sérieuse ; ce prince s'imagine ^'elle ne le sera jamais. Son édit du 30 mars 1783 sur ^ séminaires généraux*, vint enfin lui dessiller les yeux. ^A cette époque, il y avait en Allemagne, ainsi qu'en «Luce et dans toutes les contrées catholiques, un sysfeme d'éducation qui répondait à toutes les nécessités, tvorisait tous les vœux et développait tous les talents. Un fait trop peu connu, écrit M. Michel Chevalier, c'est pe , depuis la Révolution de 89 et la suppression des 1res religieux , nous avons singulièrement rétrogradé
' Epist. B. Pauli prima ai Corinih., I, 19.
^ Ces Béminaires généraux éluîent érigés, le premier à Vienne, pour la* haule et basse Autriche; le second à Prague, pour la Bohême; le troi- Bième à Olmulz, pour la Moravie ; le qualrième à liispruck, pour le Tyrol ; le cinquième à Pavie, pour la Lombardie sulrichienne; le sixième à Louvain, pour lea Pays-Bas, et le septième à Peslli, pour la Hongrie.
8b LIVRE PREMIER.
1*11 fait d'insfruction secondaire. Avant 89, le nombre i I i^èvca fréquentant ies écoles était triple ou quadruple c [fee qu'il est aujourd'hui. Alors il y avait nn plus grand f %ombrc' de botirses dans une seule province , dans la Vï'ranclie-Cointé par exemple, qu'il n'y en a aujourd'hui I "dans la France entière.
Il Sans vouloir calomnier notre siècle, -et sans me rew L aire suspect de partialité en faveur de l'ancien régime, I tec sera permis de dire qu'aujourd'hui il esl plus diffici i^ti'autrefois à un jeune homme capable, mais pauvre, i 1 Surgir inlcUectuellemcnt. Tout enfant qui annom iM'heureuses dispositious était aisément distingué par I K^ergé , et obtenait non moins aisément admission ( aite dans un des nombreux collèges dirigés par les t Ires religieux.
)> Ainsi, les créations les plus libérales ont été îmmll>> I "Sées, au nom de la liberté, dans la guerre d'extermination l%ne nos pères déclarèrent au passé, n
Celte guerre, dont l'ancien disciple de Sainl-ShB
■ette malgré lui les effets, Joseph 11 la déclarott à e
ieuple; ii la faisait an Clergé de son empire. La chute (
■ ™ Compagnie de Jésus avait privé l'éducation pnbliq
We maîtres et de docteurs, aussi profondément vei
lans les Sciences ecclésiastiques que dans l'étude (
ftellos-Leltrcs. A ce preraier désastre, que la Révolat»
baissante sollicita comme un bienfait et imposa comm
I sacrifice dont elle pourrait se contenter, Joseph )
'bjoutail une suite de malheurs incalculables. Ces. séa
lairos généraux, au nombre de sept, étaient établis ûsà
"Wiaque grand centre de l'Empire-, là, et rien que là, (
Vail se distribuer la manne Ihéologique. Il était intcrdîP
aux iSvèques de conférer les ordres sacrés à des postu-
liants autres que ceux, qui auraient [tas&é cinq années ilaos «es casernes d'inslruclion cJOricak».
L'aitcinle à la liberté des Évoques était directe; le <
coup porté aux vocations relcntissait fatalomcnl dans f
Unis les diocèses; le ctioix. des professeurs ne [>ei'mit jilni
'Tnême le doule sur les conséquences d'im pareil plasi ]
(C'était à l'iaditTérence, plus souvent eucore à riminoralité», J
;ue le Josépliisme octroyait le droit de former la jeunei
aux vertus du sacerdoce. Lc^ Jansénistes élevaient eotef
leurs écoles normales. Pour les remplir d'instituteurs à
gaes d'eux, ils firent la traite des moines apostats; ilsorga»!
nisèrent la presse des hommes de mauvaises mœurs et de j
.jpJus mauvaises doctrines. Ces aventuriers de la tlicologM), /
nt Rome disait avec l'apôtre saint Jean ' ; u Ils sont sor- |
du milieu de nous, mais ils n'étaient pas dus nôtres, ]
ir s'ils eussent été des nôtres, ils seraient certainement I
ités avec nous », ces aventuriers se mirent à roeuvra. i
simplifièrent si bien les dogmes du Cliristiaaisme ei la |
raJo de l'Évangile, que, pour se trouver à la hauteur \
■un pareil enseignement, il ne resta plus qu'à abolir la (
.mille par la législation du divoix-e.
Jusqu'à ce jour, l'instruction avait été gratuite; elle fat i
trifée comme une denrée vulgaire. L'on imposa à t
étudiants, ecclésiastiques ou laïques, un costume de tntaisie pbilosophico-militairç. Ce fut à cette occasion e Mirabeau s'écria dans sa Monarchie pnissiejine' ; Juste ciel 1 on veut donc aussi habiller les âmes en uni- i rme! C'est là le comble du despotisme, son raflinemeat plus grand. »
De toutes les institutions religieuses et sociales, il ue ^
' Epist. Beati Jiiannis apûstoli prima, 11, 19. fc'S De la Monarchie prJiimnne, par la comte de Mirabeau, i. Il, p. 96.
restait debout que la famille. Joseph II porta une maiiS toujours malheureuse sur la mariage. Il le dépouilla d son saint caractère; il changea cette union des âmes eo une espèce de contrat civil et temporaire, autorisant le divorce et rendant les enfants illégitimes aptes à succéder. Cette réglementation de l'adultère était la ruine dej la société chrétienne. Brusquement jetée hors de s« voies, elle se sentait ébranlée dans sa base et mutUéetf dans la puissance paternelle. On priva le père de l'usu-^ fruit des biens de ses fils; et comme l'Empereur s'élai fait une théorie d'égalité à sa façon, il décréta (pi'utt même linceul, c'est-à-dire un sac, suftisait pour conteni les restes mortels de tous les citoyens, riches ou pauî vres, nobles ou serfs. II avait tarifé rinstruction; il t l'absence. On ne put voyager hors de l'Empire qu'ei payant un impôt. L'absence se prolongeant, la conQsca'fl tion frappa le séjour à l'étranger; la loi punit aussi bieaf l'émigrant que les magistrats qui ne l'auront pas empè>< ché de franchir la frontière.
L'exemple de Joseph H était contagieux; dans les pro-1 vinces rhénanes on le subissait à contre-cœur, et lâi peuple disait avec Isaïe ' : In silenlio et in spe erit forti^M ludo vestra. Ce silence et cette espérance, invoqua csmmo une force, ne devaient pas le trahir. En Bavièrejfl le prince électeur, Maximitien Joseph, n'attendait pas m'I courage d'en haut. L'Empereur se faisait un thaumatui^ de révolte , Maximilien l'imite avec les démonstrationB d'un fol enthousiasme. La Révolution, qui ne venait pas assez vite par les sophistes, était précipitée dans marche tantôt par les Rois, tantôt par leurs ministres. RI
' Proph. ha-, ixx, IB.
y avait des Pombal à chaque cour; on trouve un diminutif de Kaunitz auprès de chaque trône. Naples avait son Tanucci , Parme son Félino , Madrid son Campomanés, Munich eut son Montgelas. Ces hommes d'État ont soif d'innovations; ils aspirent hautement à renverser l'Église romaine afin de proclamer sur ses débris l'avénement d'un esprit nouveau. Un mal profond les dévorait. Ils réprouvaient; mais ils ne le connaissaient pas. C'est tout au plus si ces aveugles courtisans d'une éphémère popularité croyaient en Dieu , leur foi se réservant pour tous les rêves de l'IUuminisme. Le comte de Montgelas fut un des plus fervents adeptes de cette école. Il faisait la guerre aux moines ; mais il couvrait de sa protection toute Société secrète.
-La Société, secrète ne tend pas ses pièges contre les trônes. Elle laisse aux ministres des rois la faculté de tuer la Religion, car les Illuminés d'Allemagne comme les Philosophes de France sont bien persuadés que, rÉglise romaine une fois avilie, il n'y aura rien de plus facile pour eux que de saper les trônes. L'esprit de révolte, avec l'orgueil qui l'engendre, s'incarnait au fond des cœurs. Cet attentat social était donc prémédité de Icmgue date ; il s'accomplissait au grand jour ; on en saisissait la trame dans cet indicible besoin d'expansion novatrice dont tous les princes étaient obsédés* Selon la parole de Job ^ : « Ils vont par des sentiers embarrassés ; ils marchent sur le vide , et ils périront. »
Le cardinal Caprara remplissait alors les fonctions de nonce apostolique à Vienne. C'était un diplomate clairvoyant, mais flexible. Le mal lui faisait peur. Dans l'es-
* Job, c. VI, 4 s.
poir d'y remédier, il aimait assez à employer d'intttilos ou de dangereux palliatifs. Néanmoins, en octobre 1787, Caprara lui-mèrae s'effraye du débordement de perversités enseignantes dont il est le témoin obligé; et dans une ] note secrète, adressée au cardinal neveu, Braschi-Ooesti, J il s'exprime en ces termes : « Mes dépêches à la secrétai-J rerie d'État peuvent tomber en des mains peu sûres; qui cst'déjà arrivé. Le voyage à Rome d'une persoo» qui m'inspire pleine confiance me met à même d' éclaire pour le Saint-Père plusieurs passages obscurs des s dites dépèches.
» Ici nous continuons à errer, sans boussole et s gouvernail, sur une raer hérissé* d'écueils; et le pito ne s'apei'çoit pas plus des dangers auxquels il nous ex-'l pose que de ceux qu'il court lui-même. L'Empereur i joué son ràlc ; il dit son dernier mot. Il n'a plus de boflj- " leversements à opérer; les esprits inquiets se fatiguant de cette immobilité. On veut do nouveau ; on en clierdw partout; et comme Joseph II lui-même est impuissant à i satisfaire cette passion qu'il a excitée, on l'accuse de 1 traîner le progrès dans l'ornière de la routine. Ce prince,' qui a tant détruit, est impopulaire auprès de ceux qui i veulent ériger la destruction en système; l'on aoUvt donc le désordre afin d'arriver plus rapidement s un t encore inconnu,
» Go n'est plus dans les mystérieuses conférences de II chancellerie que ce but peut être atteint; l'administratioi est dépassée , le gouvernement lui-même se sent emf)ort^ par une force secrète. La première génération qu'il l façonnée entre maintenant dans le monde, et (je îré en m'arrêtant à celte pensée odieuse) celte génération g plus de vices que d'instruction. C'est un tuai dont loi
iffets avaient H(: prévus et qui p^ol se n'parpr on olwn- ^eant de direction; mais, ce qui me semble irri^parablc, et ce qui le sera ini^vilablemeot, c'est l'action morbide répandue dans toute l'Allemagne par les diverses sectes d'Illuminés, de Pcrfectibilistes , de Francs-Maçons, de Voyants, d'Esprits du troisième ciel et de SwedenhorgieiTs qui se multiplient.
)i Comme c'était mon devoir, j'ai, en plus d'une occan, essayé d'indiquer à l'Empereur le péril qui menace * » monarchies, si un jour des événements inattendus ou e crise sociale donnaient un corps et uu drapeau à toutes s affilialious ténébreuses. Sa Majesté Impériale m'a rétdu d'un ton di^couragé et plein de craintes qu'elle feyait bien aussi le danger, mais qu'il paraissait iinpos- Iblo au chancelier d'Élat de le conjurer. Ainsi, après ■ftlre livré aux mains de l'impie, le trône impérial peut îre englouti par des illuminés dont le crime c^ipital est le lépris de Dieu et la folie d'une Jérusalem nouvelle. Le Knce de Kaumtz (je dois ici lui rendre celte justice) ne krtage en aucune façon ees étranges doctrines, mais s n'en font pas moins de nombreux prosélytes dans la (iule noblesse , dans la magistrature et dans les diverses «ncbes de l'administration publique. On parle d'horri- ' les initiations, et un certain Adam Weishaupt, canoïsle et jurisconsulte bavarois, assez renommé dans les taiversités nouvelles, jouit, auprès de la jeunesse et ■ tême dans le monde, d'une célébrité qui épouvante en fcic de l'avenir. Ce Weishaupt a été, dit-on , le maître et Snitiateur de M. de Montgetas et du baron de Knigge hins les mystères du Grawl-OEuvre. Ils annoncent une riaité humaine, une Exégèse terrestre et des prodiges kilDS fin, dont ils sont seuls les auteurs ou les témoins.
9! LIVRE PIIEMIER.
» Cet amour du merveilleux ou plutôt du miraculete me trouverait assez indifférent, car nous vivons dans uff J temps où les recommandations apostoliques ne sont guère plus écoutées que les divins préceptes de Jésus-Christ; mais, sous le couvert de tous ces prodiges imposteurs, il se cache des doctrines pernicieuses et des manœuvreêj coupables. Au fond de ces agrégations ou de ces sectes^j il n'y a pas, que je sache, rien que des songe-creux o» des illuminés. Il se forme une école plus pratique, ploâfl dévorée d'activité, et qui ne s'arrêtera point dans ce( Éden de jouissances hyperboliquement sensualistes et d déceptions trop réelles. Cette école avait pris notre saînNI mère l'Eglise pour point de mire; de l'Église, elle pass aux trônes, et (si je suis bien renseigné, comme j'ai qudi ques motifs de le croire) elle ne présume pas trop de s forces en osant préparer son peuple d'adeptes à une ré^ volution politique. L'Empereur, qui se console en disant que son fameux système n'a pas été compris, se montre peu rassuré sur les tendances de ces nouveaux ennemis i des trônes; cependant il a, du moins l'affirme-t-il, cer- ] tains motifs pour rester convaincu que ces nuages amoncelés ne fondront pas sur l'Autriche. Il croit que ce n'est j pas du sein de l'Allemagne que la foudre partira; mais ilj ne regarde point comme impossible qu'elle éclate. Âtfl milieu de ses anxiétés morales, on le voit peu à peu rêve*! nir sur le passé et donner à d'iniques mesures une din lion plus équitable.
n L'attitude de provocante hostilité que prennent cefâ tains mécontents et quelques esprits dont l'indépendance s'accrott, à proportion que les gouvernemenis se sentenll plus faibles ou désorganisés , est un perpétuel sujet d'à larmes pour les bons Catholiques, dont le nombre ang^J
mente par la persôciition même ; mais il ne faut pas B'élonner de leur impuissance. Aujourd'hui on ne pourïiit ni les réunir ni en tirer uno force matérielle. Sans l^oute , leur courage se ranimera plus lard ; néanmoins langer approche; car, de tous ces rêves insensés de l'Il- j lumiuisme, du Swedenborgîsme ou du Franc-Maçon^ nisme , il doit sortir une effrayante réalité. Les vision-J -narres ont leur temps, la Révolution qu'ils présagent aura I sien. Quand le jour des ténèbres arrivera, je suis biei^ Ipnvaiucu d'avance que la barque mystique résistera au: ffforts de la temp&te et qu'elle surnagera; nonobstant jela, le Saint-Père, dont la parole est si persuasive, ne, 1 ^ûira-t-il pas devoir à son ministère pastoral et royal d^. 1 ^émunir les monarques et de les tenir en éveil contre de»^ 1 jalamilés pour ainsi dire prévues? Je n'ai rien à conleiUer, rien surtout à apprendre au représentant de Celui j
i est le salut et la vie; je me contente (comme c'e pon devoir) d'exposer la vérité des faits et la douleur da pes pressentiments, »
Les craintes énoncées par Caprara étaient depuis long Imps partagées en France ainsi qu'en Allemagne, bsôphisme avait fait fermenter toutes les sourdes colères 1 pDtre l'ordre social, que le désœuvrement, l'ambitioa
l l'ignorance entretiennent au fond de certaines àme^ ] ^uées à perpétuité au culte abject de la violence et du] ^ccès, Les mystères et les complots de Weishaupt et d^ f
nigge étaient révélés en partie , et l'on s'étonnait de la T^ Srotection dont les Illuminés religieux et politiques se cou- .1
•aient. Les princes, qui n'osaient que le plus rarement ;] ^ssible se faire pardonner le boulicur de leur naissance J |»r de grandes qualités, et le prestige du pouvoir par de p-ands services, épuisaient leurs prérogatives pour se
de rdfrj
9i LIVRE PBKMIEK.
meUre aux ordres de ces charlatans de ténèbres, souverains ou électeurs, catlioliques ou protestanls, il* n'acceptèrent que le mensonge comme la vérité des tenaps' futurs. La terre tremblait sous leurs pieds; et, dans une voluptueuse somnolence, qui fut une complicité, ils n» prirent pas la peine de s'informer des causes de ces commotions souterraines.
Leur intelligence aulique ne s'élevait pas au-dessus de ce niveau. VUnion allemamie, dont le théologien Bahi fut l'inventeur, marchait à ses fins, en s'appuyant d' côté sur le crime, et de l'autre sur le vice. Cette UdîoD; qui procédait de toutes les Sociétés secrètes et qui les absorbait dans ses mystérieuses ramifications, avait donné à tous ses agents et à ses dupes le plus singulier des mo) d'ordre. La Compagnie de Jésus a été abolie par Ci ment XIV, cl depuis quinze ans elle n'existe plus dans l'histoire. Mais à l'approche des périls dont le Sii romain est menacé, les Pères, proscrits en corps s'occupent pas à faire do leur cause personnelle une source de discorde ecclésiastique. Au lieu de crier au Ciel : Vindica sangtiinem nosirum, vengez notre sang, ils ne songent, athlètes infatigables, qu'à se mettre au serrice de l'Église pour venger la justice ot la raison.
Trois hommes, les pères Feller, Jacques Zallinger 6i' Zaccaria, étaient descendus dans cette brûlante arène puis, avec leurs anciens frères de l'Institut, Pierre di Doyar, Navez, Ghesquicr, de Saive et Corneille deSmet ils défendirent Rome dans cette guerre de l'Unité ai prises avec les innovations '. Ce dévouement, pour ail
' Oa lit dans les Mémoires hiitoriques du cardinal Pacca, p. 403 : t Dana les démêlés survenus entre les nonces, en Allemagne, Af 4786 à 1793 , ce turent encore les anciens Idsuites <]ui ae présen'ArMt
ilire d'outre- tombe , avait , aux yeux de tous ces missionnaires de l'égoïsme , quelque chose do si prodigieusement inconcevable, qu'afin d'en neutraliser les ciVets, l'Union itllemande et les lllumnit^s ne trouvèrent qu'un moyen.
Lo Joséphisme leur a livré renseignement et le mono- |iole de la publicité. Par leurs chaires d'universilii ou [tar la presse, ils dirigent, ils accaparent l'opinion publique. Les académies, les séminaires, les écoles de droit, de médecine et de sciences, les imprimeries, les chapitres, les sociétés savantes, tout est de leur ressort, tout rentre dans leurs attributions. C'est un gouvernement occulte qui fonctionne au milieu des rouages usés d'une adminis- Iration s'anéantissant elle-même. Mais les progrès de cette secte multiple ne sont pas aussi rapides que ses espi?rances. Joseph 11 s'inquiète du trouble des esprits; son IVèrc et son héritier, l'archiduc Léopold de Toscane , proclame que le but est dépassé. Ln temps d'anal se manil'esEe aussi bien dans le clergé qu'à la cour.
Cette heure doit être décisive; les Sociétés secrètes vont la conjurer en s'imposant un mot de passe qui rélK)nd à tout. Dans un de ses ouvrages de la Iwnne période, l'oratorien Theincr nous initie à ce complot, que plus tard il reprendra lui-même en sous-œuvre : « Quiconque, raconle-t-il ', se permetlait de lutter le moins du inonde contre ce torrent, fut traité de jésuite caché ou avoué. Le nom de jésuite prit dès lors le caractère le plus odieux. Il était synonyme de scélérat, d'assassin, d'ennemi de la religion et do perturbateur du repos public. Il parcourut l'Allemagne d'une extrémité à l'autre, et devint
Jinâ la Uce contre lâs ennemis du Siinl-B.é^e. Ils vinrent écUirer et forgr les Bilëles par des écrits solides el vii:lorieux. a fiist, des instit. d'id., par Ttieîuer, I. 11, p. 31.
le mot d'ordre général toutes les fois que l'on voulait ft du bruit ou se débarrasser d'hommes dangereux. Celui: que la propagande des Illuminés et dos partisans de lat^ lumière avait une seule fois traité de jésuite était irrév(V-] cablement perdu ; rien ne pouvait plus elfacer chez lur cette tache , et lui rendre son honneur et son crédit. Que de troubles alfreux, que de criantes injustices furent commises à cette époque à l'aide de ce nom ! Si l'on vou^ lait enlever à un prince protestant l'amour de ses sujel on se contentait de faire courir le bruit qu'il avait aupi de lui un jésuite, et qu'il voulait se faire catholique, l'on voulait renverser d'honorables ministres ou de grands fonctionnaires incorruptibles dans des États protestani ou même catholiques, on n'avait qu'à dire que c'élaii des jésuites Cachés. Le savant qui passait pour jésuH quelque pure que fût sa conduite, quelque profonde science, ne pouvait obtenir de chaire nulle pari; il é) obligé de rentrer dans l'obscurité et de rendre liomma] à l'illusion du siècle. »
Ces Illuminés, dont le Joséphisme exaltait les fiévreuse» impatiences, ne daignaient même plus cacher leurs projets. Le monde leur semblait mûr pour une révolution. En face des rois et des peuples, ils s'intitulent dans leurs écrits k une légion répandue dans l'univers entier, une légion qui jure liainc à tous les cultes, mort les prêtres et à tous les tyrans. )>
A ce navrant spectacle, les peuples invoquaient secours surnaturel. Los raiss'ahandonnaient; lespeupli pour ne pas faire défaut à leur propre défense, remirent leur cause entre les mains de Dieu ; puis , dans ses muets désespoirs, l'Allemagne catholique , les yeux tournés vers Rome, sembla lui dire : Salva ))os, prrimus.
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PIE VI ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. î»7
Le nouveau Pontife accordé à la Chrétienté était, par la splendeur de ses vertus et par l'aménité de son caractère, digne de tenir tête aux orages qui menaçaient la barque de Pierre. Né à Césène le 27 décembre 1717, il fut élevé dans T^mour de Dieu : il grandit au service de r Église. Benoît XIV lui avait témoigné une affection pa- (erneJle; Clément XIII l'honora de sa confiance. Clément XIV de ses soupçons. Cette triple consécration, îsolennelle garantie de talent, de probité et de justice, fut la cause déterminante de son élection.
A peine acclamé dans le Conclave, Pie VI lit éclater chez les Romains un enthousiasme et des manifestations de respectueuse tendresse qui ne devaient jamais s'éi)uiser. Il était beau de sa personne , riche des dons de Dieu et fastueux dans ses goûts. Il répandait tout naturellement autour de lui la bonté et la pompe. On l'admirait, à l'autel de la Basilique de Saint-Pierre , dominant de sa majestueuse stature tout un peuple recueilli et priant à se?» pieds. On l'aimait prodiguant dans les galeries vaticaues les grâces de son esprit et les charmes de son érudition artistique. C'était Léon X ressuscité, mais sans Raphaël et sans Michel-Ange, Léon X qui, pour accomplir les grandes choses rêvées par lui, devait se contenter d'embellir les monuments et de féconder les ruines.
En ce temps-là le marbre et la pierre étaient moins durs à façonner ou à mettre en œuvre que le génie de l'homme. Pie VI trouva en W^inkelmann un archéologue qui comprit et interpréta sa pensée. Le musée Pio-Clémentino s'ouvrit. D'immenses travaux d'art s'entreprirent. La sacristie de Saint-Pierre s'acheva , et l'assainissement des marais Pontins fut résolu.
On s'était étudié à arracher du cœur des Chrétiens le
93 LIVRE rniîMIEK.
prestige et mémo le souvenir des magnlGcences pontU caies. On essayait de ne pins croire à la suprématie spfl rituelle, on niait tout haut son influence politique, l génération de cette époque n'avait pas vu les premièrdl années du règne de Benoit XIV. Do ses deux succesâsun immédiats, elle ne connaissait qu'une lutte sans trêve, des concessions sans gloire ainsi que sans profit.
Pour cette génération menacée de tant de calamité Rome ne devait plus exister que dans l'histoire. Rom était morte, aussi bien d'un sarcasme pliilosopliique l d'une déduction janséniste que de Tindifl'érence unive^ selle. El tout à coup, quand les gouvernements dd souveraine catholiques se laissent féliciter de leur via loire parla philosophie triomphante, un nouveau PapT attire tous les regards, il captive tous les respects.
Les princes catholiques , mal inspirés , ou plutôt mal • conseillés, no cessaient de faire une guerre sourde ou patente au trùne pontifical. A leur défaut, les monarques séparés de l'unité franchissent de prodigieuses dislanc* Comme au troisième livre des Rois, il vint des | tous les pays pour entendre la sagesse de Salomon. 1 Gustave III de Suède, et Paul de Russie, et les princoedd la maison d'Angleterre, quittent leurs palais, afia de s luer dans le successeur de Pierre la plus heureuse in de la suavité dans la force.
Mais au luUieu de cea fêtes religieuses do l'àme et d ces plaisirs élégants de Tesprit, dont il fut le dispcDsl teur ot l'ornemenl , Pie VI était comme une victime qui à déjà reçu l'aspcrËion pour être sacriliée. Les hommag< adressés à sa personne ne remontaient pas tous au SaÏQtid Siège. Ils ne pouvaient pas surtout racheter à ses ye l'abandon méprisant (]uc les hautes classes ullichaîont I
PIE YI ET LA RÉVOLUTION FUAN(;AISE. yy
regard de la Chaire apostolique. Pie VI, afin d'être aj^réable aux Romains, consentait bien à suivre les inspirations de son amour des arts, mais il était pape. Dans les effusions de sa foi, il se désolait donc de voir FÉglise veuve de ses pasteurs et orpheline de ses enfants.
Selon la parole du Psalmiste, les nations se soulevaient et les peuples concertaient leur folie, parce que les Rois et les grands de la terre s'étaient eux-mêmes révoltés et coalisés contre le Seigneur et contre son Christ. Mais, dans les amertumes de la pensée pontificale, il y avait encore des désespoirs plus profonds. Sous le coup de celle démoralisation qui gangrenait les cœurs, le Clergé n'avait pu résister qu'en partie au dissolvant social. Son courage s'était affaibli , sa foi se lassait de la lutte; il succombait à la peine ou à la tentation. L'inutilité de ses efforts lui étant démontrée, on le voyait s'affaisser sur lui-même. Il refusait de s'indigner des scandales dont quelques-uns de ses chefs le rendaient victime et témoin. Cette prostration de toute énergie morale , un des symptômes les plus caractéristiques de l'époque, n'avait point échappé à la vigilante perspicacité de la Cour romaine. Tout en déplorant cette étrange fatigue des esprits , elle en ressentait ellemême les effets.
Sous l'audacieuse pression des sectes combinées, le Clergé s'était peu à peu déshabitué des choses du ciel. Uu immense dégoût du devoir sacerdotal s'infiltrait dans I-Église; il en prenait possession au nom du progrès et des lumières de la civilisation moderne. La prière devenait une hypocrisie et le zèle un crime. Dans un siècle qui, de son commencement à sa fin, produisit tant de fanatiques d'incrédulité, on rougissait du fanatisme de l'Apostolat. De Rome même, où tant d'héroïques Pontifes
1011 LIVUE PHCMlEll.
avaient parlé, cuiiimaiiilû ot vaincu, il s'élevait des vm»
pour conseiller le silence et pour auloriser la lâcheté. L<âj
Clergé séculier avait laissé faire une guerre ouverte auxa
Réguliers, et il ne s'apercevait pas encore qu'il était ré-sj
serve à ou payer les frais. 11 ressemblait à ces 1
dont parle le Prophète, qui dorment lorsque le troupeaill
so trouve on danger, et à ces sentinelles qui s'assoupw
sent pendant que l'ennemi livre un dernier assaut à la;
citadelle.
1^ foi dans la peipéltiité de l'Église n'était ni altérée c obscLii'cio. Le trioinplio de l'erreur n'avait pas été pousstj aussi loin; mais, en abusant de ce caractère de tempéraJ ment el de conciliation, l'élernel apanage de Rome, était arrivé au point de faire douter au médecin de l'efBJ cacité de ses remèdes. Le torrent était trop général i liop impétueux pour y résister. On insinuait à voix bas» lie fuir les vallées fertiles, et, après s'être arrangé adj abri sur la montagne, de contempler silcntieuseraent let ravages de l'inondation. Le Vatican , même aux Joui-& da ses plus rudes combats en l'honneur des principes, s'étaitjamaisfait de la précipitation un élément de a Grégoire Vil, Innocent III et Sisle-Quint savaient, dand une mesure parfaite, atermoyer avec les diflicultés. Ils it0 brisaient pas l'obstacle, ils aimaient à le tourner. Mat» jj Rome, où l'on semble loujoui-s vouloir persuader que l'o procède du roseau plutôt que du chêne, ces condescâtt'fl dancos traditionnelles , ces lenteurs si favora maturité des décisions, étaient alors invoquées par la uns comme un signe de faiblesse, et par les autres comnid un témoignage d'apparente complicité.
On ne s'y était pas entièrement préservé de tout conJ tact avec les novateurs. Plus d'une fois l'atmosphère doi
PIE VI ET LA RÉVOLUTION FHANfJAISK. 401
Sacré-Collége s'imprégna fiutivemont et malgré olli» cU» la contagion janséniste. Le cardinal Passionei Ty avait apportée sous Benoît XIV; le cardinal Marefoschi en développa le germe sous Clément XIV et sous Pie VI. Les concessions arrachées à TÉglise, les iniquités publiques ou secrètes qu'on lui imposa, les douloureux sacrifices auxquels elle crut devoir se condamner en vue de cette paix s'éloignant à mesure qu'on espérait la saisir, /out présentait aux sophistes des chances incalculables. Ils avaient autour du Vatican un parti plus puissant par l'activité que par le nombre; ce parti prenait à tâche de démoraliser les courages, en affectant de s'effrayer dos excès du fanatisme.
Les vieux Romains, cette nation royale, j)opidum lato regenij s'indignaient bien , dans le secret de leurs demeures, de cette somnolence entretenue par de coupables manœuvres ou par un besoin de repos touchant à la trahison. Sauf quelques cas providentiellement exceptionnels, les Papes ont toujours paru ignorer que la témérité était le génie des circonstances extrêmes. Avec leur éternelle temporisation, modérant et fatiguant toutes les fougues, ils sont arrivés à dominer les passions et à les faire souvent servir au triomphe de la justice et de la vérité. Mais la Chaire apostolique se voyait en butte à tant d'ennemis, que son inaltérable longanimité allait devenir un danger de plus. On l'abandonnait en France, en Allemagne, en Espagne, en Portugal et en Italie à la fureur de l'impiété. Personne n'osait se lever pour la défendre , et autour du Vatican il ne manquait pas de conseillers pusillanimes se glissant à l'oreille du Sacré -Collège , et recommandant la patience, la vertu la plus usuelle des Romains.
10* IJVRE PREMIER.
Pie VI ne cnil. pas devoir s'astreindre à tant (le mrnafl gements. A peine monté au trône, il ouvrit, par nu Jubila solonnci, le lr{?Bor de ses indulgences. Néanmoins, annonçant la bonne nouvelle aux évêques de la Chrétien t(S,i il ne leur cacha pas les tristesses de son Ame. a AprèaJ avoir répandu de toutes parts, diaail^il, les ténèbres d& leur impiété, et comme arraché la religion du cœur dea^ hommes, ces philosophes corrupteurs (entent aussi à&m rompre tous les liens qui iinissenl les hommes entre eux,| et avec ceux qui les gouvernent. Élevant leur voix, annoncent à grands cris que l'homme est né libre, eU répètent sans cesse qu'il n'est soumis à l'empire de quM que ce soit; que la sociétC' n'est qu'une multitude tl'hûiS mes ignorants, dont la stupidité se prosterne devant da Prêtres qui les trompent, devant des Hois qui les opprîJ ment, de manière que l'union entre le sacerdoce et VemA pire n'est selon eux qu'une conspiration barbare contr eette prétendue liberté (jui est naturelle à l'Iiomme. < ne voit [ws que de si monstrueuses extravagances et tanllj djautres délires semblables, couverts avec tant d'art ,< menacent d'autant plus le repos et la tranquillité public*, ^ que l'on larde à réprimer l'impiété de leurs auteurs, ai À qu'ils sont d'autant plus pernicieux pour les âmes rache-f fées au prix du sang de Jésus-Christ, que leur doctrine,] comme la gangrène, gôte de plus en plus ce qui est 8aiD,1 et se glisse dans le cœur des Rois, et (ce qui nous fait 1 horreur à dire) s'insinue jusque dans le sanctuaire ? »
Le coup était direct; il n'odieura que l'épidémie, carjÉ la parole du Vicaire de Jésus-Christ fut couverte par des (T clameurs insensées. Mais comme il y a dans l'homme, f môme le plus perverti, un certain degré où commence la S conscience, ce Jubilé, témoin et précurseur de tant de i
crises sociales, ne resta pas sans consolation pour TÉglise. La foi sembla se réveiller dans les âmes; on eût dit qu'elle marquait la dernière étape de Tinsouciance à la proscription ou à Téchafaud.
Comme si le Pape Pie VI avait la prescience des malheurs dont son règne sera couronné , le voilà qui , pour conjurer en Allemagne les mauvais vouloirs de Joseph II , se décide à se faire lui-même pèlerin apostolique. On dit que les populations sont déjà indiflférentes ou gangrenées de philosophisme, et que l'Empereur ne devance pas l'opinion publique, mais qu'il en suit l'impulsion. Depuis longtemps, les Papes ne voient le monde qu'entre le Quirinal et le Vatican. Les événements les ont séparés du reste de la terre, et ils vécurent isolés, dans une dignité que l'on respectait par convention tacite. Aux maux extrêmes qu'il pressent , Pie VI veut apporter un remède aussi extrême. Il s'avance vers Vienne.
Dans la situation des esprits, ce voyage peut exercer une influence considérable sur les affaires de l'Église et de l'Allemagne. Les princes catholiques et le Sacré-Collége lui-même essayent de s'y opposer par de respectueuses remontrances. C'était l'inspiration et le vœu (Je Pie VI. Il surmonta les difficultés, il eut réponse à toutes •les objections; puis, de la capitale du monde chrétien à la' capitale de l'empire germanique, il fut pour ainsi dire porté sur les bras du peuple. Les évêques et les grands lui faisaient un cortège officiel, les peuples lui en conipoi sèrent un autre qui dut singulièrement modifier les idées des novateurs. Les peuples , accourus du fond des provinces, s'agenouillaient sur le passage de celui qui mar-
^ Essais de Montaigne, t. V% p. 263.
lOi LIVRE PREMIER.
cliait en suppliant. Ils éclataient en témoignages do foi et en transports d'allégresse. Ce fut quelque chose de mieux qu'une marche triomphale. Dans ce filial empressement des multitudes, dont l'histoire même la plus partiale a consacré les naïves effusions, il y avait un réveil si prononcé des croyances catholiques, que, bon gré, mal gré, Joseph II fut obligé de s'y associer. L'esprit, chez lui, n'était pas à la hauteur de l'âme.
Pour être réformateur à sa manière et se donner des airs de prince philosophe, ce souverain s'était plu à fronder ce qu'alors on appelait les préjugés d'un fanatisme suranné. L'Empire avait fait une guerre sournoise au Sacerdoce, et l'instigateur de cette guerre se voyait forcé de désarmer en présence du Pontife. On s'était promis de n'accueillir le Pape qu'avec une de ces courtoisies étudiées, qui sont souvent un manque de déférence; il fallu! clianger de tactique, sous peine d'encourir l'animad version publique.
Un écrivain peu suspect de trop d'affectueuse vénération envers le Siège romain , le comte Alexis de Saint- Priost, témoigne lui-même de cette violence morale faite par la piété universelle aux dédains prévus de l'Empereur.
a Les bons Viennois, raconte l'historien^, ne prirent guère la peine de s'enquérir si le Pape était pittoresque ou mondain; mais, remplis d'une foi naïve, absorbés dans une pieuse extase, ils ne savaient comment se ras- •sasier de cette sainte vue; ils se pressaient dans les églises, dans les rues, sur les places où Pie VI devait passer, Iji police eut beau intervenir, les accidents causés par la cx)ncentration d'une foule immense sur un seul point se re-
* Histoire de la chute des Jésuites , par lo comlo Alexis de Snint Pri >♦. pa r Je Frnuco, p. 238 cl 239 (Paii:?, 1«.i4).
PIE Yl ET LA RÉVOLUTION FUANÇAISE. 405
nouvelaient journellement sans ralentir le zèle. Vingt ou trente mille hommes suivaient le carrosse du Pape ou se plaçaient sous les fenêtres de son palais, lui demandant à grands ^ris sa bénédiction. Le Danube était peuplé d'embarcations chargées d'âmes pieuses. Enfin le concours des provinces les plus éloignées fut si grand dans la capitale, qu'on redouta une disette momentanée.
» Cette joie, cet enthousiasme, déplurent à Joseph II; il en conçut du dépit, peut-être même de la crainte. Il sentit qu'il n'avait pas affaire à une population philosophe; et, tout en poursuivant ses projets, il crut devoir donner des preuves convaincantes de sa catholicité. Un mal d'yeux opiniâtre le tourmentait depuis longtemps. De sourds murmures l'attribuaient à son incrédulité, el quelques voix assuraient même que s'il no se réconciliait avec le Saint-Père, Dieu le frapperait de cécité. Effrayé de ces rumeurs, il envoya, en ex voto^ des yeux d'or au couvent de Maria Zell , et chargea les religieuses de prier pour sa vue. Ce n'est pas tout, il crut devoir communier solennellement de la main du Pape, et le servit à la Cène. Il fit plus encore : Pie VI, dans une allocution en Consistoire, avait oublié de célébrer la piété de l'Empereur, oubli bien simple et bien naturel, dont Joseph II exigea la réparation. Il voulut qu'une phrase favorable à cetlo piété problématique fût insérée dans le discours imprimé. »
Le peuple, qui s'entend très-peu à des chicanes de bureau et à des modifications de loi, était resté étranger aux bouleversements opérés dans la discipline ecclésiastique. II n'en saisissait pas la portée, et les novateurs se délectaient en la cachant sous l'enveloppe de paroles doucereuses, et derrière l'étiquette d'un progrès économique et
106 LIVRE rnEMlEU.
social. Mais le peuple aurait compris d'instinct un Olttrt fait au Père commun. Il fallut donc que Joseph II se r^ trouvât lui-même, c'est-à-dire un vd'ritable Habsboui^ Lorraine, afin de se placer en public au niveau de i vénération universelle. Le prince de Kaunitz, sou ctianfl celier, prit à tâche d'offrir à l'Empereur toutes les revan] ches secrètes dont son orgueil philosophique crut avoil besoin. Celui que le roi Frédéric II de Prusse surnooiiQaj ironiquement : mon fr)!re h sacridain, s'était persiu ((ue ce voyage du Pape serait le coup de grâce donné J l'Église romaine. Confondu dans ses espérances, il devaf faire cortège à cette autorité morale qui s'avançait à tn vers les États impériaux, ayant pour toute année dei ou trois prélats italiens et une bén6diction pour mot d'O dre. Joseph II accepta de bbnne grâce sa défaite inalle due ; Kaunitz ne consentit jamais à s'y soumettre. Ce G nisire de Marie -Thérèse , onmipotent sous l'Empert son ÛIs, s't^tait fait de ses hostilités contre l'Église un i strument de règne.
Grand seigneur du dix-huitiéme siècle, diplomate soud vent habile ou heureux, mais caractère faussé parl'adiri lation et subjugué par la vanité, Kaunitz aurait dédaigoa de compter avec le bon Dieu. Et, à Paris, on l'avait V Ilatteurde la marquise de Pompadour et vassal de Voltalu Il exerçait depuis si longtemps le pouvoir, qu'il le r^FJ dait comme un de ses attributs individuels. Incanié é le culte de sa propre personne, il se jugeait indîspensahlej et prônant les autres hommes on pitié, il était arrivé à fl créer un monde à pari, dont il s'improvisait l'Atlas. < vieillard, qui essayait d'accoupler la morgue allomatu et la fatuité française, ne croyait pas à l'Évangile, mais ^ s'efforçait de nier la mort. Ce mot résonnait mal à i
oreilles; il était donc interdit de le prononcer devant lui. Afin de Téviter, les courtisans et les secrétaires du chan* celier de Cour et d'État s'ingéniaient à inventer des périphrases. Ce fut en ces termes qu'on lui annonça le décès du baron Binder, son plus vieil ami : « On ne trouve plus le baron Binder. »
On ne trouvait plus le baron; à dater de ce jour, Kaunitz oublia de le demander. Cet esprit fantasque mettait une sorte de ridicule orgueil à braver le Pape. La piété du peuple forçait Joseph II à s'incliner devant le pèlerin apostolique, Kaunitz complota de se relever plus roguc et plus impertinent que jamais. Les respects dont Pie VI était entouré , les acclamations qui le suivaient à Vienne et partout, devinrent un supplice pour cet homme si célèbre par ses arrogances. Il s'en vengea en poursuivant, même sous les yeux de Pie VI, le cours de ses réformes anticatholiques.
Le Joséphisme, mis au monde par quelques Jansénistes de Hollande, était vaincu par les démonstrations populaires ; Kaunitz ne daigna pas leur laisser le dernier mot. Un édit impérial du 30 mai 1782 fit connaître l'inutilité des prières de Pie VI, et le mépris que Ton affichait pour le vœu des masses. La tolérance de Joseph II et de son ministre se traduisit,' s'organisa en persécution. La persécution se déguisa sous une pesante ironie; elle emprunta les allures de l'épigramme et du bout-rimé. Les princes de l'Europe , inattentifs au mouvement révolutionnaire, aiguisaient, du fond de leurs palais, d'innocentes railleries contre la Chaire de Pierre ' . Comme au temps d'Horace , la source de tous les fléaux venait en-
* Dans le l. XI de la Correspondance de Grimm, p. 61, on lit ces s*x
108 LIVRE PREMIEU.
core d'en haut; les princes s'amusèrent à la faire déborder sur la patrie et sur les peuples * :
Hoc fonte dericaia clades
In patriam populumque flaxit.
Pie VI n'avait obtenu que de vaines concessions , presque aussitôt retirées qu'accordées. Dans ses entretiens avec l'Empereur, entretiens dont le Pontife parle en ces termes au Consistoire secret du 23 septembre 1782 : « Chaque jour nous avions des conférences, et les choses s'y traitaient , de part et d'autre , familièrement et à l'amiable, mais avec une grande chaleur; il n'est rien que non*' n'ayons expliqué librement, ouvertement, n*ayant égard qu'à ce qu'exigeaient de nous notre charge apostolique et l'intérêt de la Religion, et il n'est rien que l'Empereur n'ait écouté avec attention et tranquillité; » dans ces entretiens donc, le Pape se montra plus d'une fois inquiet de l'état de l'Europe. Il s'effraya des tendances que l'esprit de moquerie et d'erreur propageait; et Joseph II rassurait le Pontife, et, à force de sophismes ou de jeux de mots , il tâchait de lui persuader que les monarques devaient marcher avec leur siècle.
A quelques années de là, le siècle avait marché si rapidement, que Joseph II lui-même, épuisé de la course, s'adressait au Pape pour enrayer la Révolution.
vers, bouts-rimés, proposés par le comte de Provence, qui fut p'us lard le roi Lcuis XVHI, et remplis par le marquis de Montesquiou :
C'est en vain que de Rome aux rives du Danube Notre antique mufti vient au petit galop. Aujourd'hui pierre ponce, autrefois pierre cube, Il distillait l'absinthe , à présent le sirop. De son vieux baromètre en observant le tube , Il doit voir qu'on perd tout , lorsqu'on exitçe trop.
1 Oiles.l 3, Vï.
La Belgique faisait alors partie intégrante des Ëta(« héréditaires de la maison d'Habsbourg. Joseph II s'était imaginé d'imposer à ces provinces, catholiques avant tout, le joug de sa tolérance et de ses innovations. Sans consulter les besoins moraux ou le caractère des diverses nations, l'empereur Joseph avait cru qu'il pourrait aussi impunément, dans les Pays-Bas qu'en Autriche, modifier ou altérer à sa guise les usages, les affections et les penchants religieux de ces contrées. L'esprit philosophique l'avait poussé à violer le pacte juré par ses aïeux et par lui-même. Tourmenté du prurit d'assurer le bonheur des autres à sa manière, Joseph ne tenait compte ni des obstacles ni des diflférences de mœurs. Il édictait le Libéralisme, en religion et en politique, avec des formules de tyran. C'était par le despotisme qu'il procédait à l'intronisation des nouveautés , et sans calculer que la résistance pouvait être un devoir de conscience ou de patriotisme, il ordonna que son bon plaisir serait une loi pour tous ses peuples. Il les jetait dans le même moule d'abstractions philosophiques, ce moule dut les rendre tous uniformes et reconnaissants.
Il avait bigarré, en Autriche et en Lombardie, la hiérarchie ecclésiastique, il désira qu'il en fut ainsi dans le Brabant. Chaque jour un nouvel édit apportait de nou- \eaux changements dans les ordres religieux, dans les mariages, dans l'enseignement, dans les confréries, dans les fêles , dans les processions et dans les biens ecclésiastiques. Il supprimait, il créait, il décrétait; la Belgique n'avait plus qu'à obéir au placet impérial. La Belgique, patiente dans ses indocilités et n'ayant pas encore l'expérience des révolutions, n'accepta qu'avec répugnance la table rase faite de ses privilèges et de ses liber-
no LIVIIE l'REMIEIl.
tés l'cligicueot). Lo clergé pruLeiila, el quoique voyanM sa lêtG lo cardinal de Frankenberg , archevêque de l linos, il sentit fermenter dans son sein di révolte. Frankenberg, caractère plein de droiture, fermeté et de modération, aspirait à concilier. Partie i téresséc au débat, et néanmoins médiateur respecté «i s'attachait à calmer les mécontentements et à dessiller t| yeux de l'Empereur. Ses elloils ne devaient pas aboati car l'Empereur était inexorable dans se» projets, et J Belgique ne voulait pas s'humilier longtemps.
La suppression de l'Université de Louvain el la ( lion d'un séminaire général, où la théologie allait i enseignée par des professeurs détachés de Vienne, etd rigés par un Janséniste nommé Stoeggcr, furent le e de la lutte. On exila des évëqtios, on persécuta des | très; on prit à tâche de torturer les consciences. On s un jouet de la paix publique, et, par une aberration il compréhensible, Joseph II, dont chaque incohéK était une passion, s'acharna à réformer au lieu de soa^ à conserver. Sourd aux avis des uns et aux prières C autres, il s'obstina, il se roidit dans sa tolérance irrél cliie. Il avait dit que les Pays-Bas se soumettraient (le g ou de force au joug de ses principes philosopliiques; il ^ appel à la violence. Ce n'était déjà plus aux rois qufl appartenait de l'exercer.
Joseph n a secondé le mouvement démagogique, il t eniporté par lui. Il ullisa le l'eu, l'incendie le délx>rde*
La Révolution qui éclate eu France, et qui, de Pari rejaillira bientôt sur le iiiondo entier, s'opère au nom (| Philosoplusme coalisé avec le Jansénisme. Kn Belgilf le drapeau qu'elle arbore e»l celui do la Louis XVI va, de sa pleine volonté) accorder à ses t
PJE VI ET LA RÉVOLUTION FIlAxNr.MSE. 411
jets tous les privilèges dont on leur a persuadé qu'ils étaient affamés, et Louis XVI périra martyr de sa généreuse initiative. Joseph II succombera, lui aussi, mais la Belgique qui Ta tué , selon une de ses paroles au maréchal prince de Ligne, la Belgique n'aura à se reprocher ni injustice ni ingratitude. Sa révolte, ainsi que celle de 1830, n'a qu'une mauvaise fortune; elle est mal encadrée. Elle se fait pour sauvegarder la foi catholique; elle se voit absorbée dans cette terrible insurrection contre Dieu, dont la France donne le signal.
Imbu de son système de tourmenter l'Église et de la réduire à l'état de servitude, mais encore plus imbu do son idée d'omnipotence impériale, Joseph II ne s'est pas arrêté à la pensée qu'il peut provoquer une résistance légitime. Il contestait l'autorité de l'Église romaine sur les âmes; il ne permet pas qu'on discute le pouvoir qu'il prétend usurper sur là conscience publique. La conscience se révolte. Le pacte inaugural est violé; les États de Brabant proclament Joseph II déchu de ses droits, et une guerre de religion se déclare au moment où l'incrédulité annonce que le règne du Christ est fini. Cette guerre de religion, entreprise à la veille des orages, eut pour chefs ostensibles deux avocats : Van der Noodt et Vonck. L'abbé Van Eupen y représenta le clergé.
Ce n'est point ici le lieu de raconter les événements militaires et les troubles intérieurs qui se produisirent <X)mme inévitable conséquence. L'esprit de faction s'empara de ce pays; mais quand Joseph II s'aperçut de ces entraînements, quand il comprit que la Belgique allait peut-être se détacher de sa couronne impériale, le catholique se retrouva dans le souverain. Sa vie entière s'était gaspillée dans une lutte impossible. On l'avait vu mettre
\\î LlVIit: l'HEMIKIl.
sa foi et suii nom aa soi'vice des eiineinis île lu Papauté Pour asservir l'Église romaine, il avait (limiaué le respeoj (li\ aux lois par la bizarrerie de celles qu'il iuventuitj V.n 1783, si l'on s'en rapporte au récit du clievaliol d'Azara, ministre d'Espagne à Rome', l'Empereur conJ t,'ut même le projet de rompre complètement avec I Saint-Siège, et de replâtrer un scliisme idéal.
Sept années ne sont pas encore écoulées, et ce granp réformateur, lerrassé-par la Révolution qu'il préiHira^ arrive en désespoir de cause à se jeter dans les bras ( l'Église. L'Iieure des sarcasmes d'esprit fort est passéi les plaisanteries anticatiioUques n'ont plus cours; itA ,sepli n est aux prises avec des difficultés de toute nalurd Dans ce péril imprévu, Joseph II en appelle à l'inlerveM lion du Pape. Do sa main affaiblie par les soiillranceSjtf prince, encore dans la vigueur de l'i'lge, mais qui s'ë consumé en tentatives st(>rilcs, adresse an Souvoraïn I lil'e une prière suprême. C'est pour ébranler l'iîglise qi»| commença cette croisade d'innovations ; il supplie le Paffl d'interposer son autorité. Pie VI, qui fut plus clairvoyani (|ue lui, Pie VI, qui a déjà tant pardonné, écrit J évèques de Belgique, le '23 janvier 1790 : « Nous nou empressons d'offrir nos soins, pour dissiper ces ratal«i divisions; nous te devons à notre amour pour notre chflg fiis Joseph, empereur élu des Romains et votre souverainB <]ui, animé lui-même de l'esprit de concorde, a désiré (ÎB nous cette démarche; nous le devons à notre aiïeclion pour les illnstres États et les peuples de ces provinces quj ont toujours si bien mérité de la Religion catholique, qa
' Mémoire» hittori<iiits tl philosophiiiues sur Pic VI et ton pontifi par Bourg'ing, aiicioii ministre plénipoienliairo, t. 1", p. i'M et 8ui| vantes.
PIE VI ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. n;t
le Saint-Siège a toujours regardés comme ses enfants les plus chers... Nous nous adressons à vous, qui, étant pasleurs de TEglise de Dieu, devez participer à nos sollicitudes. Nous savons certainement que dans cette Révolution vous n'avez eu aucune part active, et que toujours vous vous êtes souvenus que votre devoir était de conciilier une juste obéissance à Fautorité avec l'obligation pastorale de maintenir la Religion intacte... Il nous est également connu que les États de cette nation , pendant tout cet espace de temps , n'ont jamais été animés de sentiments de révolte, ni eu le dessein de renverser l'autorité du souverain; mais que, sans cesser de se départir du juste respect dû à César, sans cesser d'applaudir à ses intentions équitables, ils n'ont demandé autre chose, sinon qu'on mît fin à des nouveautés qui semblaient avoir été introduites contre sa volonté expresse, quoique sous son nom, et surtout contre les droits, usages et statuts de la nation... Les remontrances émanées des divers États attestent ces dispositions. Eh bien , vénérables frères, ce que vous avez si justement et instamment désiré, ce que les États ont imploré avec de pressantes prières, voilà que l'Empereur l'accorde aujourd'hui de son propre mouvement. Il nous a informé qu'il avait déclaré, sans restriction aucune, qu'il laissait aux évoques l'entier et plein exercice de leurs droits, tant par rapport aux séminaires épiscopaux , que pour toutes les matières ecclésiastiques; de sorte que tout va être remis dans le premier état. Nous espérons, nous confiant en la bonté de l'Empereur, que la même déclaration aura lieu dans le reste de ses domaines pour le plus grand bien de la Religion. Il nous a , en outre , assuré avoir déclaré sans restriction qu'il laisserait à l'avenir saufs et intacts les
Iti LlVUJi l'HEMlE».
lirai Is des ordres tle l'Étal et du peuple} rcslituaul dès^ momeut, dans leur prenoief étal, leurs privilèges et c sdUltioû, avec promesse d'oublier lout le passé; en sorU qu'il ne reste plus rien à désirer aux peuples do ces pit Vinces. Mainlenant donc qne les causes de ces grandj troubles n'existent plus, les troubles eux-mêmes doîvi cesser... Quo les peuples rendent à leur prince l'obéi sance fiui lui est due; que les droits de l'Église dcmoq rent intacts; que ceux de la souveraineté soient inviola blés; que les prérogatives des peuples soient maintenu dans leur pureté; que les études reprennent leur écl dans l'Université de Louvain; qu'enfin on voie renaKi dans ces régions l'oljoissance, l'amour, la joie, les richi ses, finalemenl la paix et la tranquillité
Ces conseils, dignes du Pontife et du Père, auraient d être écoutés; mais il était trop tard. Les Élats-belges-UW avaient précipité la rupture et proclamé leur indép» dancc. Ils jouaient déjà au congrès souverain; l'artsl cratio et la démocratie , t^présenlées par deux avocaud plaidaient l'une contre l'autre. Les doux parties s'enleil daiont aussi peu qu'un club de Démagogues organisant la fraternité. Ces Etats-belgcs-unis s'émancipaient dans la discorde. On les laissa traverser quelques heures do rivalités personnelles et de fiction libérale, puis ils tombèrent, en province conquise , sous la main de fer de la Répviblique française, qui leur appliqua tous ses décrets de S))Q| liation , do proscription et de servitude. Pour don l" joyeuse entrée, la Rôvolution les chargea de fere.
Le 20 février 1790, Joseph II expira , en relrouvany dans la mort, les saintos traditions de sa familln et I bons sentiments dont un malheureux besoin de célébriB ne put jamais parvenir à dépouiller son cœur.
PIE VI ET LA UÉVOLUTION FRANÇAISE. H-i
Les Sophistes^ qui prédisaient le règne de l'incrédulité, s'en allaient annonçant à tous les vents du ciel que rÉglise romaine avait fait son temps, et qu'elle mourait de consomption entre leurs bras. Ils ne voulaient plus de Pape. Le Jansénisme, le Gallicanisme et le Joséphisme n'en étaient pas encore là. Un évêque de Rome bien garrotté dans son impuissance , et réduit avec" de stériles respects à exercer son ministère dans la campagne romaine, ne les effrayait pas trop; mais à cet évêque improvisé et déchu, ils mesuraient l'air, le soleil et l'espace. Ils le consignaient à la porte du Vatican , afin do pouvoir eux-mêmes régenter l'univers catholique , et le conduire à l'abîme par des voies souterraines. Quelques prélats , corrompus ou séduits , prêtaient la main à de mystérieuses innovations. On s'était fatigué de la foi , du travail et des œuvres. On se fatiguait du repos, lorsqu'en Italie même, les impatiences de Sqjpion Ricci déchirèrent tous les voiles.
Cet évêque de Pistoie avait des idées quand il en trouvait à emprunter, et du talent lorsqu'on consentait à lui en céder. Léopold de Toscane , servile imitateur de Joseph II son frère, l'avait désigné pour l'épiscopat, parce que les progressistes le désignaient comme un docile instrument entre des mains ennemies de Rome. Léopold a un évêque sanctionnant et légalisant tous ses projets de réforme ecclésiastique , mis à jour et exécutés sans consulter le Pasteur suprême. Cet évêque s'est entouré de jurisconsultes et d'avocats italiens , qui , à l'exemple de Tamburini, de Zola et de Palmieri, leurs maîtres, savent légitimer toutes les usurpations , en appliquant toutes les lois à la torture. Grand-duc et Évoque se soutiennent Tun par l'autre. L'autorité séculière s'abrite derrière l'initia-
116 LiVRH l'UEMlEU.
Uv'o t^piscopale; coite inilîative puise iioe nouvelle fore dans les encouragements du prince. Elle évoque d^ complicités au royaume de Naples , dans la personne < Serrao, évèque dû Potenza , et loul disposé lui aussij comme quelques autres prélats italiens , mais jansénistes à s'affranchir de l'autorité ponliûcalo.
Honnête médiocrité devant plutôt son éclat éphémère à des actes coupables qu'à des vertus privées, Ricci e donne ou accepte le rôle de réformateur à la suite, abolit le culte des images, il proscrit l'adoration do Sàci Cœur de Jésus, change les rites de l'Église, en all6re I discipline, puis en modifie l'enseignement. Pour arrive] rétablir l'usage des anciens canons, si chers au Gallic nisme, on le voit se placer sous la protection des écrivaid jansénistes, tous, selon lui, pieux et doctes martyrs* la vérité, n se constitue dans sa ville épiscopale rimp meur et l'éditeur des ouvrages flétris par l'Église, el i tête de ces ouvrages, Ricci annonce qu'il se propose » Âé dévoiler les injustes prétentions de cette Babylone spirituelle, qui a renversé et dénaturé toute l'économie de la hiérarchie ecclésiastique, de' la communion des sainfij" et de l'indépendance des princes, n
C'est Luther ressuscita', mais Luther n'apostasiantp afin de mieux tromper les simples.
Le peuple toscan n'était pas à la hauteur de ces sacd léges, patronés par un souverain, et acclamés comme dl traits d'héroïsme par les adversaires du Pontificat. I peuple murmure, il s'indigne. Ricci, enivré de sa populi rite philosophique, ne s'émeut ni de ces murmures ni (f cette indignation. 11 s'est mis en révolte contre Rome, ne comprend pas que son troupeau désobéisse à sd ordres, ou ferme les yeux à la lumière, dont son intolq
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rance cherche à rinondcr. Le Clergé suit Texemple dos fidèles. Ricci, en 1786, convoque un Synode; i\ y introduit les jurisconsultes de FUniversité de Pavie. Là, bravant rÉglise et son chef, il prélude à une ébauche de constitution civile du Clei^é. Il était depuis longtemps au schisme , il court vers Thérésie. Il proclame donc que TEsprit-Saint réside au milieu du Synode, et que ses oracles deviennent ceux de Dieu même * .
Ricci avait donné un fatal exemple. Dans un siècle où Terreur se croyait tout permis , il est venu apporter son contingent de scandale et son fagot d'épines pour troubler le repos de TÉglise. Il a inventé ou laissé inventer sous ses yeux des dénonciations, des actes à peu près légalisés par l'injustice, et accusant d'affreuses obscénités. C'est la Religieuse de Diderot mise en procès-verbal, ou la comédie des Visitandines traduite par anticipation en réquisitoire*. Scipion Ricci mourut en 1810, les uns disent réconcilié avec le Saint-Siège, les autres sans repentir. Toujours est-il que ses attentats survivent, et qu'ils trouvent encore des apologistes.
U. avait le premier, après Fébronius, placé sur la sellette le successeur de Pierre; il avait déshonoré l'Église, en outrageant la morale et en insultant à la piété. On fit, on fera encore longtemps de lui un de ces évoques modèles de tolérance, de charité et de vertu, tels que les rêvent les incrédules de tous les pays, les indifférents de tous les systèmes.
Quelques jours auparavant, une .autre assemblée s'était tenue dans un village, alors inconnu, des bords du Rhin.
^ Discours d'ouverture du Synode, p. 113.
2 Voir la Vie de Scipion Ricci, composée sur les manuscrits autographes du prélat, par do PoUcr, 3 vol. in-8^
us LIVRE PREMlElt.
l-es Archevètpies électeurs, emportés par ce iloL de rSl lion qui moiitait vers Rome, avaient, eux aussi, é[irQuv(5 le besoin de se mêler au mouvement du siècle. Ils ten- „ laient de faire reverdir les branches de l'arbre, tout Cft mettant la hache et la cognée dans les racines. A Eœ donc, quatre délégués de ces prélats : Heimes, évôqndj d'Audona et suffragant pour Mayonce; Becker, officîfl pour Trêves; Tautphœus pour Cologne et Bœnicke poufl Salzbourg, discutent, proposent et adoptent un plan dftj réforme ecclésiastique. Ce plan est né d'une pensée d'ind subordination épiscopale.
Au temps de Luther, et au plus fort de l'invasion j main armée de ses doctrines, deux archevêques de ColO gne s'étaient séparés de "l'Unité. L'un d'eux même, G^ hard Truchsès, avait renié sa foi et pris femme. Le lv( peau errait sans pasteur. L'Église de Cologne allait pénïl parce qu'il ne s'offrait personne pour sauvegarder | principes. Rome envoie un nonce. Ce Nonce rallie auto de lui les Catholiques dispersés. Dans le péril commiia..| établit certains droits de juridiction, et des pHvilégœ q n'étaient contraires ni à la discipline ni aux décralf fi Concile de Trente,
Doux siècles et demi d'obéissance et de paix ont oonj sacré cet état de choses; mais dans les perturbations pr^ parées avec tant de soin, la présence d'un Nonce au i lieu des provinces rhénanes gêne l'action des sectairt Maxiniilien d'Autriche, électeur de Cologne et frère dS Joseph li , refuse de recevoir Barthélémy Pacca , déI6( du Siège apostolique. Les autres Électeurs ecclésiastique^ adoptent celte marche, et le conciliabule d'Ems rédij la nouvelle docirine, que les Archevêques prétcndffl inyoser.
Cette doctrine était, à peu do chose près, la négation pure et simple de toute primauté papale et le mélange de tous les devoirs. Le conciliabule supprimait, retranchait ou ajoutait, selon le bon plaisir des Électeurs. Il les investissait du pouvoir des Clefs , il leur attribuait , aux dépens de l'Église universelle , une indépendance absolue. Si le Pape ne g'empressait pas de confirmer les évoques ainsi émancipés, ces évêques, disait rarficio 2, a trouveraient dans l'ancienne discipline des moyens de maintenir leur office, sous la protection de l'Empereur. »
Le Sacerdoce prenait plaisir à nier ou à détruire Tautorité spirituelle du Sacerdoce. Par la plus anormale des contradictions, il se plaçait sous le joug de l'Empire, auquel, de son autorité secondaire, il confère la double puissance.
Pacça était un de ces hommes tels que l'Église sait toujours en évoquer au moment des épreuves. Il avait le courage et la sagesse, la persévérance et l'érudition. Il voyait plus clair que les Archevêques électeurs dans cette intempestive levée de boucliers. Il parla avec cette modération unie à la force qui est la tradition du langage romain, On dédaigna ses avis, on sourit de ses craintes, on blâma ses alarmes. Ceux qui dorment ne peuvent souffrir qu'on les réveille; et dans les Mémoires historié ques du cardinal Pacca, on voit combien ce réveil dut être cruel aux Électeurs.
a Les changements introduits dans la discipline ecclésiastique par Joseph II, ainsi s'exprime l'ancien nonce à Cologne^, avaient sans doute, contre l'intention de ce monarque, rehaussé le courage et ranimé l'ardeur des
^ Mémoires historiques du cardinal Paeca sur la légation de Cologne, p. 43(Pari<, 1844).
ISO LIVaE PREMIER.
sectaires et des malintenlioniiés pour l'Eglise; de t qu'ils manifiislaieiit liaul-emeiil el en public leur façon tl^ penser, ainsi que leur haine coutre le Clergé catholique, el spécialement contre le Saint-Siège. On imprimait dans les Étals des princes catlioliques divers ouvrages qui conlenaient tant de calomnies et de grossières injurfi contre lo Pape et les ordres religieux, auxquels la natid germanique devait tant, sous le rapport spirituel et tera porol , qu'ils excitaient le dégoût même des Prolostanl honnêtes. La prudence, le devoir et son propre intérèj exigeaient du Clergé allemand, dans ces teriibles ot ] rilleuses circonstances, que les archevêques et évôqi ainsi que tous les membres de la hiérarchie, se ratlacUl sent de plus en plus au Siège apostolique, ot pris défense de l'Église romaine, à laquelle ils devaient | puissance dont ils jouissaient dans l'empire; car ils ij ^ aient bien prévoir que les sophistes ot les perfides Jaiu nistos se proposaient de reporter sur eux, avec une not vellc force, les calomnies et les arguments avec lesqnfll ils attaquaient la puissance du Pape. Mais en cettô < constance se vérifia encore cet axiome : « Les enfoalB^d ténèbres sont plus prudents que les enfants de lumière j et les ennemis de l'Eglise réussirent à fomenter eatr&i Saint-Siège et les archevêques* électeurs cette divisiomi ce débat, qui scandai isèrant les bons, tirent perdre 1 Clergé l'estime publique, et préparèrent la voie à ta funeste catastrophe qui, en 1803, dépouilla l'Église d'Allemagne do ses honneurs, de ses privilèges, de ses richess et de son antique puissance, b
Ces épisodes détachés du Joséphisme, et en ■ loucher au doigl les funestes conséquences, révélaîeull source dn mal, sans indiquer le remède. A ces i
recherchant , comme le Néron de Tacite , les choses impossibles, et en quête d'un mieux fictif pour paralyser le bien qui s'opère, une révolution était indjispensable. La plupart des souverains avaient voulu que tout évêquo fût pape chez eux , et que le Pape ne fût plus qu'un évêque.
Un seul roi , jeune encore , avait résisté à toutes les suggestions. Entouré de ministres aveugles ou complices : de Maurepas, riant de tout; de Turgot, inventant l'économie politique; de Malesherbes, protégeant ouvertement le" progrès social et le Philosophisme, son apôtre; de Necker, Genevois calviniste , fondant le crédit public sur une banqueroute prochaine, et du cardinal de Loménie, se préparant à l'apostasie et au suicide, par un contact de tous les jours avec les sensualistes , Louis XVI n'avait jamais dévié dans le sentier de l'honneur.
Mais, avec les attributs d'un pouvoir encore sans bornes, ce monarque avait la conviction d'un découragement sans mesure. Il était, comme Cicéron, plus porté à craindre les événements funestes qu'à espérer d'heureux résultats. Dans sa faiblesse, il y avait bien des faiblesses. Il les racheta toutes par un profond amour du peuple et par une délicatesse de probité qui touche au sublime.. Plus qu'aucun autre prince, il aurait pu dire avec Charles V le Sage : « Je ne connois félicité en seigneurie, excepté une seule chose, c'est en puissance de faire bien à autrui. » Il ne sut jamais être roi pour défendre son autorité; il ne l'oublia jamais, quand celle du Siège romain se vit attaquée. Seulement il ignorait, — et son ignorance des révolutions est excusable , — combien un petit feu peut allumer de bois. Il se contentait d'être bon, lorsqu'il aurait dû, pour assurer la paix et la félicité de
nt LIVRE l'RI-MIER.
loua, être comme l'éqiiorre dont so servent les aivllil t^etes, équeiTG qui non-senlement obI juste el droite | elle-niÈme, mais qui redresse ot rend jusles toutes Ifljj choses auxquelles on l'applique. Comme Pie \^, Louia Sy n'avait à se reprocher ni crimes, ni erreurs, ni \ict néanmoins le vieux Pontife et le jeune Monarque von! expier, dans leur innocence , les fautes do leurs prédécon seurs. Ils possédaient tous deux ce quoique chose d'achevé {|ne le malheur donne.
La Révolution, préparée de tous les cfttés ii la fois, étajl sur le point d'éclater. Aucune main humaine ne pouvi plus la conjurer. L'invincible fermeté du Pontife échoua aussi bien que l'inexpérience du monarque. Au dire 6 cardinal de Bernis : « Braschi avait le cœur tout froi^ çais[ u ce fut de la Franco que lui vinrent ses plus crueli^ tribulations.
Cette révolte de tout un siècle, se débarrassant delà ii do ses pères comme d'un vêtement importun , a quel({1 chose de si profondément triste, qu'on s'olfraye, avant la Terreur, de le voir s'égarer à la recherche ti doctrines diverses et étrangères. En le trouvant toqjoin prêt à mettre son pied dans le ruisseau pour éclabouM une croyance ou une verlu, on le suit, allant comniBU aveugle lé long des murailles, marchant à lAions, comiad s'il n'avait pas d'yeux, so heurtant en plein midi, commfl s'il était dans les ténèbres, et se plongeant dans l'obscurité comme les morts. Puis tout a coup on so sent saisi an cœur d'une de ces douloureuses pitiés que provoquent lot catastrophes.
Avec les Romains do la décadence, ce siècle no formaiÉ qu'un vœu , il n'exprimait qu'un désir : Def vitam, itili opes, qu'on noue donne lu vie, qu'on nous donne lai
richesses 1 s'écriait-il. Ce siècle s'était épris de cette douceur du repos qui gagne insensiblement les âmes et finit par faire airaer l'inaction. Après avoir réveillé tous les mauvais instincts, dormant au fond de l'absurdité humaine, il s'élançait à la conquête de l'inconnu,
La Noblesse, qui ne songe ni à ses aïeux ni à ses descendants, n'a plus même l'orgueil d'une situation depuis longtemps perdue. Elle affiche l'oubli de tout respect et de toute foi; elle célèbre l'amour de l'humanité, elle improvise des pastorales pour aboutir à la Terreur. Dans les abus de tous les genres d'esprit, elle ouvre toujours les ailes , sans jamais pouvoir prendre son essor.
Par une incrédulité née de l'excès du sophisme et du plaisir, on se surprend tout à la fois délaissé par Dieu qu'on nie, et par les hommes qu'on s'efforçait de corrompre. Alors , poussé par un vertige incompréhensible , on se rejette dans l'amour du merveilleux et dans les langes de la superstition. Paris dédaigne de s'incliner devant la Providence; l'Europe, à la suite de Paris, abaisse sa raison devant les Rose-croix. L'Évangile est devenu un livre fermé ; on salue comme apôtres de la régénération sociale les adeptes des sciences occultes. Mesmer, Gagliostro, Jacob Bœhm et Martinez comptent des disciples jusque parmi les princes de l'Église, Cazotte fait des adjurations; Gassner évoque les esprits de ténèbres; Lavater met ses sectateurs en rapport avec les puissances invisibles. Les croyants à la Jérusalem nouvelle que Swedenborg endoctrina , francs-maçons , charlatans ou visionnaires, essayent de s'entourer de tous les prestiges d'une magie blanche ou noire. Celle des Chaldéens, la théurgique môme, a ses fidèles. On aspire à tout ce qui est faux, obscur, fantastique ou surnaturel.
m r,iviiE puiîmieh.
F^es rêves les plus iocoucevables s'aflccplcnL avec d'ar^ dentés convoitises; ces rêves sont à l'inslant môiue (la vérités démontrées, Weishaupt, Zwaeh et le comte ddl Bassus fondent des écoles d'illuminés. Ils mêlent la myas licite à la politique; ils troublent les esprits avant d'agl-3 1er les corps; ils créent des fantômes pour dominer les Loges, elle magnétisme apparaît comme la lumière de l'inconmi. Il faut de la distraction, de l'or, des raffiné ments do sensualités nouvelles à tout prix, et persomy n'ose s'appliquer ce mot si vrai de Donald : « Rien a'ea plus près des mœurs féroces qu'un peuple dont les mœma sont voluptueuses. »
On était arrivé à ces temps où le corps des nations a supporte ni les maux oi les remèdes. Et, chose . pénible à s'avouer que nécessaire à dire, sans les roig.J les pinnces, les honnêtes gens n'auraient pas trop sitfl qui s'en prendre pour s'indigner. Ces rois et ces priiu souillaient eux-mêmes leur histoire; ils semblaient vow au mépris leur propre souvenir.
Le mal grandissait comme un procès s'étend sous 1 main d'un accusateur public. Le mal était le plaisir, iïl était la loi. Quoiqu'il cAt été proclamé par les uncioiu qu'un peuple entier ne pouvait être puni par aucutU main humaine, on sentait instinctivement que la punit allait venir. Il n'était pas juste, en effet, que ceux c furent sans justice ou sans pitié restassent sans châtini
Jamais pays n'avait porté plus loin que la France I couiiable dédain de ses grandeurs historiques et i tiennes, et le mépris de l'expérience des siècles. La Fw troquait sa gloire contre une idole. Ce qui attestait la foi et le mérite de ses vieilles mœurs devint une cause < réprobation. I^ noblesse e( le peuple se laissèrent pei^
suader que pour tout régénérer il fallait tout détruire. On crut que sur les ruines de Tancienne monarchie il n'y aurait rien de plus facile que de recrépir un monde tout neuf. On se mit donc à saluer la terre promise avant le passage de la mer Rouge. Ces niais de constitution et de réforme, si nombreux dans les révolutions, ressemblent toujours au géant de l'Arioste , qui court après sa tète. Dans cette tête était un cheveu que son ennemi voulait arracher. Afin de l'obtenir, il prit le parti de trancher la tête. Ce cheveu-là, c'était l'abus poursuivi par les honnêtes apôtres du progrès.
Mais les Révolutions, qui sont le crime d'un petit nombre" et la faute de tous, n'invoquent jamais d'excuse. Au lieu de réclamer un pardon nécessaire, elles n'ont besoin que d'aliments nouveaux. L'Assemblée nationale, à peine réunie, allait les coordonner tous, aussi bien au préjudice de l'Église qu'au détriment du trône. Le trône n'opposait aucune résistance; on sembla lui faire la charité d'une espèce d'oubli conditionnel. L'on put ainsi diriger contre le Siège romain et contre le Clergé français les premiers enthousiasmes de la révolte. On n'avait pas su s'affranchir de toute pudeur envers ceux qui s'affranchissaient de tout scrupule. L'Empire et le Sacerdoce portèrent la peine de leur condescendance.
Tout est immuable, tout se tient, tout s'enchaîne dans l'Église, sa foi, ses principes et même sa manière de combattre. C'est le Capitdi immobile saxum de Virgile, passé de la poésie dans l'histoire. Il eût été téméraire d'attaquer l'Église à force ouverte , on jugea plus prudent de l'amener à se détruire de ses propres mains. On voulut lui faire saper à son insu l'édifice consacré par tant de générations de pontifes et de prêtres.
ISr, LlVJtli l'HKMlEH.
Aux Klats-ticuL'iaux, qui devinrent bientôt Assembtte ConBliliiante, la Nation était représentée par ses trois ordres. L'usage constant et traditionnel voulait ipie chaque ordre opinât séparément; la Nation sollicite le Clergé et la Noblesse d'amender ces principes. Au nom d'un Dieu de paix, — phrase aacraraeu telle qui ne- vieillira jamais, tant que la RévoUition aura quelque chose à arracher par l'hypocrisie, — on somme le Clergé ti renoncer à ses privilèges.
Le haut clergé, dont la prévoyance eal éveillée, fésîsti à des prières qui sont de menaçantes injonctions, simples curés, qu'on a pria par toutes les fibres sensîblesJ se prêtent avec plus de docilité à une pareille concessions Ils se laissent dire que le bonheur universel est atlacï à l'anéantissement des pouvoirs intermédiaires. 1^ I ternilé doit préparer les voies à l'égalité, et puistpie E Nation s'apprête à former un peuple de frères, ne fautpas que le Clergé prenne l'initiative d'un rapprochemenll si désirable?
Le Clergé fut vaincu au nom de co Dieu do paix donil la Révolution fait si bon marché, ou plutôt il se pipa tui-^ même, selon l'énergique expression de Monlaigne. SunsA le vouloir, sans le savoir, au moins dans lu plus -aomq hrpuse et la plus saine iwrtie de ses membres, il s'imp* le joug d'uno majorité factice. A dater de ce momeatl l'ère de ce qu'on appela les grands principes de 1789 («r ouverte, et la France devint ce vaste réservoir d'où le» eaux sanglantes de l'insurrection se répandirent sur lo monde entier.
Une assemblée unique, sans autre contre-poids que l véhémence de ses orateurs ou les impérieuses cxigenci rie la rue, dispose de l'ËI-atct régente l'Église. Dans cela
Assemblée, où les architectes de ruines combinent déjà leurs efforts, il y a de ces hommes qui se font do la démoralisation un besoin et un piédestal. Mirabeau domino cette phalange.
Son souffle puissant excite leâ passions révolutionnaires comme la tempête agite et courbe les arbres. Les vices dé sa jeunesse ont pénétré ses os : mais, au fond de cette nature superbe et corrompue , il reste encore , comme à l*état de germe, des principes qu'il lui eût été bien difficile d'abdiquer. Écrivain obscène ou tribun démolisseur, Mirabeau représente admirablement le dix-huitième siècle à l'agonie. Il est, à son insu, le type le plus complet de cette noblesse française qui, après avoir renié toutes ses croyances et conspué tous ses souvenirs, va généreusement mourir pour son Dieu et pour son Roi, sur réchafaudj dans les fers ou dans les guerres de l'émigration cl de la Vendée.
Quand Mirabeau se vit entouré de ces hommes qui se vantaient d'être les mandataires exclusifs du Peuple, quand il mesura de l'œil toutes ces médiocrités crédules et toutes ces trahisons ambitieuses, il eut froid au cœur et à la tête. Les excès prévus de la Révolution lui inspirèrent ridée du Pouvoir. A ce moment décisif, son orgueil comprit même le frein religieux. En 1790, on l'entendait dire : « Non, messieurs, la montre n'ira pas. Elle fera du bruit peut-être, mais ne marquera certainement pas l'heure. Le grand ressort manque. »
Aux yeux de ce promoteur de désordres, qui ne sut pas assez à temps se séparer de quelques souillures premières et de ces appétits égoïstes, que le vice avait déposés partout , que signifie ce grand ressort ? Mirabeau le révèle un peu plus tard. « On nous perd, s'écriait-il, en
ISS LIVKE PUEMIEH.
uous divisant Irop, an lieu de nous indiquer l'urgence cl
l'unité et du pouvoir. »
Cette Révolulion, à son aurore, provoquait dans l'àro^ de son seul homme d'Étal et de son orateur le plus im pélueux des pensées monarchiques et des remords pol^ tiquement catholiques. Mirabeau avait vu à l'œuvre et jugé les hommes qui marchaient à la découverte d'une nouvelle France. Il avait scruté les reins et iç. cœur des divers partis; il en connaissait le fort el | Taible. Le mépris de l'espèce humaine lui tint Ueu < dernière vertu. Avec cette suprême insolence qui est \ cachot particulier de son génie, il dédaigna de croire jj ses contemporains, parce qu'il les avait pratiqués, contemporains, en effet, dégagés de l'auréole de patrie tique splendeur, dont leur front est toujours orné paffl Révolution reconnaissante, ont bien pu préparer de g des crises et travailler à un immense nivellement; i ils no surent jamais reconstruire avec les débris du r fragu. Egarés, perdus dans un dédale d'utopies, ilsB^ti prirent qu'à légiférer au lieu de constituer.
|ji majorité de cette Assemblée se décimait, s'appi vrissait elle-même par le décousu de ses plans et ,] l'infatualion d'un pouvoir sans limites. Elle détruisait 1 frône pièce à pièce, et elle ne voulait même pas l'ébraa 1er. Il y avait, comme dans tous les parlements, de t natures foncièrement honnêtes, mais timides el îrrésoIa« qui, avec un secret penchant pour le- bien, aiment à prendre racine dans le mal. On noyait dans une atmosphère d'ineffables paratics ces braves bourgeois do petite ville, ces simples curés de campagne et cotte foule de nullités pleines de candeur, qui étourdissent leurs |ieiii; séesavec des mots, et qui aveuglent leur conscience avflj
des mensonges. On lès enivrait du triomphe de leur omnipotence collective; et, comme en France chacun rêve Tégalité par en haut, on leur persuadait que la nuit du 4 août 1789 n'avait aboli les titres de noblesse que pour faire des individus les plus obscurs un peuple de Montmorencys.
Mais, au milieu de toutes ces vaniteuses excroissances sans but et sans direction, il se rencontra des hommes dont les plans étaient parfaitement définis, et qui savaient encore mieux où ils tendaient. On se confectionnait une opinion publique à ressort; ses mouvements se ralentissaient ou s'accéléraient à volonté. On battait la mesure sur les grands principes de 89, instrument plein de complaisance, autour duquel on joue toutes les variantes qu'on veut, et qui rend tous les sons qu'on lui demande. On s'efforçait « de subvertir et d'abattre les fondements de notre monarchie, qui était, selon la parole de nos ancêtrès, tant bien et sagement plantée par la volonté de Dieu. »
Les Jansénistes et les Gallicans, vieux procureurs madrés, toujours pleins de leur petite guerre d'escarmouches contre l'Église et le Roi, voulaient procéder avec prudence et réserve, puis appliquer discrètement la question ordinaire et extraordinaire. 11 leur plaisait de distiller leur haine à petite dose, afin de la faire pénétrer plus avant dans les masses. Ils se donnaient à eux-mêmes le conseil que l'empereur romain souffle à son bourreau; leur seule ambition était de frapper l'Église de manière que , suivant la recommandation de Caligula , elle se sentît mourir. « Ita feri^ ut se mori sentiat ^ Les turbulences de l'Assemblée, combinées avec les excès
^ Suétone, Histoire des douze Césars, t. III, p. 98.
130 ■ LIVRE PUKMIEH.
de la l'uc, lia permirent pas de prolonger ces ajourna) menls, qui délayaient la fiel du Jansénisme dans le vi^ naigre du Gallicanisme.
La peur est le commencement de la barbarie. Le parti philosophique, n'ayant plus de ménagemenis à j plus même d'alliés timides à traîner à sa suite, proclamait enfin à hauLo voix l'avènement de ses maîtres. Il fit peur du Peuple à la Royauté, au Clergé et à la Noblesse.- Par un audacieux calcul, il effraya son peuple à lui ( toutes les fables qu'il lui plut de mettre en circulation, i Rome , les ornements du tombeau d'Adrien servironj d'armes contre les Goths. La civilisation attaquée essayai do jeter des colonnes de marbre et des statues do brooxl à la tète des nouveaux barbares, ce qui ne les ompèchi pas de pénétrer au cœur de la société.
Afin do dominer l'Assemblée et de lui inspirer ces ti reurs salutaires , qni assurent l'esclavage de la discusa et la servitude du vote sous le nom de liberté, une éineal^ quotidienne était nécessaire, il importail de tenir i l'effroi les évoques dans leurs diocèses, les gentilshom dans leurs châteaux, l'honnête citoyen de toute condiJ lion dans sa famille. Cette émeute doit avoir la licena de ses allures sur la place publique des villes et au fond du hameau le plus reculé. Elle sera nationale par la c carde et cosmopolite par l'intention. L'émeute fut déci lée , organisée et disciplinée avec une si rare entente c la matière, que, dans leur histoire ou plutôt dans lei apologie de la Révolution française, ïhiers, Louis Blai et Micbeiet ne peuvent s'empêcher d'applaudir aux imil postures qu'ils révêlent.
On ne sait, en 1789, quel prétexte inventer pour avoîd l'occasion de créer la garde nationale, le dïssolvanl
le plus actif de Tordre et des gouvernements* « Tout ù coup, raconte M. Thiers*, des courriers se répandent, et, traversant la France en tout sens, annoncent que les brigands arrivent et qu'ils coupent les moissons avant leur maturité. On se réunit de toutes parts, et en quelques jours la France entière est en armes, attendant les brigands qui n'arrivent pas. Ce stratagème, qui rendit universelle la révolution du 14 juillet, en provoquant l'armement de là nation , fut attribué alors à tous les partis , et depuis il a été surtout imputé au parti populaire, qui en a recueilli les résultats. Il est étonnant qu'on se soit ainsi rejeté la responsabilité d'un stratagème plus ingénieux que coupable. »
Mentir au peuple , le tromper dans son isolement , abuser de sa crédulité pour l'entraîner au crime, totut cela n'est, aux yeux de M. Thiers, qu'un stratagème plus ingénieux que coupable. Louis Blanc professe la même doctrine; iJ abuse de la même recette, et il dit* : « Le 28 février 4791 , jour désigné pour la discussion d'une nouvelle loi suç l'émigration, était arrivé. Une émotion d'un caractère inaccoutumé se peignait sur les visages ; il semblait qu'un doigt mystérieux montrât à tous, par delà une loi semblable, quelque chose de terrible... Dans la matinée, sur la nouvelle très-fausse , mais très-activement répandue, qu'on avait transporté au donjon de Vincennes des armes et des munitions de toute espèce, et qu'il existait, des Tuileries à ce donjon , un souterrain secret par où le roi et sa famille devaient s'évader, le peuple des faubourgs, puissamment ébranlé, courut à la forteresse pour la démolir. »
* Hiêtoire de la iUvolation française ^ par A. Thiers, t. 1«^, p. i37. ^ Hiétoirc de la Révolution, |>ar Louis Blanc, t. V, p. 205.
13J LIVRE PIIEMIER.
Thiers et. Louis Blanc révèlent les tours do main employés dans le but de Irorapcr le peuple en calomniant la cour; Michelel \a expliquer de quelle manière une préméditation d'assassinat en partie liée se complote pour précipiter les événements entre le 20 juin et le 1 0 août 1 792.
B Comment allait-on s'y prendre, dit cet historien ', pour résister dans Paris ? La première chose était d'en être maître. Or Paris n'avait point Paris, tant que l'ami des Prussiens était dans les Tuileries. C'est par les Tuile- i ries qu'il fallait commencer la guerre. '■
« Obtiendra-t-on d'un peuple, peu aguerri jusque-là , un moment de colère généreuse, un violent accès d'héroïsme qui fit cette folie sublime ? Cela était fort douteui Ce peuple semblait trop misérable, abattu peut-être i la pesanteur des maux. Le girondin Grangenouve, ( l'ardeur de son fanatisme, demanda cette grâce au capd cin Chabot, qu'il lui brûlât la cervelle, le soir, au ( d'une rue, pour voir ïI cet assassinat, dont on eftt certa nement accusé la cour, ne déciderait pas le mouveinei Le capucin, peu scrupuleux, s'était chargé de l'aiFâii-fl^ mais, au moment, il eut peur, et Grangeneuve se j mena toute la nuit, attendant en vaiu la mort, et désolâvj de ne pouvoir l'obtenir. >i
L'impoâture patriotique et le guetsipens r6volutionn;iii| sont aussi savamment organisés que la garde nationale fl la section des Piques. Dans chaque ville il existe un club, ' ce club rédige un journal. A l'aide de ces deux mécanismes nouveaux, il se forme par toute la France un courant électrique qui propage l'enthousiasme ou la peur,, et qui mesure à son gré l'espérance ou les déceptions. Ol veut amenei' par degrés la Nation françait^e à répudie) 1 lliitoirs de la Hicoiuliun, pjr J. Micli>!'o', I. III, p. Gij.
elle-même son histoire et son culte. On souffle dans lu ruche, afin de mettre les abeilles en fureur.
Pour affriander le peuple et lui faire la main, on pille quelques églises comme prélude de la spoliation du Clergé ; on brûle quelques châteaux dans le but d'arriver plus vite à l'égalité. On enseigne à l'armée, par le vin et par des femmes perdues, que la désobéissance est le plus saint des devoirs. On confisque les biens du Clergé, on supprime les ordres religieux , on abolit les titres de noblesse.
Quand tous ces préliminaires de la décomposition sociale furent accomjplis, quand le Roi eut vu la révolte et le meurtre errer dans son château de Versailles , sous la protection de toutes ces majestés du désordre; quand il ne resta plus au martyr de la royauté que le droit de contre-signer son déshonneur ou d'assister à sa déchéance, un ministre anglais put à juste titre dire à la Chambre des communes : « Je félicite d'avance mon pays des hautes destinées auxquelles la Révolution de France vient de l'appeler. »
En prononçant ces paroles, témoignage d'ime rivalité de boutique plutôt qu'expression d'une grande pensée de salut public, Pitt se condamnait alors à ne voir les événements qu'avec des yeux anglais. Burke, mieux inspiré, ne s'astreignit pas à ce terre-à-terre des intérêts brilanniques. Déjà l'anarchie, le despotisme en tumulte, avait porté la main sur tout ce qui était noble ou sacré, et Burke déplore en ces termes la chute de la France * : « Le siècle de la chevalerie est passé. Celui des sophistes, des économistes et des calculateurs lui a succédé; et la gloire de l'Europe est éteinte à jamais. Jamais, non, ja-
^ Révulutîon de France^ par Edm'^nd Burke, p. 133.
iU LIVRE PRIiMIER.
mais, nous no roverrons cette généreuse loyanté envwa le rang et envers le sexe, cette soumission fière, cette obéissance, cette subordination du cœur, qui, dans la servitude même, conservaient l'ospril d'une liberté exaltée! L'ornemont naturel de la vie, la défense peu coûteuse des nations, cette pépinière de tous lés senlimenLs courageux et des entreprises héroïques... tout est perdu. Elle est perdue, cette sensibilité des principes, cette chasteté de l'honneur pour laquelle une tache était une blessure, qui inspirait le courage en adoucissant la férucité, qui ennoblissait tout ce qu'elle touchait, et qui, dans le vice lui-même, perdait la moitié de son danger en lui faisant perdre toute sa grossièreté. »
Lorsqiie le grand publiciste anglais et protestant arri' à examiner et à juger la conûscation des biens du cler il s'exprime ainsi ' : « Le tyran de l'Angleterre, Henri VIll, qui n'était pas plus éclairé que ne l'étaient à Rome les Marius et les Syila, et qui n'avait pas étudié dans vos nouvelles écoles, Henri VIII ne connaissait que l'instrument invincible du despotisme; l'on pouvait trouver dans ce grand arsenal d'armes offensives les droits dp l'hamme. Lorsqu'il eut résolu de piller les abbayes, comme le club des Jacobins a pillé tous les biens ecclésiastiques, il commença par établir une commission pour entrer dans l'o] men des crimes et des abus qui régnaient dans ces coi munuutés. Sa commission, comme on pouvait s'y altendl mit dans son rapport des vérités, des exagérations et mensonges; mais, faussement ou d'après la vérité, rendit un compte des abus et des crimes. Cependanl quoique les abus pusseni être corrigés, quoique les crii de quelques individus ne dussent pas entraîner la forraï
■ ndiiotud'im â» France ^ par Elniund llurke, p, 307,
lui
ture d'une communauté entière; et comme dans ce siocio de ténèbres on n'avait pas encore découvert que la propriété n'était que le fruit d'un préjugé, tous ces abus (et il y en avait un assez grand nombre) ne furent pas regardés comme un fondement suffisant pour prononcer la confiscation, qui était le but où l'on voulait arriver. En conséquence, Henri trouva un moyen de se procurer une résignation formelle de tous ces biens. Toutes ces manœuvres pénibles furent employées par un des tyrans les plus décidés dont l'histoire ait jamais fait mention , comme des préliminaires nécessaires avant qu'il pût risquer (en corrompant les membres de ses deux Chambres serviles, par l'espérance d'une part dans les dépouilles, et par la promesse d'une exemption étemelle de taxes) de demander une confirmation de ces procédés iniques par un acte du Parlement. Si le hasard eût réservé ce tyran pour nos jours , quatre mots techniques auraient fait toute l'affaire, et lui auraient épargné tout cet embarras ; il n'aurait eu besoin d'autre chose que d'une courte formule d'enchantement : « Philosophie — lumière — liberté — droits de V homme. »
Ces enseignements de l'histoire, dictés en 1790 par un profond sentiment de justice, devaient rester stériles. Les orateurs et les journaux , seule plaie dont , au dire de Rivarol, Moïse n'osa point frapper l'Egypte, s'attribuaient le pouvoir de lier les rois avec des chaînes , et les grands de la terre avec des liens de fer. Les pieds de l'homme couraient au mal ; ils se hâtaient pour répandre le sang. Le ravage et la désolation étaient dans ses voies. On cajolait les plus infimes passions du peuple. On dorlotait la bêtise humaine; on lui apprenait à ne savoir supporter ni la royauté, ni là liberté.
nu LIVRE IMIEMIF.R.
L'Assemblée nalionale avait donué le signal des exoèfS elle se vit bientôt emportée dans le tourbillon soiilevf |>aH elle. La loi avait fracturé la porte des couvents. Elle for* eail les moines et les religieuses à rentrer dans te siècle j elle les allécha, elle leur prodigua le nom de frères ( de sœms égarés par le fanatisme, pour les entraîner | l'apostasie.
Il fallait inventer une coosécration solennelle de l'o probre. Les clubs les plus tristement fameux lenaia leurs séances dans les églises des Jacobins cl des Cordej liei's. La Révolution s'empara de ces noms pour les lufln ger il ses sicaires '. On fut Jacobin ou Cordelier par 1 droit des crimes. Alors la prépotence du mal passa toîi entière à cette double tribune. On ne laissa à l'Assemby constituante que l'autorisation dérisoire d'enregistrcF J do sanctionner les motions des clubs.
Toutes ces créatures, incommodées d'une àme, s'e dél)arrassaient lo plus lestement possible, en se procifl
> Quand les Frères Prêcheurs de saint Domiaique, aulremeul dll Ira Dominicains, furent appelés en France, VDniversilé de Paria donna »UX 1 jeutifs étudiants de cel Ordre Tùglise et la maison de Suinl>JMqne C' ll« égliae se trouvait dans la rue des Grès, entre ia rue Saint-Joc^ni et le collège de Moiitaigu. De lu ils furent nommés ValTes sancti Jae Le Peuple, qui n'entend pas le latin et qui abroge tout, les appela iS cobins. O nom est si odieusemi.nt populaire que les nouveaux Frëri^ Prêcheurs n'ont jamais songé à le faire revivre. Il roïie au compte de ) Itévulutlun.
Leà Franciscains, ceux surtout de la grande observance, étaient pa3 tout appelés on France CorMicrs, et voici pourquoi. Lis FjaDClae ' accompagnaient saint Louis à la croisade. Dans une rencontre, i gieat repoussèrent vigourousenieul un parti de Sarrasins. Quand l chevaliers, qui avaient assiste au combat, vinrent en rcnilie ccmple ai Roi, ils ne purent jamiiis diie le nom de ces religieux. I s étaient f vincli. Les clievallers les déïign£rei;t bous lo nom de curde tiis. De la 0 venue ia dénomination do Cordi^liers.
raant le Peuple français, comme la vase qui monte de Tétang se croit l'eau. Il n'y avait plus de revenants pour faire peur, on évoqua les patriotes. Le cardinal de Retz, qui s'y connaissait, a dit : « En matière de sédition, tout ce qui la fait croire l'augmenta. » En conséquence , on donna à l'émeute des proportions formidables. On la fit droit, devoir et puissance. La spoliation devint un titre au civisme; et dans cette Saint-Barthélémy de tous les privilèges, l'on n'oublia qu'une chose, ce fut d'appliquer aux avocats, législateurs décrétant ces mesures, la loi Cecina, qui, à Rome, leur défendait d'avoir des mains.
Le vol légal était consacré. La Royauté se dépouilla elle-même de son prestige ; la Noblesse perdit ses prérogatives et ses biens , le Clergé fut condamné à l'aumône. Les politiques de l'Assemblée crurent qu'un temps d'arrêt serait peut-être une chose bonne et utile. Ils entendaient des républicains aussi avancés que Gouverneur- Morris, ministre des États-Unis à Paris, demander comment la France trouverait le moyen de porter toute la liberté qu'elle prenait à sa charge.
Ces questions , présentées sous forme de conseils, ne laissaient pas que d'inquiéter pour l'avenir. On avait avili la majesté du trône , tué la Noblesse et appauvri le Clergé. On éprouva le besoin de se reposer un peu au milieu des débris accumulés. Mais la ruine de l'Église, consommée en quelques heures, ne satisfaisait pas tous les appétits. Aux yeux des cupides et des aflfamés, la spoliation sonnait le glas funèbre du Clergé; les Jansénistes, cependant, n'en jugèrent pas ainsi. L'Église réduite à la mendicité, c'était pour eux un spectacle de vengeance et une douce consolation ; néanmoins il leur fallait autre chose. Ils connaissaient assez sa persévérance et sa vita-
139 LIVHK l'REMlER.
Iit6 pour savoir qu'elle se relèverait tôt ou lard blable désastre. Les plaies d'argent ne sont ( mortelles. La haine des sophistes et des avoi'a dormie, celle des Jansénistes veille, plus Apre que jamais. Ils ont laissé à d'aulres le soin de dépouiller 1' ils se réservent le bonheur de la déslionorer.
Dédaigneux de ces grands tournois d'éloquence di lesquels Mirabeau et l'abbé iMaury, Cazalès et Bamai agitent des questions de vie ou de mort pour les peuples,^ los Jansénistes, retranchés dans les bureaux, de l'Asseï blée nationale comme dans une citadelle sans trières, ne forment qu'un vœu, ils no poursuivent qu' idée. Que leur importent, en effet, toutes ce d'armes, où la parole est le glaive ? Ils n'aiment à se servir que du poignard; ils cherchent froidement, méthodfc^ quemeut l'endroit vulnérable. Ce fut de ce calcul d' lissement après la ruine que sortit la Constitution ci' du Clergé.
Le Janséniste Camus, ou plutôt le pieux Camus M. Tbiers, le conciliant Fréteau de Sainl-Just, surnomi par Mirabeau la commère Fréteau , Goupil de Préfeln Treilhard, Lanjuinais, Legrand, Martineau et Durandd Maillane, huit légistes ou avocats, ont réuni et combii leurs efforts, .Membres officiels ou officieux du Corail ecclésiastique de l'Assemblée, ils élaborent, ils dirigei tous ses votes. Quelques prélats et l'abbé de Montesqui sont clioisis comme pour faire contre-poids à l'exag^ tion et à l'abus des libertés gallicanes que te Jansénû intronise. Au nombre de ces prélats est Jean-Marie lau, archevêque d'Arles, dont le talent ne fait pat. doute que le courage et la piété. Uulau a été désigné poi servir itivolonlairenienl de pavillon ©t couvrir la
chandise. Son nom est populaire et respecté. Il donnera à la commission ce degré d'autorité et de confiance dont
ir
elle sent le besoin. Mais Dulau, soutenu par François de Bbnal, évêque de Clermont, par Charles de Mercy, évoque de Luçon , par le prince de Robecq , le marquis de Bouthillier, et par les curés Vanneau, Lalande et Grandin, lutte avec tant de logique et de persévérance, qu'il épuise la ténacité des Jansénistes. Il contraint même au silence la loquacité des avocats.
Ces escarmouches préparatoires étaient peut-être les avant-coureurs d'une défaite; Camus et Treilhard la conjurent en imaginant un prétexte plausible de se composeï une majorité plus docile. Treilhard vient donc se plaindre à l'Assemblée de l'excès de travail auquel le Comité ecclésiastique est astreint. Afin d'obvier à cet inconvénient, qui retarde la Constitution du Clergé, si vivement déisirée par la nation, Treilhard propose qu'on adjoigne à la Commission un certain nombre de nouveaux menjbres. -
Le vœu de Camus et de Treilhard fut accueilli, comme il en avait été convenu d'avance; et ce premier tour de passe-passe parlementaire des avocats ne modifia point la discussion , mais il déplaça la majorité.
Cétait tout ce que la Révolution pouvait exiger; elle l'obtint.
L'avocat Chasset, l'économiste Dupont (de Nemours), le chartreux dom Gerle et trois curés , que la démagogie changera bientôt en évêques constitutionnels, Massieu, Expilly et Thibault, sont les principaux membres auxiliaires du Comité ecclésiastique. L'Assemblée ne lui demandait plus de lumières, mais un schisme encadré dans un projet de loi. Dulau et ses amis se retirèrent.
A deux aus d'intervalle, nous les retrouvons encore
MQ LlVlli; rREMIlCU.
en présence les uns îles autres. Les avocats qui voului restaurer les anciens canons sont Girondins ou TerroJ risles. Les prêtres, qui prétendirent ramener !'E pureté primitive, assassinent le Roi, renient publique! ment leur Dieu , ou finissent par contracter une espècj de mariage légal. Dulau est le premier martyr qui lomlw aux Carmes sous les coups des Septembriseurs.
Il existe donc dans cette Assemblée deux partis biei tranchés. L'un, pour rester ûdèle à ses principes, fafl courageusement le sacrifice de "su fortune et de sa vié-a l'autre, afin de nourrir d'envieuses ou de cupides passionsir s'avance vers le progrès et le déshonneur avec des crH de joie. Cauteleux, ergoteurs et diserts, ces prêtres et cëW juristes, mettant en commun tous les efforts de leur patiente aversion contre le Siège romain, ne ressemblenl pas mal à des bornes qui voudraient insulter une pyrS mide. Ils ne clierchent à s'appuyer sur la liberté que pow faire tomber le Juste dans leurs pièges , parce que le JusU leur est incommode. Ils sont à l'œuvre, voyons-les l puler leur Constitution civile du Clergé.
En quelques mois, l'Assemblée avait opéré de« prt diges de bouleversement dans l'économie de l'Église. 4 août 178i), les dîmes sont supprimées; le 27 septemlM les temples catholiques se voient privés de leurs v^sî sacrés ; le 1 8 octobre , les vœux monastiques n'exîstôl plus; le 2 novembre, on déclare la Nation proprîéla des biens du Clergé; le 13 avril 1790, il perd l'administration de ces biens. On fait du Clergé le salarié de l'Étali dans le but d'asservir les prêtres par leui's besoins chaque jour, et de les transformer peu à peu en commtJ saires de police morale. Le 1 2 juillet, on propose la CoilS slitutîon dont nous avons esquissé l'origine.
Avec un calcul de profonde fourberie , ses auteurs refusèrent toujoiïts de s'attaquer directement aux dogmes du Christianisme, que les incrédules, leurs complices, ne cessaient de mettre en jeu. Toucher à la foi, ce serait, selon les Jansénistes, éveiller les inquiétudes du Peuple et provoquer de justes défiances. Le Peuple n'est pas encore mûr pour cette œuvre si impatiemment attendue. Il faut le tromper et le conduire à l'erreur par une pente insensible. On laisse donc de côté le dogme, jusqu'à plus favorable occasion, et l'on s'ingénie, par toute espèce de subterfuges, à démanteler le gouvernement spirituel de l'Église, tout en criant par-dessus les toits qu'on la ramène aux anciens canons et à sa beauté primitive.
Afin de saisir viveînent l'esprit des masses et de les associer à la régénération de l'Église , il avait été décidé qu'on remettrait au peuple l'élection de ses pasteurs. Ce principe, admis comme base du projet, est une avance et un leurre. Le peuple s'y laisse prendre. On l'étourdissait de ses splendeurs futures, on lui arrachait des larmes sur ses calamités passées, on l'enivrait de son omnipotence actuelle. Le Peuple , ébloui , subjugué , ne voit dans tous ces changements qu'une ère d'égalité et de fraternité , sortant du chaos de sa prétendue servitude. Il applaudit de la main et du cœur; puis, lorsqu'on offre à ses naïfs enthousiasmes les fêtes de la Fédération , comme passetemps ou comme jouet, on s'arrange pour ravir à l'Église l'autorité qu'elle reçut de Dieu.
Le principe de la Démocratie dans l'État à peine proclamé, on essaye d'introduire de force dans l'Église le principe du Preshytérânisme. Le Roi n'était plus qu'une machine à contre-seing, on veut asservir les Évèques à la même débilité. L'ancienne circonscription de la France
Uî LIVRE PllRMlER.
était bouleversép; on inlcrverlit le territoire et les fimilc (les (liocL'BCS. On supprime des métropoles et des évêcliés, on en, crée d'autres. On prononce l'extinction et la mort légale des chapitres, des abbayes, des prieurés et de lom les titres de bénéfices, autres que les métropoles, évêchâ et cures établis par la Constitution.
Cette Constitution décide et promulgue que les évoques n'ont plus besoin de s'adresser au Pape pour e obtenir la conûrmation. Ils lui écrivent comme au di^ visible del'Égtiso, seulement en témoignage de l'unittl de foi et de communion qu'ils doivent entretenir avBJ lui. C'est au métropolitain , ou au plus ancien évoque d l'arrondissement formant la métropole diocésaine, qu'^ faut demander la confirmation canonique. Les évèqnesjg les curés sont élus parle même corps électoral qui nom les membres des départements et des districts. L'i^vêiJ ne peut exercer aucun acte de juridiction, en ce qui concerae le gouvernement de son diocèse, sans en avoir délibéré avec son conseil liabitucl et permanent. Ses vicair ne peuvent être destitués que de l'avis de ce conseil i I«r une délibération prise à la majorité des s curés ont le droit de choisir eux-mêmes leurs vicain parmi les prêtres ordonnés ou admis dans le diocèse p l'évêque ; mais son approbation n'est pas recjuise.
Tels sont les articles fondamentaux de cette ConstiUl lion. C'est le schisme en germe , le schisme élaboré t la réforme protestante, et développé dans sesconséquei extrêmes par les Jansénistes, mais le schisme COOUDBI par la loi, scandale et bizarrerie dont l'histoire n'a pas encore offert d'exemple. Selon ces théories passées e lois, toute puissance ne vient jjIus de Dieu, maÎB t l'homme. Dieu est absorbé, eifacé, il fait place à un élm
leur souverain. Cet électeur, qui est le premier venu*, représente la société chrétienne; il en sera l'organe, et, par décret du 24 décembre 1789, les Idolâtres, les Juifs, les Mahométans, les Calvinistes et les incrédules de toute caste ou de tout métier, sont électeurs et éligibles à peu près; le Clergé seul ne prend aucune part à l'élection. On remonte ainsi à la vénérable antiquité et à la primitive Église.
Le pouvoir des Êvêques n'était pas grand' chose , la puissance du Pape se voit réduite à néant. La communion avec le Saint-Siège se bornait à la plus simple des formules. Le Souverain Pontife apprend par elle ce qui a été réglé en dehors de lui. On le dépouille de sa juridiction, et la France , qui doit à Rome sa foi et ses évêques , la France constitutionnelle se sépare, de l'Église mère. I^i Francft rompt tous ses liens avec le centre de l'Unité catholique.
Née de l'alliance , depuis longtemps établie , entre le Jansénisme et le Gallicanisme laïque, cette Constitution avait pour elle l'éternité , l'a tout jamais des constitutions les plus éphémères. Elle était en naissant frappée de cécité légale et d'anathème religieux. Elle se savait
^ II serait impossible de rappeler dans une note toutes les conséquences boijffoDnes ou extravagantes d'un pareil mode d'élections. Ce qui se passa à Toulouse suffit pour en donner la portée. On lit dans V Antidote wùversely p. iS :
a Le premier scrutin ayant été nul, l'assemblée électorale voulut en faire un second, sans désemparer. Plusieurs électeurs) qui ne voulaient pas perdre le plaisir du spectacle, dirent à leurs amis qu'en cas de besoin on les trouverait à la comédie. Le besoin arrive. On court à la coinédie. Un comédien, chargé de donner l'avis, s'avance sur le bord du théâtre et dit : a Messieurs les électeurs ici présents sont avertis qu'on les attend à la cathédrale pour procéder à un second scrutin et créer un Buccesseir des apôtres. »
Ui LIVRE l'REMIEll.
accusée et par l'Église et pai' la réflexion; qu'on avait espériî atteindre ne pouvait plus (échapper aux Révolutionnaires. Ils allaient déslionorer le Clergé français, en le forçant à prêter serment à une parelllfi violation de toutes les lois ecclésiastiques, ou le dispers^ et le vouer à l'aumône, s'il écoutait la voix de sa coa science.
L'heure des dangers approchait; l'immense majorit|| 'de l'Ëpiscopat ot du Clergé n'hésita point. Sous la pre sion des clubs, vomissaat des blasphèmes et des raeni ces do mort, les Kvêques et les Prêtres furent unaniii Ils repoussèrent avec d'éloquentes indignations un i ment qui leur imposait le schisme', On les plaçait Uad l'allernative de souscrire au parjure ou de se voîi' cnk^B de leurs diocèses et de leurs paroisses. Ce sacrifice I consommé, et l'Église de Fiance détruite dans soq | cipe et dans son action. "■(
Aussitôt l'impiété se mit a la lâcho; elle fabi-iquR'^ nouveaux évfiques. Le peuple de la Révolution les élo^ Charles-Maurice Talleyrand de Périgord les sacra. C'é tait plus qu'il n'en fallait pour porter malheur à un part assemblage de vices et de trahisons.
Cette infime minorité se relirait de Dieu, comme si t^ main du Seigneur se raccourcissait tout à coup pour ne pouvoir plus sauver, et comme si son oreille était devenue plus dure pour ne pouvoir plus entendre. La Conslitulion, du Clergé attribuait à ses évèques et à ses prêtres des vffl tus civiques, en échange de leurs devoirs sacerdotad Moins de deux années après sa promulgation, ses évéqu^
' Eo sortant de celle séance du i janvier 179t où le Clergé refufla j serment avec lanL de noble énergie, Mirabeau disait: a Par ma [(h.sJ^ profit est pour noua, il lauten convenir, TtionneuroEl pour eux. i
PIE VI ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 4i3
et ses prêtres passèrent sous le joug de Tapostasie oïl du concubinage municipal. Ceux que la guillotine épargna se repentirent plus tard, ou essayèrent de se maintenir dans l'Eglise comme une pierre d'achoppement et de scandale. C'est ce que l'idée révolutionnaire a toujours admirablement compris. Aussi ne s'étonne-t-on pas de voir tous les écrivains libéraux se porter garants de l'orthodoxie immaculée de ce schisme en germe, qui n'a pu féconder que le ridicule.
Dans son Histoire de la Révolution française et dans celle du Consulat et de VEmpire^ M. Thiers, qui souvent donne une leçon de tactique à l'empereur Napoléon , se révèle, à son temps perdu, plus théologien que le Pape. Le Pape et l'Église ont prononcé sur cette question, qui fut même vidée, avant toute décision, par le mépris avec lequel le peuple accueillit ses intrus. Peuple, Église et Pape s^trompèrent. Voici comment : « L'Assemblée , en réformant les abus, dit M. Thiers*, n'empiétait pas sur les doctrines ecclésiastiques ni sur l'autorité papale, puisque les circonscriptions avaient toujours appartenu au pouvoir temporel. Elle voulait donc former une nouvelle division, soumettre comme jadis les curés et les évêques à l'élection populaire , et en cela encore elle n'empiétait que sur le pouvoir temporel , puisque les dignitaires ecclésiastiques étaient choisis par le Roi et institués par le Pape. Ce projet, qui fut nommé Constitution civile dit Clergé j et qui fit calomnier l'Assemblée plus que tout ce qu'elle avait fait, était pourtant l'ouvrage des députés les plus pieux. C'étaient Camus et autres Jansénistes, qui, voulant raffermir la Religion dans l'État, cherchaient à la mettre en harmonie avec les lois nouvelles. Il est certain
1 Histoire de la /^évolution française, par M. Thiers, 1. 1«% p. 232. I. 10
que la justice étant rétablie partout, il était étrange qu'elle ne le fiU pas dans l'administration ecclésiastique aussi bien qu'ailleurs. Sans Camus et quelques autres, les membres de r Assemblée, élevés à l'école des philosophes, auraient traité le Christianisme comme toutes les autres religions admises dans TEtat, et ne s'en seraient pas occupés. Ils se prêtèrent à des sentiments que dans nos mœurs nouvelles il est d'usage de ne pas combattre, même quand on ne les partage pas. Ils soutinrent donc le projet religieux et sincèrement chrétien de Camus. Le Clergé se souleva , prétendit qu'on empiétait sur l'autorité spirituelle du Pape, et en appela à Rome. Les principales bases du projet furent néanmoins adoptées et aussitôt présentées au Roi, qui demanda du temps pour en référer au grand Pontife. Le Roi, dont la religion éclairée reconnaissait la sagesse de ce plan , écrivit au Pape avec le désir sincère d'avoir son consentement, et de renverser par là toutes les objections du Clergé. On verra bientôt quelles intrigues empêchèrent le succès de ses vœux. »
Les souverains que la voix de leur conscience ou la prévision des calamités futures arrête sur la pente fatale des concessions sont inévitablement maîtrisés par des intrigues. On leur fait assez généreusement l'aumône des bonnes intentions, mais on les déclare atteints et convaincus d'ineptie morale ou de faiblesse. Pour leur malheur, ils ont tous un entourage qui les asservit à ses volontés ou une camarilla qui les perd.
La Révolution s'accorde , de j)lein droit , le monopole du mensonge, et elle évoque des historiens qui, comme M. Thiers, trouvent « ce stratagème plus ingénieux que coupable. » Mais la Révolution ne permet qu'aux siens
d'amnistier le3 lâchetés, et de prendre sous la protection de leur plume les perfidies dont elle peut tirer parti. Le Saint-Siège blâme la Constitution civile du Clergé; !(^ Clergé de France la repousse comme attentatoire à Tautorité et à Tindéfectibilité de la Chaire apostolique. M. Thiers déclare qu'ils se trompent tous. Un homme qui prit à cette Constitution une très-large part, un des évc\|ues institués par, elle , l'abbé Grégoire , n'est pas tout à fait aussi absolu que le panégyriste quand môme de la Révolution, et il dit* : « Dans cette Constitution, j'en conviens, l'autorité du Pape n'est pas assez prononcée. »
Grégoire, cet homme d'une vaste érudition ecclésiastique , mais dont la tête était une bibliothèque renversée et le style une parenthèse continue , ne témoigne aucun regret, il n'affiche aucun remords. Il se façonnait une conscience à lui , une espèce de catholicisme bâtard , gallican, si l'on veut, mais indépendant de l'Église: quelque chose d'approchant du pontificat civil que rêvera plus tard l'abbé Gioberti; néanmoins, l'abbé Grégoire arrive à la conclusion qui frappe tout le monde, excepté M. Thiers. Ajoutons, pour être juste, qu'à vingt-cinq ans d'intervalle, lorsque la raison commence à lui venir avec •les cheveux blancs, l'écrivain du Libéralisme n'est pas aussi explicite. Dans son Histoire du Consulat et de V Empire^ M. Thiers se rapproche beaucoup plus de l'opinion de Grégoire que de la sienne propre. Il se contredit; mais ne se rétracte pas encore, et il s'exprime ainsi ^ : « La Religion était évidemment une des choses à l'égard desquelles la Révolution avait dépassé toutes les bornes
i Légitimité du serment civique, [►ar l'abbé Henri Grégoire, p. 25.
2 Histoire du Consulat et de VEmpire, t. HI, p. 196.
U8 LIVUE PKEMIKH.
justes et raisonnables. Nulle part il n'y avait autant à réparer. »
Puis à la page suivante il ajoute : (c L'Assemblée constituante , poussée par ce goût de régularité si naturel à l'esprit des réformateurs, assimila, sans hésiter, Tadministration de l'Eglise à celle de l'Etat. Il y avait des diocèses trop vastes, d'autres trop restreints; elle voulut que la circonscription ecclésiastique fût la même que la circonscription administrative, et créa îin diocèse par département. Rendant électives toutes les fonctions civiles et judiciaires, elle voulut rendre électives aussi les fonctions ecclésiastiques. Cette disposition lui paraissait d'ailleure un retour au temps de la primitive Église, où les évêques étaient élus par les fidèles. Elle supprima du même coup l'institution canonique, c'est-à-dire la confirmation des évêques par le Pape; et de toutes ces dispositions elle composa ce qu'on a nommé la Constitution civile du Clergé. Les hommes qui agissaient de la sorte étaient animés d'intentions fort pieuses. C'étaient des croyants véritables, des Jansénistes fervents, mais des esprits étroits, entêtés de disputes théologiques , esprits par conséquent fort dangereux dans les affaires humaines. Pour compléter la faute , ils exigèrent du Clergé français qu'il prêtât serment à la Constitution civile. C'était faire naître un cas de conscience pour les prêtres sincères , et un prétexte pour les prêtres malveillants; c'était, en un mot, préparer un schisme. »
« Le projet religieux et sincèrement chrétien de Camus, » ce projet dont ]\L Thiers, dans son Hisloire de la JRéro/i/tioHj, fait un tableau si touchant, ne prépare plus qu'un schisme, au témoignage même de l'auteur du Consulat ei (le rEinpirc. Le schisme, c'est Fuuité de l'Eglise attaquée,
c'est la paix des consciences et la tranquillité des nations mises en cause, c'est la guerre civile introduite dans la bergerie et menaçant le troupeau. Rome devait à tous protection et lumière; il fut de son droit et de son devoir de se défendre. En se défendant, elle sauvegarde la justice et la vérité. Elle offre à tous les dévouements éprouvés une consécration qui double les forces et ravive les courages. Cest ce que la Révolution, dans toutes ses intermittences et ses péripéties, a eu le plus pressant intérêt d'empêcher, ce qu'elle a sans cesse anathématisé au nom d'un Dieu de paix.
Elle était née pour être agneau, on la force à devenir tigre. Elle avait des instincts pacifiques et vertueux; le fanatisme, l'intolérance et la calomnie changent tous ces beaux sentiments en forfaits , ne trouvant une valable excuse que dans l'apothéose d'un patriotisme exalté par les dangers. Elle avait à cœur de rester catholique et chrétienne ; on la contraint d'abord à se faire une arme d'un schisme légal , puis à passer sans transition à l'athéisme dans les lois et dans les mœurs. Une savante hypocrisie a développé ce double thème; il fait aujourd'hui partie intégrante des éphémérides démocratiques. On ne raisonne plus, on ne jure plus que par elles.
Car, ce qu'il ne faut jamais oublier, ce que l'on doit toujours et partout mettre en regard de la tolérance, du progrès et de la fraternité annoncés, c'est la brutalité dans le fanatisme, c'est le délire dans la barbarie, éclatant aussitôt que la Nation renonce à ses préjugés et marche avec le siècle. Au fond de toutes les histoires écrites ou professées , on trouve inévitablement des larmes de commande et des douleurs hypocrites, pour attendrir les peuples sur les guerres de religion , ou pour inspirer à
l'humanité une sainte horreur des excès commis au nom de la foi.
I^ révocation de Tédit de Nantes, les dragonnades et les missionnaires en bottes-fortes des Cévennes, sont, avec l'inquisition espagnole et la Saint -Barthélémy, un cadre sur lequel chacun brode des déclamations inépuisables. Certains auteurs, même catholiques, n'ont jamais osé aborder franchement une pareille thèse. Us ont reculé devant la justice. Afin de ne pas trop compromettre leur popularité marchande , ils ont tout benoîtement essayé d'avoir, eux aussi, leur petite pierre à jeter aux répulsions politiques de Louis XIV et à la prévoyance religieuse de Philippe II. Peu, très-peu d'écrivains de nos jours ont osé dire, avec Frédéric Ancillon dans ses Études: (c Le seul rôle qui puisse convenir à la majesté de l'histoire , le seul qui puisse lui conserver sa magistrature sainte et nécessaire, c'est de juger les actions en ellesmêmes, et de les approcher toujours des éternels principes du juste, »
Ancillon, tout protestant qu'il était, i)arlait ainsi et agissait tle môme. Les timides et les révolutionnaires n'auront jamais de pareils scrupulcj?. Pour eux, le fondement de toute justice ne sera jamais la vérité.
Nous admirons aussi peu (|ue possible leur éloquence, saupoudrée d'inofïensives interjections et de réticences embarrassées; mais nous sera-t-il bien permis, à nous qui ne consentons à marcher que dans les voies du bon sens et de la vérité, de poser quelques simples questions aux entrepreneurs d'opinion publique ?
Le Sacerdoce et l'Empiie eurent tort, selon vous, de sévir contre les Albigeois, les Vaudois, les Camisards, et tous ceux qui se détachèrent de rTnilé. Le Compelle in-
trarey qui défraya tant de beaux discours et fit ré[)andre sur le monde entier tant de flots d'encre philanthropique, était une violation des lois divines , un outrage à la conscience. L'histoire, Fode, le drame et le roman en font foi. C'est très-bien; mais alors pourquoi n'appliquezvous cette indignation qu'à des papes ou à des princes ? Pourquoi n'avez- vous jamais, comme Tacite, de ces éclairs de justice distributive , soudains et terribles , qui projettent une épouvantable lumière sur les abîmes du cœur humain ?
Est-ce que par hasard ceux qui inventèrent et manœuvrèrent la Constitution civile du Clergé seraient encore à vos yeux des apôtres de tolérance? Est-ce que, eux aussi, ils n'auraient pas cherché, par toutes sortes de menaces et de tortures, à bâillonner l'esprit public et à comprimer les résistances pieuses? Ne les a-t-on pas vus aduler une jeunesse instruite dans l'ignorance, et fomenter ces délires de l'esprit, procédant, par la plus sauvage des inquisitions, à la mise en scène du paradoxe social et de l'opprobre déifié ? N'ont-ils pas prétendu, ne prouvent-ils pas chaque jour que , pour atteindre la souveraineté du but, il leur est permis de tout oser contre tous ?
Vous découvrez, vous flagellez avec ardeur le fanatisme des temps anciens. Vous lui déclarez une guerre sans trêve ni merci , et cela , au nom de vos immortels principes de 1789, garantissant, dites-vous, la liberté religieuse et politique et l'égalité civile. Mais alors pourquoi ne voyez- vous donc pas, pourquoi surtout ne racontez-vous pas les crimes de tout genre, les persécutions de toute espèce, dont ces immortels principes furent la cause ou le prétexte ?
Il est beau de verser des pleurs historiques sur des
15Î LIVRE J'HEMIEII,
infortunes qui liaient de plusieurs siècles, plus beau e
core d'apitoyer les générations naissantes sur des calamW
tés souvent imaginaires ou surfaites. Pourquoi se taire en
face de ces maux dont nous fàmes témoins, et dont iU
nous est possible de suivre encore les victimes ii I
de leur sang?
Le Forcez-les d'entrer! est un atleutat à la dignité t l'homme et du citoyen. Soit; mais alors que dites-voul de cette Assemblée nationale exigeant un serment ( répugne à la conscience ? Que pensez- vous do ces autor^ tés nouvelles qui, le sabre au poing et le blasphème à l bouche, imposent ce même serment à tout évèque, à Uni prêtre, à toute religieuse, sous peine de mourir de fata ou dans l'exil ? Où se trouvent, dans vos histoires ou daq \os romans, les récits de ces persécutions qui s'étend du château à la chaumière, et remontent du plus hum des presbytères au plus somptueux des palais épiscopaiD A quelle page vous entend-on flétrir ces crimes, et d^ avec Tite-Live : Crudelitulem damnalis, in crudelital mitis, vous condamnez la cruauté et vous vous yab) donnez vous-mêmes?
Il y a dans toutes les provinces de la vieille France, dani celles principalement qui furent assez heureuses pour n'a voir jamais de Jansénistes comme chefs spirituels, il ^1 des populations laborieuses, tranquilles et fidèles. Ul f de leurs pères est pour elles une consolation et une e rance. Elles croient en Dieu; elles croionl inslinclivcm à la suprématie infaillible du Pape; elles vénèrent lei évoque; elles aiment leur curé, dont la parole et la clu4 rilé résument l'Église. Leur instinct vertueux se défie d ces multitudes de droits dont la Constitution les accable^ car sans avoir jamais entendu prononcer le nom de Ma.4
PIE VI ET LA RÉVOLUTION FHAXr.AISE. 153
chiavel , elles savent comme lui * « que les hommes ne font le bien que forcément; mais dès qu'ils ont le choix et la liberté de commettre le mal avec impunité , ils ne manquent point de porter partout la confusion et le désordre. »
Tout à coup, à un signe de tête législatif, ce Peuple doit renoncer à ses antiques croyances. On Téclaire malgré lui, on fait son bonheur malgré lui; il faudra que, de gré ou de force, il se soumette aux félicités qu'on lui prépare malgré lui.
Ces félicités consistent dans l'expulsion à main armée de tout prêtre qui a le courage de sa foi, et dans Tavénement d'un intrus ou d'un jureur, que le mépris public accueille d'avance, bien persuadé que par ses mœurs' l'intrus ne fera pas mentir la voix du Peuple. Les incrédules, qui ne mettaient jamais le pied dans une église, y pénètrent enfin à la suite du prêtre constitutionnel, et le silence y règne comme dans un tombeau. La foule a suivi son véritable pasteur dans les vallées ou dans les forêts.
Par son inébranlable constance, la foule proteste contre des innovations qui lui répugnent. Cette foule , qui est le vrai peuple, le peuple travaillant, combattant, priant et obéissant, est mis hors la loi et déclaré incapable de se gouverner lui-même. On vient de l'affranchir d'un joug qui ne lui pesait guère; on lui impose des tuteurs constitutionnels qui , par la plus dure des servitudes, lui enseigneront le bonheur d'être libre. 11 a dit et répété sur tous les points de la France les paroles de l'Évangile : « Celui qui n'entre pas «par la porte dans la bergerie des brebis, mais qui y monte par un autre
* Machiavel, Discours sur Tttc-Live, L I.
endroit, est un voleur et un larron. » Ces paroles sont entendues et comprises; le larron passe outre, et il maudit les brebis qui le fuient et ne connaissent point la voix de l'étranger.
Regorgement des prêtres fidèles est commencé; le mariage des jureurs se célèbre à T église de la paroisse, transformée en temple de la Raison. Ceux qui n'assistent pas à ces fêtes doublement nationales sont déclarés suspects. On les déporte ou on les massacre, on les violente ou on les noie. L'âge n'est pas plus épargné que le sexe. Le fanatisme humanitaire, les mains pleines de bienfaits suborneurs , prêche le progrès social ; il déclare la guerre aux convictions et à la pensée. Il veut que rien ne reste debout; il écrase ou il mutile. Il laisse les loups en repos , et il organise dans les campagnes et dans les viUes de longues chasses aux prêtres. Il a remplacé le Calvaire par un arbre de la liberté. Il ordonne que sa populace de frères et amis s'incline devant cet arbre , et adore la première prostituée venue qui sera par la même occasion déesse de la Raison et de la Licence. Cette populace ne possédait pas assez d'argent pour avoir des vices; la Révolution lui enseigne les rudiments du crime.
Tout cela s'est vu, mais tout cela n'a pas été dit, ou du moins tout cela a trouvé une excuse nationale dans les complaisances de l'histoire. Afin de no pas déranger ses admirations de parti pris et ses grands citoyens de convention, l'histoire passe à pieds joints et les yeux fermés sur ces prodigieux attentats. Elle feint de les ignorer, ou, dans ses bons jours , elle les pallie : quelquefois même elle les appiouve par la loi suprême de la nécessité, dernière excuse des tyrans.
L'histoire prend sous sa sauvegarde ces pri\ilégiés de
la sédition à tous les degrés, qui se firent un marchepied de la proscription, et qui torturèrent les croyances pour les assouplir. Elle fait un rempart de ses admirations à des Érostrates de bas étage , terroristes conservés dans l'esprit-de-vin, ou farouches amants de Tégalité, toujours prêts à acheter la plus frivole des distinctions au prix de tous les forfaits. L'histoire n'a pas eu honte d'accepter et de glorifier de pareilles hontes. Elle accusait, elle accusera longtemps encore saint Dominique et Torquemada , Philippe II et Louis XIV, la sanglante Marie Tudor et Pie V. Mais ne craignez rien : elle n'aura jamais qu'à son corps défendant un mot de blâme à bégayer contre les excès sans nombre de la Révolution.
La Révolution a été provoquée, elle s'est contentée de répondre ^ Elle voulait faire pacifiquement, constitution-
* Les s et 3 septembre 4792, le massacre des Évoques, des Prêtres et àea prisonniers renfermés à l'Abbaye, aux Carmes et dans vingt autres lieux, ensanglanta Paris. Trois jours après, le 6, le conseil général de la commane de Nantes arrête ce qui suit, ce qui est signé par les citoyens Joyau, Aimé, Payen, Bonnet, Dufrexou, Gandon, Robineau, Halgan et le Tourneux. Ce décret, qui est un dernier simulacre d'humanité, ressuscite en grand les lettres de cachet; il fait pâlir toutes les révocations de redit de Nantes et il prélude aux noyades :
«Le conseil, considérant que le danger qui menace la patrie et les maux auxquels elle est aujourd'hui exposée sont en partie l'effet et la suite des manœuvres criminelles des Prêtres non sermentés; qu'il est évident que ces hommes ont juré la perle de leur patrie , et qu'aucune considération ne pourra jamais les rallier à la cause de la liberté et de l'égalité ;
» Considérant que leur expulsion du royaume est désirée et sollicitée depuis longtemps par tous les bons citoyens, comme le seul moyen de rétablir la paix intérieure;
» Considérant que cette expulsion serait déjà effectuée depuis plusieurs mois, si le vœu des repréïentants de la Nation n'avait pas été étouffé par le pouvoir perfide chargé de la sanction et de l'exécution des lois;
» Considérant que le Peuple attend avec impatience l'exécution de la
15G LIVRI' l'REMlKH.
nellement ri à sa inaniëie le bonheur de l'Église, dfl'T monarchie et du peuple. L'Éj-lise, la monarchie et f peuple ne l'ont pas comprise. Elle s'est vue dans lacruelï alternative de succomber on d'invoquer une puissance o téai^bres encore ignorée. Elle se plaça sous l'invocaUffl de celte puissance , ayant pour éléments et pour fore attractive tout ce qui élait déclassé dans l'univers.
Elle a appelé à son aide le parjure et le vice, Yégl et la cupiditi5, la paresse el l'orgueil. Tout cela s'a donné rendez-vous autour d'elle, ici sous la forme d'oq leurs populaires, là sous la carmagnole de patriotes d guenilles. Des quatre coins du monde, ce ramas de <
loi ; que , jusiemenl irrilé des maux accumu'és sur s» tète pjr celle lu malfciisanle , il bnVe d'en èUt délivré, el que le moindre retard pour le perler i se faire justice par ses propres mains , comme il est 3: Pjris et dan^ d'autres endroilB;
s Par tous ccsmolifâ,
» Le conseil de département, délibérant en présence des coDseibd néruux du district et du la commune de Nantes, et ouï le procureurs Itérai syndiit , a arrêté et arrête co qui suit :
» Ait. i". Vlès demain les commissaires des trois administra tlODB^ rendront au eéminaire el uu château de Nantes, où tonl détenoe B Prfitres ou ecclésiastiques non assermentés de co-départemenl qui 8 sont rendus de bonne volonté, ou qui y ont été conduits par la force à mée, et leur Do^ififront la loi au S6 août, qui ordonne leur expc ils leur enjoindront de se préparer à quitter le royaume dans le d par ladite loi.
" Alt. 3. Les commissaires fcronl entendre à ces i^cclésiastiqgt» d les administraleurs sont disposés è suivre à leur ég»rd rexécution It râla du décret du 20 août; mais que la fermeiilalion doj esprits es^H qu'il y aurnil de leur (art une grande imprudence i se déporter p térieur, 1 1 que le plus aùr pour eus est de préférer la voie de la nu HO rendre dans t^us les [iaux où ils vou^Ironl aller (îxer leur d
> Art. 3. Les commissaires déclareront â ces ecclésiastiques qu^ il i Eedéciler dans les vingl-q.uaire heures, au bout dfsquelles 0 recevoir leurs décUratioDs; que le temps presse, et que leur sûreté s^ti compromise par un plus long délai.»
' '^K,''^A>v^'■ ^.ii•^'*^*n i-fift'
PIE VI ET LA RÉVOLUTION I UAN(;a1SE. MH
gajjonds, de poètes innommés, d'avocats anihilieiix, de femmes perdues , de philanthropes cupides , de journalistes impurs, de comédiens sifllés, de naïfs enthousiastes du progrès, de portiers délateurs, de nobles avilis, de prêtres félons, de spéculateurs parasites, d'intrigants besogneux, de cosmopolites ruinés, de jeunes fous et de filles-mères, a composé cette France à part dont la Démagogie ne cessera d'aiguiser les mauvais instincts.
Les tribuns d'athénée ou d'académie, les discoureurs de ruelle ou d'histoire, produisant des républicains sous la Monarchie et des communistes sous la République, se sont pris pour cette espèce de France d'un enthousiasme facile à expliquer. Ils légitiment ses excès dans l'espoir d'en accaparer les bénéfices. C'est pour ce motif que la Constitution civile du Clergé et toutes les lois révolutionnaires trouvent des admirateurs ou des apologistes dans l'histoire fabriquée en \uc d'une passion ou d'un intérêt.
Pie VI et le Sacré-CoIlége avaient étudié avec une anxiété toujours croissante les diverses phases de la Révolution. A Rome, mieux que partout ailleurs, on sait que le propre des sociétés et des empires qui vont finir est de ne rien prévoir, pas même leur lin. L'ignorance du passé voile l'avenir, et le Pape n'en était plus à s'avouer que la Nation française touchait aux abîmes. Dans ce mouvement désordonné des cœurs et des pensées, à travers ces fiévreuses agitations de la lutte et de la douleur, l'àme du Pontife ne se laissa point ébranler. Son front resta pur et serein comme un beau coucher de soleil d'automne. Dans chacune de ces complications apportant une tristesse et un désespoir de plus, il comprit qu'une grande réserve lui était imposée. Rome se condamna d'abord au silence, pour laisser aux passions le temps de se calmer. Quand
elle jugea que l'heure de rompre ce silence prudent était arrivée, Pie VI, le 29 mars 1790, s'adresse au Sacré- Collége , réuni en Consistoire secret. Apres lui avoir énuméré les afflictions qui pesaient sur TÉglise de France , il ajoute :
« Quand nous avons su toutes ces choses, avons-nous pu souffrir tant de maux et ne pas élever notre voix apostolique contre ces décrets coupables, par lesquels on veut détruire la Religion, et, nous ne le voyons que trop, rompre toute communication entre le Saint- Siège et le royaume de France? Le prophète Isaïe ne paraît-il avoir désapprouvé notre silence, lui qui a dit: ce Malheur à moi de ce que je me suis tu ! » jMais en quels termes pouvions-nous le rompre , et à qui nous adresser ? Aux Évoques : ne sont-ils pas privés de toute autorité, plongés dans la terreur, et forcés, la plupart, d'abandonner leurs sièges? Au Clergé : n'est-il pas dispersé, humilié, hors d'état de se réunir? Au Roi Très-Chrétien luimême : n'est-il pas dépouillé de son pouvoir royal, soumis aux Etats-Généraux, et forcé de sanctionner tous leurs décrets? Presque toute la Nation, séduite par le fantôme d'une vaine liberté, obéit en esclave à cette Assemblée de philosophes qui s'injurient et s'attaquent entre eux comme des chiens pleins de rage ; elle oublie que le salut des empires repose principalement sur la doctrine du Christ, et que leur félicité n'est jamais plus assurée que quand l'obéissance air Roi est l'effet du plein consentement de tous les sujets, ainsi que l'a enseigné saint Augustin. En effet, les Rois sont les représentants de Dieu pour faire le bien ; ils sont les fils et les soutiens de l'Église ; leur devoir est de l'aimer comme une mère et de défendre sa cause et ses droits.
i) Nous savons assurément 'que Timportante mission de parler, d'avertir et d'exhorter nous appartient; mais nous sommes convaincu que noire voix retentirait en vain aux oreilles d'un peuple égaré, et dont les masses, livrées à la licence, courent sans cesse à l'incendie, au pillage , au supplice et au massacre des bons citoyens , et violent toutes les lois de l'humanité. Nous savons encore qu'il faut craindre d'irriter davantage cette multitude et de la pousser à de plus affreux forfaits. Saint Grégoire le Grand nous enseigne d'une manière frappante que le silence n'est pas toujours hors de propos. Examinant quel est le temps pour se taire et le temps pour parler, il en établit la distinction; puis il ajoute : v Nous devons étudier avec attention quel est le moment opportun pour qu'une bouche discrète s'ouvre, et quel est celui où la discrétion doit la fermer de nouveau. » Qui ignore que saint Athanase garda le silence, et même qu'il s'enfuit d'Alexandrie au moment où cette ville était en proie à la rage des persécuteurs? Il a écrit, en effet : « Ne soyons ni assez emportés ni assez téméraires pour tenter le Seigneur. » C'est la conduite qu'ont suivie également saint Grégoire Thaumaturge et saint Denys d'Alexandrie; c'est ce qu'enseignent aussi les plus habiles interprètes des livres sacrés.
» Mais il n'en est pas moins vrai aussi que le silence que garde celui auquel est imposé le devoir de parler ne doit pas être éternel. 11 doit ne le garder que jusqu'à ce qu'il puisse le rompre sans péril pour lui et pour les autres. C'est ce que saint Ambroise nous apprend quand il dit : « Or David se taisait , non pour toujours , mais pour un temps, non sans interruption, et avec tout le monde indistinctement; mais il ne répondait pas à son
ennemi qui Tinjuriait, ni à celui qui le provoquait. » Quant à nous , tant que notre voix ne pourra se faire entendre à la Nation française, que devons-nous faire ? Nous adresser à Dieu* et faire monter vers lui nos prières ferventes et multipliées.
» En attendant, nous avons jugé à propos de vous adresser cette allocution, pour qu'on sache que nous n'ignorons pas tous les attentats qu'on dirige contre la Religion et contre les droits du Saint-Siège, et pour déclarer que le silence que nous avons gardé ne doit pas être attribué à la négligence, encore moins à Tapprobation, mais seulement à la conviction où nous sommes que ce silence est nécessaire pour un temps, et jusqu'à ce que d'autres circonstances , que nous espérons devoir bientôt arriver par la grâce de Dieu, nous permettent de prendre utilement la parole. »
En face des emportements de l'anarchie et des outrages que subit l'Église, la modération ot la dignité de ce langage ont quelque chose de paternellement solennel. Pie VI semble avoir lu dans l'avenir. 11 a la prescience des infortunes qui l'attendent, et, martyr déjà préparé pour le sacrifice, il communique à tous ses écrits un accent de résignation inimitable. Son style coule comme les eaux d'un beau ileu\e. Ceux qui le précédèrent sur le trône apostolique, ceux qui l'y suivront, eurent tous, ils auront tous l'espoir (jue leurs combals^ ne restent pas frappés de stérilité. Cet espoir ne les trompera pas plus qu'il n'abandonne Pie VI; mais celui-là, privilégié delà douleur, avait à expier, comme Louis XVI, de fatales complaisances ou des dépravations cjui n'étaient pas les siennes. Il se résignait donc au châtiment sans avoir participé à rinjustice. Victime dévouée, il ne combattait que
pour ne pas faire accuser Rome d'inertie ou d' épuisement. Nec terremusj nec timemus^ disait saint Ambroise, si doux et si fort dans sa mansuétude. Nous ne voulons pas effrayer, mais nous ne craignons pas, répétait Pie VI; et son calme plein de dignité était Téloquent commentaire de ces paroles.
Dans les circonstances difficiles où le Roi s'était placé, entre son devoir religieux, dont il ne voulait jamais s'écarter, et les nouveaux principes politiques qu'il subissait, Louis XVI avait besoin d'un guide et d'un ami. Le vieux Pontife soutenait le jeune Monarque ; il lui inspirait le courage de la résignation, puisqu'un sentiment d'incompréhensible miséricorde faisait oublier à Louis XVI que ce n'est pas sans motif que les chefs des peuples portent l'épée. En présence de cette Constitution, dont tous les vices lui étaient connus, et qu'on le forçait à sanctionner par toutes sortes de tortures morales, le Roi hésitait et reculait. L'Épiscopat français, rallié par le danger commun , était monté sur la brèche ; il combattait avec énergie et avec talent pour préserver l'unité chrétienne. Louis XVI admirait ces généreux efforts; cependant sa timidité naturelle lui faisait chercher des conseils ou une direction dans une autorité encore plus élevée. Il attendait que Rome se fût prononcée dans la cause. Pie VI parla, mais son bref* ne parvint jamais au monarque. On l'intercepta perfidement , afin de laisser le Roi aux prises avec sa conscience religieuse et ses incertitudes politiques.
Harcelé par l'émeute, épuisé par les hésitations intérieures , trahi par les uns , calomnié par les autres , et ne trouvant que dans la prière un apaisement à tant de tribulations, Louis XVI signa avec la pensée qu'il conjurait de
* Ce bref est daté du 22 septembre 1790.