PIE VU AU CARDINAL CAPRARA
3 mars 1808.
Animé de cet esprit de douceur qui dès le principe a été la règle de notre conduite, malgré les douloureuses vicissitudes que Sa Majesté Tempereur et roi Napoléon nous a fait endurer, nous nous sommes abstenu de faire ce que, relativement au séjour de nos représentants, nous eussions été en droit d'exécuter le lendemain de la violation de notre résidence , et d'après les hostilités que nous avons souffertes par l*occu paillon de cette capitale du catholicisme. L'espérance que Sa Ma^ Jesté serait satisfaite du contenu de la note du 28 janvier, dans laquelle nous portions notre condescendance jusqu'au point où notre conscience et nos devoirs sacrés peuvent le pertnettfe, soutint notre courage. Mais cette espérance vient de nous ètfe enlevée. La lettre de votre collègue ( le cardihal de Bayahe)> du 16 février, Ta entièrement détruite, puisqu'elle nous fait connaître la résolution définitive de Sa Majesté , de nous priver de suite et pour toujours de la souveraineté temporelle, si inimédiaténieni nous ne nous prétons à sa volonté.
490 PIÈGES JUSTinCATIVES
Aussitôt cette intimation péremptoire, nous avons vu partir à l' improviste , sous l'apparence de congé, l'ambassadeur de
France, et commettre sous nos yeux, sans avoir aucun égard à notre dignité, les violences les plus marquées. Nous avons vu qu'on s'emparait de notre administration des postes, qu'on incorporait avec violence nos soldats dans les troupes françaises, qu'on les assujettissait aux mêmes commandements, qu'on punissait ceux qui, d'après nos ordres, ne pouvaient exécuter ceux d'autrui. Enfin, qu'on avait porté les violences jusqu'à mettre la main sur quatre de nos cardinaux et les conduire à Naples au milieu de la force armée, excès auxquels il ne manque que la violation de notre personne elle-même pour que l'on dise que le scandale a été complet.
Dans cet état de choses notre longanimité devient une faute, et il ne nous est plus absolument permis de ne pas faire connaître au moins les douleurs et l'horreur que nous éprouvons pour ce qui vient d'arriver. Nous ne pouvons, par le séjour de nos représentants, donner lieu plus longtemps à penser que nous ne sommes pas profondément blessé de la persécution que l'on nous fait souffrir et de l'oppression du saint-siége. Nous vous expédions donc cette lettre par un courrier extraordinaire, et nous vous donnons expressément l'ordre de faire connaître notre résolution sans le moindre retard au ministre de Sa Majesté, en mettant cette lettre sous ses yeux, ou même sous ceux de l'empereur, s'il était nécessaire.
Nos intentions sont que, si Sa Majesté persiste dans les intentions auxquelles nous ne pouvons adhérer, si elle n'est pas satisfaite par le contenu de notre note du 28 janvier, et si notre capitale n'est pas sans retard évacuée par les troupes françaises, vous demandiez vos passe-ports, et après ^aypir enlevé vos armes, vous partiez immédiatement avec le cardinal
de Bayane, notre légat extraordinaire, pour venir partager avec nous et vos confrères le sort qui nous est réservé. Nous ne voulons pas croire qu'on vous refuse les passe-ports, mais encore si cela était, notre volonté absolue est que vous partiez sans eux, au risque de souffrir une violence personnelle, qui n'en sera qu'une de plus ajoutée à celles' souffertes sous nos yeux par vos confrères , et à celles endurées par nousmème à la facp de toute l'Europe. Si on exécute une telle violence personnelle, nous voulons que dès ce moment soient suspendus tous les pouvoirs dont vous et vos collègues avez été par nous investis, et nous vous en défendons tout usage sans exception aucune. Nous vous ordonnons, en vertu de l'obéissance que vous nous avez jurée et des devoirs qui en dérivent, l'entière et exacte observation de nos ordres, sans vous permettre d'élever aucune considération sur les effets que vous croiriez pouvoir en résulter, attendu que c'est notre pensée (pensiero), notre affaire, et non la vôtre.
Tel est ce que, dans la profonde douleur de notre cœur, nous avons dû vous signifier, contraint par nos devoirs et par la nécessité de faire disparaître le scandale de notre coupable longanimité. Prenant notre confiance dans l'assistance divine et mettant dans les mains de Dieu notre cause et celle de l'Église, nous terminons en vous donnant notre bénédiction apostolique.
Donné à Rome, à Sainte-Marie-Majeure, le 3 mars 4808, la huitième année de notre pontificat.
P. S. Après vous avoir écrit la présente, nous avons appris que le cardinal Fabrizio Ruffo avait été transporté d'Amelia dans cette capitale, et de là à Naples.
Ce matin, 4, on a de plus ordonné le départ de Rome, dans quarante-huit heures, de tous les prélats napolitains; beau-
coup d'entre eux étaient en fonctions; on désorganise le gouvernement. — Peut-on exécuter une plus grande violence? — La teneur de la présente lettre est secrète pour tous , sans en exclure même le cardinal pro-secrétaire d'État.
Pie VII.
M. DE CHAMPAGMY, MINISTRE DES RELATIONS EXT£- RIEURES, A M. LEFEBVRE, CHARGÉ d'aFFAIRES DE FRANGE A ROME.
3 avril 1808.
... Vous pourrez avoir une conférence avec Sa Sainteté ou avec son ministre pour savoir ses intentions définitives. — Si le pape adhère aux conventions exprimées dans la note que j'ai remise à M. le cardinal Caprara , vous resterez à Rome ^ et vous voudrez bien en informer par un exprès le vice-roi. Si le pape n'y adhère pas^ vous laisserez finir le carême, et avant le 20 avril , vous remettrez une note pour déclarer que le légat du saint-siége à Paris ayant demandé ses passe-ports et les ayant reçus , il ne reste plus au chargé 'd'affaires de. France qu'à demander les siens. ^ Avant le 26 avril vous quitterez Rome et vous vous rendrez à Ancône. Vous devez suivre ponctuelleinent ces instructions, et quelque chose qui arrive, vous prendrez vos passe-porls si le pape ne consent pas à entrer dans une ligue oflFensive et défensive avec le royaume d'Italie et de Naples pour la défense de la presqu'île. Sa Majesté m'a chargé, monsieur, de vous dire qu'aucun autre biais et qu'aucun moyen terme ne serait adopté..;
EXTRAIT d'une LETTRE DE M. LEFEBVRB, CHARGE d'affaires a ROME, AU MINISTRE DES RELATIONS EXTÉRIEURES.
13 ayrU 1808.
. . . MonseigQeur, j'avais fait pressentir préalablement Sa Sainteté qui , d'après ce qui m'a été rapporté , était dans les plus heureuses dispositions pour arriver sans beaucoup de discussions à un accommodement basé sur le principe d'une ligue offensive et défensive avec le royaume de Naples et d'Italie. Mais quand je me suis présenté chez lui ce matin à l'heure indiquée, j'ai été surpris de trouver à Sa Sainteté un air sombre et dur qui , loin d'annoiicer des dispositions conciliatrices , ne présageait même pas une explication tranquille. Je n'ai pas tardé à savoir la cause de ce changement. Quelques officiers de la garde noble avaient été conduits au château Saint^Ange. Le saint-père me dit que depuis Gharlemagne ja-^ mais pape n*avait été traité comme il l'était; qu'on se plaisait à l'accabler chaque jour de mortifications. Il était extrêmement affecté. Cependant il s'^est peu à peu remis et je lui ai répondu que ce dont il se plaignait était le résultat nécessaire de la situation où il s'était lui-même placé ; qu'au reste tout cela finirait bientôt si Sa Sainteté, comme on me l'avait fait espérer, était sincèrement disposée à adhérer à la proposition <iue j'étais chargé de lui faire d'entrer dans une ligue offensive et défensive de la péninsule, au moyen de quoi tout serait terminé. Le saint-père me dit que ces propositions méritaient
nu 28
491 PIÈGES JCSTIFIGATITES
d'être mûrement pesées et examinées, et qu'il allait y réfléchir sérieusement...
M. LEFEBVRE, CHARGE DAFFAIRES A ROME, AU MINISTRE DES RELATIONS EXTERIEURES.
19 avril 1808.
Monseigneur, je reçois enfin la réponse de Sa Sainteté concernant la proposition que j'avais à lui faire. Obligé, pour me conformer ponctuellement aux ordres de Sa Majesté, de partir ce soir, il ne me reste pas assez de temps pour entrer dans le détail de ce qui s'est passé depuis ma dernière dépêche. J'aurai l'honneur d'en informer incessamment Votre Excellence. Je me borne pour le moment à lui observer que Sa Sainteté m'a fait témoigner les plus vifs regrets de ne pouvoir donner à Sa Majesté cette preuve de condescendance. On a essayé vainement de vaincre ses scrupules. La secrétairerie d'État tout entière a persisté à émettre un avis favorable à la proposition; mais ceux qui étaient parvenus à alarmer la conscience du saint -père sont demeurés les plus forts. La teneur de sa réponse a été changée deux fois ce matin , tant Sa Sainteté balançait sur le parti qu'elle avait à prendre. Les théologiens eux-mêmes étaient partagés jusque dans le sacré-col lége, et je ne doute pas que le refus de Sa Sainteté ne consterne ïfi plus grand nombre de ses plus chauds partisans...