III
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eu l*audace d'arrêter vos collègues, les cardinaux de la sainle Église romaine qui sont originaires du royaume de Naples. On a traité de même les prélats de celte sainte Église qui sont nés dans ce royaume, et la plupart d'entre eux ont été conduits vers Naples, accompagnés par des soldats français... C'est pourquoi, si l'esprit de douceur dont nous avons été constamment animé nous a empêché de rappeler nos légats à Rome le lendemain du jour où les Français se sont emparés de cette ville,... nous ne pouvons pas et nous ne devons pas souffrir, tandis qu'on nous tient ici dans la plus dure captivité, qu'au mépris de tout ce qu'il y a de plus sacré, nos représentants demeurent encore à Paris, et que leur présence dans cette ville donne à entendre à toutes les nations que, si nous n'approuvons pas tout ce qui se passe à Rome et dans les autres États de notre dépendance, au moins nous n'en sommes pas très-fâché. Nous avons donc pensé qu'il était de notre devoir de leur prescrire de faire connaître à l'empereur que, s'il persévérait dans ses sentiments, ils avaient ordre de quitter Paris et.de revenir à Rome pour partager avec nous et leurs autres frères le sort qu'il plairait à la divine Providence de nous réserver... »
de sort, quel qu'il fût. Pie VII se disait prêt à en
supporter toutes les rigueurs avec la plus parfaite résignation.
« Le seul soulagement qui nous reste au niilieu des chagrins qui nous accablent, disait-il en terminanl, c'est de nous rappeler les grandes preuves d'amour, de dévouement et de respect que nous ont données nos chers fils les Français lorsque nous étions parmi eux. Nous désirons bien sincèrement leur témoigner notre reconnaissance par les moyens que nous prenons aujourd'hui. Nous exhortons, nous prions donc, nous conjurons l'empereur et roi Napoléon de changer de résolution et de reprendre les sentiments qu'il a manifestés au commencement de son règne. Qu'il se souvienne que le Seigneur Dieu est un roi bien au-dessus de tous les rois et de lui-même, tout puissant qu'il puisse être, qu'il ne fait acception de personne et ne respecte la grandeur de qui que ce soit, et que ceuxlà qui commandent aux autres seront eux-mêmes jugés un jour par lui avec une extrême sévérité. Nous comprenons que nous avons présentement une grande persécution à souffrir ; mais nous y sommes tout préparé, fortifié par ces paroles du divin Maître : « Heu- «reux ceux qui souffrent persécution pour la justice! )> Il n'y avait pas lieu de se le dissimuler, et à Rome surtout on n'entretenait à cet égard aucune illusion :
le rappel du cardinal-légat et le discours prononcé par le saint-père dans le consistoire du 16 mars étaient des actes qui devaient exciter au plus degré le courroux de l'empereur. Pendant quelques semaines, le^ membres du sacré-coUége et tous les fonctionnaires du gouvernement pontifical tremblèrent de voir arri* ver de France des ordres impitoyables qui précipiteraient le dénoùment d'une si funeste querelle. Les cardinaux romains ne se trompaient pas en effet sur les sentiments provoqués chez Tempereur Napoléon par les déterminations du saint-père ; mais , au moment où la nouvelle lui en était transmise à Paris, l'empereur était sur le point de partir pour Bayonne, et, tout entier aux affaires d'Espagne, il n'accordait plus à tout le reste qu'une attention assez distraite.
Cependant, au sujet même de ce qu'il allait essayer à Bayonne, ses idées n'étaient pas encore parfaitement arrêtées. Que ferait- il de la couronne de ce grand pays d'Espagne qu'il croyait ou qu'il feignait de croire entièrement disposé à se donner à lui? Il ne le savait pas encore positivement à cette époque. Serait- il possible de tout consommer par les seules voies de l'iatrigue et de la perfidie, ou bien faudrait-il employer la force et recourir à la conquête? Comment le prévoir à l'avance? En tout cas, ainsi que l'explique si
bien M. Thiers, il était parrailemenl décidé, aussi longtemps que les choses resteraient en suspens, à ne pas se mettre à la fois sur les bras une guerre religieuse de l'autre côté des Alpes et une guerre politique par delà les Pyrénées. Détrôner l'infortuné roi d'Espagne, qui venait si naïvement se confier à lui, mettre la main sur le pontife qui l'avait sacré et ne lui demandait en retour d'aufre grâce que de vouloir bien respecter les obligations de sa conscience, c'étaient là des projets qu'agitait dès lors assez confusément l'âme toujours fort peu scrupuleuse de Napoléon; mais, si elle était sans frein, sa profonde ambition n'était pas encore sans prévoyance, et l'empereur comprenait parfaitement qu'il n'était ni opportun ni prudent de mener de front ces deux opérations. Il ne fallait même pas qu'on soupçonnât chez lui la pensée de les jamais entreprendre, car en pareille matière, ainsi qu'il l'écrivait à cette époque à son frère le roi Louis de Hollande, à qui par avance il offrait le trône de Ferdinand VII, « il faut qu'une chose soit faite pour qu'on avoue y avoir songea »
1. Lettre de l'empereur au roi Louis de Hollande , 27 mars 1808. — Correspondance de Napoléon I^r^ 1. 1«', p. 500. ( D'après l'original communiqué par l'empereur Napoléon III.)
Retenu.à Bayonne jusqu'à la fin de juillet 1808 par les difficultés de plus en plus inextricables dans lesquelles il s'était volontairement jeté en prenant à sa charge les affaires de l'Espagne, l'empereur n'avait plus le temps de s'occuper en grand détail de ce qui allait se passer à Rome. 11 s'en était remis à M. de Champagny à Paris , au vice-roi d'Italie à Milan , et sur les lieux au général MioUis , du soin d'y pourvoir, n'intervenant de sa personne que de loin en loin pour imprimer aux uns et aux autres des directions qui ne concordaient pas toujours entre elles , car elles dépendaient de la fluctuation des événements de l'autre côté des Pyrénées, Lorsqu'il entrevoyait comme prochaine l'issue de la lutte entamée avec la nation espagnole. Napoléon se sentait pressé d'en finir avec la résistance que lui opposait le saint-siége. Quand au contraire la guerre lui paraissait devoir s'éterniser, il prenait son parti d'ajourner à des temps plus opportuns les grands coups qu'il méditait de frapper sur la cour de Rome, En attendant, il avait grand soin de ne rien rabattre de ses premières exigences. Avant de quitter Paris, il avait donné l'ordre à son ministre des relations extérieures de sommer encore une fois le saint-père d'avoir à entrer immédiatement dans la confédération italienne ,
SOUS peine d'être privé de. son pouvoir temporel, « ... S'il s'y refuse, c'est qu'il veut la guerre. Or le premier résultat de la guerre, c'est la conquête, et le premier résultat de la conquête est le changement de gouvernement... La cessation des pouvoirs du légat et son rappel à la veille de la semaine sainte sont des mesures que la cour de Rome n'aurait pas songé à prendre, si elle avait encore été animée d'un véritable esprit évangélique... Quoi qu'il en soit, le saint-père ayant retiré ses pouvoirs au cardinal Caprara, Sa Majesté ne le reconnaissait plus pour légat. L'Église gallicane rentrait alors dans l'intégrité de sa doctrine... Ses lumières, sa piété, continueront de conserver en France la religion catholique, que
l'empereur mettra toujours sa gloire à faire respecter et à défendre... Rome était donc en guerre avec la France, et dans cet état de choses Sa Majesté aurait à donner les ordres que la tranquillité de l'Italie rendrait nécessaires ^ »
Les mesures auxquelles M. de Champagny faisait allusion étaient de différente nature. Les unes, exclu-
1. Lettre de Tempereur à M. de Champagny, 2 avril 1808. — Correspondance de Napoléon h^, t. XVI, p. 468, — Note de M. de Champagay au cardinal Caprara, 3 avril 1808.
siveraent comminatoires et de pure forme , n'aggravaient en rien la situation actuelle du pape. Tel était, par exemple, Tordre envoyé à M. Lefebvre de présenter au saint-père Vultimatum dont nous venons de parler et l'invitation de quitter Rome après un certain délai, si cet ultimatum n'était pas accepté. Ce qui était infiniment plus grave , c'était un décret signé par l'empereur le matin même du jour où il montait en voiture pour se rendre à Bayonne , car, si ce décret ne changeait rien par lui-même à l'état présent des choses, les considérants très-singuliers dont il était accompagné étaient de nature à donner beaucoup à réfléchir à la cour de Rome.
«Attendu, disait-il, que la donation de Charlemagne, notre illustre prédécesseur, des pays comprenant l'État du pape a été faite au profit de la chrétienté et non à l'avantage des ennemis de notre sainte religion; considérant que le souverain actuel de Rome a constamment refusé de faire la guerre aux Anglais et de se coaliser avec les rois d'Italie et de Naples pour la défense de la presqu'île d'Italie; considérant que l'intérêt des deux royaumes et de l'armée d'Italie et de Naples exige que leur communication ne soit pas interrompue par une puissance ennemie ; vu la demande de passe-port faite le 8 mars
par l'ambassadeur de la cour de Rome auprès de nous, avons décrété el décrétons ce qui suit : Article l®^ Les provinces d'Urbin, Ancône, Macerata et Camerino seront irrévocablement et à perpétuité unies à notre royaume d'Italie... — Art. 3. Le code Napoléon y sera publié..; — Art. 4. Lesdites provinces formeront trois départements... ^ »
Un second décret du même jour ordonnait aux cardinaux, prélats, officiers et employés quelconques auprès de la cour de Rome natifs du royaume d'Italie d'avoir à rentrer dans le royaume , sous peine de confiscation de leurs biens en cas de désobéissance. Ces mesures, qui témoignaient de la mauvaise humeur de l'empereur en face de la résistance inattendue de Pie YII, n'aggravaient pas d'une manière notable la malheureuse situation du saint-père ; mais elles ne furent pas les seules. A Rome , le général Miollis, soit qu'il obéit à de secrètes instructions de M. de Champagny dont nous n'avons pas retrouvé les traces, soit plutôt qu'il cédât, malgré sa modération ordinaire , à l'impatience assez naturelle que lui causait la position embarrassante où le maintenait son gouvernement, saisissait sans beaucoup de choix
i. Décret impérial du 2 avril 1808.
et sans aucune utilité apparente toutes les occasions possibles de blesser de plus en plus le pape. C'est ainsi que, le 7 avril, un officier commandant un détachement de soldats français se présentait par son ordre à la grande porte du palais du Quirinal. Le Suisse qui était de garde , ayant déclaré qu'il ne pouvait admettre une troupe armée dans la demeure du saint-père, offrit néanmoins à Tofficier, s'il voulait entrer seul, de lui faire ouvrir la petite porte du palais. A peine cette porte était-elle entre-bâillée , que Tofficier, s'y précipitant, fit signe à ses soldats de le suivre, et tous ensemble, la baïonnette en avant, s'élancèrent dans la cour du Quirinal ; puis la troupe française se porta dans l'intérieur du palais et s'empara du petit nombre d'armes qui servaient à monter la garde dans les antichambres du souverain pontife ^ Cette violation de son domicile , accomplie presque sous ses yeux au moyen d'une misérable ruse, fut extrêmement sensible à Pie VII. Il n'apprit pas avec moins d'émotion qu'à la même heure d'autres détachements, envoyés par les rues de la ville, avaient arrêté et conduit au château Saint-Ânge les soldats de sa garde noble ainsi que leurs principaux officiers.
1. Lettre du cardinal Gabrielli au général Miollis^ 7 avril 1808.
A coup sûr c'étaient, en cas de lutte avec l'armée française, de faibles défenseurs pour la cause du saint-père que ces jeunes gens qui appartenaient aux premières familles de Rome, et qui remplissaient auprès de sa personne les mêmes fonctions qu'autrefois à Versailles et à Vienne les fils de la noblesse avaient coutume de briguer à la cour de leurs souverains. Si de part et d'autre on avait couru aux armes, ce ne sont pas les vieilles hallebardes fleurdelisées que les étrangers remarquent avec élonnement aux mains des Suisses et des Bergamasques dans toutes les cérémonies religieuses de Rome qui auraient décidé du sort de la bataille. L'injure était gratuite, et fut par cela même d'autant plus amèrement ressentie par Pie VII. Quel motif, sinon l'envie d'aigrir profondément le saint-père et de le porter à quelque fâcheuse extrémité, avait pu engager le général Miollis à faire presque à la même époque arrêter un prélat distingué dont Pie VII faisait un cas tout particulier? La seule bienveillance que lui témoignait son souverain semblait avoir attiré cette violence sur la tête de M«' Cavalchini , chargé des fonctions assez peu importantes de gouverneur de Rome ^
1. Lettre du cardinal GabrieUiau général MioUis^ 21 avril 1808.
Cette série de mauvais procédés , ces raffinements dans le choix des coups dirigés contre sa dignité de pontife et son indépendance de souverain, avaient, quelle que fût sa douceur, fini par Jeter le saint-père dans une sorte d'exaspération nerveuse. On lui avait déclaré la guerre , soit ; il saurait bien la soutenir, il la soutiendrait par les moyens qui lui étaient propres , les seuls qui eussent été laissés à sa disposition. On Taccablait par la force matérielle, il ferait, lui, appel à la conscience de ses sujets. Le gouvernement français entendait exiger le serment des fonctionnaires nouvellement nommés dans les provinces italiennes détachées de ses États, efibien, il leur interdirait ce serment. A des prétentions sans justice il opposerait les droits du prince légitime. Non-seulement il protesterait hautement par la voie diplomatique contre un décret inique (celui du 2 avril 1808) qui le privait des plus belles provinces de sa souveraineté temporelle *, mais il écrirait aux évoques des provinces réunies au royaume d'Italie afin de les avertir de la conduite qu'ils avaient à tenir en face
1. Lettre à M. le chevalier Alberti , chargé d'affaires du royaume d'Italie, 19 mai 1808. — Circulaire aux ministres étrangers près la cour de Rome, 19 mai 1808. — Lettre aux cardinaux, 19 mai 1808.
de Tusurpation française et des règles qu'ils devaient prescrire aux fidèles de leurs diocèses*.
La décision à laquelle Pie Yll venait de s'arrêter dépassait en importance toutes celles qu'il avait prises jusqu'à ce jour, et rien n'était plus grave, soit au point de vue politique , soit au point de vue religieux, que la teneur des instructions qu'il prenait sur lui de faire en ce moment parvenir aux évoques des provinces d'Drbin , d'Ancône, Macerata et Camerino. Non-seulement elles avaient pour but de circonscrire la nature des rapports que ces évêques étaient personnellement autorisés à entretenir avec les nouvelles autorités françaises, mais elles posaient au nom de la religion des principes qui devaient également servir de règle à tous les habitants catholiques de ces provinces. Après avoir établi que les droits de la souveraineté pontificale étaient d'une essence unique en son genre et supérieure à ceux de toutes les autres souverainetés. Pie VII parlait avec une réprobation toute nouvelle dans sa bouche de ce gouvernement français qu'il s'agissait de substituer au gouvernement de l'Église.
1. Lettre du pape Pie Vil aux évèques des provinces réunies au TOyaume d'Italie.
« C'était, — s'écriait-il dans des termes à tout le moins un peu extraordinaires de la part de celui qui avait signé avec tant de satisfaction le concordat , et qui naguère encore , il y avait deux mois à peine , avait été sur le point de s'allier avec Napoléon contre l'Angleterre, — c'était un gouvernement notoirement envahisseur de la puissance spirituelle et protecteur de toutes les sectes et de tous les cultes. La formule de ses serments, ses constitutions, son code, ses lois , ses actes , respirent Tindifférentisme pour toutes les religions, sans en excepter la religion juive, cette ennemie implacablQ de Jésus-Christ, et ce système qui ne suppose aucune religion est ce qu'il y a de plus injurieux, de plus opposé à la religion catholique, apostolique et romaine, laquelle, parce qu'elle est divine, est nécessairement seule et unique , et par là même ne peut faire alliance avec une autre , de même que le Christ ne peut s'allier avec Bélial , la lumière avec les ténèbres, la vérité avec Terreur, la vraie piété avec l'impiété! La protection jurée et si vantée du souverain des Français pour tous les cultes n'était donc autre chose qu'un prétexte et une couleur pour autoriser la puissance séculière à s'immiscer dans les affaires spirituelles, puisqu'on montrant tant de respect pour toutes les sectes avec toutes leurs
opinions , le gouvernement français ne respectait en effet aucun droit, aucune institution, aucune loi de la religion catholique... Il résultait de là, poursuivait rinslruction adressée aux évêques italiens : V qu'il n'était point permis aux sujets du souverain pontife, tant ecclésiastiques que laïques, de prêter jamais à ce gouvernement intrus serment de fidélité , d'obéissance et d'attachement exprimé dans des termes illimités et qui comprendraient en eux-mêmes la déclaration d'une fidélité et d'une approbation positives, parce qu'un pareil serment serait un acte d'infidélité et de félonie envers le souverain légitime,... serment d'un scandale grave qui favoriserait un fait qui ne pouvait tourner qu'au détriment de la foi et à la perte des âmes y serment dans tous les sens répréhensible , injuste et sacrilège; 2'' qu'il n'était pas non plus permis d'accepter et bien moins encore d'exercer des emplois qui auraient une tendance plus ou moins directe à appuyer, à aider, à consolider le nouveau gouvernement dans l'exercice de son pouvoir usurpé;... 3» qu'il n'était pas permis aux évêques et aux autres pasteurs ecclésiastiques de se prêter au chant du Te Deum à l'occasion de l'établissement du gouvernement illégitime... Sa Sainteté espérait que, l'expérience elle-même ayant démontré à quel
point il était dangereux pour la tranquillité publique d'exiger des serments qui mettaient ceux auxquels ils étaient imposés dans la funeste alternative soit de trahir leur conscience, soit de s'exposer à des périls graves et imminents, une pareille extrémité serait épargnée à ses sujets; mais le contraire pouvait aussi arriver. Le nouveau gouvernement voudrait peutêtre colorer une telle violence du prétexte de sa sécurité. Dans ce cas, sans contrevenir aux principes incontestables établis dans la présente instruction, on pourrait lui donner satisfaction par une formule qui , se restreignant à une promesse de fidélité et d' obéissance passive ^ c est-à-dire de soumission et de nonopposition ^ en même temps qu'elle garantirait le repos public (qu'il n'est jamais permis aux particuliers de troubler par des complots et par des factions à cause des désordres et des scandales plus grands qui en résultent d'ordinaire), ne ferait tort ni à la justice ni à la religion... Quelque grande que puisse être la rigueur qu'on voudra exercer sur eux, les sujets de Sa Sainteté se rappelleront qu'ils sont chrétiens et par conséquent disciples de ce divin maître qui, en promettant de grandes récompenses éternelles dans la vie à venir, n'a annoncé et n'a prédit pour cette vie mortelle que
des tribulations et des persécutions, et qui pour cela leur a enseigné à craindre non point ceux qui tuent le corps et rie peuvent aller plus avant, mais celui qui peut livrer l'âme et le corps à la perdition éternelle ^ »
Il est plus facile d'imaginer que dedécrire l'immense agitation jetée au sein des villes et des campagnes des Marches et de l'Ombrie par ces paroles adressées du haut du Vatican à des populations trèscalholiques, sur lesquelles leurs évêques, leurs curés, les moines surtout, avaient gardé une très-puissante influence. Les dangers trop probables d'une révolte populaire, dont la responsabilité aurait lourdement pesé sur la conscience du saint-père (car la répression en aurait été aussi facile qu'impitoyable), avaient engagé beaucoup de bons esprits à détourner Pie VII de lancer cette imprudente provocation ; mais il avait repoussé les instances de ses plus fidèles et plus intimes serviteurs. Il en était de cette instruction comme de la lettre de rappel du cardinal Caprara ; elle était l'œuvre personnelle du saint-père. Depuis que par ordre de l'empereur tant de membres du sacré-
1. lastruction envoyée par ordre de Pie VII aux évèques des provinces italiennes annexées, 22 mai 1808.
collège avaient été enlevés de Rome, et parmi eux un certain nombre de cardinaux qui, rattachés par leur origine aux provinces devenues françaises ou réunies àTItalie, auraient eu tout intérêt à calmer les impétueux sentiments de Pie VII, il arrivait une chose que Napoléon , s'il avait été lui-même plus modéré ou seulement plus prévoyant, aurait pu à l'avance facilement deviner.
Le malheureux pontife, laissé à ses propres impressions, de plus en plus surexcité par la solitude qu'on avait faite autour de sa personne, mettant une sorte d'orgueil à témoigner que sa force était en lui-même et qu'on n'aurait Jamais raison de lui par la violence, repoussait de parti pris les avis qu'il suspectait de timidité, et se trouvait, par la force des circonstances et par la faute de l'empereur, n'avoir désormais auprès de lui, pour conseillers et pour auxiliaires dans la lutte opiniâtre qu'il avait à soutenir, que des cardinaux la plupart accablés de vieillesse et d'inûrmités, ou des hommes plus jeunes, mais aussi plus obstinés, plus ardents, à passions très-étroites et depuis longtemps connus pour leur hostilité envers la France. M. Lefebvre avait, comme M. Alquier, rendu un compte exact à M. de Champagny de ce qui se passait sous ses yeux à Rome, lorsqu'au moment de
prendre congé du saint-père il l'avait représenté comme ayant, par sa volonté personnelle vivement exprimée, triomphé des hésitations persistantes du chef et de la plupart des fonctionnaires de la secrétairerie d'État, qui s'étaient en vain appliqués à vaincre ses scrupules. « Ceux qui étaient parvenus à alarmer la conscience du saint-père sont demeurés les plus forts, disait le chargé d'affaires de France. La teneur de la réponse à l'ultimatum que j'ai été chargé de lui remettre a été changée deux fois ce matin, tant on balançait encore sur le parti qu'on avait à prendre. Les théologiens eux-mêmes étaient partagés jusque dans le sacré-coUége, et je ne doute pas que le refus de Sa Sainteté de s'entendre avec l'empereur ne consterne le plus grand nombre de ses plus chauds partisans. »
Ce n'étaient pas seulement quelques-uns des membres du sacré-coUége qui regrettaient tout bas le parti auquel s'était arrêté le saint-père ; à Rome, le corps diplomatique presque entier ne semblait pas approuver beaucoup l'opposition de Pie VII aux volontés de Napoléon. La forme essentiellement dogmatique et religieuse qu'il venait de donner à sa résistance par la lettre récemment adressée aux évêques d'Italie soulevait nombre d'objections de la part des légations
étrangères. Au fond, il déplaisait aux ministres de ces puissances qui avaient tant de fois cédé a l'empereur, qui s'étaient Tune après l'autre si complètement humiliées devant lui , que le premier exemple d'une plus fière attitude fût donné par le faible souverain d'un si petit État. La Prusse protestante et la Russie scliismatique n'avaient pas grande sympathie pour les malheurs du chef de l'Église catholique.
Chose singulière, la froideur était presque égale chez les représentants des nations qui reconnaissaient la juridiction spirituelle du souverain pontife. A l'exception de l'ambassadeur d'Espagne, ils avaient tous reçu avec une sorte d'indifférence affectée la protestation de Pie YII contre l'annexion des Marches et de l'Ombrie, tant ils avaient eu peur de mécontenter le gouvernement français. Le ministre de Bavière, qui avait si bien profité des dépouilles de l'Autriche après Austerlitz, ne semblait à aucun degré trouver mauvais que l'empereur s'adjugeât d'un trait de plume les plus belles provinces du salnt-siége. Le croirait -on? le ministre de l'empereur François, qui dès lors méditait pourtant de rompre avec Napoléon pendant qu'il était si malheureusement engagé dans les affaires d'Espagne, le chevalier de Lebzel-
iern, d'ordinaire si favorable aux intérêts de la cour de Rome, demeurait lui-même tout à fait impassible. Rendant compte en termes très-circonspects au comte Stadion des violences que le commandant des troupes françaises multipliait chaque jour contre le pauvre pontife, il n'hésitait pas en revanche à blâmer trèspositivement les instructions envoyées aux évêques. « Je ne puis dissimuler, quel que soit le respect dont je suis pénétré pour cette cour, que la lettre circulaire qui vient de lui attirer de nouveaux désagréments ^ et que Ton qualifie ici de direction purement spirituelle, me paraît impolitique, d'ailleurs mal rédigée, et s'écartant tellement des lumières du siècle qu'elle ne pourrait que laisser une impression désagréable sur la plupart de ceux qui en feraient la lecture. Les sentiments qui y sont exprimés sur la tolérance des cultes regardent tous les souverains, et, quand même ils seraient conformes aux anciennes maximes, ce n'est point l'époque où ils peuvent être proclamés et appliqués , dès qu'ils sont en opposition avec les principes que des souverains pieux et zélés pour le catholicisme ont cru devoir établir... Il est toujours bien h déplorer, ajoutait M. de Lebzcltern, qu'une conciliation si désirable entre. la cour de France et la cour de Rome paraisse devenir à tou.l
moment plus problématique , sinon tout à fait impossible *. »
M. de Lebzeltern avait sans doute raison quand il blâmait Timprudence de la circulaire adressée aux évoques italiens ; il n'avait pas tout à fait tort non plus quand il regrettait, sans toutefois en donner des motifs ni très-justes ni très-élevés, les principes exposés par le saint-père dans sa circulaire. Ce n'en était pas moins un signe caractéristique de celte époque d'entendre un ambassadeur d'Autriche parler alors à Rome avec tant de goût des lumières du siècle; à coup sûr, M. de Lebzeltern ignorait tout à fait les préparatifs de sa cour eii vue d'une guerre prochaine avec l'empereur, quand il prenait résolument parti contre le pape en faveur des souverains si pieux et si zélés pour le catholicisme qui avaient eu le mérite d'établir la tolérance dans leurs États; il était loin de soupçonner l'alliance à peu près formée déjà, moyennant de gros subsides, entre l'Autriche et l'Angleterre, lorsqu'en termes pleins de tristesse il déplorait le manque fâcheux d'accord entre Rome et Paris. Quant aux nouveaux désagréments que, par sa
1. Lettre de M. le chevalier Louis de Lebzeltern au comte Stadion, citée par M. Artaud, Vie de Pie VU, t. II, p. 190.
faute sans doute, s'était attirés la cour de Rome, voici ce dont il s'agissait.
A peine le général MioUis avait-il eu connaissance de la circulaire adressée aux évêques italiens, qu'il
s'était hâté d'en envoyer copie à Bayonne; mais il fallait attendre longtemps avant de recevoir les instructions de l'empereur. Que déciderait-il? Il lui semblait opportun de prévenir des troubles qui par le fait n'éclatèrent point, mais qu'à Rome chacun croyait imminents dans les provinces italiennes récemment annexées. Ainsi que nous l'avons dit, il y avait eu division jusque parmi les membres du gouvernement pontifical sur l'opportunité des instructions envoyées aux évêques de ces provinces. On disait beaucoup que le secrétaire d'État ne les avait pas approuvées, ce qui paraissait vrai; on ajoutait même, ce qui ne l'était point, qu'il avait refusé de les signer. Le général MioUis, encouragé par ces fausses rumeurs et s'exa- Sérant d'ailleurs beaucoup l'importance du mouvement d'opinion qu'il croyait voir se prononcera Rome en faveur du régime impérial, en était venu à penser que le moment était arrivé de frapper un grand coup d'autorité. Il avait donc envoyé deux officiers français au Quirinal, chez le cardinal Gabrielli, s'enîuérir s'il était Fauteur des instructions : à quoi le
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cardinal avait répliqué qu'interpellé officiellement il n'avait pas autre chose à dire, sinon qu'il n'avait de compte à rendre de ses actions et des affaires dont il était chargé qu'à Dieu et à son souverain ; interrogé amicalement, il répondrait sans hésiter qu'il avait en effet signé ces instructions.
Le lendemain , les mêmes officiers se présentèrent une seconde fois chez le secrétaire d'État, procédèrent à la levée des scellés qu'ils avaient la veille apposés sur ses papiers, et, après les avoir examinés, lui intimèrent de la part du général Miollis l'ordre de se rendre directement à son logis, où il demeurerait prisonnier jusqu'à ce qu'il fût le lendemain conduit par la force armée à son évêché de Sinigaglia*. Cette arrestation du ministre de Sa Sainteté, qui était Romain de naissance, arrestation faite dans le propre palais de Pie Yll, à quelques pas de son appartement, presque sous ses yeux, cette main mise sur les papiers de la sécrétai rerie d'État par deux militaires français, tout cela n'était pas seulement une forte mesure prise par le général Miollis , ainsi que la qualifiait par une
1. Lettre du secrétaire d'Élat cardinal GabrieUi au gé aérai Mioili^j li juiu 1808. « Lettre du même aux mlaistres étrangers accrédités près la cour de Rome, 17 juin 1808.
expression très-adoucie M. de Lebzellern écrivant au comte Stadion à Vienne; c'était de sa part une démarche aussi fausse que monstrueuse. L'effet immédiat de cette violence fut de rejeter très-vite au second plan la lettre assez malencontreuse adressée aux évêques. Tous les esprits honnêtes, toutes* les âmes généreuses, n'éprouvaient plus d'hésitation; l'opinion, un instant indécise, redevenait plus que jamais favorable à la cause du saint-père et contraire au gouvernement étranger dont les agents se permettalent de si étranges abus de pouvoir.
Que pensait cependant l'empereur Napoléon des scènes si nouvelles qui se succédaient si rapidement dans la capitale du saint-siége ? La vérité est que son attention était alors à peu près absorbée par d'autres scènes non moins étranges qui venaient de se passer sous ses propres yeux à Bayonne , et dont les conséquences étaient en train de se produire de la façon la plus inattendue pour lui, et la plus désastreuse pour nos soldats, sur le versant opposé des Pyrénées. Si nous nous en rapportons à la correspondance de Tempereur, il semble que des impressions contraires se soient tour à tour partagé son esprit. À son départ de Paris, quand il espérait encore arranger vite et facilement les affaires d'Espagne, il avaft
adressé au prince Eugène, vice-roi d'Italie, des instructions où régnait la plus entière confiance , celle d'un homme toujours assuré du succès et qui ne cherche qu'à en tirer le plus d'effet possible. Il lui avait écrit : « Je désire retarder jusqu'au 30 avril . l'exécution de mon décret relatif aux quatre légations, et que vous le teniez jusque-là très-secret. Ces dix jours de plus vous mettront à même, ajoutait-il, de prendre mieux vos mesures, de niieux régler tout, de manière, que tout cela se fasse comme un coup de théâtre*. >>
Napoléon s'était toujours complu aux coups de théâtre; mais la pièce montée à Bayonne n'avait qu'à moitié réussi : elle avait eu pour triste dénoûment l'insurrection de l'Espagne presque entière. Contre celte nation partout soulevée pour défendre son indépendance , nos armées étaient encore restées victorieuses toutes les fois qu'elles avaient agi par grandes masses ; cependant elles étaient déjà presque cernées par des bandes qui détruisaient impitoyablement tous nos corps détachés. Une grande déceplion , des em-
1. Lettre de l'empereur Napoléon au prince Eugène, vice-roi d'Italie, 2 avril 1808. — Correspondance de l'empereur Napoléon /«»•, t. XVI, p. 469.
barras sans nombre, des périls redoutables, se montraient là où l'empereur n'avait entrevu qu'une facile conquête. Le temps n'était plus où Ton pût aller courir 6n Italie quelque semblable aventure. Il valait mieux tout ajourner. Ce que l'empereur aurait préféré, c'était de n'avoir plus à s'occuper en aucune façon de cette ennuyeuse question romaine, d'autant plus ennuyeuse qu'elle tombait si mal à propos. 11 lui déplaisait qu'on lui en parlât ou même qu'on s'en entretint. Telle était la disposition d'esprit dans laquelle vint le surprendre à Bayonne la nouvelle de Varrestation du cardinal secrétaire d'État Gabrielli. Rien de plus incommode; mais c'était chose faite. Il ne voulut ni l'approuver positivement, ni surtout la blâmer. Le 17 juillet 1 808, c'est-à-dire quelques jours avant d'apprendre une nouvelle bien autrement désastreuse, celle de la capitulation du malheureux général Dupont, capitulation qui allait causer à l'empereur un si violent désespoir et porter à sa puissance une si formidable atteinte, il écrivait au vice-roi d'Italie : « J'ai vu avec plaisir que vous avez fait venir à Milan le cardinal Gabrielli, évêque de Sinigaglia. Il faut le laisser là. Quand vous pourrez le voir, vous lui demanderez s'il veut ou non prêter le serment prescrit par le concordat. S'il ne veut pas, vous l'enver-
rez dans un couvent ; vous séquestrerez son temporel . .. On ne lui laissera qu'une pension alimentaire de 1,000 écus. Tout cela doit se faire sans bruit. Il ne faut imprimer aucun décret... » Agir sans parler, sans rien écrire, s'il était possible, surtout sans rien laisser imprimer , telle paraît être la principale recommandation que l'empereur faisait alors parvenir à ses agents en Italie. Moins on en parlera , mieux cela vaudra , c'est à quoi il revient sans cesse. « Ayez soin, ajoute-t-il en terminant sa lettre au vice-roi, ayez soin qu'il ne soit question de cela dans aucune gazette, et qu'on n'en fasse aucun bruit*. »
1. Lettre de Tempereur Napoléon au vice-roi d'Italie , Rayonne, 17 [uillet 1Ç08. — Correspondance de Napoléon /«»", t. XVI, p. 404.