OEuvres complètes du cardinal Pacca, t* I''', p. S
laissa arrêter ni par les refus des cardinaux, ni par les sommations du saint-siége? Ses ordres ne comportaient point de compromis. Il les exécuta tels qu^^il les avilit reçus. A Rome, la consternation fut extrême quand partirent les cardinaux napolitains, et l'épouvante régnait surtout parmi leurs collègues du sacrécollége. Un autre sentiment animait Pie VU et lui fit prendre alors une détermination des plus graves : îl résolut d'ôter ses pouvoirs de légat au cardinal Caprara et de le rappeler de Paris. Rompre officiellement tout rapport avec le souverain de la France, rien ne pouvait être en ce moment plus dangereux pour la cour de Rome ; sa conscience une fois engagée, Pie VII, nous l'avons dit, ne regardait plus au péril. Il n'en était pas tout à fait ainsi autour de lui, et quand on apprit au Quirinal cette résolution inattendue du saint-père, l'émotion fut très-vive.
Si nous .nous en rapportons à M. Alquier et à M. Lefebvre, que nous croyons avoir été dans cette occasion parfaitement informés, le saint-père avait énergiquement repoussé les pressantes remontrances des personnes qui d'ordinaire avaient le plus de part à sa confiance, et la secrélairerie d'État tout entière avait en vain cherché à faire obstacle à la volonté du souverain pontife. C'est qu'en effet la violence des me-
sures adoptées par Tempereur avait agi d'une façon Irès-différente sur Pie VII et sur la très-grande majorité des membres du sacré-collége. Chez le saintpère, l'indignation avait tout dominé. A coup sûr la rudesse du traitement infligé à leurs collègues avait beaucoup scandalisé les cardinaux romains ; mais elle les avait en même temps considérablement alarmées, sinon sur leur propre sort , tout au moins sur celui qui attendait TÉglise, dont ils étaient les plus importants dignitaires. Combien s'annonçait terrible et périlleuse pour la religion la lutte engagée contre un homme qui dès le début recourait à de pareils excès ! Les plus expérimentés des cardinaux, ceux-là surtout à qui rage faisait entrevoir avec effroi pour leurs vieux jours une période de troubles et d'épreuves, étaient d'accord pour penser qu'il y aurait une extrême imprudence à pousser à bout par une rupture éclatante un aussi puissant souverain que Napoléon. C'était également, on le devine sans peine, l'avis du cardinal Caprara. De plus en plus convaincu que c'était folie de vouloir résister à l'empereur, et qu'il n'y avait pas d'autre parti à prendre que de tout lui concéder pour s'assurer son indispensable bîenveil- We, le légat venait d'adresser de Paris de longues dépêches au cardinal Doria pour lui représenter avec
force détails « qu'un système fédératif avec la France contre les Anglais ne serait en rien contraire aux devoirs du père commun des fidèles et aux traditions de la cour de Rome *. »
Ni les représentations de son entourage, ni les répugnances manifestées par la secrétairerie d'État, ne réussirent à dissuader Pie VII de prendre lui-même te plume pour envoyer au cardinal-légat Tordre de son rappel. Il semble résulter de la teneur de sa lettre que le saint-père avait reçu avec déplaisir les conseils que Caprara avait jugé à propos de lui faire parvenir. Le soin avec lequel il insiste à plusieurs reprises sur la convenance d'un départ immédiat donne également à penser qu'instruit des véritables dispositions de son représentant à Paris, Pie VII redoutait beaucoup que Caprara ne prit sur lui, comme il arriva effectivement, de n'exécuter qu'imparfaitement des ordres dont la signification n'avait cependant rien d'ambigu. Voici d'ailleurs la lettre presque entière du souverain pontife :
« On a porté enfin la violence, disait Pie VII, jusqu'à mettre la main sur quatre de nos cardinaux et à les conduire à Naples au milieu de la force armée,
1. Dépêche da cardinal Caprara au cardinal Doria, 16 février 1808.
excès auquel il ne manque que la violation de notre personne elle-même pour que l'on puisse dire que le scandale a été complet. Dans cet état des choses, notre longanimité deviendrait une faute, et il ne nous est plus absolument permis de ne pas faire au moins connaître la douleur et l'horreur que nous éprouvons pour ce qui vient d'arriver. Nous ne pouvons, par le séjour de notre représentant auprès du gouvernement français, donner plus longtemps à penser que nous ne sommes pas profondément blessé de la persécution que l'on nous fait souffrir et de l'oppression manifeste du saint-siége... Notre intention est donc que, si notre capitale n'est pas sans retard évacuée par les troupes françaises, vous demandiez vos passeports, et, après avoir enlevé vos armes, vous partiez avec le cardinal de Bayanne , notre légat extraordinaire , pour venir partager avec nous et vos confrères le sort qui nous est réservé. Nous ne voulons pas croire que l'on vous refuse les passe-ports, mais enfin, si cela était, notre volonté absolue est que vous partiez quand même, au risque de souffrir une violence personnelle qui n'en sera qu'une de plus ajoutée à celles souffertes sous nos yeux par vos confrères et à celles endurées par nous-même à la face de l'Europe entière. Si on exécute une telle violence
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personnelle, nous voulons que dès ce moment soient suspendus tous les pouvoirs dont vous et votre collègue avez été par nous investis, et nous vous en défendons tout usage, sans exception aucune. Nous vous ordonnons, en vertu de l'obéissance que vous nous avez jurée et des devoirs qui en dérivent, l'entière et stricte observation de nos ordres , sans vous permettre d'élever aucune considération sur les effets que vous croirez pouvoir en résulter, attendu que c'est là notre pensée [pensiero)^ notre soin, et non le vôtre. C'est là ce que, dans la profonde douleur de notre âme, nous avons dû vous signiHer, contraint par nos devoirs et par la nécessité de faire disparaître le scandale de notre coupable longanimité*. »
La résolution à laquelle venait de s'arrêter Pie Vil était de sa part un acte tellement personnel, elle lui avait été si bien inspirée par la violence faite aux cardinaux napolitains, qu'à la suite de sa lettre se trouvait écrit de sa main le post-scripium suivant :
(( Ce matin, i mars, on a de plus ordonné le départ dans quarante-huit heures de tous les prélats napolitains. Beaucoup d'entre euxétaienten fonctions. On désorganise le gouvernement ponlificaL Peut-on
1. Bref da pape Pie VII au cardinal-légat Gaprara , a mars 1808»
exercer une plus grande violence? La teneur de la présente lettre est secrète pour tous, sans en exclure même le cardinal pro-secrétaire d'État. »
Il n'y a pas lieu d'en douter un moment, le rappel de son légat n'était pas autre chose dans la pensée du saint-père que le signe ostensible de sa volonté de rompre d^une façon définitive et publique avec le chef du gouvernement français. Afin que personne n'en ignorât, et pour mettre ses propres sujets et rÉglise catholique tout entière au fait de la ligne de conduite qu'il venait d'adopter, Pie VII réunit le 16 mars en consistoire tous les cardinaux présents à Rome. Depuis que les scellés avaient été mis sur les presses du Vatican, il n'y avait plus d'autre moyen pour Pie VH d'entrer en communication avec la chrétienté que de s'adresser verbalement aux membres du sacré-collége. Ce fut donc d'une voix émue, plus animée qu'abattue par la douleur, qu'il leur donna lecture d'une longue allocution papale, ou plutôt d'une sorte de discours dans lequel il les prenait pour ainsi dire à témoin de tous les outrages qu'il avait endurés de la part du chef de la France.' Le début de son discours était vraiment pathétique.
« Il est donc arrivé , nos vénérables frères, ce jour malheureux que nous avaient annoncé, pendant trois
années consécutives, tant de menaces non interrompues de l'empereur des Français, roi d'Italie, si nous nous opposions aux principes qu'il veut établir, aux droits qu'il prétend avoir et qu'il nous a fait connaître, soit par lui-même, soit par ses ministres, et si nous ne consentions pas aux demandes qu'il nous a faites. La presque totalité de nos États ayant été envahie, on s'est encore emparé de notre ville de Rome , qui est le siège de notre résidence et le centre de l'Église catholique. Nous avons eu Tamère douleur de la voir remplie de troupes armées, opprimée, écrasée sous le poids des charges qu't)n lui imposait en violant tous les droits des nations et toutes les règles de la justice. Nous avons vu un bataillon français prendre possession du château Saint-Ange ; nous avons vu placer des corps de garde dans toutes le^ rues, sur toutes les places publiques, sans en excepter même celle du palais Quirinal , qui est pour nous habituellement un séjour de repos, de paix et de tranquillité. Yous-mêmes, vénérables frères, quand vous vîntes naguère ici pour célébrer solennellement avec nous l'une des fêles de la trèssainte Yierge, mère de notre Dieu, n'avez-vous pas été obligés de passer à travers des faisceaux d'armes, de gens aimés, de canons auxquels on était prêt à
mettre le feu, et qui étaient dirigés contre les portes de notre demeure? N'avez-vous pas été témoins de la profonde douleur, des gémissements, des larmes, du silence et de la stupeur de tous les gens de bien qui se trouvent dans cette ville infortunée * ? »
Ce préambule était suivi d'une énumération trèsdélaillée de toutes les exigences mises en avant par Napoléon, et du récit des négociations auxquelles elles avaient donné lieu à Paris. Après avoir soigneusement expliqué quelles concessions il lui avait semblé possible de faire parce qu'elles n'entamaient pas l'essentiel de la foi, et quelles étaient celles qu'il avait dû repousser parce qu'elles étaient contraires aux devoirs du père commun des fidèles, Pie YII rappelait l'invasion à main armée de sa capitale par les troupes françaises et toutes les violences qui en avaient été la suite. Il insistait particulièrement sur l'arrestation des cardinaux napolitains.
« Comment taire, s'écriait- il, ce qui nous a si cruellement, ainsi qu'à vous, déchiré l'âme ? Par un horrible sacrilège , sous nos yeux , à la vue de tous les habitants de cette ville qui en gémissaient, on a
1- Allucutioii poDtificaie de Pie VU au consistoire descardiuaux, tenu le 16 mars 1808.