CHAPITRE XXXIX
Dispositions d'esprit de l'emperear. — Il rêve la domination spirituelle de tout Tunivers catholique. — Il commence par se mêler des affaires religieuses de Rome. — Diliicaltés qaUl y rencontre. — L'administration civile des autorités françaises est populaire à Rome. —* L^opposition vient da clergé. — Les dignitaires de l'Église romaine ne veulent point toucher leurs anciens traitements. — Lear attitude cause une irritation profonde à l'empereur.
La bulle d'excommunication du 10 juin 1809 el l'abstention des treize cardinaux qui refusèrent. Tannée suivante, d'assister au mariage religieux de Napoléon avec Marie-Louise n'ont été, à vrai dire, que de simples épisodes dans la lutte engagée entre le souverain pontife et le chef de Tempire. Il était cependant nécessaire de les raconter avec détails afin de donner une suffisante idée de la profonde irritation laissée dans l'âme de l'empereur par le souvenir de ces actes qu'il n'a jamais cessé de considérer comme parfaitement injustes en eux-mêmes, et con- * stituant de la part de Pie VII el des membres récalcitrants du sacré-collége une série d'impardonnables
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injures. Ou notre habileté a trahi nos efforts, ou nos lecteurs doivent maintenant reconnaître que, depuis le jour de la signature du concordat, loin d'apporter dans ses relations quotidiennes avec le saint-siége la modération indispensable au maintien d'un si laborieux accord , Napoléon s'était mis à interpréter les articles du contrat religieux passé avec le chef de la catholicité comme il avait fait de tant d'autres traités signés avec les souverains de l'Europe. Habitué à prendre partout ses avantages, aussi prompt à exiger le.strict accomplissement des clauses qui lui étaient favorables que peu soucieux d'exécu* ter celles qui retombaient à sa charge, l'empereur avait en quelques années conduit les choses à ce point, où, plus ou moins retardée, une rupture ouverte était devenue à peu près inévitable. Si, au lieu d'avoir été dirigées contre le plus faible des princes elle plus conciliant des pontifes, elles avaient atteint n'importe quel autre monarque , nul doute que des mesures aussi violentes que l'invasion successive de toutes ses provinces et l'occupation définitive de sa capitale, n'eussent partout ailleurs amené un état de guerre immédiate.
C'était le caractère mixte de la souveraineté pontificale qui avait empêché cette querelle de dégé-
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nérer sur-le-champ en collision militaire. Pie Vil, auquel Napoléon reprochait *si injustement d'imiler les exemples de quelques-uns de ses ambitieux prédécesseurs, avait, au contraire, été pris de scrupules qui n'auraient pas arrêté les Boniface, les Grégoire VII et les Jules IL A peine avait-il opposé une résistance purement passive aux agressions brutales de so» entreprenant adversaire. Nulle part la force n'avait été employée pour repousser les envahissements des troupes françaises ; dans aucune circonstance PieYH n'avait voulu que l'épée fût tirée du fourreau afin de défendre ses intérêts temporels. Il s'était contenté des plaintes doucement insérées dans ses lettres à l'empereur et des protestations officiellement émanées de lasecrétairerie d'État, protestations à demi religieuses, à demi politiques, qui malgré leur vivacité avaienl rarement dépassé les limites de son droit le plus incontestable. Aussi longtemps qu'il avait été reconna comme souverain indépendant de Rome, le saint-père s'était abstenu de recourir à ses armes spirituelles. Il ne les avait saisies qu'à son corps défendant, quand toutes les autres lui avaient été graduellement enlevées, et seulement à l'heure fatale où l'enlèvement du drapeau pontifical, immédiatement remplacé s^^ château Saint-Ange par les couleurs françaises, avait,
au bruit des salves d'artillerie, annoncé à ses sujets et à TËurope entière sa déchéance définitive.
Chose étrange, qui serait véritablement inexplicable si Texcès de la passion ne suffisait à tout expliquer, même les aberrations du plus éminent esprit , Napoléon avait été saisi. d'autant de surprise que d'indignation quand il avait vu Pie VU employer pour se défendre, en désespoir de cause, les ressources extrêmes auxquelles il l'avait lui-même si inconsidérément réduit. Cette surprise et cette indignation n'avaient d'ailleurs rien de simulé. Le cardinallégat Caprara , tous les évoques de France , le pape lui-même, lui avaient tant de fois répété que la religion lui devait tout : à force de se l'entendre dire, comment n'aurait-il pas fini par en être lui-même sincèrement convaincu? De plus en plus enivré par ce concert de louanges, il en était peu à peu arrivé à regarder le concordat, même tempéré par les articles organiques, comme un don généreux que dans sa magnanimité il avait gratuitement accordé au saint-siége. Quand il avait invité Pie YII à le venir sacrer à Paris, il n'avait pas réclamé de lui un service; il lui avait au contraire octroyé une véritable faveur, et le bénéfice avait été tout entier pour le saint-siége, car il avait honoré l'Église catholique en
Tassociant à ses triomphes. Avoir si vite oublié tant de bienfaits, ce n'était pas seulement une preuve d'ingratitude , c'était de la part de Pie YH et des membres opposants du sacré-collége le comble de l'ingratitude.
Comment s*étonner si, après avoir sérieusement attribué à son inoffensif adversaire le rôle d'oppresseur et s'êlre de bonne foi posé lui-même en victime, Napoléon, irrévocablement gâté par la fortune, n'a plus recouvré assez de sagesse pour faire face aux difficultés de toute nature qui, par la seule force des choses , allaient maintenant résulter de la violente déposition du saint-père et de sa longue réclusion à Savone? Toute la meilleure volonté du génie le plus habile n'eût pas alors suffi à combler le vide immense que laissait forcément dans la chrétienté la subite interruption du fonctionnement régulier des pouvoirs spirituels qui sont aux yeux des catholi- . ques Tapanage exclusif du successeur de saint Pierre. Le gouvernement de l'Église romaine étant devenu depuis des siècles essentiellement monarchique, cette Église tombait inévitablement dans le plus effroyable état d'anarchie le jour où les membres épars de ce grand corps ne pouvaient plus communiquer librement avec leur chef et recourir, pour l'expédition
régulière de leurs affaires religieuses, aux congrégations qui de date immémoriale servent à Rome de juridiction spéciale aux fidèles. Certes, en des temps ordinaires, les diverses communautés catholiques répandues sur la surface du globe n'auraient pas manqué d'élever la voix et de se plaindre hautement. Le nombre, la justice , la vivacité de leurs réclamations auraient causé à l'empereur un premier et inextricable embarras.
Théoriquement, il est en effet difficile d'imaginer ce qu'il aurait trouvé à répondre aux ministres des puissances étrangères qui, reprenant ses propres doctrines éloquemment développées devant son conseil d'État lors de la signature du concordat, lui auraient dit à leur tour : « N'est-ce pas vous qui le premier en France depuis la révolution avez proclamé, il n'y a pas dix ans encore, qu'il était non-seulement utile, mais nécessaire que le pape fût un souverain indépendant? N'est-ce pas vous qui avez pris la peine d'expliquer comment il était indispensable que le saint-père ne fût ni à Paris, ni à Madrid, ni à Vienne, afin que son autorité spirituelle fût également acceptable pour les Français, pour les Autrichiens et pour les Espagnols ? vous encore, qui avez soutenu qu'il était trop heureux qu'il résidât dans ses propres États,
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au milieu de la vieille Rome , loin de la main des empereurs d'Allemagne , loin aussi de celle des souverains de France ou d'Espagne , tenant la balance égale entre les souverains calholiques, penchant peutêtre un peu vers le plus fort, mais se relevant bieutôt si le plus fort devenait oppresseur! Ce sont les siècles, ajoutiez-vous, qui ont fait cela, et ils ont bien fait. Pourquoi donc détruire aujourd'hui Tétat de choses si heureusement constitué par le travail des siècles, celui-là même que de vos propres mains vous avez rétabli? Et de quel droit voulez-vous nous imposer un régime que de votre bouche vous avez vousmême déclaré insupportable^? »
L'ennui d'avoir à se réfuter par quelque document international et public fut en réalité épargné ù l'empereur. Nous n'avons pas appris qu'aucun cabinet étranger ait officiellement réclamé contre le sénatusconsulte qui faisait de Rome la seconde ville de l'empire, qui imposait aux papes l'obligation de s'engager par serment, lors de leur exaltation, à respecter les quatre propositions de l'Église gallicane, qui leur attribuait un traitement fixe de 2 millions comme à de
1. Voyez M. Tbiers, Histoire du Consulat et de V Empire, t. III, p. 216 etsuiv.
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grands fonctionnaires de TÉtat, et leur assignait des palais dans les villes de Tenipire où il leur plairait de résider, particulièrement à Paris et à Rome. Parmi les puissances faisant profession de reconnaître Tautorité spirituelle du saint-siége, les unes étaient, comme Naples et TEspagne, rivées par toute sorte d'attaches à la politique impériale. Les autres, comme FAutriche et la Bavière , étaient pour quelques années encore entrées dans les voies d'une obséquieuse dérérence. Il ne parait pas non plus que les cantons catholiques de la Suisse , craignant avec raison de soulever contre eux quelque dangereux orage, aient pour leur compte songé à protester. Le Portugal, allié de TAngleterre, était en état de guerre avec Tempire, et par conséquent sans agent diplomatique à Paris. La Russie schismatique, la Prusse et les petites principautés protestantes de TAllemagne étaient à la fois trop indifférentes aux intérêts catholiques et trop préoccupées de leur propre sécurité pour se vouloir hasarder sans droit bien positif sur un terrain aussi scabreux. Le silence fut donc général de la part de tous les gouvernements étrangers. Si nous ne nous trompons, il fut de même prudemment gardé par le clergé catholique du monde entier. Seuls à cette époque les évéques de la Dalmatie, répondant à une cir-
culaire qui leur avait été adressée de Znaîm par Napoléon, osèrent prendre en main la défense de leur chef opprimé dans des termes si pfeins d'une vaillante et fière indépendance qu'ils semblaient presque rappeler la classique harangue du paysan du Danube ^ Mais hors cette lointaine protestation, qui n'eut d'ailleurs aucun retentissement, l'empereur ne rencontra nulle part en Europe de la résistance aux mesures qui devaient, dans sa pensée, préparer l'établissement définitif en France des successeurs de saint Pierre. Le dessein formellement arrêté d'accaparer d'une façon directe dans l'intérieur de son empire le gouvernement religieux de ses sujets catholiques, et de peser par voie indirecte, hors de ses frontières, sur tous les fidèles de l'Église romaine, à quelque nationalité qu'ils appartinssent, ne ressort pas seulement des confidences faites par Napoléon dans la solitude de Sainte-Hélène aux compagnons de son exil. L'empereur n'était pas homme à couver abstraitement une idée sans lui donner, à la pratique et dans Tordre des faits, un commencement d'exécu-
1. Réponse des évèques de la Dalmatie à la circulaire de Napoléon, datée de Znaïm en Moravie, du 10 août 4809. — Documenti relativi aile contestazioni insorte tra la santa sede ed U governo francese, t. V, p. 7.
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tion. Aussi Tambition nouvelle dont il était alors obsédé lui a-t-elle dicté des actes précis que nous trouvons consignés à leur date dans sa correspondance des premiers mois de l'année 1810.
Ce fut à cette époque de sa vie que, tout plein de l'orgueil de son prochain et surprenant mariage, fasciné par la perspective d'un avenir plus prodigieux encore, se flattant, à force d'insistance et de persécutions, d'avoir bientôt raison des scrupules du prisonnier de Savone , Napoléon envoyait au général Miollis l'ordre de faire partir de Rome tous les ministres étrangers , en leur faisant connaître « que s'ils sont chargés des affaires ecclésiastiques de leur cour, ils doivent se rendre à Paris, où sont transportés les offices de la daterie et de la pénitencerie *. » Avec son activité dévorante et son goût accoutumé des détails, il avait même déjà pris soin « d'organiser des convois successifs de cent voilures qui, sous bonne et sûre escorte, devaient amener jusqu'à Suse les archives du Vatican , puis retourner à Rome en chercher d'autres, tandis qu'un agent de M. Daunou serait chargé de les acheminer vers Paris , où le mi-
1. Lettre de l'empereur à M. le comte Bigot de Préameneu, 4 févneTlsiO. — Correspondance de Napoléon hr^ t. XXT, p. 128.
:m2 L'église komajne et le premier empire
nistre de Tintérieur avait reçu l'ordre de disposer pour les recevoir l'ancien hôtel de Soubise*.. » Cela n'était pas tout. Quinze employés de la pénitencerie étaient destinés à suivre jusqu'à Paris cette immense collection de papiers, afin de les classer et de mettre leurs connaissances au service du gouvernement français '. Ces minutieux préparatifs demeurèrent en réalité inutiles, et il ne parait pas que M. Daunou, absorbé par d'autres soins, ait trouvé le temps de tirer grand parti du précieux dépôt qui lui fut momenlanément confié.
Quant' h Napoléon, ramené sur les champs de bataille où la fortune lassée allait bientôt refuser de le suivre, chacun sait qu'il ne devait plus, au milieu de ses gigantesques manœuvres militaires, trouver désormais assez de loisir pour diriger à sa guise dans le sens de ses ambitieuses visées les grandes institutions purement ecclésiastiques de la daterie et de la pénitencerie romaines. Mais répétons-le de nouveau, car il n'y a point à ce sujet d'illusion possible : les deux monstrueuses chimères de la domination de
i. Lettre de Vempereur à M. le comte Bigot de Préamenea , â février 1810.— Correspondance de Napoléon /«", t. XXI, p. 272.
î. Lettre de Tempereur à M. le comte Bigot de Préameneu, 2 Tèvrier 1810. — Correspondance de Napoléon /«»■, t. XXI, p. 172.
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toutes les consciences catholiques et de la résurrection d'un second empire d'Occident, entrevues en même temps et caressées du même amour par cet étrange génie, avaient pris à ce moment un corps réel dans son imagination désordonnée. Pour mettre officiellement la main à l'œuvre, Napoléon, comme nous le verrons bientôt, n'attendait plus que d'avoir remporté une décisive victoire sur son dernier adversaire (lu continent, l'empereur Alexandre. Au lendemain de quelque triomphant traité signé aux portes de Saint- Pétersbourg ou de Moscou , un décret semblable à celui qui avait prononcé après Wagram la déchéance temporelle du pape, décret dont les dispositions étaient depuis longtemps mûries dans son esprit, aurait tout à coup proclamé sa subordination spirituelle aux volontés du chef de l'empire français. Il a fallu la catastrophe finale de l'expédition de Russie pour épargner à l'Europe étonnée un spectacle non moins étrange et non moins lamentable, celui des deux despotes réconciliés se partageant entre eux les peuples comme un vil troupeau, et se constituant,, chacun chez soi, le maître absolu, non-seulement des destinées politiques, mais de la foi religieuse de leurs malheureux sujets. Comment Napoléon s'y serait-il pris pour réaliser, en matière de foi catholique, l'établissement de son