CHAPITRE XXXIX
Dispositioas d'esprit de l'emperear. — Il rêve la domination spirituelle de tout Tunivers catholique. — Il commence par se mêler des affaires religieuses de Rome; — Difficultés quMl y rencontre. — L'administration civile des autorités françaises est populaire à Rome.— ^ L^opposition vient du clergé.— Les dignitaires de l'Église romaine ne veulent point toucher leurs anciens traitements. — Leur attitude cause une irritation profonde à l'empereur.
La bulle d'excommunication du 10 juin 1809 et l'abstention des treize cardinaux qui refusèrent, Tannée suivante, d'assister au mariage religieux de Napoléon avec Marie-Louise n'ont été, à vrai dire, que de simples épisodes dans la lutte engagée entre le souverain pontife et le chef de l'empire. Il était cependant nécessaire de les raconter avec détails afin de donner une suffisante idée de la profonde irritalion laissée dans l'âme de l'empereur par le souvenir de ces actes qu'il n'a jamais cessé de considérer comme parfaitement injustes en eux-mêmes, et constituant de la part de Pie Yll et des membres récalcitrants du sacré-collége une série d'impardonnables
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injures. Ou notre habileté a trahi nos efforts, ou nos lecteurs doivent maintenant reconnaître que, depuis le jour de la signature du concordat, loin d'apporter dans ses relations quotidiennes avec le saint-siége la modération indispensable au maintien d'un si laborieux accord , Napoléon s'était mis à interpréter les articles du contrat religieux passé avec le chef de la catholicité comme il avait fait de tant d'autres traités signés avec les souverains de l'Europe. Habitué à prendre partout ses avantages, aussi prompt à exiger le^strict accomplissement des clauses qui lui étaient favorables que peu soucieux d'exécuter celles qui retombaient à sa charge, l'empereur avait en quelques années conduit les choses à ce point, où, plus ou moins retardée, une rupture ouverte était devenue à peu près inévitable. Si, au lieu d'avoir été dirigées contre le plus faible des princes e( le plus conciliant des pontifes, elles avaient atteint n'importe quel autre monarque , nul doute que des mesures aussi violentes que Tinvasion successive de toutes ses provinces et l'occupation définitive de sa capitale, n'eussent partout ailleurs amené un état de guerre immédiate.
C'était le caractère mixte de la souveraineté pontificale qui avait empêché cette querelle de dégé-
et celles qu'il avait au contraire dessein d'annexer définitivement à la France. Autant fut instable, précaire, dure et parfois tyrannique l'autorité militaire établie dans les pays qui devaient faire retour à nos ennemis , autant l'ordre et la régularité , tempérées le plus souvent par une certaine douceur de commandement et par le soin intelligent des intérêts locaux, signalèrent le gouvernement civil institué dans les nouvelles provinces de l'empire, que Napoléon s'étudiait à rendre aussi françaises que possible. A coup sûr, ni la bonne volonté du souverain ni les talents de ses préfets ne suffirent alors à rendre leur ancienne prospérité à Gênes, à Anvers, à toutes les grandes cités commerciales de l'Italie ou des Flandres que ruinait forcément le système du blocus continental. Mais il n'en était pas ainsi de Rome. Si la ville des papes perdait matériellement quelque chose à ne plus servir de résidence au souverain pontife, à ne plus héberger la masse des fidèles et des curieux qu'attirait de partout chez elle la pompe éclatante des cérémonies catholiques, cet inconvénient était peut-être compensé, pour l'ensemble des États romains, par les avantages qu'ils allaient retirer de l'énergique impulsion donnée à tous les travaux utiles , à toutes les dépenses productives par
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une administration aussi zélée qu'intègre, et merveilleusement entendue à mettre en valeur toutes les ressources du pays.
L'empereur Napoléon, qui ne s'était pas dissimulé les difficultés qu'il rencontrerait à satisfaire compHétement celte population de la ville de Rome» aussi molle qu'orgueilleuse, toujours pleine du sentiment de son antique grandeur et naturellement portée à fronder son gouvernement, n'avait rien négligé pour calmer ses susceptibilités et mériter ses bonnes grâces. Il avait fait aux Tuileries l'accueil le plus gracieux à une députation de huit patriciens accourus d'au delà des Alpes pour lui apporter les compliments passablement déclamatoires de la noblesse romaine. Après avoir parlé en termes magnifiques des grands hommes de l'ancienne république, des Scipion, des Camille, puis des César, l'orateur de la députation avait fait intervenir lé Tibre en personne. « Le Tibre, s'étaitil écrié, le Tibre, témoin de tant de faits héroïques, de tant d'actions généreuses, lève aujourd'hui le front vers son nouveau génie lutélaire pour que vous lui rendiez sa vieille gloire, que vous seul, sire, pouvez ressusciter et augmenter encore. Justemen t fier déjà de deux siècles si fameux dans les fastes de l'esprit humain, le Tibre, sous votre heureuse domination,
SOUS un règne également grand par les arts de la guerre et par ceux de la paix, espère voir renaître sur ses rives un troisième siècle , non pas seulement égal, mais supérieur à ceux des Auguste et des Léon X *. » — (( Messieurs, avait répondu l'empereur avec une condescendante courtoisie, mon esprit est plein des souvenirs de vos ancêtres. La première fois que je passerai les Alpes, je veux demeurer quelque temps dans votre ville... La France et Tltalie tout entière doivent être dans le même système... D'ailleurs, vous avez besoin d'une main puissante, et j'éprouve une véritable satisfaction à être votre bienfaiteur*... » Dans l'exposé des motifs du sénatus - consulte da 17 février 1810 sur la réunion officielle des États romains à l'empire Napoléon laissa percer le même désir de se rendre agréable à ses nouveaux sujets.
Cette fois , c'était M. Regnault de Saint-Jean-d'Angely qui parlait en son nom au sénat. « Que fera Napoléon , disait l'orateur du gouvernement , de cet ancien patrimoine des césars? L'histoire l'indique,
1. Supplemento ai documenti relativi aile contestazioni insorte ira la santa sede ed il govemo francese, t. I*', p. 26,
2. Allocution aux députés des États roinalDS, 16 novembre 1809. — Correspondance de Napoléon /«»•, t. XX , p. 36 , et Moniteur du 17 novembre 1809.
la politique le conseille, le génie le décide. L'empereur réparera les fautes de la faiblesse ; il rassemblera les parties trop longtemps séparées de l'empire d'Occident; il régnera sur le Tibre comme sur la Seine. Il fera de Rome, naguère chef-lieu d'un petit État, une des capitales du grand empire... Quant à Rome,... cette cité fameuse où vivent tant de souvenirs divers, qui fut le siège de tant de gloire, le théâtre de tant de maux,... sans doute elle a craint un moment de descendre du rang moral où dans ses illusions elle se croyait encore placée. Elle remontera cependant plus haut qu'elle n'a été depuis le dernier des césars. Elle sera la sœur de la ville chérie de Napoléon. Il s'abstint aux premiers jours de sa gloire d'y entrer en vainqueur, il se réserve d'y paraître en père. Il veut y faire une seconde fois placer sur sa tête la couronne de Charlemagne. Il veut que Thérilier de cette couronne porte le titre de roi de Rome; qu'un prince y tienne la cour impériale, y exerce un pouvoir protecteur, y répande ses bienfaits, en y renouvelant la splendeur des arts *... »
1 . Exposé des motifs du sénatus-consulte sur la réunion des États de Rome à Tempire, 17 février 1810. — Correspondance de Napoléon /tr, t. XX, p. 222 et suiv.
Napoléon ne s'en tint pas d'ailleurs à de vaines paroles. Sans réaliser tout à fait ce qu'il y avait peut-être d'un peu trop pompeux et de volontairement illusoire dans ces retentissantes promesses, l'empereur ne cessa pourtant jamais, durant les courtes années qui précédèrent la campagne de Russie, de porter sur les départements nouvellement fondés de Rome et du Trasimène ce regard attentif qu'avec une sagacité pénétrante il promenait incessamment jusque sur les parties les plus reculées de son immense empire. Il semble même qu'il ait pris soin de s'occuper avec une prédilection particulière des intérêts de la ville fameuse qu'il n'avait enlevée à ses antiques souverains que pour en faire l'apanage de l'héritier présomptif de sa couronne. En souverain très- ordonné qu'il était, attachant avant tout, avec raison, le plus grand prix à la parfaite régularité des finances, il avait commencé par demander au duc de Gaëte de lui préparer un projet de budget général pour la ville de Romfe et pour les États romains. Les instructions de l'empereur donnaient clairement à entendre que, ces provinces étant maintenant devenues sa possession, il ne regarderait plus à faire ce q4ii serait nécessaire pour en mettre les finances sur le meilleur
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|)ied ^ ; m c'était même son intention que les États romains payassent moins d'impôts que le reste de la Fiance*. » — «Le pays de Rome excite toute ma sollicitude, » écrit-il une autre fois, le 25 juillet 1810, à M. le comte de Montalivet , en mettant à sa disposition un crédit de 500, OOQ francs affecté à rétablissement de manufactures et à l'encouragement de la culture du coton. Il désigne en même temps une commission d'ingénieurs et d'agronomes distingués pour aller étudier sur place les moyens d'assainir et de féconder les environs de Rome et les marais pontins ^. Après tout, la marque la plus signalée de sollicitude que Tempereur ait donnée à l'ancienne ville des papes fut encore le soin qu'il prit d'en confier l'administration au comte de Tournon, esprit sage et modéré , préfet capable et tout disposé à seconder les conciliantes intentions du gouverneur général Miollis. Il suffit d'avoir passé quelques années à Rome pour
1. Lettie de Pempereur au dac d$ Gaëte, ministre des finances, 19 décembre 1809. — Correspondance de Napoléon l^r, t. XX, p. 80.
2. Note dictée au conseil d'administration des finances, Paris, 42 jaillet 1810. — Correspondance d« Napoléon /«»•, t. XX , p. 5î9.
3. Lettre de l'empereur au comte de Montalivet, ministre de Tintérieur, du 25 juillet \^\Q,— Correspondance de Napoléon l^, t. XX, p. 536 et 537.
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se rendre compte des grands efforts tentés et des notables résultats obtenus par ces deux fonctionnaires, afin de rendre Toccupation française aussi profitable que possible aux populations momentanément placées sous leurs ordres. Nulle inscription pompeuse n'a transmis à la postérité le souvenir des monuments, des routes nouvelles, des travaux de toute sorte commencés et presque achevés sous leur intelligente direction ; car, ainsi qu'il arrive d'ordinaire en temps de révolution, ces ouvrages, accomplis dans un but d'utilité publique, furent plus tard attribués par de complaisantes dédicaces au gouvernement restauré qui n'avait eu que le facile honneur d'y mettre tardivement la dernière main. Mais sur les lieux mêmes, les administrés du général Miollis et du comte de Tournon rendaient alors complètement justice aui eficaces efforts de ces deux délégués du gouvernement impérial. C'était chose nouvelle pour des Romains , qui les remplissait d'étonnement non moins que de reconnaissance , d'avoir affaire à des fonctionnaires doués à la fois de tant de lumières, de tant de zèle et de tant d'honnêteté.
Tout aurait donc été pour le mieux, la satisfaction eût été générale, aucun nuage ne serait venu assombrir la situation , si, à Kome autant qu'ailleurs, nous
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nous trompons, si, à Rome beaucoup plus vite et plus rudement que partout ailleurs, l'empereur n'eût été destiné à se venir justement heurter contre les obstacles qu'il s'était créés à lui-même par la violente séquestration du saint-père. C'était en effet au sein des provinces soumises de longue date au sceptre séculier de révèque de Rome que se trouvaient forcément mêlés ensemble , par la nature même des choses et de la façon la plus] inextricable , les deux pouvoirs spirituels et temporels. Dans cet ancien domaine des papes jamais les coutumes et les mœurs des gouvernés n'avaient réagi efiicacement contre le pouvoir des gouvernants ecclésiastiques , ni essayé d'établir cette ligne de démarcation, un peu indécise peut-être, qui dans nos temps modernes a presque partout suffi à éviter les trop insupportables inconvénients d'une si dangereuse confusion. Nous avons eu plus d'une occasion de signaler les embarras que son double caractère de souverain et de pontife avait apportés au malheureux Pie VII pendant sa longue querelle avec Napoléon. Depuis qu'il avait pris possession des États du pape, depuis qu'il le détenait prisonnier dans une petite bourgade de son empire, depuis qu'il aspirait ouvertement à s'emparer de la direction religieuse de ses sujets catholiques , et par voie détournée , si
cela devenait un jour possible, de la suprématie sur les catholiques du nionde entier, c'était le tour de l'empereur d'hériter des difficultés inhérentes à ce monstrueux mélange de choses aussi contradictoires. Ces difficultés, il les avait trop volontairement prises à son compte pour qu'on puisse le plaindre du tort qu'elles lui ont causé. Peut-être faudrait-il au contraire reconnaître une sorte de justice rétributive, telle qu'en présente souvent l'histoire, dans ce fait que les premiers embarras vraiment sérieux suscités à l'empereur par le gouvernement des affaires religieuses qu'il avait si imprudemment assumé lui vinrent d'abord des anciens États du saint-père.
Ne craignons pas en effet de le répéter, la résistance opposée à ses volontés fut, de la part de ceux qui s'y risquèrent à Rome , une atïaire de conscience ecclésiastique, et pas autre chose. De politique, il n'y en avait pas trace chez eux. Politiquement on était plutôt satisfait dans toutes les classes de la société romaine. S'ils souffraient dans. leur patriotisme de la présence dea soldats étrangers, les patriciens romains étaient bien loin d'être insensibles à l'honneur d'entrer au sénat français, ou d'occuper dans la maison impériale de fort beaux emplois de cour.
Les plus actifs d'entre eux et les hommes distingués du tiers état ressentaient une sorte de satisfaction légitime à se voir pour la première fois appelés à suivre la carrière des fonctions publiques jusqu'alors exclusivement réservées aux membres de rÉglise romaine. De la part de l'immense majorité de la population civile, aucune comparaison fâcheuse avec le passé n'était à redouter, et de fait il ne s'éleva guère de plaintes de ce côté, sinon peut-être chez quelques sauvages habitants des montagnes qui entourent la campagne romaine et parmi les vagabonds de la cité éternelle, qui avaient les uns et les autres grand'peine à prendre leur parti du lourd fardeau de la conscription militaire. Mais les griefs des classes inférieures, plutôt ressentis qu'exprimés, "dénués de tout ensemble, et qui d'ailleurs ne revêtirent jamais l'aspect d'une résistance ouverte, n'étaient pas de nature à faire obstacle à la consolidation du nouveau régime qui était en train de s'établir à Rome. -
Ainsi que nous l'avons indiqué, l'opposition surgit d'un autre côté, opposition latente, sourde, à peu près insaisissable, et par cela même destinée à devenir pour l'empereur inflniment plus incommode. Sortie tout entière des rangs du clergé, cette op-
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position ne fut pas d'ailleurs , ainsi qu'on serait à première vue tenté de le croire et comme Napoléon ne manqua point sans doute de se le persuader à lui-même, le résultat d'une entente préalablement établie et d'un plan savamment concerté. Rien de semblable n'avait en réalité eu lieu. Il ne s'agissait à aucun degré d'une vaste conspiration dont les membres du sacré-collége auraient été les premiers organisateurs, qui, passant tout ourdie de leurs mains dans celles des évéques, puis des curés de paroisses, aurait, de ramifications en ramifications, enserré dans ses réseaux multiples les plus humbles dignitaires de la hiérarchie sacrée et jusqu'aux plus obscurs adhérents du malheureux prisonnier de Savone. Il s'en faut de beaucoup que les choses se soient ainsi passées. De machinations, de trames, de complots, il n'y en avait pas la moindre trace. Qui donc aurait osé y songer parmi les prêtres de Rome? Ils avaient infiniment trop peur des autorités françaises qui étaient là tout près, vigilantes et sévères, et de Napoléon qu'ils entrevoyaient derrière elles plus terrible encore dans son redoutable éloignement. C'était plus que des machinations ordinaires, plus que des trames vaines , plus que des complots misérables , qui se dressaient ainsi dans l'ombre et
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dans le silence , mais avec une invincible énergie de résistance contre les autorités françaises et contre Napoléon; c'était la force même des choses et les conséquences inévitables d'une situation donnée.
Tâchons de bien expliquer cette situation. Lorsque, dans nos sociétés modernes, un régime politique en remplace un autre , il est rare que cette révolution, si radicale et si soudaine qu'elle ait été, entraîne un renouvellement immédiat et complet de tout le personnel gouvernemental. Le plus souvent, l'art du pouvoir nouveau consiste, au contraire, nonseulement à conserver presque tous les rouages de l'ancienne administration, mais aussi à maintenir au< tant qu'il peut à leurs postes, quand ils ne s'y sont pas trop compromis, les fonctionnaires ayant occupé des situations considérables sous l'état de choses antérieur. Rien de semblable n'avait été possible après l'enlèvement du pape. La consulte romaine, quand même elle n'eût pas été composée des adversaires les plus déclarés du clergé, n'était point maîtresse de transiger, si peu que ce fût, avec les cardinaux et les prélats qu'elle était en train de dépouiller de toutes leurs attributions politiques ; ses avances, si elle eût jugé à propos d'en faire, auraient même été infailliblement repoussées.
11 n'en était pas en effet des dignitaires de TÉglise romaine ayant pris part aux affaires du sainl-siége comme des fonctionnaires de tout autre gouvernement déchu. A leurs yeux, le pape violemment arraché de son palais du Quirinal, n'apparaissait pas uniquement comme le légitime souverain injustement dépossédé par de violents usurpateurs de sa royaulé temporelle; il représentait pour eux le vicaire du Christ sur la terre, le chef spirituel de leur foi, odieusement entravé dans l'accomplissement de sa mission divine. La déchéance de Pie Vil, la prise de possession de ses États , sa captivité à Savone ne constituaient pas seulement une série d'usurpations criminelles suivant les lois humaines , c'était la violation des commandements divins , c'étaient autant d'acles profondément sacrilèges. Ceux qui les avaient commis s'étaient placés d'eux-mêmes hors de la communion chrétienne. L'interdit avait été lancé contre eux. Nulle obéissance ne leur était due; il n'était point licite d'entretenir avec eux la moindre relation.
Afficher en public de pareils sentiments n'aurait été toutefois conforme ni à la modération ecclésiastique ni à la prudence italienne. Les cardinaux et les prélats romains demeurés les plus dévoués à la cause du saint-père étaient d'ailleurs bien éloignés de vouloir
faire inutilement parade de leur compromeltante fidélité. Satisfaits d'être laissés à l'écart, la plupart n'auraient pas demandé mieux que de vivre obscurément à Rome en gardant le plus profond silence sur leur secrète opposition. Cette liberté, à laquelle ils auraient attaché le plus grand prix, leur fut, à leur grand regret, bientôt ravie par suite d'instructions envoyées de Paris au général Miollis. Avec cette merveilleuse promptitude d'esprit qui lui faisait parfaitement deviner à distance les choses qui se passaient loin de ses yeux et se rendre un compte très-précis des obstacles qui pouvaient le plus nuire au succès de ses desseins, l'empereur, à Schœnbrunn même, avait pressenti ce qu'il y aurait de dangereux pour lui à laisser, après l'enlèvement du pape, les membres du sacré-collége assister, oisifs et mécontents, à l'organisation du nouvel ordre de choses qu'il se proposait d'établir à Rome. Il avait donc à la fois résolu de faire effort pour les attacher à sa personne en leur attribuant un généreux traitement, et dans tous les cas de les soustraire de gré ou de force à ce milieu romain, sur lequel il était à craindre qu'ils n'exerçassent à son détriment quelque fâcheuse influence. Ses résolutions ne furent pas d'ailleurs arrêtées à la légère. Elles avaient toutes été discutées dans une correspondance fort détaillée
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que Napoléon entretint d'Allemagne avec son ministre des cultes.
Vers le milieu de septembre 1809, peu de temps après l'arrivée de Pie Vil à Savone, M. Bigot de Préameneu avait, sur son invitation , fait parvenir à l'empereur une note rétfigée avec son exactitude accoutumée, par laquelle il lui donnait les informations les plus précises sur le personnel et sur la résidence actuelle des cardinaux italiens. Il les divise en deux séries distinctes : Tune des cardinaux nés dans Tempire, et par conséquent sujets de Sa Majesté, l'autre des cardinaux nés hors des frontières actuelles de l'empire. « Je vais sur-le-champ m'occuper, ajoutait ensuite M. Bigot de Préameneu, de prendre des renseignements sur les chefs d'ordre qui viennent à Paris, tant pour savoir l'espèce de traitement qu'il convient de leur faire que pour faire connaître à Votre Majesté leurs qualités, leurs opinions, en un mot ce que c'est ^ » Napoléon, tout occupé qu'il fût alors des laborieuses négociations qui suivirent l'armistice de Znaïm, trouva le temps de répondre immédiatement à M. Bigot. Le 23 septembre 1809, à unmo-
1. Lettre de M. le comte Bigot de Préameneu à Tempereur, 15 septembre 1800.
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ment où la paix était encore bien loin d'être conclue avec rAutriche, le jour même où il adressait à son futur beau-père, l'empereur François, une lettre passablement cassante et dédaigneuse, de la même plume avec laquelle il venait d'écrire au comte Maret un assez singulier billet, dans lequel il se vantait d'être maintenant non moins apostolique et plus chrétien que son auguste correspondant, l'ancien empereur d'Allemagne*, Napoléon faisait savoir à M[. Bigot de Préameneu « qu'il approuvait de commencer par faire venir d'abord à Paris les cardinaux français. Ce premier pas fait, on verrait, disait-il, ce qu'il serait convenable de faire pour les cardinaux du royaume d'Italie*. » Le lendemain, les yeux toujours tournés vers Rome, il écrivait de nouveau à son ministre des cultes afin qu'il lui fît un rapport sur cette question : Qu'est-ce qui constitue les secrétaireries papales pour l'exercice du gouvernement spirituel de l'Église?
1. Voyez le biUet de Tempereur au comte Maret, secrétaire' d'État, et le projet de lettre à Tempereur d'Autriche, Schœubrunn, 23 septembre^ 18 09.— Correspondance de /'empereur iVapo/eon/«r, t. XIX, p. 491.
2. Lettre de Tempereur à M. le comte Bigot de Préameneu, Schœnbronn, 23 septembre 1809. Cette lettre n'est pas insérée dans la Correspondance de Napoléon I^.
Quels sont les individus qui la composent? comment sont*iIs? où sont-ils? Prenez des renseignements et rendez m'en compte, afin que je prenne une résolution*. »
Nous avons déjà dit quelle fut la résolution définitive de l'empereur à l'égard des membres du sacrer collège. Nos lecteurs se souviennent sans doute qu'à peine rentré en France après le traité de paix signé à Vienne, le 14 octobre 1809, Napoléon n'avait rien eu de plus pressé que de faire arriver en grande hâte à Paris, non-seulement les cardinaux qu'il appelait français parce qu'ils étaient nés dans les provinces maintenant annexées à son empire, mais encore tous ceux du royaume d'Italie. Un très-petit nombre de dispenses avait été assez difficilement accordé à quelques vieillards infirmes et presque moribonds pour lesquels ce voyage avait été reconnu matériellement impossible. Nous avons eu occasion de raconter comment, à l'exception du cardinal Consalvi, ces grands dignitaires de l'Église romaine avaient, sans de trop vives répugnances, accepté de toucher sur les fonds
1. Lettre de Temperear aa comte Bigot de Préamenen, ministre des coites, Schœnbraoa , 24 septembre 1809. — Correspondance de Napoléon l^r, t. XIX, p. 506.
du trésor impérial un traitement égal à celui de leurs collègues, les cardinaux d'origine française. Nous avons même dû noter en passant la surprise involontaire qu'avait éprouvée l'ancien secrétaire d'État ef l'ami intime de Pie YII en voyant ces conseillers naturels du souverain pontife se mêler un peu trop volontiers, suivant lui, aux fêtes de la cour'impériale, et mener, au milieu de la brillante société parisienne, une vie qui ne laissait pas que de contraster assez étrangement avec celle qui était alors imposée au malheureux prisonnier de Savone.
Peut-être la complaisance toute méridionale qui les avait portés à s'accommoder si vite et si aisément aux conditions extérieures de leur nouvelle existence avaitrelle contribué à tromper Napoléon sur la véritable nature de leurs secrètes dispositions. Le fait est qu'il ne se donna guère la peine de faire entre eux aucune différence. Les ayant tous vus réunis autour de son trône également craintifs et unanimement respectueux, l'idée ne lui était même pas venue qu'il y en eût dans le nombre d'assez osés pour s'opposer jamais, par motifs de conscience, à ses volontés clairement manifestées. Le refus signifié par écrit de tenter sous ses auspices aucune démarche collective auprès de leur chef captif l'avait jeté dans une pre-
mière et violente surprise ; son indignation, ses emportements et ses rigueurs n'avaient plus connu de bornes alors que, par des scrupules du même genre, la moitié des cardinaux italiens présents à Paris (treize contre quatorze ) avaient refusé d'assister à la cérémonie religieuse de son mariage avec l'impératrice Marie-Louise. Pareille déception, moins publique, il est vrai, beaucoup moins retentissante, mais non moins significative, l'attendait à Rome, et cette fois encore motivée par son mépris affiché, parlons plus exactement, par son incurable ignorance des délicats mobiles de la conscience religieuse.
L'empereur, également désireux de mettre sous son influence la notable portion du clergé italien qu'il avait dû nécessairement laisser en grande partie dans les anciens États pontificaux, et non moins soucieux de se rendre maître de l'esprit des prélats romains que de celui des cardinaux, avait pris ses dispositions en conséquence. Le général Miollis était muni à Rome des mêmes instructions que M. le comte Bigot de Préameneu à Paris, et comme lui il avait à sa disposition un assez large crédit destiné à subvenir aux besoins des anciens fonctionnaires ecclésiastiques du gouvernement pontifical qui auraient recours à sa munificence. Mais si la tâche était la même de Tun
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et de l'autre côté des Alpes, le résultat en fut tout différent. C'était grâce à son adresse, à ses infinis ménagements, par suite surtout de la sincère bienveillance qu'il ressentait pour eux, que le ministre des cultes était parvenu à faire accepter aux cardinaux romains un traitement qu'il avait eu l'art de leur présenter, et que la plupart considéraient de bonne foi peut-être, comme le juste remboursement de leurs dépenses de voyage, et comme une naturelle indemnité pour les frais de leur entretien dans une ville étrangère.
A Rome, la situation ne se présentant pas sous cet aspect, les choses s'y passèrent tout autrement. Soit, en effet , que le général Miollis , malgré son esprit conciliant et sa modération accoutumée, ait agi en cette occasion plus en militaire qu*en diplomate, soit qu'il fût moins malaisé de contrarier l'empereur à ceux qui étaient placés loin de lui, qu'à ceux qui résidaient à sa propre cour et sous le coup de sa redoutable main, soit enfin que l'indépendance de caractère (ce qui s'est vu ailleurs que dans les rangs du clergé) n'ait rien à voir avec l'élévation du grade, toujours est-il qu'à Rome les employés secondaires de l'ancien gouvernement pontifical ne voulurent point suivre l'exemple qui leur avait été
donné de Paris par les cardinaux, c'est-à-dire par les chefs les plus éminents de la hiérarchie ecclésiastique. Au 17 mars 1810, huit mois après qu'il avait ordonné l'enlèvement de Pie Vil au Quirinal , le général Miollis était obligé de convenir qu'il avait complètement échoué dans sa mission. Pas un des anciens serviteurs du saint-père n'avait voulu accepter une obole de sa main. C'est en vain qu'il avait fait ouvrir des crédits mensuels pour les traitements des membres de la maison du pape et des premiers dignitaires de la cour de Rome : « Ils ont évité de les toucher, écrit- il assez piteusement à M. Bigot de Préameneu; on leur a dit de se faire inscrire pour leur paye; ils sont restés également passifs et paraissent recevoir de l'argent par des voie*s particulières ^ »
Refuser obstinément ses bienfaits, et, ce qui était plus grave encore, accepter les secours qui leur arrivaient par un canal mystérieux et probablement hostile, c'étaient là autant de crimes irrémissibles aux yeux de l'empereur. Mais les moyens ne lui faisaient pas défaut pour tirer vengeance d'une opposition d'autant plus insupportable qu'elle était toute
1. Lettre du général MioUis au ministre des cultes^ 17 mars 1810.
morale et purement passive. Il ne permettrait à personne, et à des ecclésiastiques devenus ses sujets moins qu'à qui que ce soil, de se dérober ainsi à Tempire qu'il entendait exercer non pas seulement sur les faits extérieurs, mais sur Tâme même et les sentiments les plus intimes de tous ceux qui étaient rangés sous ses lois. On ne tarderait pas à s'apercevoir qu'il avait à sa disposition les armes les plus diverses, propres à atteindre également toute sorte de rebelles. Malheureusement pour eux, et malheureusement aussi pour Napoléon, celles qu'il se proposait en ce moment de tourner contre le clergé récalcitrant des anciens États romains étaient d'une double nature, relevant plutôt du pouvoir spirituel que de la puissance temporelle. Malgré ses prétentions de fraîche date, le maniement délicat n'en était pas encore aussi familier à l'empereur que l'avait été de tout temps l'emploi des formidables engins de guerre qui l'avaient jusqu'alors aidé à triompher de tous ses adversaires. Dans celle lutte d'un genre si nouveau pour lui , Napoléon ne devait plus désormais atteindre l'ennemi qu'en se blessant des coups frappés par ses propres mains. Les blessures qu'il reçut de l'autre côté des Alpes ne furent pas encore bien dangereuses. Mais engagée à propos des mêmes questions, poursuivie par
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les mêmes procédés, aboutissant aux mêmes résultats, la querelle religieuse de l'empereur avec le clergé romain est pour ainsi dire le prélude de celle qu'il a plus tard portée devant le concile national de 1811. C'est pourquoi, avant de parler des affaires intérieures de rÉglise de France , il convient d'abord de rendre compte de ce qui s'était passé à ce sujet en Italie.