M. de Chabrol à M. le ministre des cultes, 8 janvier
% Relation manuscrite italienne du valet de chambre du pape. — British Muséum, n° 8,389.
les examinèrent de très-près. Des rapports envoyés au duc de Rovigo, il résulta que les personnages qui composaient la maison du saint-père n'étaient pas des gens dangereux ni mal intentionnés, et surtout qu'il n'y avait parmi eux aucun de ces travailleurs que Napoléon redoutait tant de laisser auprès du pape*. Cependant, pour plus de sûreté, et sans doute afin de faire quelque chose qui fût particulièrement pénible à Pie VII, on fit partir pour Fénestrelle les serviteurs obscurs qui paraissaient jouir plus particulièrement de sa confiance. C'est ainsi qu'on lui enleva, à sa grande surprise, jusqu'au vieux valet de chambre qui lui servait de barbier. Dans les papiers, compulsés avec soin, on ne découvrit rien que de très-insignifiant. Les pièces d'or trouvées chez M^*^ Doria étaient le produit d'une collecte que de pieux catholiques avaient faite pour subvenir aux besoins du saintpère. Dans la liste des donataires, que M^ Doria avait gardée, et qui fut envoyée à Paris, l'empereur eut le désagrément de lire les noms de plus d'une personne appartenant à son gouvernement et même à sa cour. Il put entre autres y rencontrer tous ceux de la noble
1. Rapport (le police sur les personnes composant la maison du pape. Savone, 8 janvier 1810.
famille génoise des Brignole, attachée depuis des générations à la cause du saint-siége.
L'annonce que toutes ses intentions au sujet du saint-père avaient été si rigoureusement accomplies à Savone ne suffit pas à calmer encore le ressentiment de Napoléon. Le 20 janvier 1811, après avoir reçu le rapport de M. de Chabrol, il adressa à son ministre des cultes une seconde missive qui ne figure pas plus que la première dans sa correspondance :
a Monsieur le comte, écrit-il à M. Bigot de Préaraeneu, j'ai reçu votre lettre avec le rapport du préfet de Savone du 11 janvier^ Mon intention est que vous écriviez au préfet que le pape ne doit se mêler de rien, et comme il a lui-même proposé de ne se mêler de rien si on le lui signifiait, je vous autorise à lui faire cette signification. Le préfet doit lui faire connaître que tous les chanoines et théologiens de France et d'Italie sont indignés des lettres qu'il a écrites aux chapitres ; que par cette conduite
il a été cause de l'arrestation de trois chanoines à
Florence et de la confiscation de leurs prébendes, de la même sévérité exercée envers le chapitre d'Asti, et de l'arrestation du cardinal di Pietro, du chanoine d'Astros, de l'abbé Fontana, de l'abbé Gregori, qui tous ont été « éloignés n [sic)^ de manière qu'ils ne
puissent jamais faire de mal ; que ces pratiquas téné-
breuses sont indignes d'un pape ; qu'il sera cause des malheurs de tous ceux avec lesquels il correspondra; que, déclaré ennemi de l'empereur, il doit désormais rester tranquille, et puisqu'il se dit lui-même arrêté^ se conduire comme tel, et cesser de correspondre soit avec ses agents, soit avec ceux qui auraient noué quelques relations avec lui ; qu'il est fâcheux pour la chrétienté et pour l'Église d'avoir un tel pape, aussi ignorant de ce que l'on doit aux souverains ; mais que du reste l'État ne sera pas troublé, et que 1& bien s'opérera sans lui. Vous écrirez en outre au préfet de Montenolte qu'il ait à prendre toutes les mesures nécessaires pour que le pape ne puisse communiquer avec personne, pour que les auberges de Savone et les voyageurs soient surveillés et enfin pour ne rien laisser passer. Vous lui ferez connaître que le ministre de la police lui écrira- pour les personnes qui doivent être arrêtées, renvoyées ou conservées auprès du pape*... » Yoilà certainement des sévérités et des rudesses
1. Lettre de Tempereur à M. le comte Bigot de Préamenen, 17 janyier 1811. — Cette lettre n'est pas insérée dans la CorrtspondemK de Napoléon l*r.
qui laissent loin derrière elles celles de sir Hudson- Lowe. Le commissaire du gouvernement anglais, qui eut rétrange petitesse de refuser à Napoléon le titre dé souverain, ne songea du moins jamais à lui ôter sa glorieuse épée de capitaine. L'empereur, qui songeait à tout, se garda bien d'oublier de faire enlever au saint-père son humble anneau du pêcheur. C'était de sa part une idée fixe. Déjà il avait écrit à plusieurs reprises à Rome pour qu'on recherchât partout cet anneau, et qu'on l'envoyât à Paris, mais on ne l'avait pas trouvé. Cette fois on espérait être plus heureux. Nouvelle déception : l'anneau du pêcheur avait été renfermé par Pie VII dans le sac de peau où W^ Doria avait mis l'argent provenant du denier de saint Pierre. On avait rendu, sans y regarder, et le sac et l'argent, et par conséquent l'anneau à Pie VII. Quand le prince Borghèse s'aperçut de sa fâcheuse méprise, il donna les ordres nécessaires pour que l'on se procurât à tout prix cet anneau, sans toutefois employer la violence s'il se trouvait dans les mains du pape. Mais Pie VII ne le portait pas à son doigt ; on ne l'avait vu nulle part. Le capitaine de gendarmerie La Gorse se décida alors à le demander tout simplement au saint-père. Jusque-là Pie VII n'avait pas montré la moindre
apparence de mauvaise humeur. Aux reproches de M. de Chabrol, qui a bien soin d'assurer dans sa correspondance qu'il a littéralement répété au souverain-pontife les propres expressions de l'empereur, et qu'il a notammenty aux termes de ses instructions^ traité Sa Sainteté de pape ignorant de ce que Von doit aux souverains^ ^ Pie VII n'avait Jamais répondu qu'avec la plus extrême douceur, a II est inutile, avait-il dit, de revenir continuellement sur des choses qui lui avaient déjà été tant de fois signifiées ; si on le privait de l'exercice de la puissance spirituelle qui lui appartenait, cet état de choses ne durerait qu'aussi longtemps qu'il plairait à la Providence de le maintenir. Pour lui, il était résigné à tout, et s'il ne recevait pas sa récompense dans ce monde, il la trouverait dans l'autre'... » On
peut remarquer, ajoute M. de^ Chabrol, qui rapporte
les paroles textuelles du pape, qu'il ne répond à tout que par une résignation et une indifférence véritablement extraordinaire sur son sort^... Mais à
1. Lettre du baron de Chabrol à M. le comte Bigot de Préameneu, 2 février 1811.
2. Lettre du baron de Chabrol à M. le comte Bigot de Préameneu^ 2 février 1811.
S. Ihid,
la réquisition du capitaine La Corse, Pie YII, jusquelà inébranlable, se sentit profondément ému. Étaitce ressentiment de ce dernier et incompréhensible affront? Était-ce la crainte qu'on ne fit un usage frauduleux du sceau du pêcheur qui d'ordinaire sert à revêtir les actes les plus importants émanés du chef de la catholicité ? Toujours est-il qu'après un peu d'hésitation le pape remit son anneau au capitaine de gendarmerie, mais il avait pris auparavant la précaution de le briser en deux, et ce fut dans cet état qu'il fut envoyé par le prince Borghèse à l'empereur*.
En même temps qu'il traitait . ainsi le pape à Savone, Napoléon prenait d'autres mesures qui dévoilaient jusqu'à un certain point les projets qu'il formait alors pour l'avenir. Quels étaient ces projets conçus dans un moment de si violente irritation? On peut les diviner d'après certains passages de sa correspondance qui n'ont pas été soustraits cette fois
1. Lettre du prince Borghèse à l'empereur Napoléon, 14 marslSll, — A la suite de la copie de la lettre du prince Borghèse^ dont l'original doit avoir été conservé dans les archives impériales, se trouve cette note : ce L'original, avec l'anneau coupé en deux morceaux, a été remis le 14 avril 1814 à M. Giry^ pour être porté à M. Beugnot , commissaire de Tintérieur et des cultes. »
486 L*ÊGLISE ROBIAINE ET LE PREMIER EMPIRE
à la connaissance du public. « Le pape, écrivait
Napoléon le 3 janvier 1811 au vice-roi d'Italie, le pape joint à la plus humble conduite la plus grande hypocrisie ^•. » Le 5 du même mois , il ordonnait à son bibliothécaire, M. Barbier, de lui envoyer le plus tôt possible le résultat de ses recherches sur la question de savoir « s'il y avait des exemples d'empereurs qui aient suspendu ou déposé des papes ^. » Afin de préparer les esprits à cette déposition éventuelle d'un pape, un livre venait de paraître à Paris avec ce titre : Essai sur la puissance temporelle des papeSy sur l'abus quils ont fait de leur ministère et sur les guerres quils ont déclarées aux souverains, spécialement à ceux qui avaient la prépondérance en Italie. Cet ouvrage, censé traduit de l'espagnol, était de M. Daunou, directeur des archives impériales, et c^était l'empereur qui le lui avait commandé.
Tels sont, d'après des documents dont l'authenticité est irrécusable, les événements qui précédèrent de quelques mois seulement l'ouverture du concile
i. Lettre de Tempereur au vice-roi d'Italie, 3 janvier 1 81 l.—Correspondance de Napoléon I^, t. XXI^ p. 351.
2. Note pour le bibliothécaire deTempereur. Paris, 5 janvier 18to. — Correspondance de Napoléon I^, t. XXI, p. 351.
national de 1811. Avant de raconter ce qui se passa dans cette grande assemblée ecclésiastique, il nous faut parler de la négociation préalablement entamée par Tempereur avec le pape. M. de Barrai, archevêque de Tours, qui fit partie de la députation envoyée à Savone, a donné dans ses Fragments historiques un certain nombre de pièces relatives à cette négociation. Mais soit qu'il ne Tait pas connue, soit quMl se crût intéressé à la dissimuler quelque peu, ce prélat n'a pas rapporté la vérité tout entière. Nous tâcherons dans notre prochain chapitre de suppléer à son silence.