Narrazione, etc., p
qui avaient publié le bref, furent aussi arrêtés et conduits à la forteresse de Fénestrelle*.
Les choses ne se passèrent guère dififéremment à Paris. Le chapitre de Notre-Dame avait pour vicaire capilulaire l'abbé d'Astros. M. d'Astros, propre neveu de Portalis, l'ancien ministre des cultes , et cousin germain de M. Portalis le fils, alors conseiller d'État et directeur de la librairie, n'était rien moins qu'un prêtre fanatique. C'était non-seulement un esprit sage et modéré, mais pénétré de respect pour les autorités pubhques, et naturellement porté a la conciliation. Ses tendances étaient plutôt gallicanes, et nous avons déjà eu occasion de raconter comment il avait été en 1806, sous la direction de son oncle, le principal rédacteur du catéchisme impérial , quoique n'ayant pris aucune part à la confection du chapitre relatif aux devoirs des Français à l'égard de Napoléon I". Parmi les chanoines du chapitre de Paris, il avait été, on s'en souvient, l'un des plus empressés à conférer au cardinal Fesch Tadminîstralion provisoire de ce diocèse. L'abbé d'Astros n'était ïlonc à aucun degré un homme de lutte, recher-
^« Voyez la Vie épiscopale de M, dVsmond, par Tabbé Guillaume, p. 570 et suiv.
chant par goût le bruit et les éclats. Il était, avant tout, un canoniste consciencieux, très-appliqué à rechercher quelle était dans les matières ardues de la théologie la ligne à suivre pour un fidèle catholique, et, quand il croyait l'avoir découverte, trèsdécidé à y conformer sa conduite, mais nullement disposé à se jeter dans aucune violente extrémité. Lorsque, étudiant de plus près la question des délégations capitulaires , il s'était aperçu qu'il s'était trompé, et qu'il avait agi , sans le savoir, contre les intentions manifestes du saint-père en conférant les pouvoirs de vicaire au cardinal Fesch, il se promit à lui-même de ne pas retomber dans cette erreur, et de n'user plus de la même complaisance envers le cardinal Maury. Dans l'assemblée du chapitre qui, sur l'invitation de M. Bigot de Préameneu, fut tenue à Notre-Dame, afin de confier au nouvel archevêque l'administration du diocèse de Paris, M. d'Astres vota contre cette proposition. Cependant tel était son désir de ne pas faire étalage de son opposition, qu'il consentit à prendre la parole comme président du chapitre, au nom de la commission chargée d'annoncer sa nomination au cardinal Maury, Sa brève harangue témoignait d'ailleurs qu'il exprimait plutôt l'opinion d'autrui que la sienne, et cela seul lui suffit : « Il n'est
personne, monseigneur, dit-il au cardinal, qui ne se rappelle en ce moment avec quelle éloquence et avec quel courage vous avez défendu, dans le temps, la cause de la religion et dii clergé. » En entendant ces paroles si fortes surtout de ce qu'elles sous-entendaient, Maury pâlit et parla de son attachement au saint-siége : « Je n'irai m'asseoir*, dit-il au chapitre, sur la chaire épiscopale de Paris, qu'autant que le pape me prendra par la main pour m'y faire montera »
Le cardinal Maury ne devait pjs faire longtemps honneur à ce sage engagement. Non content de toucher les revenus officiels de sa nouvelle position et de porter le titre d'archevêque de Paris, il aspirait à en exercer les fonctions spirituelles sans attendre, comme il venait de le dire, que le saint-père l'eût jt?m par la main. Cependant l'abbé d'Astros le surveillait attentivement. Un Jour, dans une compagnie, le cardinal avait dit en présentant M. d'Astros avec ses collègues : « Voici mes grands vicaires. » — « Votre Éminence se trompe, repartit M. d'Astros ; ce sont les grands vicaires du chapitre et non les siens. » — Une
1. Mémoire manuscrit de M. Tabbé d'Astros^ cité dans la Vie du cardinal d'Astros, archevêque de Toulouse, par leR. P. Caussette, p. 175.
autre fois, pendant une ordination, Maury, exigeant du timide ecclésiastique auquel il imposait les mains qu'il lui promît obéissance comme à son évêque titulaire, l'abbé d'Aslros prit encore à haute voix la parole : « Monseigneur, permettez-moi, dit-il, de faire observer, pour l'instruction de ce jeune prêtre, que vous n'avez pas le droit de lui demander celle promesse. » Les jours de cérémonie, Maury aurait voulu faire porter devant lui à Notre-Dame la croix épiscopal(i, signe extérieur d*une juridiction qu'il ne possédait pas encore canoniquement; l'abbé d'Astros ordonnait au porte-croix de rentrer dans la sacristie. Maury supportait en silence, mais avec une profonde amertume, tous ces affronts. C'était là, si l'on veut, de puériles querelles de cathédrale. Derrière l'abbé d'Astros, armé des simples pouvoirs d'un humble vicaire de paroisse, chacun apercevait toutefois l'autorité du chef de l'Église romaine. Le tout-puissant vainqueur de Wagram ne s'y trompait pas. 11 éprouvait la plus violente colère en sentant son prestige entamé par cet intrépide chanoine qui tenait son archevêque en échec jusque dans le chœur de Notre- Dame de Paris. Comment se venger, et quel moyen de briser cette résistance inattendue? L'occasion s'en offrit bientôt.
L'abbé d'Astros avait, comme le vicaire capitulaire de Florence, écrit au saint-père pour lui demander des directions personnelles, mais il n'avait pas encore de réponse. C'est pourquoi, tout en maintenant ses relations avec le nouvel archevêque sur le pied que nous venons d'expliquer, il avait pris soin de garder la plus extrême réserve. Il ne rompit le silence que le jour où, par l'intermédiaire du cardinal di Pietro, de l'abbé Gregori et du père Fonlana, il reçut copie du bref, en date du 5 novembre, adressé par le pape au cardinal Maury. Le premier mouvement de Tabbé d'Astros fut d'en parler à son cousin Portalis, le conseiller d'État et le directeur de la librairie. « C'était la veille de Noël, Jour de réunion intime pour la famille Portalis. Avant dîner, l'abbé d'Astros pria son cousin de le conduire dans son cabinet pour écouter une communication qu'il avait à lui faire. Il invita en même temps un abbé Guairard, chef de division de la librairie, à les suivre. Arrivé dans le cabinet de M. Portalis, quand il fut assuré de ne pouvoir être entendu de personne, Tabbé d'Astros donna lecture du bref adressé au cardinal Maury. Ensuite il consulta son cou^n sur les difficultés de sa situation, comprenant très-bien qu'il ne pouvait faire aucun usage officiel d'une pièce qui* lui était
secrètement remise par des voies détournées. M. Portalis lui recommanda de la tenir très-cachée, dam Vintérêt de la religion. Alors M. l'abbé Guairard, interpellant M. Porlaiis, lui demanda ce qu'il ferait si ce bref venait à être clandestinement imprimé. » Le directeur général de la librairie, répondit M. Portalis, en prohiberait la circulation comme d'une pièce sans authenticité et dangereuse^ . » De part et d'autre il ne fut point prononcé d'autres paroles. Certes, c'étaient là de singuliers conspirateurs, ce prêlre qui allait prendre pour confident le conseiller d'Étal chargé de la surveillance des ouvrages à publier, et ce fonctionnaire public qui n'hésitait pas à proclamer qu'il ferait en tout cas strictement son devoir. M. Portalis ne s'en tint pas là. Il jugea opportun d'aller prévenir le nouveau préfet de police, M.Pasquier. Il lui annonça que si l'on n'y portait remède, un bref du pape au cardinal Maury circulerait bientôt dans Paris. Il ajouta même que si le duc de Rovigo envoyait chercher tels et tels ecclésiastiques qu'il désigna, et s'il leur déclarait lui-même qu'il connaissait l'existence du bref et qu'il les rendrait responsables s'il devenait public, on pourrait peut-être prévenir de cette façon
j 1. Vie de M, d'^ls/ros, par le R. P. Gausselle, p. 197 et 198.
un si fâcheux inconvénient. Mais déjà il n'était plus temps. Soit en effet que l'abbé d'Astros eût multiplié ses confidences, soit plutôt que le bref en question eût été expédié à d'autres personnes ,, le bruit fut assez vite répandu au sein du clergé de Paris que le pape avait, de Savone, envoyé l'ordre de ne pas reconnaître la juridiction spirituelle du nouvel archevêque. Un trouble indicible régnait au sein du chapitre de Notre-Dame, qui officiellement ne savait pourtant rien. Grande était l'émotion du cardinal Maury, mais plus grande encore la colère de Napoléon. L'un et l'autre soupçonnaient fortement que l'abbé d'Astros devait être la cause de tout le mal; mais d% preuve contre lui il n'y en avait aucune, lorsque une pièce tout à fait probante vint à tomber entre les mains de la police impériale. C'était un bref, en date du 18 décembre 1810, directement adressé au vicaire capitulaire de Paris, contre l'administration diocésaine du cardinal Maury. Pie Yll y disait : « que pour enlever tout sujet de doute et pour plus grande précaution ^ il était à Varchevêque nommé tout pouvoir et toute juridiction^ déclarant nul et sans effet tout ce qui serait fait de contraire^ sciemment ou par ignorance. » L'abbé d'Astros n'avait pas reçu ce dernier bref. Il avait été intercepté, soit à Savone, soit sur la route, par les
espions du gouvernemenl. Mais comme le bref répondait expressément aux questions posées par le vicaire capitulaire de Notre-Dame, c'était la pièce de conviction la plus irréfutable de ses relations avec le souverain pontife. « Cette découverte, dit le pieux auteur auquel nous empruntons une partie de ces détails, avait élevé la fureur de Napoléon contre le jeune chanoine à un état de paroxysme qui présageait de prochaines et formidables tempêtes*. » Plusieurs circonstances ignorées probablement du biographe de l'abbé d'Astros, mais que révèle la correspondance du préfet de Montenotte, expliquent sans les Justifier les excès de la colère impériale. Napoléon, avec la sagacité qui lui était habituelle, avait, en efTel, prévu, ou à peu près, ce qui arrivait aujourd'hui. Du jour où il avait nommé M. d'Osmond à Florence et le cardinal Maury à Paris , l'empereur s'était bien douté que le saint-siége ne laisserait point passer de semblables nominations sans protester. Il avait donc résolu d'ajouter quelques nouvelles précautions à celles qu'il avait déjà prises. L'évêque de Savoné ne lui semblait plus, en sa qualité d'ecclésiastique, un per-
1. Vie de M, le cardinal d'Astros, archevêque de Toulouse, p. 183.
jonnage assez sûr pour servir d'intermédiaire au 3lergé près du souverain ponlife. Il avait, par un décret en date du 23 novembre 1810, chargé M. de Cliabrol d'exercer ces fonctions S
Conformément aux instructions qu'il avait reçues à cet effet de Paris, M. de Chabrol avait été « se faire livrer tous les documents et papiers qui se trouvaient entre les mains de l'évêque de Savone ; et, redoublant de vigilance, il avait pris ses mesures pour qu'aucune demande, de quelque nature qu'elle fût, ne pût parvenir sous les yeux du saint-père avant d'avoir été enregistrée au bureau du secrétariat ^ . . » Sans trop vouloir s*engager, te préfet de Montenotte espérait bien ne rien laisser sortir désormais de Savone qui pût gêner les desseins de l'empereur®. Ces disposi-
1. Lettre de M. Bigot de Préameneu à Tempereur, et décret du 23 novembre 1810.
2. Lettre de M. le baron de Chabrol au ministre des cultes, 8 décembre 1810.
3. «... Cependant il se pourrait que les gens de la suite de Sa Sainteté, qui ont la faculté de sortir au dehors , et qui ont formé luelqnes relations , pussent se charger de recevoir et de transmettre ^Q pape les demandes qui leur seraient remises en secret. Je ne puis Ipposer à cette infraction aux instructions qui me sont prescrites |Tie des moyens de surveillance les plus sévères. Diverses personnes ^resdansle palais, et notamment M. le commandant de gendar-
lions inattendues avaient d'abord un peu surpris et mécontenté Pie VII. Puis, avec sa douceur accoulumée, il en avait pris son parli^ Il avait recommencé à faire de nouveau bon accueil au préfet de Montenotte. Il y a plus. Les lettres de M. de Chabrol arrivées le plus récemment à Paris montraient le pape assez disposé à écouter les ouvertures que l'on pourrait lui faire. Et c'était dans un pareil moment, après qu'il avait si bien disposé* toutes choses pour isoler absolument le saint-père, quand il l'avait déjà presque dompté, h la veille du jour où il croyait le tenir enfin à sa merci, qu'éclatait, par la faute de
l'abbé d'Astros, ce déplorable esclandre de l'archevêché de Paris. Malheur à qui avait ainsi osé le braver! Déjà quelques mois auparavant il avait songé à se défaire par l'exil de ce prêtre incommode. Cette fois, il n'en serait pas quitte à si bon marché. On était proche du 1" janvier 1811. L'empereur
merie aiasi que les offlciers qui sont sous ses ordres, se sont chargés de m'instruire de tout ce qui pourrait s'introduire sous ce rapport, et de Tempêcher par tous les moyens qui sont en leur pouvoir. Des agents extérieurs m'en préviendronUle leur côté...» (Lettre de M. le préfet de Montenotte au ministre des cultes, 8 décembre ISIO. )
1. « Après quelques jours d'émotion, Sa Sainteté a repris sa sérénité accoutumée. » ( Lettre de M. le préfet de Montenotte au ministre des cultes, 27 décembre 1810.)
recevait aux Tuileries, h l'occasion du commencement de l'année, tous les grands corps de l'État et les plus importants fonctionnaires de son empire. Le jour de cette imposante cérémonie lui parut propice pour la scène qu'il méditait. Après avoir, l'air altier et le front soucieux, passé devant le Sénat , sans s'arrêter davantage devant le corps des généraux et celui des officiers de toute sorte qui encombraient la salle d'audience, l'empereur se dirigea tout droit vers le cardinal Maury. Celui-ci faisait déjà le geste de lui présenter le chapitre de Notre-Dame : « Où sont vos grands vicaires ? demanda brusquement Napoléon. — Sire, voilà mon frère, voilà M. Jalabert. » — J'avoue que je m'étais tenu un peu à l'écart, raconte M. d'Astros à qui nous devoos une narration trèssiraple et fort exacte de cette scène singulière, mais je ne voulais pas me faire chercher et je me présentai*.*) — « Voilà M. d'Astros, dit alors le cardinal. — Avant tout, monsieur, s'écria l'empereur, il faut être Français; c'est le moyen d'être en même temps bon chrétien. La doctrine de Bossuet, voilà le seul guide qu'on doive suivre; avec lui on est sûr do
1. Mémoire manusorlt de Tabbé d'Astros sur les éVénemeats qui précédèrent sa captivité.
ne pas s'égarer. J'entends que Ton professe les libertés de rÉglise gallicane. Il y a autant de distance de la religion de Bossuet à celle de Grégoire YII que du ciel à Tenfer. Je sais, monsieur, que vous êtes en opposition avec les mesures que ma politique prescrit. Vous êtes rhomme de mon empire qui m'êtes le plus suspect. Du reste (mettant la main sur la garde de son épée, ce qui était un geste assez familier à Napoléon, mais passablement déplacé en cette ârconstance), j'ai le glaive à mes côtés, et prenez garde à vous ! )) — « Rien ne me parut plus pitoyable que ces dernières paroles, continue M. d'Astros, et cette menace d'un souverain qui dominait alors sur toute l'Europe, contre un pauvre prêtre en rochet et en camail, armé seulement de son bonnet carré. Je ne répondis rien et je me contentai de regarder l'empereur sans affectation ^ »
Les choses ne devaient pas en rester là. Avant de sortir des Tuileries, le cardinal Maury dit à Fabbé d'Astros que le ministre de la police désirait lui adresser quelques questions et que, s'il voulait, ils iraient ensemble dans sa propre voiture jusqu'à Thôtel
i. Mémoire manuscrit de l'abbé d'Astros snr les événements qui précédèrent sa captivité.
du duc de Rovigo. Il ajouta qu'il n'y avait rien à craindre, et qu'il suffirait à l'abbé d'Astros de protester de son attachement aux libertés de l'Église gallicane. L'abbé d'Àstros accepta sans défiance. A coup sûr c'était une époque étrange celle où un archevêque, où un membre du sacré-coUége, celuilà même qui, dans des temps troublés, avait naguère été le défenseur le plus ardent des droits de l'Église de France, trouvait simple d'aller, de ses proprés mains, livrer son grand vicaire au ministre de la police. L'interrogatoire subi par l'abbé d'Astros fut d'ailleurs assez court, et le résultat tel qu'il était facile de le prévoir. « N'avez-vous pas des correspondances avec le pape à Savone? demanda le duc de Rovigo; avez-vous vu un bref du pape au cardinal Maury? Donnez votre démission et tout sera fini. — Je ne puis. — Donnez, dis-je, votre démission , ou vous êtes mon prisonnier. — Je serai alors votre prisonnier. » A la nuit, ce fut M. Real qui intervint. Après avoir été faire à la maison de l'abbé d'Astros la visite de tous ses papiers, le conseiller d'État chargé du département de la police interrogea derechef le malheureux grand vicaire. « L'empereur, lui dit-il, ne se met plus en peine de* votre démission ; mais il veut absolument savoir qui
VOUS a remis le bref du pape, et si Vous ne le dites, vous ne reverrez plus votre famille, et il ajouta plus bas, ni peut-être la lumière*. » L'abbé d'Astros refusa; et la police était plus embarrassée que jamais, car on n'avait rien trouvé d'important dans ses papiers. Alors, se servant de Tune des ruses familières aux plus bas employés de son ministère, le duc de Rovigo s'adressa lui-même à l'abbé : « Nous n'avons plus besoin que vous nous disiez h qui vous avez montré le bref. Vous l'avez montré à votre cousin. Il me l'a dit. » L'abbé d'Astros tombait des nues. 11 pensa que M. Portalis avait tout raconté de son propre mouvement, et, sans plus de difficultés, il convint de ce qui s'était passé dans le cabinet du directeur général de la librairie*. C'était là tout ce qu'on voulait de lui. Il ne s'agissait plus que de statuer sur son sort. Napoléon, dépité de ne pas trouver un complot mieux conditionné pour justifier sa vengeance, n'en déclara pas moins qu'il fallait faire fusiller l'abbé d'Aslros. « Souvent au milieu de ses accès de colère il y avait un moment où le grand homme
1. Mémoire de l'abbé d*Âstros sur les événements qui précédèrent sa captivité.
2. Mémoire de Tabbé d'Astros sur les événements qui précédèrent sa captivité.
devenait trivial, dit le biographe ecclésiastique de Tabbé d'Astros. II descendait alors jusqu'aux plus grossiers procédés si les victimes étaient présentes, ou jusqu'à des menaces hyperboliques si elles étaient absentes. » M. Regnault de Saint-Jean-d'Angély fit observer à son maître qu'il flétrirait une gloire bien belle dans une querelle bien petite. « Eh bien ! s'écria l'empereur, qu'on le jette en prison pour toute sa vie*. » L'abbé d'Astros fut en effet conduit peu d'heures après à Yincennes, où il resta enfermé jusqu'à la chute de l'empire. Parmi les membres du clergé, il ne devait pas d'ailleurs être seul à souffrir du courroux excité chez l'empereur par la bulle relative au cardinal Maury. Peu de temps après , les portes du donjon de Yincennes s'ouvraient pour recevoir les cardinaux di Pietro et Gabrielli. Ce dernier avait d'abord été conduit à la prison de la Force, où il avait été enfermé pendant quinze jours avec deux scélérats qui furent plus tard condamnés à mort*. Ce qui est peut-être plus étrange que ces mesures ellesmêmes, c'est que l'homme ' chargé d'y présider, le
!. Vie de M9r le cardinal d^Astros, archevêque de toulouse, par le R. P. Gaussette.
2. Notice historique Uur lecheyalier deThuisy.— Bioprap/iie universelle^ t. LXXXIV.
duc de Rovigq, était sincèrement convaincu qu'elles étaient la preuve la plus éclatante de la mansuétude du régime impérial. Il ne se lassait pas de répéter incessamment à tous les infortunés ecclésiastiques que Napoléon lui envoyait pour qu'il les retînt prisonniers dans quelques affreux cachots, ce qu'il venait justement de dire à Tabbé d'Àstros lui-même, lors de son premier interrogatoire: «Ahl ah! vous voudriez bien être martyr, mais vous ne le serez pas* ! »
Arrivait maintenant le tour du pauvre M. Portalis. Quelle était sa faute? Elle est vraiment difficile à deviner. Il semble qu'il en avait fait autant, quelquesuns pourraient même penser un peu plus peut-être que ne Texigeaient de lui ses devoirs de fonctionnaire. Cicpendant Tempereur avait résolu de faire un solennel éclat propre à intimider désormais tout le monde. Il ne lui importait guère que sa colère fût juste ou injuste, qu'elle tombât sur un innocent ou sur un coupable. Cette colère elle-même était maintenant à peu près calmée, et Napoléon était redevenu parfaitement maître de lui-même à la séance du conseil d'Ëfat dont il nous reste maintenant à rendre
1 . Mémoire de Tabbé d'Astros sur les événemeats qui précédèrent sa captivité.
compte. La scène à laquelle il allait se livrer, comme malgré lui, était de sa part si bien préparée d'avance que, parmi 'les nombreux témoins auxquels nous l'avons maintes fois entendu raconter, il en est un , collègue de M. Portalis, qui, sans rien comprendre alors aux paroles du duc de Bovigo, se souvenait parfaitement d'avoir entendu ce ministre lui dire de se bien garder, s'il rencontrait le directeur de la librairie, de le détourner de se rendre à la séance. Pourquoi cette recommandation? Le motif en apparut clairement lorsqu'une minute après Tempereur vint prendre place au fauteuil de la présidence. Nulle émotion ne se lisait sur son visage. Avec l'accueil le plus calme, il commença par appeler quelques afTaires insignifiantes qui étaient inscrites au rôle de la séance ; puis il se mit à demander à voix basse à ses voisins si M. Portalis était là. M. Portalis y était en effet et répondit à l'appel de son nom. Alors se levant avec impétuosité, et du ton de quelqu'un qui cède à un mouvement qu'il n'est pas libre de contenir, Napoléon apostropha le malheureux conseiller d'État en lui demandant de quel front il osait bien se présenter dans cette enceinte après la trahison dojit il était coupable. « N'était-ce pas en efiet la plus abominable des trahisons d'avoir favorisé une
correspondance rebelle avec le pape, avec un souverain étranger? Jamais plus indigne perfidie ne s'était vue, et dans le cours de sa vie il n'en avait éprouvé aucune dont il se sentit plus révolté ; et cette perGdie partait d'une famille qu'il avait comblée de biens; elle lui venait d'un homme qu'il avait honoré de sa bienveillance particulière. Les paroles lui manquaient pour exprimer son indignation, elle allait au delà de tout ce qu'il pouvait dire. » Cette philippique, que nous r sumons en quelques lignes, ne dura pas moins d'un quart d'heure. Quand elle fut finie, tout le monde resta muet d'épouvante. M. Portails était comme anéanti. Â peine trouva-t-il à balbutier quelques paroles entrecoupées pour assurer qu'il ne croyait pas avoir manqué à ses devoirs en ne dénonçant pas personnellement un parent et un camarade d'enfance, qu'il s'était d'ailleurs efforcé de retenir sur la pente dangereuse où il avait eu le tort de se laisser précipiter. Mais l'empereur, sans l'écouter, se mit avec la même véhémence à recommencer de plus belle sa terrible allocution. Alors se produisit un épisode qui ne laissa pas que d'étonner un peu l'assistance. Le préfet de police, M. Pasquier, profitantd'un moment de répit pendant lequel l'empereur s'arrêla pour reprendre haleine^ eut le courage de se lever et
de dire quMl était de son devoir de compléter la défense de M. Portalis et de suppléer à ce que son émotion ne lui avait point permis d'exprimer. Il raconta ravertiçsement donné par le directeur général de la librairie et dont il avait fait part lui-même au duc de Rovigo. (( La confidence de M. Portalis excluait toute idée de trahison, et s'il fallait absolument qu'il y eût un coupable, peut-être le plus grand tort lui revenait à lui-même, qui n'avait pas tiré de cet avertissement tout le parti possible. » Ce court et généreux plaidoyer en faveur de M. Portalis ne parut faire aucune impression sur l'empereur, ou plutôt, à voir l'expression mécontente de son visage , on eût dit qu'il en était presque offensé. Ce n'était pas à M. Pasquier qu'il en voulait, ce n'était pas son préfet de police qu'il souhaitait intimider ni punir, c'était le monde sincèrement religieux, c'était la société presque entièrement ecclésiastique où vivait habituellement M. Portalis. Quoique l'estimant peut-être davantage pour sa hardiesse, il savait mauvais gré à M. Pasquier de son incommode intervention. Elle ne pouvait d'ailleurs sauver celui qu'il avait d'avance choisi pour sa victime. Reprenant donc contre lui ses plus rudes invectives, à peine un instant interrompues, il termina la scène par ces foudroyantes paroles : « Sortez^ mon-
474 L'ÉGLISE ROBIÂINE ET LE PREBOER EMPIRE
sieur^ et que je ne vous voie jamais devant mes yeux. ») Tel était l'état où cette dernière apostrophe avait mis M. Portalis, qu'il quitta incontinent sa place , oubliant sur le bureau placé devant lui son portefeuille et son chapeau, qu'il lui fallut plus tard envoyer reprendre par un huissier. L'impression de tristesse et d'effroi ressentie par tous les membres du conseil d'État fut si générale qu'aucun n'osa de quelque temps faire entendre sa voix dans la salle où semblaient résonner encore les impitoyables accents du maître. M. Regnault de Saint-Jean-d'Angély se hasarda seul à prononcer quelques paroles, mais l'empereur le fit taire. Il était lui-même visiblement embarrassé de l'effet produit et qui avait cetle fois dépassé son attente. Au lendemain de la séance, Cambacérès, accoutumé cependant aux orages de la colère impériale, disait à M. d'Hauterive, qu'une indisposition avait empêché de s'y trouver : « Vous êtes bien heureux ! pour moi, j'en suis encore malade. » Et voilà, qui le croirait? la scène que M. de Las-Cases a représentée dans le Mémorial de Sainte- Hélène comme une sorte d'admonition paternelle donnée par l'empereur à M. Portalis avec une bonté véritablement attendrissante.
Tout n'était pas fini cependant. Restait encore à
atteindre celui qui aux yeux de Napoléon était, en réalité , le grand coupable, c'est-à-dire le prisonnier de Savone ! En vain chercherait-on dans la correspondance de Napoléon I" les lettres relatives aux mesures prises à cette époque contre le saint-père. On ne les y trouvera point; sans doute, ainsi que nous le lisons dans la préface du seizième volume, parce que ces lettres ne sont pas du nombre de celles que Napoléon P' aurait livrées à la publicité^ sij se survivant à lui-même et devançant la Justice des âges^ il avait voulu montrer à la postérité sa personne et son système^. Ces pièces, à noire sens, font au contraire si parfaitement connaître et la personne et le système, que ncfùs nous ferions scrupule d'en priver nos lecteurs.
(t Écrivez au préfet de Montenotte, mande Napoléon à son ministre des cultes, pour lui faire connaître la lettre que le pape a écrite au grand vicaire de Paris, afin d'éclairer ce fonctionnaire sur la mauvaise foi du pape, qui, sous des apparences de conciliation et de charité, excite en secret la discorde et la rébellion. Donnez-lui l'ordre d'empêcher qu'aucun cour-
1. Rapport à Vempereur Napoléon II! , t. XVI de la Correspondance de Napoléon /««•.
rier ne soit reçu ni expédié avec des lettres pour le pape et sa suite, et pour que la poste ne fasse partir ni ne lui fasse remettre aucune lettre. Il faudra pour cela qu'il soit sûr du directeur des postes. Vous lui ferez connaître que je fais venir Tévêque de Savone à Paris, afin d'ôter au pape un canal de communication. Vous donnerez effectivement l'ordre au prélat de venir à Paris, où je désire le voir. Vous prescrirez au sieur Chabrol d'avoir dans ses conversations un ton plus ferme, de représenter au pape qu'il fait du tort à la religion ; qu'il cherche à semer le trouble et la division ; qu'il néglige la douceur et les bonnes manières [sic) qui auraient pu réussir auprès de moi ; qu'il n'obtiendra rien par les moyens qu'il emploie, et que l'Église finira par perdre le reste de son temporel ; que ceux qui seront assez fous et assez ignorants de leurs devoirs pour l'écouter perdront leur place, et que ce sera par sa faute. Il faut que cela soit dit avec vigueur. Il doit voir également ceux qui entourent le pape et les éclairer sur les fâcheuses conséquences que cela aura pour eux. Il est inutile que le pape écrive. Moins il fera de besogne et mieux cela vaudra. Il est nécessaire : 1** que le préfet envoie un état des individus qui sont auprès du pape, qu'il désigne les plus grands travail leurs, afin que je les renvoie pour ôler au pape le
moyen d'écrire et de répandre le poison ; 2<* que vous donniez ordre au préfet de ne plus expédier les lettres du pape pour le royaume d'Italie, le royaume de Naples, la Toscane, le Piémont, la France, de ne lui remettre aucune lettre et de les envoyer toutes ici. Vous en ferez le triage, et Ton ne donnera cours qu'aux lettres dont rémission sera sans inconvénient. Faites*vous en conséquence envoyer toutes celles que le pape écrirait et celles qui lui seraient adressées. En général, moins ce qu'il écrit parviendra et mieux celavaudra...»
Il est triste de lire ces prescriptions écrites de la main de celui qui, prisonnier à Sainte-Hélène, devait un jour se plaindre si amèrement lui-même des souffrances de la captivité, et reprocher à ses geôliers des traitements dont la rudesse n'approcha jamais de ceux qu'il avait cruellement appliqués au, détenu de Savone. Se donner la satisfaction de faire souffrir le pape dans sa personne , tel était bien le dessein ^ de Tempereur, dont il ne songe nullement à se cacher.
« ...Vous ferez connaître au préfet et au prince Borghèse que mon intention est que l'intérieur du pape se ressente du mécontentement que j'ai de sa conduite, et que l'état de sa maison soit réglé de façon ^ ne pas dépenser plus de 12 à 1 ,500 francs par mois.
Les voitures qui avaient été mises à sa disposition pour lui et sa maison (le pape ne s'en était jamais servi) seront renvoyées à Turin. Recommandez au sieur Chabrol de ne plus rien dire dans ses discours qui tende à faire croire au pape que je désire un accommodement. Son langage doit être qu'après son excommunication et sa conduite à Rome qu'il continue à Savotie, je dois m'attendre à tout de lui ; que je m'embarrasse fort peu de ce qu'il peut faire, que nous sommes trop éclairés pour ne pas distinguer la doctrine de Jésus- Christ et celle de Grégoire VIP... »
Les ordres de l'empereur furent exécutés à la lettre. Ils parvinrent à M. de Chabrol par le canal du prince Borghèse, qui s'était de sa personne transporté à Gênes afin d'être plus près du théâtre de l'action. Ce fut dans la nuit du 8 janvier que le préfet de Mon- . tenotte se rendit au palais de l'évêque de Savone pour saisir la correspondance et les papiers du saintpère. « Tout le monde, écrit-il, était encore enseveli dans le sommeil ; rien n'a pu échapper aux recher-
1. Lettre de Tempereur à M. le comte Bigot de Préamenen, ministre des cultes, 31 décembre 1810. — Cette lettre n'est pas insérée dans la Correspondance de Napoléon I«r,
ches*. » Les recherches dont parle le préfet de Montenotte furent pratiquées avec un soin extrême par des hommes envoyés exprès de Paris et qui savaient leur métier. On visita tous les appartements, on ouvrit, ou Ton força tous les tiroirs. On prit soin de découdre les vêtements de chacun, voire même ceux du pape. Ce que ne dit point M. de Chabrol et ce qu'il ignora peutêtre, on crocheta, un peu plus tard, le secrétaire de Pie VII pendant qu'il était descendu se promener dans le petit jardin de Tévêché*. Tous les livres trouvés pendant cette perquisition minutieuse furent mis de côté , et Ton enleva au saint-père son écritoire , ses plumes, Jusqu'à son bréviaire, Jusqu'à un petit office de la Vierge qu'il portait presque toujours avec lui , ainsi qu'une bourse en peau qui contenait un certain nombre de pièces d'or et que l'on trouva dans l'appartement de W^ Doria. « Passe pour la bourse, dit Pie VII, mais que pourront-ils faire de mon bréviaire et de l'office de la Vierge ? » On fit un paquet de tous les papiers, qui furent envoyés à Gênes, où des agents experts, choisis à Paris par le duc de Rovigo,