‹ L'Église romaine et le premier Empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédits (volume 3)Chapitre 2 sur 81 · Lellre du cardinal Casoni à M. Alquier, 6 février · texte numérisé non relu

Lellre du cardinal Casoni à M. Alquier, 6 février

et les États pontificaux de la présence des brigands qui les infestaient, des agents napolitains et anglais qui n'avaient pas craint d'y braver sa puissance, d'en chasser et de renvoyer à Naples les cardinaux originair. s des Deux- Siciles, qui avaient jusqu'à présent refusé de prêter serment à son frère le roi Joseph. En réalité, il n'y avait plus d'agent anglais à Rome depuis le départ volontaire de M. Jackson. Le roi Ferdinand, retiré à Palerrae, n'avait pas de ministre officiellement accrédité auprès du saint-père. Quant aux soi-disant brigands, il n'y en avait pas un seul dans l'intérieur de la ville. Toutes les fois que la légation française avait demandé l'arrestalion des rebelles napolitains dont le séjour avait été signalé par elle, les autorités romaines n'avaient jamais hésité à les faire saisir et à les consigner dans les forteresses du pays. Elles avaient même employé à cet égard un zèle si efficace, que le nouveau secrétaire d'État de Sa Sainteté, le cardinal Joseph Doria Pamphili, successeur du cardinal Casoni, tombé soudainement malade, avait pu inaugurer ses récentes fonctions en constatant, par une note adressée le 24 février 1808, que les troupes françaises, depuis trois semaines qu'elles étaient entrées à Rome et qu'elles en faisaient la police, n'avaient pas encore réussi à découvrir un seul de ces prétendus chefs de bandes; mais, s'il n'y avait à Rome ni agents des cabinets ennemis de la France,

ni brigands organisés, comme l'avait à tort imaginé l'empereur et comme il s'en était plaint tant de fois avec une si violente amertume, il y avait en effet, retirés à Rome, six ou sept cardinaux, napolitains. Qu'ils fussent tous assez mal disposés pour la récente royauté du frère de l'empereur, cela était, il faut l'avouer, assez probable. La plupart d'entre eux étaient vieux et infirmes, d'autres plus jeunes et plus actifs. Dans le nombre, deux ou trois pouvaient être à bon droit soupçonnés d'être en correspondance hubituelle avec la reine Caroline; ceux-là ne devaient pas être toutefois les seuls atteints, et l'empereur ne voulut faire aucune distinction.

A la fin de février 1808, tous les. cardinaux napolitains indifféremment reçurent l'ordre de partir 'pour Xaples dans les vingt-quatre heures. Pie VII, prévenu des intentions du gouvernement français, leur avait à l'avance défendu de s'éloigner de Rome, oii leur présence était, disait-il, nécessaire au service du saint-siége *. Sur leur refus de se mettre en route, on les enleva de force, et des gendarmes escortèrent sabre en main leurs voitures jusqu'aux frontières du royaume de Naples. Du moment que les membres du sacré collège n'étaient plus respectés

I. Lettre du pa])e aux cardinaux Riifl'o-Scilla, Pignalelli, Saluzzo, Caracciolo, Garaffa et Trajello, 18 février 1808.

'OCCUPATION DK ROME i3

dans leurs personnes, rien d'extraordinaire si les représentants des cabinets étrangers ne l'étaient pas davantage dans leurs immunités diplomatiques. Un beau matin, le chevalier de Vargas. ambassadeur de la cour de Madrid, vil en effet sa demeure officielle envahie par quatre sol(J^ts français et un caporal, chargés, disaient-ils, de s'emparer du bureau de poste qui était dans son hôtel •

La mesure, d'ailleurs, était générale. De même qu'il avait envoyé un détachement de ses troupes s'emparer de la poste aux chevaux et un autre piquet mettre la main sur la boite aux lettres particulière à Sa Sainteté^ de même qu'il avait nommé un inspecteur <5hargé de surveiller la correspondance publique, de même le général Miollis trouvait commode, et parlant licite, de ne pas respecter davantage la correspondance des ambassadeurs accrédités auprès de la cour de Rome. Le but était toujours celui que l'empereur avait si bien indiqué dans ses instructions à M. Alquier. Il ne fallait pas que le saint-père, qui déjà ne pouvait plus rien publier dans ses propres États par voie d'affiche ou d'impression, fût libre d'envoyer des courriers au dehors; il. ne fallait pas non plus qu'à l'insu du commandant de l'armée française, il se mît

1. Lettre du chevalier de Vargas, ambassadeur d'Espagne, an gé» Kéral Miollis. 26 février 1808.

en communication secrète avec les représentants des puissances élrangères. Tout ne serait-il pas compromis , si ceux-ci continuaient à jouir du privilège qui, depuis des temps immémoriaux, leur permettait de conlier à des hon]^nes de leur nation et de leur choix le service de leurs correspondances? En un mot, à Rome comme à l'aris, comme partout, Napoléon non-seulement entendait rester le maître, mais agir et parler seul.

Tandis qu'il lui convenait de dénoncer Pie VII à ses propres sujets, à l'Europe entière, comme se refusant par une folle obstination à des propositions d'accommodement parfaitement acceptables, il était à pfopos d'empêcher le même Pie VU de s'expliquer devant ses sujets et devant l'Europe. Il importait surtout que la vérité ne se fit pas jour, et qu'en France particulièrement on ne siit pas un mot de ce qui se passait à Rome. Chose étrange, c'était le Vatican, ce modèle par excellence des gouvernements d'ancien régime, d'ordinaire si amoureux de la discrétion et du mystère, qui avait cette soif de publicité, et qui de toutes les manières s'ingéniait pour faire appel à l'opinion. C'était l'homme des temps nouveaux, le soi-disant héritier de la révolution française et des principes de 89, qui fuyait le grand jour, qui épaississait à dessein tous les voiles et imposait le silence par la force.

Il restait une autre partie du programme impérial à ac-

complii*. Ni M. Alqaier ni le général MioUis n'étaient maîtres d'oublier ce passage chiffré de la lettre adressée à M. de Chaiiipagny : « >Ion intention est d'accoutumer le peuple de Rome et les troupes françaises à vivre ensemble, afin que, si la cour de Rome continue à se montrer aussi insensée, elle ait cessé insensiblement d'exister comme puissance temporelle sans qu'on s'en soit aperçu ' . » Un décret du commandant en chef de l'armée d'invasion avait donc incorporé les troupes de Sa Sainteté dans le corps expéditionnaire. Quelque résistance s'étant produite, le général MioUis avait fait conduire au château Saint- Ange, puis exilé hors des Érals pontificaux le colonel Bracci, qui s'était refusé à ce changement. Pareil traitement avait été infligé à tous les officiers pontificaux restés comme lui fidèles à leur prince, et la plupart avaient été transportés dans là citadelle de Mantoue. Vivement blessé de cette mesure et désireux de constater par quelque signe extérieur et public qu'il n'avait point consenti k cette aliénation forcée de ses troupes, Pie VII s'était empressé de changer les couleurs de la cocarde portée par la garde pontificale qui, restée en très-petit nombre sous ses drapeaux, fai&ùt le service intérieur du palais du Qui-

1. Lettre de l'empereur à 31. de Champagny, 2i janvier 1808. — €on-espondance de \apolcon /«■". t. XVI. p. 2G4.

rinal. Aussitôt Miollis avait fait prendre lu nouvelle cocarde aux troupes incorporées, et le secrétaire d'État avait dû se borner à protester par un billet adressé aux ministres étrangers contre cette insulte faite à l'indépendance de son souverain.

Cependant, un dernier outrage, plus sensible pour lui que tous ceux que nous venons de raconter, attendait encore le saint -père. Celte fois, le coup devait lui être directement porté de Paris, de la main même de l'empereur. Le 10 mars 1808, au moment de partir pourBayonne-, dans la lettre par laquelle il lui annonçait que de grands événements se préparaient en Espagne, Napoléon ordonnait au prince Eugène, vice-roi d'Italie, de faire renvoyer de Kome tous les cardinaux qui n'étaient pas nés sujets du pape. « Que Litta revienne à Milan, lui mandait l'empereur; que les Génois rentrent à Gènes, les Italiens dans le royaume d'Italie, les Piéniontais en Piémont, les Napolitains à Naples. Cette mesure doit être exécutée de gré ou de force. Puisque ce sont les cardinaux qui ont perdu les États temporels du pape par leurs mauvais conseils, qu'ils rentrent chacun chez eux' ! » Le nombre des cardinaux à qui allait s'appliquer la mesure prescrite par

1. Lettre de l'empereur au prince Eugène, 10 mars 1808. — Correspondance de Napoléon I<^, t. XVI, p. 498.

l'empereur était de quatorze. En y ajoutant les sept cardinaux déjà précédemment expédiés à Naples, c'était en tout vingt et un membres du sacré collège enlevés en un mois à leurs fonctions ecclésiastiques.

Le procédé était inouï et véritablement digne de l'homme qui, organisant en ce moment le guct-apens de Bayonne contre Charles IV et son fils, trouvait simple de confisquer par décret une couronne et de la poser, sans consulter l'Espagne, sur la tête de son frère aîné, Joseph, roi de Naples. A les considérer au point de vue religieux, ces mesures violentes, que, d'un air si tranquille et comme chose toute naturelle, l'empereur Napoléon venait de prescrire contre des membres du sacré collège, étaient plus monstrueuses peut-être que la mainmise sur Ferdinand VII et sa séquestration à Valençay. Il ne faut pas en effet l'oublier, non-seulement les cardinaux que Napoléon chassait des États pontificaux étaient les plus grands personnages de l'Église, mais, comme membres du sacré collège, ils étaient les conseillers spirituels et les auxiliaires apostoliques du saint-père. Ils avaient tous des fonctions ecclésiastiques à remplir auprès du souverain pontife. Quelques-uns, comme le cardinal Valentini Gonzaga, évèque d'Albano, le cardinal Doria, évêque de Frascati, le cardinal Locatelli, évêque de Spoleto, avaient môme charge d'àmes dans les provinces encore laissées sous

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