Lellre de Pii' VII à l'empereur Napoléon, juin 180S
testantisme. Comment î lui, l'homme du siècle, prenait en main la cause de la religion romaine, et c'était le pape au contraire, le chef et le défenseur-né du catholicisme, qui n'en montrait nul souci ! Son indignation à ce sujet était extrême ; il ne dépendait pas de lui de la taire. L'expression blessante de celte mauvaise humeur feinte ou réelle arriva jusqu'il Rome. Elle contrista profondément le saintpère, elle ne l'ébranla point. Sa conscience, sérieusement consultée, lui avait clairement répondu. Son honneur de prêtre, le salut de son âme, étaient en jeu ; la ligne du d(!voir était nettement tracée. « Dieu aidant, il n'y faillirait point. »
Dans cette première contestation avec le saint-siége, comme dans celles qui suivirent, le malheur de Napoléon fut de ne pas se rendre à l'avance un compte suffisant de la nature des obstacles contre lesquels de gaieté de cœur il allait ensuite violemment se heuiter, ou plutôt, car rien n'échappait à la sagacité de ce prodigieux esprit, son mépris des hommes était devenu si général et si absolu, sa confiance croissante dans ses moyens d'action personnelle avait pris .de telles proportions, qu'il n'y avait plus un genre quelconque d'opposition dont h la longue — par habileté ou par force — il ne se tînt pour assuré d'avoir raison. Tout ce qui venait de se passer et le spectacle qu'offrait alors la France n'expliquaient que trop les accès
de cet orgueil si parfaitement insolent, mais jusque-là si complètement justifié par le succès. L'armée formidable du nouvel empire était plus que jamais sous la main de son glorieux chef; la nuée innombrable des fonctionnaires de l'ordre civil lui obéissait comme un seul homme ; le clergé entier était à ses pieds. Aux âmes un peu fières qui avaient refusé de s'abaisser sous le commun joug, il avait imposé le silence'et la retraite. Madame de Staël se débattait sous les douleurs de l'exil; Garnot et le général La Fayette s'étaient réfugiés dans une volontaire obscurité. Des biais ingénieux ou, quand il l'avait fallu, l'énergique manifestation de son inébranlable volonté avaient suffi pour surmonter les scrupules de la magistrature française. Pourquoi cette autre grande autorité morale dont le siège était à Rome se montrerait-elle de plus laborieuse composition ? La douceur connue du caractère de Pie VII ne lui promettaitelle pas, d'ailleurs, une prompte et facile victoire ?
Ce fut donc avec la plus entière confiance qu'irrité, méprisant, tout plein du sentiment de son écrasante supériorité, Xapoléon entama la lutte contre son advei-saire en apparence si désarmé. Dans cette dangereuse collision, définitivement engagée, l'empereur devait marcher de méprise en méprise. Celle par laquelle il avait débuté au sujet du mariage de son frère consistait à s'être entièrement trompé sur le degré de résistance, modérée, patiente, mais
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invincible, que sur une question purement religieuse la conscience du souverain pontife se croirait tenue d'opposer à des exigences contraires aux règles invariables de l'Église. La seconde erreur ne devait pas être moins grave : elle provint de mêmfc de la complète méconnaissance du caractère de Pie VII et de l'idée que le pape s'était faite des devoirs également sacrés qui incombaient h sa qualité de souverain temporel. L'affaire du prince Jérôme avait pu demeurer à peu près secrète. Napoléon s'était aisément tiré des ennuis qu'elle lui avait causés en cassant cette union par un simple décret impérial et en mariant peu de temps après son jeune frère, non pas, comme avaient semblé l'annoncer les récents et impétueux éclats de son prosélytisme religieux, à quelque princesse catholique, mais au contraire à l'héritière de l'électeur luthérien du Wurtemberg. Bien différentes allaient être les conséquences des mesures agressives qu'une politique mal entendue et sa passion de plus en plus allumée lui firent bientôt adopter contre le saint-siége. Le retentissement en devait être immense. En s'emparant au début de la ville d'Ancône, en confisquant successivement le surplus des États pontificaux, en mettant la main sur la personne du pape lui-même, en le retenant captif à Savone, l'empereur put d'abord imaginer qu'il poursuivait la plus facile des entreprises, car jamais, parmi les princes de la
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terre, il n'avait eu affaire à plus faible partie. La vérité était pourtant qu'à son insu il s'était lancé, au contraire, dans la plus périlleuse des aventures. La violence déployée contre le saint-père ne pouvait, en effet, manquer de jeter au milieu des intérêts catholiques du monde entier une funeste perturbation, dont ses propres États allaient être les premiers à ressentir promptement le contre-coup. Chose singulière, et qui fait ressortir le bizarre agencement des affaires humaines, le chef de l'Église romaine s'était aliéné le chef de la grande démocratie française pour avoir intrépidement défendu contre ses prétentions princières l'honneur de la fille protestante d'un modeste citoyen des Étals- Unis : il était destiné à se voir enlever ce qui lui restait des lambeaux de son pouvoir temporel parce que, n'étant point en guerre avec l'Angleterre, il ne voulait point consentir à lui fermer ses ports.
Un rapide coup d'oeil sur ce qui se passait alors en Europe est nécessaire pour expliquer comment le cours des événements amena peu à peu une situation aussi extraordinaire.