‹ L'Église romaine et le premier empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédites (volume 2)Chapitre 2 sur 80 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Effets de la prise de Rome. — Elle est plutôt un embarras pour le gouyeraement français. — Protestation du pape. — Circulaire aux ministres étrangers. — Le pape reçoit le général MioUis et M. Alquier. — Nomination du cardinal Doria à la secrétairerie d'État. — Procédés de l'administration franà Rome. — Elle s'empare de tous les services publics. — Renvoi des cardinanx napolitains. — Incorporation des troupes pontificales dans l'armée française. — Renvoi de tous les cardinaux qui ne sont pas nés dans les Étais du pape. — Le cardinal Doria , secrétaire d'État , reçoit l'ordre de quitter Rome pour se rendre à Gènes. — M. Alquier est rappelé de Rome.

Les troupes françaises étaient entrées à Rome le 2 février 1808 au matin. Si l'empereur avait pensé qu'en s'emparant de la capitale des États pontificaux il triompherait aisément de la résistance de Pie VII, son illusion ne fut pas de longue durée. S'il s'était imaginé que par ce coup de violence il mettrait

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presque aussitôt fin à ses dissentiments avec le saintpère, son désappointement dut être considérable. Il n'en fut pas de la prise de Rome comme de celle de Vienne ou de Berlin. Lorsqu'on 1805 Napoléon, vainqueur à Ulm, avait mis la main sur Vienne, il s'était procuré une grande force contre rAulriche. La perte de sa capitale avait servi à rendre l'empereur François fort conciliant à Schœubrunn, et, sans nul doute, le désir de recouvrer Berlin ne contribua pas moins à faire accepter par l'infortuné roi Guillaume les conditions si dures du traité de Tilsitt; mais l'empereur méconnaissait le caractère de Pie VII , et ce qui était plus fâcheux de la part de ce grand esprit, d'ordinaire si sagace, il se méprenait absolument sur le fond même des choses, quand il supposait que, réduit aux mêmes extrémités, le chef de la foi catholique finirait par céder, comme naguère avaient dû céder les deux plus puissants monarques de l'Allemagne.

Napoléon n'avait pas songé que derrière le prince temporel, matériellement si faible et dénué de toutes ressources, il s'exposait à rencontrer le pontife, armé par l'unanime adhésion de tous les membres de son Église d'une puissance morale redoutable. Contre le vicaire du Christ invoquant de bonne foi les devoirs

de sa miâsion religieuse, le recours à la force brutale risquait de devenir une mesure aussi inutile que dangereuse, et les menaces ne pouvaient avoir d'autre effet que de provoquer les sympathies secrètes non-seulement de TEurope entière, mais d'une notable partie du public français en faveur de Tinoffensif vieillard qu'il plaisait maintenant à Tempereur de choisir pour adversaire et pour victime. Celte considération ne Tarréta pas un instant. Soit qu'il n'ait point alors prévu les suites funestes de sa détermination, soit plutôt qu'enhardi par le sentiment de sa toute-puissance, par le spectacle de l'universel asservissement , il se soit tenu pour assuré de pouvoir toujours maîtriser l'opinion par le succès , Napoléon se précipita sans hésiter dans cette lutte nouvelle qui ne devait guère tarder à devenir beaucoup plus religieuse que politique, où le beau rôle ne lui était pas destiné, et dont, malgré l'inégalité apparente des forces mises en présence, la durée allait désormais se prolonger jusqu'à la fin de son règne.

Une fois décidé à traiter le saint-père en ennemi, l'empereur recourut tout d'abord à ses procédés de guerre accoutumés. Multiplier les agressions, les rendre à chaque fois plus formidables, ne laisser à son adversaire ni trêve ni repos, telle avait toujours

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antérieurement à son souverain ; mais le saint-père, fidèle à ses devoirs , était décidé à tout souffrir plutôt que de blesser sa conscience... Mettant avec confiance son sort entre les mains de Dieu, il se bornait à protester, comme il y était en conscience obligé, contre toute occupation de ses domaines. C'était afin qu'ils pussent à leur tour informer leurs cabinets d'un événement aussi affligeant que par ordre du saint-père la présente communication leur était adressée '.

Il semble qu'il était difficile d'apporter plus de prudence dans les démarches que commandait à Pie Yll le soin de sa dignité et de son indépendance. Il avait poussé la condescendance jusqu'à recevoir le 3 "^"^

au Quirinal le général Miollis, amené par le ministre de France, M. Alquier*. Dans cette entrevue. Pie Yll, affable comme à son ordinaire, n'avait témoigné d'irritation qu'au sujet des canons qu'on avait la veille si insolemment braqués devant les fenêtres de

1. Circulaire du cardinal Casoni aux ministres étrangers près le saint-siége.

2. «Humble et doux par caractère et par principes , pour yous prouver sa modération dans la douleur que lui causent d^aussi rudes traitements, le saint-père a chargé le soussigné de répondre que demain à midi il recevra le géi\éral Miollis accompagné de Votre Excellence, » Le cardinal Casoni à M. Âlquier^ 2 février 1808.)

son appartement. Le général français, alléguant la méprise d'un officier subalterne, promit de les faire retirer, ce qui eut lieu en effet dans la nuit. De la part du général Miollis non plus que de M. Alquier, le saint-père n'avait à redouter personnellement aucun manque d'égards; mais, quelles que fussent les favorables dispositions du commandant du corps d'occupation et celles du ministre de France à Rome, tous deux pleins de respect pour le saint-père , ils avaient à exécuter les ordres d'un maître auquel il n'eût pas été prudent de désobéir, et ces ordres, on se le rappelle, étaient fort po«itifs. Il avait été enjoint à M. Alquier de s'opposer « à toute circulation d'imprimés ou actes quelconques contraires à la France que le gouvernement romain pourrait publier, et d'en rendre responsables la police et les libraires de Rome * ». C'est en vertu de ces instructions trop précises pour être négligées que les troupes françaises s'étaient emparées de l'administration des postes et de la police des imprimeries. Les exemplaires de la protestation pontificale qui avaient été placardés le 2 février au matin sur les murs de Rome en avaient presque aussitôt été

1. Lettre de Tempereur à M. de Champagny, 22 juiUet 1808. Correspondance de Napoléon /«»•, t. XVI, p. 264.

arrachés par ordre du général Miollis , et M. Alquier de son côté n'avait pas manqué de faire un crime irrémissible au cardinal Casoni de la publicité donnée à la protestation du saint-père. Dans sa note datée du i février, il représentait cette pièce, que nous venons de mettre tout entière sous les yeux de nos lecteurs, comme u tendant à égarer l'opinion et à troubler la tranquillité publique par des assertions couvertes d'uii voile religieux. »

Tel était, pour se conformer à ses instructions, le besoin qu'éprouvait M. Alquier de se créer des griefs imaginaires ou même extravagants, qu'il avait découvert un motif d'accusation contre le Vatican dans le simple fait que la protestation du saint-père ne nommait point l'empereur. Il n'hésitait pas à reprocher sérieusement au cardinal secrétaire d'État de s'être servi des mots le gouvernement français^ afin d'imiter, disait-^il, le cabinet de Lojidres^ Le cardinal n'avait eu nulle peine à répondre à M. Alquier que la note dont il se plaignait avait été justement conçue pour calmer l'irritation populaire , et qu'à la grande satisfaction de Pie VII ce but avait été en fait complètement atteint ; si l'on avait évité de nommer person-

1. Note de M. Âlqaier à M. le cardinal Casoni, 4 février 1808.

nellement Tempereur, c'était là une nouvelle preuve de la délicatesse constante du saint-père et du respect profond et invariable que son ministre ne cessait de professer pour Taugusle personne du souverain français. L'expression dont M. Alquier se plaignait était usitée dans le langage^ diplomatique. Le ministre des relations extérieures à Paris, la légation française à Rome, l'avaient continuellement employée. Dans les circonstances fâcheuses du moment , c'était par un égard particulier envers le souverain de la France que le Vatican s'en était servi*.

Cependant des actes infiniment plus graves allaient bientôt suivre les singulières récriminations de M. Alquier. Peut-être nos lecteurs n'ont-ils pas oublié que, dans les instructions envoyées au vice-roi d'Italie, l'empereur avait assigné comme le but principal de l'expédition dirigée contre Rome l'intention de purger cette ville et les États pontificaux de la présence des brigands qui les infestaient, des agents napolitains et anglais qui n'avaient pas craint d'y braver sa puissance , d'en chasser et de renvoyer à Naples les cardinaux originaires des Deux-Siciles,

1. Lettre du cardinal secrétaire d'État Casoni à M. Alquier, 6 février 1808.

12 L'EGUSE ROMAINE ET LE MŒMIER EMPIRE

qui avaient jusqu'à présent refusé de prêter serment à son frère le roi Joseph. En réalité, il n'y avait plus d'agent anglais à Rome depuis le départ volontaire de M. Jackson. Le roi Ferdinand, retiré à Palerme, n'avait pas de ministre officiellement accrédité auprès du saint-père.

Quant aux soi-disant brigands, il n'y en avait pas un seul dans l'intérieur de la ville. Toutes les fois que la légation française avait demandé l'arrestation des rebelles napolitains dont le séjour avait été signalé par elle, les autorités romaines n'avaient jamais hésité à les faire saisir et à les consigner dans les forteresses du pays. Elles avaient même employé à cet égard un zèle si efficace , que le nouveau secrétaire d'Élat de Sa Sainteté, le cardinal Joseph Doria Pamphili, successeur du cardinal Gasoni, tombé soudainement malade, avait pu inaugurer ses récentes fonctions en constatant par une note adressée le 25 février 1808 que les troupes françaises, depuis trois semaines qu'elles étaient entrées à Rome et qu'elles en faisaient la police , n'avaient pas encore réussi à découvrir un seul de ces prétendus. chefs de bandes; mais, s'il n'y avait à Rome ni agents des cabinets ennemis de la France , ni brigands organisés, comme l'avait à tort imaginé l'empereur et comme il s'en était plaint tant

de fois avec une si vîolenle amertume, il y avait en effet, retirés à Rome, six ou sept cardinaux napolitains. Qu'ils fussent tous assez mal disposés pour la récente royauté du frère de l'empereur, cela était, il faut l'avouer, assez probable. La plupart d'entre eux étaient vieux et infirmes, d'autres plus jeunes et plus aclifs. Dans le nombre, deux ou trois pouvaient être à bon droit soupçonnés d'être en correspondance habituelle avec la reine Caroline; ceux-là ne devaient pas être toutefois les seuls atteints, et l'empereur ne voulut faire aucune distinction.

A la fin de février 1808, tous les cardinaux napolitains indiflféremment reçurent Tordre de partir pour Naples dans les vingt-quatre heures. Pie YII, prévenu des intentions du gouvernement français, leur avait à l'avance défendu de s'élaigner de Rome , où leur p^ésenc^ . était , disait-il, nécessaire au service du saint-siége *. Sur leur refus de se mettre en route, on les enleva de force, et des gendarmes escortèrent sabre en main leurs voitures jusqu'aux frontières du royaume de Naples. Du moment où les membres du sacré-collége n'étaient plus respectés dans leurs per-

1. Lettre du pape aux cardinaux Ruffo-ScUla, PignateUi, Saluzzo^ Caracciolo, Cardffa et Trajetto, 18 féyrier 1808.

sonnes , rien d'extraordinaire si les représentants des cabinets étrangers ne Tétaient pas davantage dans leurs immunités diplomatiques. Un beau matin, le chevalier de Vargas, ambassadeur de la cour de Madrid, vit en effet sa demeure officielle envahie par quatre soldats français et un caporal, charges, disaient-ils, de s'emparer du bureau de poste qui était dans son hôtel ^

La mesure d'ailleurs était générale. De même qu'il avait envoyé un détachement de ses troupes s'emparer de la poste aux chevaux et un autre piquet mettre la main sur la boite aux lettres particulière à Sa Sainteté, de même qu'il avait nommé un inspecteur chargé de surveiller la correspondance publique, de même le général Miollis trouvait commode, et partant licite, de ne pas respecter davantage la correspondance des ambassadeurs accrédités auprès de la cour de Rome. Le but était toujours celui que l'empereur avait si bien indiqué dans ses instructions à M. Alquier. Il ne fallait pas que le saint-père, qui déjà ne pouvait plus rien publier dans ses propres États par voie d'afQche ou d'impression, fût libre

1. Lettre du chevalier de Vargas, ambassadeur d*Espagae, au général Miollis, 26 férrier 1808.

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d'envoyer des courriers au dehors ; il ne fallait pas non plus qu'à Tinsu du commandant de i*armée française il se mit en communication secrète avec les représentants des puissances étrangères. Tout ne serait-il pas compromis , isi ceux-ci continuaient à jouir du privilège qui depuis des temps immémoriaux leur permettait de confier à des hommes de leur nation et de leur choix le service de leurs correspondances? En un mot, à Rome comme à Paris, comme partout. Napoléon non-seulement entendait rester le maître , mais agir et parler* seul .

Tandis qu'il lui convenait de dénoncer Pie VII à ses propres sujets, à l'Europe entière, comme se refusant par une folle obstination à des proposition 3 d'accommodement parfaitement acceptables, il était à propos d'empêcher le même Pie YII de s'expliquer, devant ses sujets et devant l'Europe. Il importait surtout que la vérité ne se fît pas jour, et qu'en France particulièrement on ne sût pas un mot de ce qui se passait à Rome. Chose étrange, c'était le Vatican, ce modèle par excellence des gouvernements d'ancien régime, d'ordinaire si amoureux de la discrétion et du mystère , qui avait cette fois soif de publicité, et qui de toutes les manières s'ingéniait pour faire appel à l'opinion. C'était l'homme des temps nouveaux, le

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soi-disant héritier de la révolution française et des principes de 89, qui fuyait le grand jour, qui épaississait à dessein tous les voiles et imposait le silence par la force.

Il restait une autre partie du programme impérial à accomplir. Ni M. Alquier ni le général Miollis n'étaient maîtres d'oublier ce passage chiffré de la lettre adressée à M. de Champagny : « Mon intention est d'accoutumer le peuple de Rome et les troupes françaises à vivre ensemble, afln que, si la cour de Rome continue à se montrer aussi insensée, elle ait cessé insensiblement d'exister comme puissance temporelle sans qu'on s'en soit aperçu *. » Un décret du commandant en chef de l'armée d'invasion avait donc incorporé les troupes de Sa Sainteté dans le corps expéditionnaire. Quelque résistance s'étant produite , le général Miollis avait fait conduire au château Saint- Ange, puis exilé hors des États pontificaux le colonel Bracei, qui s'était refusé à ce changement. Pareil traitement avait été infligé à tous les officiers pontificaux restés comme lui fidèles à leur prince, et la plupart avaient été transportés dans la citadelle de

i. Lettre de Tempereur à M. de Champagny^ 22 janvier 1808. — Correspondance de Napoléon I^, t. XVI, p. 264.

Mantoue. Vivement blessé de cette mesure et désireux de constater par quelque signe extérieur et public qu'il n'avait point consenti à cette aliénation forcée de ses troupes, Pie YII s'était empressé de changer les couleurs de la cocarde portée par la garde pontificale qui, restée en très-petit nombre sous ses drapeaux, faisait le service intérieur du palais du Quirinal. Aussitôt MioUis avait fait prendre la nouvelle cocarde aux troupes incorporées , et le secrétaire d'État avait dû se borner à protester par un billet adressé aux ministres étrangers contre cette insulte faite à l'indépendance de son souverain.

Cependant un dernier outrage, plus sensible pour lui que tous ceux que nous venons de raconter, attendait encore le saint-père. Cette fois, le coup devait lui être directement porté de Paris , de la main même de l'empereur. Le 10 mars 1808, au moment de partir pour Bayonne , dans la lettre par laquelle il lui annonçait que de grands événements se préparaient en Espagne, Napoléon ordonnait au prince Eugène, vice-roi d'Italie, de faire renvoyer de Rome tous les cardinaux qui n'étaient pas nés sujets du pape. ((Que Litta revienne à Milan, lui mandait l'empereur; que les Génois rentrent à Gênes, les Italiens dans le royaume d'Italie , les Piémontais en

Piémont , les Napolitains à Naples. Cette mesure doit être exécutée degré ou de force. Puisque ce sont les cardinaux qui ont perdu les États temporels du pape par leurs mauvais conseils, qu'ils rentrent chacun chez eux M » Le nombre des cardinaux à qui allait s'appliquer la mesure prescrite par l'empereur était de quatorze. En y ajoutant les sept cardinaux déjà précédemment expédiés à Naples, c'était en tout vingt et un membres du sacré-collége enlevés en un mois à leurs fonctions ecclésiastiques.

Le procédé était inouï et véritablement digne de l'homme qui , organisant en ce moment le guet-apens de Bayonne contre Charles lY et son Ois, trouvait simple de confisquer par décret une couronne et de la poser, sans consulter l'Espagne, sur la léte de son frère aîné, Joseph, roi de Naples. A les considérer au point de vue religieux, ces mesures violentes, que d'un air si tranquille et comme chose toute naturelle l'empereur Napoléon venait de prescrire contre des membres du sacré-collége, étaient plus étranges encore et plus monstrueuses peut-être que la main mise sur Ferdinand YII et sa séquestration à Va-

1. Lettre de l'empereur au prince Eugène, 10 mars 1808. — Correspondanoe de -Napoléon /«^ t. XVI, p. 498.

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lençay. Il ne faut pas en effet l'oublier, non-seulement les cardinaux que Napoléon chassait des États pontificaux étaient les plus grands personnages de rÉglise, mais, comme membres du sacré-colIége, ils étaient les conseillers spirituels et les auxiliaires apostoliques du saint-père. Ils avaient tous des fonctions ecclésiastiques à remplir auprès du souverain pontife. Quelques-uns, comme le cardinal Yalentini Gonzaga , évèqué d'Albano, le cardinal Doria, évêque de Frascati, le cardinal Locatelli, évêque deSpoleta, avaient même charge d'âmes dans les provinces encore laissées sous la domination temporelle du pape. D'autres occupaient dans le gouvernement intérieur de l'Église romaine des postes très-importants. Le cardinal Carandini était préfet du concile, le cardinal délia Somaglia était vicaire de Sa Sainteté , et le^cardinal Braschi-Onesli secrétaire des brefs du pape.

Enfin il se trouvait par une rencontre bizarre que le propre secrétaire d'État de Sa Sainteté était luimême atteint par la mesure. Ainsi que son prédécesseur Gasoni, qui était né à Sarzane , le cardinal Doria Pamphili , parce qu'il était originaire de Gênes , recevait à l'improviste du ministre de France , avec qui la veille il traitait, l'ordre de quitter sur-le-champ ses bureaux du Vatican et d'aller, comme sujet de

l'empereur, faire sa soumission officielle aux autorités de sa nouvelle patrie. En recourant à ces brutalités, l'empereur, quoi qu'il en pût dire, se voyait, au bout de quelques jours seulement , entraîné malgré lui à confondre de la façon la plus funeste les choses mêmes qu'au début de la querelle il s'était vainement flatté de pouvoir toujours séparer les unes des autres. En faisant sortir violemment de Rome tant de cardinaux, Napoléon ne battait pas seulement en brèche le pouvoir temporel du pape, envers qui maintenant il était décidé à ne plus garder aucun ménagement ; il attaquait aussi de front le régime intérieur de cette grande Église catholique pour laquelle, à cette époque de sa vie, il affectait de professer encore, chaque fois que l'occasion s'en présentait, les plus respectueux égards et un filial attachement.

Ces nuances un peu contradictoires que Napoléon excellait à garder dans ses paroles ne sont pas toujours aussi faciles à maintenir dans l'action. En réalité, la manière dont à Rome les ordres de l'empereur furent habituellement mis à exécution n'était point de nature à tempérer l'amère douleur qu'ils ne pouvaient manquer de causer à Pie VII. Les termes des dépêches qu'ils recevaient à la fois de Paris et de Milan faisaient assez connaître à M. Âlquier et au gé-

néral Miollis combien vive était en ce moment Tirritation de leur tout-puissant maître. Ménager si peu que ce fût la sensibilité du saint-père , suivre en cette occasion leur penchant naturel , qui les portait à user de modération et de douceur, eût été trop dangereux. Us n'y songèrent ni l'un ni l'autre. Ils se trouvèrent au contraire d'accord pour exécuter à la lettre la déplaisante commission dont ils étaient chargés. Trois jours furent donnés aux cardinaux désignés^ pour quitter Rome ; à l'expiration de ce délai et sur leur refus, la force armée se présenta chez eux et les fit partir de vive force.

Le secrétaire d'État, Doria Pamphili ,' ne fut pas plus épargné que ses collègues, et n'obtint pas une seule minute de répit pour remettre à son successeur, le cardinal Gabrielli , les papiers de son ministère. Quant à l'ordre du jour adressé aux troupes papales , pour leur annoncer leur incorporation dans l'armée française , le général Miollis, se conformant sans doute aux instructions reçues du ministère de la guerre, avait pris soin d'y faire intervenir directement le nom de l'empereur et de le rédiger dans les termes les plus blessants pour le gouvernement ponlifical. II était ainsi conçu : « Sa Majesté l'empereur et roi Napoléon témoigne sa satisfaction aux

troupes de Sa Sainteté pour leur bonne tenue; Elles ne recevront plus d'ordres à l'avenir ni des prêtres ni des femmes. Des soldats doivent être commandés par des soldats. Les troupes peuvent être assurées qu'elles ne retourneront plus sous les drapeaux des prêtres. L'empereur et roi leur donnera des généraux que leur bravoure a rendus dignes de les conduire*. »

Tandis que le général Miollis , procédant avec une rudesse évidemment imposée, et qui contrastait de la façon la plus singulière avec sa courtoisie bien connue, s'emparait par tous les moyens possibles de l'absolu gouvernement de la ville de Rome, la situation du ministre de France, M. Âlquier, devenait de plus en plus embarrassante, et ce fut, nous le supposons, avec un véritable soulagement qu'il reçut enfin l'invitation de quitter son poste sans bruit, comme s'il avait demandé et reçu un congé. Il avait ordre de laisser pour chargé d'affaires à sa place un •simple secrétaire de légation, M. Lefebvre. Cette détermination de l'empereur au sujet du rappel de son ministre à Rome était elle-même un signe des

1. Ordre du jour du général Miollis. Au quartier général deRome^ le 27 mars 1808.

projets qu'il avait dès lors formés et sur lesquels sa pensée était irrévocablement fixée. Déjà, lorsqu'il avait voulu sévir une première fois contre le saintpère, il avait éprouvé une forte répugnance à laisser près de lui un personnage aussi considérable que son propre oncle, le cardinal Fesch. Il avait donc engagé ce grand dignitaire de TËglise à revenir à Paris; il lui avait même recommandé, si par hasard il était obligé de rester à Rome, de laisser faire à Alquier (c'étaient ses propres expressions) tout ce qui serait odieux^. Aujourd'hui qu'il méditait de dépouiller entièrement Pie VII de sa souveraineté , et peut-être déjà de le faire un jour ou l'autre enlever (le vive force du Vatican, il ne croyait pas davantage convenable pour M. Alquier, quoique simple ambassadeur laïque, d'assister de sa personne à la scène qui allait mettre fin à ce lugubre drame. C'était pour lui sauver cet ennui et cette honte qu'il l'avait autorisé à revenir en France. Avant de cesser ses fonctions diplomatiques,^ vers le milieu du mois de février 1808, le ministre de l'empereur, écrivant une dernière fois à M. de Champagny, se crut en conscience obligé de ne laisser à son gouvernement aucune illu-

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