‹ L'Église romaine et le premier empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédites (volume 2)Chapitre 29 sur 80 · Mémoires du clergé, t. VI^ p. d · texte numérisé non relu

Mémoires du clergé, t. VI^ p. d

auY administrateurs et agents de tous les degrés, à tous les militaires et généralement à tous les citoyens qui reconnaîtront le nouveau gouvernement; et comprendre ainsi tout le monde dans une même mesure, c'est en realité la rendre tout à fait illusoire.

<K Quelles sont d'ailleurs les peines de rexcommunication prononcées par les canons, et notamment par le concile de Trente, cité dans la bulle ? C'est de n'être pas admis à la communion avec les fidèles, et, si on ne vient pas à résipiscence dans Tannée après les mentions légitimes, d'être poursuivi canoniquement comme suspect d'hérésie ; mais comment éloigner de cette communion celui contre lequel il n'y a pas de condamnation? Il ne peut donc y avoir, sous les rapports ecclésiastiques comme sous les rapports civils, aucun effet extérieur à cette bulle, que le pape ne charge personne d'exécuter. Elle doit être uniquement considérée comme une dernière protestation, ce qui en pareille circonstance est insignifiant. Sans doute, ajoutait l'ancien président de la section de législation, si cette bulle était portée à votre conseil d'État, toutes les voix se réuniraient pour la rejeter avec les plus fortes qualifications, parce que, sur les points les plus importants, elle est absolument contraire aux libertés de l'Église gallicane, et encore parce que le pape^

^ans dire un mot des causes qui lui ont fait retirer le pouvoir temporel, se livre à toutes les injures qu'il a pu imaginer. »

Cependant le comte Bigot de Préameneu ne pensait pas qu'il fallût avoir en cette circonstance recours au conseil d'État. Si Sa Majesté lui permettait d'énoncer son opinion , il persistait au contraire à croire qu'il valait mieux ne pas produire du tout cette pièce, d'à* bord parce qu'elle n'était qu'une protestation sans force, ajoutée à tant d'autres qui avaient été sans conséquences, mais surtout parce que l'intervention du conseil ne pouvait avoir pour but que d'empêcher la bulle d'être publiée et exécutée dans l'empire. Or, disait le nouveau ministre des cultes avec une assurance parfaitement fondée, nulle autorité ne la publiera, et ne cherche, même secrètement, à la répandre; et quant à l'exécution, elle ne peut non plus en avoir aucune, par rapport aux droits temporels de ceux qu'elle concerne, puisque ces droits sont réservés, et par rapport au spirituel à cause de sa généralité. S'il y avait enOn des têtes exaltées en faveur du pape, c'était par voie de police qu'il faudrait les contenir. L'annulation de la bulle par le conseil d'État, loin de refroidir les esprits, fixerait encore plus l'attention, et la malveillance en profiterait. Il ne s'agissait nulle*

ment, en effet, d'une bulle par laquelle le pape cherchât à engager les sujets de Temperenr à agir contre sa personne encontre son gouvernement. «Le pape est dépossédé, disait le ministre en terminant, il se sert de ses armes spirituelles pour déterminer ceux qui le dépossèdent à le remettre en possession , et le conseil d'État n'a pas à connaître des intentions politiques de Votre Majesté. » Après avoir pris lo^liberté d'exprimer ainsi son opinion, M. Bigot n'attendait plus que les ordres de l'empereur pour les exécuter*.

Soit que les raisons de son ministre aient eu le don de le persuader, soit plutôt que le gain récent de la bataille de Wagram l'eût disposé à reprendre sa confiance accoutumée dans son ascendant sur l'Europe et dans la soumission plus que jamais assurée de ses sujets, particulièrement des membres de son clergé, l'empereur se contenta de répondre à M. Bigot de Préameneu que a la bulle d'excommunication était une pièce si ridicule qu'elle ne méritait pas qu'on y fit attention*. » A cette époque, Napoléon ignorait encore l'arrestation du pape à Rome et sa courte apparition

1 . Lettre de M. le comte Bigot de Préameneu à Tempereur Napoléon I", 3 juillet 1809.

2. Lettre de Tempereur au comte Bigot de Préameneli.— Cormpo}idance de Napoléon ler^ t. XIX, p. 246.

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à Grenoble. Sitôt qu'il en fut informé, Fidée lui vint que les personnes faisant partie de la suite de Sa Sainteté pourraient divulguer en France la nouvelle d'une mesure à l'égard de laquelle il affectait, nous l'avons dit, de manifester une si complète insouciance, mais qui ne laissait pas de troubler quelque peu son apparente quiétude. Des ordres furent immédiatement donnés , et nous voyons par les récits du cardinal Pdcca et par ceux des serviteurs du saint-père que recommandation expresse leur avait été faite, sous peine des plus terribles châtiments, de ne pas laisser échapper le formidable secret, encore si bien gardé, mais déjà vaguement soupçonné en France. Aux insistances d^un habitant d'Avignon qui s'était glissé près de lui pour s'informer bien bas de ce qui en était de l'excommunication lancée par le pape contre l'em* pereur, le valet de chambre de Pie Vil avait répondu plus bas encore qu'il ne pouvait rien dire, et qu'il y allait de sa vie*.

C'était surtout à cause de la part prise à la publi-^ cation de la bulle , de l'honneur qu'il prétendait eti tirer et du soin qu'il aurait probablement pris, s'il

i' Relation manuscrite italienne de la transportation du saintpère à Sayone> par son premier valet de chambre* British Muséum, n" 8,389*

était resté libre, de la faire partout connaître , que l'ancien secrétaire d'État du pape, le cardinal Pacca, avait été tenu au secret à Grenoble , et, pendant les quatre années qu'il passa étroitement renfermé à Fénestrelle, privé de toute communication au dehors; mais là ne se bornaient point les précautions de l'empereur. Elles s'étendirent sur une autre buUè fort ancienne interdite de tout temps en France, mais bien connue en Italie sous le nom de la bulle In rœnâ Domini, D'ordinaire ce sont les premiers mots d'une bulle qui servent à la désigner : celle-ci , dont on ignore l'origine , retouchée par plusieurs papes,^ notamment par Jules II (Délia Rovere), par Paul Y (Borghese), et en dernier lieu par Alexandre VII (Chigi), se lisait publiquement le jeudi-saint en présence du pape, entouré des membres du sacré-collége et des évoques romains. D'après un vieil usage conservé jusqu'en 1773, le pape, après la lecture, prenait un flambeau allumé et le jetait à terre sur la place publique en signe d'anathème contre ceux qui , d'une façon quelconque, porteraient atteinte aux biens temporels de l'Eglise. C'était à cette bulle que PieVII avait emprunté plusieurs des dispositions contenues dans celle du 10 juin 1809. Comme toutes les bulles des papes, elle se trouvait en vente chez les libraires d'Italie, et peut-

être quelques-uns d'entre eux l'avaient-ils en celte occasion exposée à dessein devant les regards des curieux: Toujours est-il qu un décret pris en Italie la déclara incontinent attentatoire à l'autorité impériale et subversive de tout gouvernement. Défense fut faite à toutes personnes, de quelque état et dignité qu'elles fussent, laïques ou ecclésiastiques, de lui donner une publicité quelconque, sous peine d'être procédé extraordinairement contre elles pour avoir troublé le repos public*.

En ce qui concernait la France , l'empereur se croyait fondé à penser que personne ne s'aviserait d'y donner la moindre publicité à la bulle du 10 juin. Il se tenait assuré de tous les évéques^ et par eux de tous les curés. Il n'était pas aussi tranquille h l'endroit des prêtres réguliers, et non pas seulement des jésuites, qu'il ne pouvait souffrir, mais des missionnaires, qui, n'appartenant à aucun diocèse en particulier, pouvaient plus aisément échapper à la surveillance de son ministre de la police et devenir les dangereux colporteurs de la bulle d'excommunication. Il se hâta donc de pourvoir à ce péril. « Je ne veux point de missions

1. Rapport sur un mémoire du vice-roi d'Italie concernant la bulle In cœnâ Domini, 5 août 1809.

en France, écrit-il le 12 septembre 1809 à M. Bigot de Préameneu. Vous voudrez bien écrire une circulaire aux archevêques et évoques pour leur dire que je ne connais qu'eux, les curés et les succursaux, et que je n'entends pas que des missionnaires faisant profession de prédicateurs errants parcourent l'empire. Je donne des ordres dans ce sens au ministre de la police... Je ne veux plus de missions 'quelconques. J'avais permis un établissement de missionnaires à Paris, et je leur avais accordé une maison ; je rapporte tout. Je me contente d'exercer la religion chez moi ; je ne me soucie point de la propager à l'étranger. Ces missionnaires d'ailleurs sont pour qui les paye, pour les Anglais, s'ils veulent s'en servir. Présentez-moi un projet de décret là-dessus; je veux en finir. Je vous rends responsable si, au V^ octobre, il y a encore en France des missions et des congrégations ^ » Trois jours après, ses soupçons se portaient sur les conférences que faisait à Saint-Sulpice M. de Frayssinous, l'un des protégés de son oncle, le cardinal Fescb, maintenant trop porté à ses yeux pour le saint-père. N'était-il pas à craindre qu'on ne s'y occupât, sous

1. Lettre de Tempereur à M. le comte Bigot de Préamenea. — Correspondance de Napoléon I^r^ i. xiX, p. 459.

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prétexte d'exercices religieux, de la bulle d'excommunication? C'était un risque qu'il ne voulait point courir pendant son absence. « ... II paraîtrait, écrit l'empereur de Schœnbrunn à son ministre de la police, que dans les conférences qui se tiennent 3 Saint- Sulpice les prêtres se conduisent mal et excitent le cagotisme. Il est convenable que vous insinuiez sans bruit aux vicaires de Paris, si les conférences ont lieu, de les ajourner jusqu'à l'avent, et dans cet intervalle de leur faire bien comprendre que je ne peux plus tolérer ces conférences. Si elles ne se tiennent plus, conseillez - leur sur-le-champ de ne pas les laisser renouveler , car je n'entends pas qu'elles aient lieu davantage^. )> La semaine suivante, il demandait à Fouché de lui envoyer promptement un rapport sur un complot « que des cagots tramaient à Bordeaux*; » mais il ne suffisait pas de surveiller des prêtres obscurs, il était bon d*avoir aussi sous sa puissance immédiate les personnages considérables qui avaient eu le tort de mettre eux-mêmes la main à la bulle d'excommunication, et particulièrement le principal auteur de

1. Lettre de l'empereur au comte Fouché. Schœnbrumi, 15 septembre 1809. — Correspondance de Napoléon I^, t. XIX , p. 477.

2. Lettre de l'empereur au comte Fouché, Schœnbrunn, 23 septembre.

celle-ci, le cardinal di Pietro. «Réitérez, écrivait l'empereur à M. Bigot, Tordre au général MioUis de faire partir sur-le-champ tous les cardinaux qui sont encore à Rome, entre autres le cardinal di Pietro. Cet ordre sera exécuté dans les vingt-quatre heures après la réception de notre lettre, sous peine de désobéissance. » Les théologiens qui avaient travaillé en sous-ordre à la bulle n'étaient pas non plus oubliés. — « Donnez ordre au général Miollis d'envoyer à Paris MB' Gregori et généralement tous ceux qui montreront des pouvoirs pour les affaires spirituelles, qui ne doivent plus être gérées à Rome ^ »

C'était quelque chose, à coup sur, d'avoir arrêté en celte circonstance la circulation des nouvelles fâcheuses, et d'avoir supprimé les documents qui pouvaient ébranler son crédit ; mais l'empereur croyait encore n'avoir rien fait quand, après avoir coupé court aux discussions incommodes et interdit la propagation des idées qui lui déplaisaient, il n'avait pas à l'avance dirigé sourdement l'opinion dans le sens

1. Lettre de rempereur au comte Bigot de Préameneu. Trianon, 18 septembre 1809. Cette lettre n'a pas été insérée dans la Cormfondance de Napoléon l^r,

2. Lettre de l'empereur au comte Bigot de Préameneu, 13 janvier 1810. — Correspondance de Napoléon /«»•, t. XX, p. 128.

conforme à ses desseins. Si oceu])é qu'il f&t de mettre la dernière main aux arrangements léonins qu'il était en train de dicter à rAutriche, il avait, conformément à ses habitudes, trouvé le temps d'écrire de Schœnbrunn à M. Bigot de Préameneu pour lui recommander de faire préparer « deux ouvrages soignés qui passeraient sous ses yeux, l'un ayant pour titre : le Concordat de Léon X^ l'autre : Histoire des guerres que les papes ont faites à la puissance qui avait de la prépondérance en Italie et spécialement à la France. » L'idée primordiale de ce dernier ouvrage devait être « que les papes ont fait constamment la guerre à toute puissance qui acquérait de la prépondérance en Italie ; qu'alors ils employaient les armes spirituelles pour soutenir le temporel; de là des désordres incalculables dans l'Église; que les papes n'ont jamais été engagés dans des guerres que dans des vues mondaines et pour donner des souverainetés à leurs neveux. » Cet ouvrage devait être fait « par un homme qui resterait constamment dans les principes de la religion, en se tenant rigoureusement sur la limite qui distingue le temporel du spirituel *. »

1 . Lettre de l'empereuf au comte Bigot de Préameneu. Schœnbrunu, 8 octûl)re 1809, — Çorresipondance de Napoléon /% t, XIX, p. 54fl. ,

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Plusieurs ouvrages commandés dans cet esprit furent en effet présentés à Napoléon, mais il ne semble pas qu'il en ait été très-content. « Le travail du sieur André, écrit-il le 15 décembre à son ministre des relations extérieures, ne me paraît pas remplir mon but ^ » Dans cette même lettre à M. de Champagny, après avoir énuméré toutes les thèses que Tauteur devrait traiter, l'empereur exprime le désir de voir terminer ce travail par une sorte de consultation établissant (( qu'il y avait deux partis à prendre à l'égard du saint-siége : le premier, d'établir un patriarche et de se séparer de la cour de Rome, comme avait fait l'Angleterre (discuter les avantages et les inconvénients de ce parti) ; le deuxième, de détruire le pouvoir temporel en réunissant les États romains à l'empirefrançais (établir l'obligation, dans les circonstances actuelles, de cette mesure, légitimée, par la conduite de Rome). » En attendant qu'il rencontrât le livre qui devait enfin le satisfaire complètement , Napoléon était si possédé de son idée de dénoncer le saint-siége à l'indignation de ses sujets soit de France, soit d'Italie, qu'il n'avait pas hésité à s'adresser en même

1. Lettre de Temperear à M. de Champagny^ dac de Cadore, Dû' nifltre des relations extérieures , 15 décembre 1809. — Correspondance de Napoléon I^, t. XX, p. 65.

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temps à ses ministres des cultes dans les deux pays. « Je vous prie de me faire un mémoire historique, mandait-il à M. Aldini, tendant à prouver la question suivante : les papes ont toujours été les ennemis de la puissance qui prédominait en Italie; quand les Allemands triomphaient, ils appelaient les Français ; quand la victoire avait rendu les Français les maîtres, ils se liguaient avec les Allemands et les chassaient *. » — « Dans votre rapport , écrit-il peu de temps après à M. Bigot de Préameneu , parlez du pape et de ses criailleries contre les articles orgam'ques *. »

II est inutile, croyons -nous, de poursuivre ces citations , et nous avons assez montré à quel point , quoiqu'il n'en ait jamais voulu convenir, Tempereur avait ressenti Texcommunication lancée contre lui par PieYII.Nous n'en avons pas toutefois fini encore avec elle. Le souvenir irritant n'en sera que trop souvent ramené dans notre récit ; nous la verrons à plusieurs reprises et de la façon la plus fâcheuse s'introduire à

1. Lettre au comte Aldini, ministre secrétaire d'État du royanme d'Italie, en résidence à Paris, 28 octobre 1809. — Correspondance de Napoléon /«f, t. XX, p. 16.

2. Lettre de l'empereur au comte Bigot de Préameneu, 24 janvier 1810. — Correspondance de Napoléon I^, t. XXIV, p. 189.

nouveau dans les discussions du concile national, et toujours citée par les partisans dévoués de l'empire, qui la jetaient comme un reproche sanglant à la tête de leur adversaire. Quant au pape, depuis quMl avait mis les pieds en France, jamais il ne lui arriva d'en ouvrir officiellement la bouche. Il ne paratt pas qu'il en ait parlé une seule fois aux évêques qui lui furent députés à Savone. La regardait-il comme non avenue ou comme n'ayant jamais été destinée h atteindre personnellement Napoléon? Jugeait -il seulement qu'il était plus prudent de n'en faire aucune mention? Cela serait difficile à deviner aujourd'hui. Toujours est-il qu'il ne songea pas un instant à objecter cette bulle comme un obstacle aux arrangements nouveaux qu'on le pressa longtemps de conclure avec celui qu'elle semblait excommunier. Dans les pourparlers qui précédèrent les arrangements souscrits à Fontainebleau, non plus que dans la lettre pleine de douleur et de remords écrite peu de jours après pour les rétracter, il ne voulut rompre ce silence. Un grand doute plane donc, suivant nous, sur la portée canonique intentionnellement donnée par Pie VH à la bulle du 10 juin, quant à l'excommunication directe et personnelle du chef de l'empire français. Ce qui nous paratt reasorlir clairemont des

faits que nous avons racontés et des paroles que nous avons citées, c'est que cette mesure, ressentie à tort ou à raison par Tempereur comme une mortelle injure, influa de la façon la plus désastreuse sur ses rapports ultérieurs avec le saint-père. Avant de remettre de nouveau en présence, cette fois sur le terrain purement religieux, ces deux antagonistes qui se sont fait réciproquement tant de mal, il nous reste à parler des circonstances relatives à Tannulation du lien religieux qui avait uni l'empereur Napoléon à rimpératrice Joséphine, et de la consécration donnée par le cardinal Fesch à son mariage avec Marie- Louise.

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