‹ L'Église romaine et le premier Empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédits (volume 4)Chapitre 14 sur 83 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

OCCUPATION d'aNCÔNE.

Changements considérables survenus en Europe depuis le sacre. — Napoléon, renonçant au projet de descente en Angleterre, songe à porter la guerre sur le continent. — Ses préparatits contre l'Autriche. — Pour la combattre avantageusement de l'autre côté des Alpes, il a besoin d'assurer entièrement les derrières de son armée d'Italie. — Il traite avec le roi de Nazies, et ordonne au général Oouvion Saint-Cyr, lorsqu'il évacuera la Calabre, de s'emparer d'Ancône en passant. — Surprise et douleur du saint-père quand il apprend celte violation du territoire pontifical. — Il s'en plaint vivement dans une lettre qu'il adresse à l'empereur. — Napoléon, occupé de ses opérations militaires en Allemagne, tarde longtemps à lui répondre. — Après la victoire d'Austerlitz et la prise de Presbourg, l'empereur somme le saint-père de le reconnaître pour empereur de Kome et de chasser de ses États les Sardes, les Russes et les Anglais.

De notables changements étaient survenus en Europe depui'î qu'au printemps de 1805 l'empereur et le saintpère avaient pris congé l'un de l'autre. La cérémonie de son couronnement à Milan n'avait pas, en effet, tellement absorbé l'attention de Napoléon qu'il n'eût trouvé le temps, dur.mt son séjour de l'autre côté des Alpes, de mettre toutes choses sur un pied nouveau dans le nord de l'Italie. Il avait définitivement réuni Gênes à l'empire, donné la principauté de Lucques k l'une de ses sœurs et organisé

l'État de Parme comme une dépendance de la France. Ces remaniements de territoires, si désagréables à l'Autriche, qui n'avait pas encore renoncé à l'espoir de rentrer un jour en possession de ses provinces lombardes, avaient été habilement exploités par l'Angleterre. Elle en profita pour attirer dans son alliance cette puissance depuis longtemps sollicitée par elle, mais demeurée jusqu'alors dans la plus timide irrésolution. L'adhésion du cabinet de Vienne aux traités déjà signés par l'empereur de Russie constituait une véritable coalition à laquelle ne manquait plus désormais que l'assentiment de la Pnisse. Cet assentiment devenait lui-même assez probable, car, si à Berlin le ministère ten;iit à rester ostensiblement en bons termes avec nous, la ftimille royale se montr;iit, depuis l'attentat contre le duc d'Enghien, profondément aliénée, et l'on peut dire de cette cour qu'elle n'attendait qu'une occasion propice pour prendre enfin parti contre nous.

Ces projets de ses ennemis n'était point inconnus de l'empereur. Il savait aussi que le cabinet anglais en était l'Ame, que lui seul les avait inspirés, les payait et les dirigeait. C'est pourquoi il était plus ré>olii que jamais à porter chez elle-même cette guerre que l'Angleterre lui suscitait partout sur le continent sans y prendre encore directement aucune part. Tel était le but des immenses armements maritimes accumulés dans les ports de la Manche..

4t i;église romaine et le premier empire Pour franchir le canal, pour porter sur le rivage ennemi l'incomparable armée depuis deux longues années exercée sous sa puissante main et maintenant toute frémissante à l'idée d'entreprendre une si prodigieuse aventure, Napoléon n'attendait plus qu'un vent favorable et l'arrivée de la flotte de l'amiral Villeneuve.

Aussi longtemps qu'il s'était llatté de pouvoir porter un coup si direct et si décisif à son plus redoutable adversaire, l'empereur avait juge prudent de ne point laisser soupçonner aux alliés non encore déclarés de Pitt, surtout à l'Autriche, qu'il eût déjà l'œil ouvert sur leurs secrètes dispositions. Après le retour inattendu de Villeneuve dans le port de Ferrol, lorsqu'il vit ruiné de fond en comble tout le plan de sa descente en Angleterre, l'empereur reporta immédiatement ses pensées sur les affaires du continent. Ce moment fut à coup sûr un des plus graves de sa vie. Nos pères se sont toujours souvenus d'avoir entendu raconter à M. Daru comment, au camp de Boulogne, appelé près de l'empereur au moment où lui parvenait la fatale nouvelle, il avait dû écouter d'abord les plaintes les plus violentes et la satire la plus amère de la conduite de M. de Villeneuve. Il n'était point de termes si outrageants et si peu mérités qui ne sortissent avec fureur de sa bouche pour caractériser l'inhabileté et la mauvaise conduite du . malheureux amiral. Puis, ce premier mouvement satisfait

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et passé, M. Dani eut ordre de s'asseoir et de prendre une plume.

Aussitôt, oul)liant ce qui venait de l'irriter, laissant de côté les projets depuis si longtemps médités auxquels il avait consacré tant de soins, tant d'efforts, tant d'argent, entrant dans un ordre d'idées entièrement différent, et retrouvant tout à coup le calme dont il avait besoin pour combiner son nouveau plan. Napoléon dicta presque s;ins s'arrêter les ordres nécessaires pour transportor avec célérité et mystère au cœur même de l'Allemagne celte armée dont le camp était assis en vue des côtes de l'Angleterre. Ces ordres embrassaient tout, prévoyaient tout. Le nombre des jours de marche des différents corps, leur destination et jusqu'à l'emplacement qu'ils devaient occuper sur le vaste champ de bataille inopinément ouvert devant eux y étaient calculés avec la dernière précision. Jamais peut-être le génie des grandes opérations militaires ne se manifesta chez l'emperenr à un plus haut degré. M. Daru, cet appréciateur si excellent, d'un esprit si distingué, d'un jugement si calme, qui depuis a souvent été le témoin discret de tant d'actes extraordinaires, chaque fois qu'il évoquait le souvenir de cette mémorable journée, se sentjiit, après de longues années, frappé encore d'étonnement autant que d'admiration.

Ce n'étaient point seulement les affaires de l'Allemagne

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qui appelaient en ce moment l'attention de remperem\ Il s'était réservé la conduite des armées destinées à opérer entre le Rhin et le Danube. Pour lui, de ce côté, nulle inquiétude; sa confiance était entière dans la sûreté des coups qu'il devait porter lui-même. Il s'était, d'ailleurs, ménagé la bonne volonté de quelques-uns des princes allemands dont les territoires allaient supporter les premiers efforts de la guerre. « Ces princes frémissent d'indignation, je les vengerai, s'était-il écrié dans une séance de son conseil, d'où il avait fait sortir les huissiers et les jeunes gens afin de garder plus secrètes les menaces de sa terrible prophétie. Je vengerai en même temps mon honneur et celui de la France... Je briserai cette odieuse maison d'Autriche, que je n'aurais pas dû épargner; je la réduirai au rang de puissance secondaire. Mes alliés verront qu'ils ont pu se fier à moi et que ma protection n'est pas vaine. Je ferai de la Bavière un grand État interposé entre l'Autriche et moi, et j'irai signer une nouvelle paix dans le palais de l'empereur d'Allemagne... Mon armée est dans le plus brillant état ; je lui ai fait traverser la France sans qu'il y eût un seul déserteur. Partout elle a été accueillie avec transport, et c'est à qui a voulu recevoir et nourrir mes soldats... Bientôt je partirai, et, avant que la nouvelle de ce que j'aurai fait soit parvenue chez nos

en Demis , je serai au milieu d'eux et j'aurai déjà vaincu *. »

L'étal de l'opinion publique en France et la situation des affaires en Italie, voiLà les seuls points ua peu sombres qui, au moment de son dépari pour l'armée (septembre I8O0), causaient quelques soucis à l'empereur. Le succès de sa campagne d'Allemagne suffisait, pensait-il avec raison, pour lui ramener les esprits des Parisiens, plus inquiets d'ailleurs que mécontents. De l'autre côté des Alpes, le rôle des troupes françaises devait, au début du moins, rester presque exclusivement défensif ; car, si, en raettanl à leur tète le brave Masséna, l'empereur lui avait donné rendez-vous h Vienne, il entendait bien y être arrivé le premier. Masséna avait d'ailleurs en face de lui sur FAdige l'archiduc Jean, mis à la tète de la principale armée de l'Autriche, et il s'en fallait de beaucoup que les Corps de troupes massées dans le nord de l'Italie eussent été recrutés et équipés avec le même soin qui avait jprésidé à l'organisation des anciens bataillons du camp de Boulogne. La besogne confiée à Masséna pouvait donc, dans certaines circonstances, devenir d'une assez difOcile exécution. Une escadre auglaise s'était montrée dans la Méditerranée ; elle avait des croiseurs dans l'Adriatique. Une

1. Mémoires du comte Miol de Melito, t. II, p. 376, 279, 280.

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armée anglo-russe se faisait entrevoir à l'horizon, prête à partir de Corfou et de Malte, pour débarquer dans quelque port de l'Italie méridionale ; déjà l'on attendait presque publiquement son arrivée h Naples.

Napoléon, qui ne souhaitait pas d'extraordinaires succès à son habile lieutenant, mais qui voulait encore bien moins lui attirer des revers, crut utile d'appeler la politique à son aide afin de rendre plus de liberté dans ses manoeuvres à cette armée placée hors du cercle de son action personnelle, et dont il ne pouvait de si loin diriger tous les mouvements. Les inspirations de cette politique ne furent point cette fois très-heureuses, et, chose rare pour lui, l'empereur, d'ordinaire si méfiant, se fit lui-même en cette occasion l'instrument des secrets desseins de ses plus acharnés ennemis. Il y avait au fond de la péninsule italique quinze ou vingt mille Français qui, sous les ordres du général Gouvion Saint-Cyr, tenaient garnison à Otrante et fians ses environs. Ce corps d'observation, placé à quelques jours de marche de sa capitale, répondait de la bonne volonté du roi de Naples ; mais il manquait aussi beaucoup à Masséna, qui se plaignait de n'avoir sous la main que des forces insuffisantes, et mettait vivement eu relief dans sa correspondance tous les dangers de sa situation. Napoléon était assez perplexe. Il commençait à ressentir les inconvénients de l'extension trop considéra-

ble donnée à ses grandes combinaisons stratégiques, qui, embrassant désormais l'Europe presque entière comme un vaste échiquier, ne lui permettaient plus d'être prêt à faire face partout aux éventualités d'une lutte engagée sur tant de points éloignés avec de si nombreux adversaires. Tous les efforts des diplomates de la Russie et de l'Angleterre étaient alors tendus vers le cabinet des Deux-Siciles. Ils avaient trouvé un ardent appui chez la reine de Naples. C'était d'accord avec eux et cédant à l'influence de son ministre anglais, Acton, et du général russe de Lascy, que l'orgueilleuse sœur de Marie-Antoinette avait entraîné son faible époux, le roi Ferdinand, à tenter le rôle le plus indigne à la fois et le plus dangereux, celui de tendre un piège abominable au tout-puissant souverain de la France. Ce piège réussit d'abord complètement. Soit en effet que le soupçon ne vînt pas à Napoléon qu'une si faible puissance oserait jamais le bravera ce point, soit qu'à l'avance il se complût dans la facile revanche, qu'à tout mettre au pis, il saurait bien prendre d'une aussi perfide trahison, l'empereur accueillit avec plaisir l'offre solennellement faite à Paris par l'ambassadeur de Naples de la neutralité de sa cour, si la France consentait à rappeler le corps d'armée de Gouvion Saint-Cyr En se débarrassant de ce surveillant incommode, la cour de Sicile n'avait qu'un but, celui de rendre plus facile l'attaque

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méditée par les Anglais et les Russes sur les derrières de Masséna. L'empereur, résolu à ne diminuer en rien l'effectif des troupes placées sous ses ordres immédiats, mais trop sagace pour n'être pas en même temps un peu inquiet de l'infériorité trop évidente de son armée d'Italie, fut surtout frappé de l'avantage qu'il trouverait à pouvoir ainsi renforcer Masséna sans s'affnblir lui-même. Cette raison le décida, et, dans le courant de septembre, après avoir pris soin toutefois de lier à son égard la cour de Naples par les clauses explicites du traité le plus formel, il enjoignit à Gouvion Saint-Cyr d'opérer sa jonction avec le gros des troupes opposées sur l'Adige à l'archiduc Jean.

Au point de vue militaire, cette concentration était tout à fait commandée par les nécessités mêmes de cet immense plan de campagne, qui avait pour but d'amener sous les murs de la capitale ennemie deux armées, dont Tune devait descendre la vallée du Danube, tandis que l'autre remontait les gorges de la Siyrie et du Tyrol. Pour prendre position en Lombardie, il fallait que le corps d'armée de Gouvion traversât dans toute leur étendue les États du pape. Ses instructions lui ordonnaient de s'acheminer doucement le long des côtes de l'Adriatique. Tandis que, accoutumé à régler par lui-même avec la plus rigoureuse précision tout le détail du mouvement de ses trou-

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pes, il suivait de l'œil sur la carte les différentes étapes que son lieutenant aurait à parcourir, le regard de Napoléon rencontra la ville d'Ancône. Ancône, son ancienne conquête, située en face de Corfou, repaire actuel des Anglais et des Russes, était naguère encore entre ses mains. Il avait eu la générosité, maintenant si fâcheuse à ses yeux, de la rendre sans conditions à Pie VII, qni, pour récompense, venait à l'instant même de lui montrer tant de mauvaise volonté dans l'aflfaire du mariage de son frère Jérôme. Les motifs de conscience mis en avant par le saint-père n'avaient été, après tout, que de vains prétextes; ils avaient servi à découvrir le fond même de son cœur. Puisque la cour de Rome faisait maintenant des vœux patents pour ses ennemis, il n'était que sage de mettre fin à de puérils ménagements et de prendre, malgré elle et au besoin contre elle, toutes les précautions qu'exigeait l'état présent des choses en Italie. Au lieu de passer simplement dans le voisinage d'Ancône, Gouvion Saint-Cyr reçut donc Tordre de s'y introduire de gré ou de force, d'y étal)lir garnison, d'en renforcer la citadelle et de concentrer dans ses mains le commandement de tout le pays environnant.

A tous les points de vue, cette décision de l'empereur était une faute. Du moment que, par des raisons militaires et pour renforcer Masséna, il avait pris son parti de

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dégarnir le midi de l'Ilalie, il n'y avait que des inconvé- , nients à laisser ainsi à mi-chemin un corps détaché qui, tout en faisant grandement défaut sur les champs de bataille de la Lombardie, n'était pas très-utile à Ancône. Si la méfiance des projets bénévolement prêtés par lui à la cour de Rome, si le désir de se venger d'une injure gratuitement supposée avaient déterminé Napoléon, aucun de ces sentiments n'était, à cette époque, si peu que ce fût, justifié par les présentes dispositions du saint-père. Ainsi que nous l'avons tant de fois établi. Pie VII n'avait, à aucun degré, les préjugés ni les tendances d'un pontife de l'ancien régime. Dans la lutte maintenant engagée en Europe, ses vœux sincères étaient du côté de l'homme des temps nouveaux et de cette France devenue sans doute un peu trop militaire pour son goût, mais restée à ses yeux démocratique et chrétienne.

Depuis la cérémonie du sacre, Pie VII était demeuré en froid avec la maison impériale d'Autriche. Les autres adversaires de l'empereur, l'Angleterre et la Russie, étaient du nombre de ces puissances schismatiques pour lesquelles en temps ordinaire le chef de la catholicité ressent naturellement assez peu de sympathie. Entre le Vatican et la cour de Naples, il y avait eu de récents froissements à propos de Bénévent et de Ponte-Corvo. La reine Caroline, qui avait si facilement entraîné son mari dans

de mystérieux complots contre la France, avait été proraptenient découragée par le saint-père quand elle avait voulu ourdir à Rome de pareilles intrigues. Les représentants de l'Autriche et de la Russie, les agents secrets de l'A-ngleterre et de la cour de Xaples, loin de compter, nous ne disons pas sur le concours, mais seulement sur l'assentiment moral du pape à la cause de la coalition qui venait de se nouer en Europe, et dont les futurs succès mettaient déjà en mouvement l'imagination des nouvellistes de la ville de Rome, se plaignaient au contraire assez vivement de la partialité évidente de Pie Vil à l'égard de l'empereur des Français. Sans employer, pour caractériser sa politique, des expressions semblables à celles que nous avous relevées dans la correspondance du comte de Maistre, ambassadeur du roi de Sardaigne à Saint-Pétersboui^, ils n'hésitaient pas à représenter Pie VII comme ayant, depuis son voyage à Paris, aliéné tout à fait son indépendance de prince temporel et perdu à peu près complètement la liberté même de ses jugements personnels. La sévérité des appréciations que les ministres étrangers taisaient parvenir à leur cour était en partie soupçonnée par le saint-père. Son âme tendre en était profondément troublée.

Triste et singulière situation ! pendant qu'il était en butte aux injustes soupçons de Napoléon, Pie VII sT'pui- .

sait en infructueux efforts pour persuader aux membres dii corps diplomatique accrddités près de lui qu'il garderait en toute circonstance une stricte neutralité; eux non plus ne le voulaient pas croire. En vain expliquaitil que,- pour assurer sa neutralité du côté de la France, il n'avait pas eti besoin, comme son voisin de Naples, de conclure un traité, parce que cette neutralité résultait de sa situation même et de sa qualité de père commun des fidèles. « Elle était pouf liii, disait-il, de devoir étroit, et jamais il ne souffrirait qu'il y fîit porté atteinte par qui que ce soit. »

Ces protestations solennelles de Pie VII étaient écoutées avec respect, mais sans confiance, par les ambassadeurs étrangers, car, s'ils étaient tous persuadés de sa volonté de rester neutre, aucun ne lui croyait le pouvoir dé faire, en cas de besoin, observer sa neutralité. Le libre passage accdrdé à travers les États pontificaux aux troupes du général Gouvion Sairit-Cyr pour se rendre sur les chartips de bataille du nord de l'Italie était à ce moment même dénoncé par le ministre de l'Autriche comme une preuve flagrante de la complaisance du pape envers Napoléon. Déjà les plus fougueux adversaires de la France annonçaient, peut-être sans beaucoup y croire, la prochaine occupation des domaines du salnt-siége ; Consalvi protes- •tiiit contre la seule admission d'ilhe semblable hypothèse

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le cardinal Pesch demeurait impassible et silencieux, lorsqu'au plus fort de ces ardentes controverses échangées entre toutes les chancelleries et dans tous les cercles de Rome, tomba tout à coup la surprenante nouvelle de la prise de possession d'Ancône par les troupes françaises.

Le général Gouvion Saint-Cyr était entré à Ancône vers le milieu d'octobre I8O0 ; pendant quelque temps, il avait à dessein laissé ignorer ses véritables projets. Gonsalvi s'était, au premier bruit de cette frauduleuse invasion^ adressé h l'ambassade française. A Rome, le cardinal Fesch n'avait pu donner [que les plus vagues réponses. L'ohcle de Napoléon ne savait absolument rien. l\ y avait eu probablement quelque malentendu. On avait tort, en tout cas, de se tant émouvoir. Il allait, d'ailleurs, écrire aussitôt à sa cour... Le cardinal Fesch faisait-il semblant d'être plus ignorant qu'il ne l'était en effet, et d'avoir été, comme le saint-sié^e luimême, pris au dépourvu par une mesure que certainement il était loin d'approuver? Ou bien l'empereur, afin de mieux tromper la cour de Rome, avait-il commencé par abuser sou propre ambassadeur, dont le zèle pour les intérêts temporels du pape commençait à lui déplaire? Cela serait aujourd'hui assez difficile à démêler.

Le saint-père, les membres du sacré collège et Gonsalvi lui-même, quoique déjà à peu près brouillé avec le

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cardinal Fesch, ont toujours incliné à croire qu'à l'ambassade de France on n'avait rien su à l'avance. Suivant eux, le ministre de Napoléon aurait été de la meilleure foi du monde lorsque, dans les premiers instanls, il avait cherché à représenter la prise de possession de la ville et de la citadelle d'Ancône comme un acte provisoire et de simple précaution militaire, inspiré probablement au commandant français pas les dangers de sa marche le long d'une côte exposée aux invasions de l'ennemi. Il n'était pas moins sincère, d'après leur opinion, quand il donnait à entendre que, le général Gouvion Saint-Cyr ayant sans doute agi sans instructions, cette occupation ne serait pas maintenue, et que le bons sens et la prudence commandaient d'attendre, avant de se plaindre trop vivement, le résultat des réclamations qu'il allait se hâter de faire parvenir en France. De sa part, il n'y aurait donc eu dans cette occasion ni jeu joué, ni piège tendu à la crédulité du Vatican ; Fesch, afin d'être mieux en état de remplir le rôle auquel il était destiné, aurait été le premier induit en erreur par ce même grand homme qui, occupé à tourner par la plus heureuse des inspirations la formidable position des Autrichiens en Bavière, ne dédaignait pas d'employer dans ce même moment les irrécusables facultés de son prodigieux, mais peu scrupuleux génie, h surprendre dans les filets d'une astucieuse diplomatie la confiance

d'un pieux pontife, et ne regardait pas davantage h compromettre riîonneur personnel de son propre ambassadeur.

Toujours est-il que le Vatican resta jusqu'aux premiers jours de novembre sans obtenir aucune explication précise du cardinal Fesch et sans savoir ce que signifiait au juste l'occupation inattendue d'Ancône. Plus cette occupation se prolongeait, plus le bruit s'accréditait h Rome qu'elle avait dii être tacitement concertée avec le gouvernement pontifical. Cette assertion, qui rencontrait peu de contradicteurs parmi les membres du corps diplomatique, était insupportable à Pie Vil. II avait patienté aussi longtemps qu'il avait pu ; mais rien n'arrivait de Paris ni d'Allemagne, soit au Vatican, soit à l'ambassade de France. D'Ancône, on apprenait que les soldats de Gouvion Saint-Cyr réparaient les dehors de la citadelle et la remplissaient de provisions. Le saint-père ne se contint plus. Déjà il avait ordonné au cardinal secrétaire d'État de réclamer par une note officielle contre la violation flagrante de sa neutralité. « Je ne vous laisserai pas seul sur la brèche, avait-il dit à Gonsalvi, et, moi aussi, puisqu'il le faut, je payerai de ma personne, et je viendrai à votre secours. »

Le 13 novembre I8O0, une lettre cachetée, à l'adresse de l'empereur, fut remise par Pie VU aux mains du cardinal Fesch. Cette date du 13 novembre est importante à

noter, car Napoléon, dans sa réponse, que nous rapporte- ' rons plus tard, ne craignit point de reprocher à Pie VII de lui avoir écrit cette lettre par suite de la connaissance qu'il aurait eue de la fâcheuse position de l'armée française sous les murs de Vienne, et parce qu'il avait, à la même époque, reçu la nouvelle du débarquement des Anglais et des Russes sur les rivages du royaume de Naples. Or, ce débarquement n'eut lieu que le 19 novembre. Ce que l'on connaissait le 13 novembre au Vatican, c'était l'étonnante capitulation d'Ulm, la défaite du général Mack, coupé dès le début de la campagne de ses communications avec Vienne, et la ruine complète de son armée, devenue en quelques semaines seulement la prisonnière de guerre de son habile vamqueur. Il n'y avait certes point là de quoi inspirer confiance à Pie VII dans le succès des puissances coaUsées contré la France. Il n'y avait jamais cru, et, comme nous l'avons déjà dit, il ne le souhaitait pas. Le saint-père était à ce mohient exclusivement agité par ce qui venait de se passer dans ses propres États. On lui avait manqué de parole, on avait violé sa neutralité, on l'avait rendu suspect aux représentants de toutes les puissances catholiques, qui ne croyaient plus à ses pacifiques assurances; bientôt le moment allait venir où le paisible exercice de sa mission apostoUque, étendud sur le mondo entier, lui serait rendu partout impossible.

Telles étaient les appréhensions qiïi déchiraient son cœur et les sentiments dont sa lettre était rernplie. Le cardinal Fesch avait bien pressenti en la recevant combien l'expression d'une si violente douleur, si les termes n'en étaient pas habilement ménagés, pourrait blesser l'empereuf. C'est pourquoi il avait demandé d'en prendre connaissance et qu'on lui en remît au moins copie; mais Pie VII l'avait tenue secrète à Consalvi lui-même. Il lui avait semblé qu'il aurait plus de chances de réussir, et quel'amourpropre de Napoléon serait moins intéressé à ne pas céder aux instantes supplications de son ancien hôte, si elles lui parvenaient sous la forme d'un épanchement tout à fait intime et personnel, La lettre partit donc ainsi qu'elle avait été conçue et écrite par Pie VII. 11 y avait donné cours avec une franche et généreuse ouverture aux sentiments qui, longtemps contenus par sa douceur naturelle et par des motifs d'une prudence tout hum:iine, s'échappaient maintenant avec impétuosité de son cœur trop péniblement affecté.

« Nous avouons franchement à Votre Majesté, avec l'ingénuité connue de nôtre caractère, que l'ordre qu'elle a donné au général Saint-Cyr d'occuper Ancône et de la faire approvisionner nous a causé non moins de surprise que de douleur. L'amertume de cette occupation nous a été rendue plus sensible, s'il est possible, par la manière

dont elle a été accomplie, Votre Majesté ne nous en ayant eu aucune façon prévenu. C'est avec un vif chagrin, nous ne saurions le dissimuler, que nous nous voyons ainsi traité d'une manière qu'à aucun titre nous ne croyons avoir méritée. Notre neutralité a été reconnue par Votre Majesté comme par toutes les autres puissances. Celles-ci l'ont pleinement respectée, et nous avions des motifs particuliers de croire que les sentiments d'amitié que Votre Majesté professait à notre égard nous auraient préservé d'un si cruel affront. Nous nous apercevons que nous nous sommes trompé. Nous vous le dirons donc franchement : depuis notre retour de Paris, nous n'avons éprouvé qu'amertumes et déplaisirs, tandis qu'au contraire la connaissance personnelle que nous avions faite de Votre Majesté et notre conduite invariable à son égard semblaient devoir nous promettre un tout autre traitement. En un mot, nous ne trouvons pas chez Votre Majesté le retour des sentiments que nous nous croyions en droit d'attendre de sa justice. Ce que nous nous devons à nous-même, ce que nous imposent les obligations contractées envers nos propres sujets, c'est de réclamer de Votre Majesté l'évacuation d'Ancône, et nous ne verrions pas, si un refus nous était opposé, comment le concilier avec la continuation des bons rapports avec le ministre de Votre Majesté, ces rapports devenant en trop évidente contradiction avec le

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traitement que nous continuerions à recevoir dans cette affaire de la ville d'Ancône.

» Que Votre Majesté soit bien persuadée que nous accomplissons un devoir bien pénible pour notre cœur en lui adressant cette lettre, mais nous ne pouvions nous taire sans dissimuler la vérité et manquer aux étroites obligations qui nous sont si évidemment imposées ; c'est pourquoi nous voulons espérer qu'au milieu des amertumes dont nous sommes abreuvé, Votre Majesté voudra bien au moins nous délivrer de celle dont le poids pèse si étrangement sur nous en ce moment, et que sa volonté seule suffirait à nous épargner. »

11 semblait qu'il fût difficile de se méprendre sur le sens de cette revendication par le saint-père des droits de sa neutralité. Les motifs qu'il invoquait, n'étaient-ce pas ceux-là mêmes qu'il venait d'opposer tout à l'heure aux instances des diplomates étrangers, quand ceux-ci avaient tenté de l'entraîner dans leur coalition contre le France ? Dans ces reproches adressés à Napoléon, on sentait le ton de la tendresse blessée plutôt que l'aigre accent d'une menaçante récrimination. Il y avait plus de tristesse à coup sûr que de colère dans la façon dont Pie Vil rappelait les traitements auxquels il avait été en butte depuis le jour où, par un acte d'insigne complaisance, il avait consenti à venir sacrer l'empereur à Paris. Quant à la crainte

doucemcnl exprimée de ne pouvoir continuer ses bons rapports avec l'ambassadeur de France, si l'évacuation d'Ancône n'était révoquée, comment ne pas comprendre qu'elle avait été à peu près irpposée au saint-père par l'obligation où il était de donner, dans Rome même, aux agents des cabinets ligués contre l'empereur un gage assuré de cette impartialité qu'ils s'obstinaient tous à vouloir mettre en doute ?

Napoléon, s'il eiît été de sang-froid et s'il eiit écouté les inspirations ordinaires de son incomparable bon sens, n'en aurait pas jugé autrement. Par malheur, quand la lettre que nous venons de citer lui parvint, il était aux prises avec les sérieuses difficultés qui entravèrent un moment sa marche audacieuse et précédèrent la magnifique victoire d'Austerlitz. Les immenses mouvements stratégiques qu'il lui fallait accomplir entre l'armée ramenée d'Italie par l'archiduc Charles et celles que les empereurs d'Autriche et de Russie groupaient en face de lui en Moravie absorbaient alors toute son attention. Plus tard, après la paix de Presbourg, le soin de tirer de son éclatant triomphe tout le profit possible avait encore distrait sa pensée des affaires moins importantes qui s'étaient passées loin de sa vue de l'autre côté des Alpes. L'occupation d'Ancône et les doléances du saint-siége avaient donc été oubliées ou mises de côté pour céder le pas à de

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plus pressants intérêts. Ce fut peu de jours seulement avant son retour en France qu'à Munich, le 7 janvier 1806, Napoléon trouva enfin le temps de répondre ;i la lettre de Pie VII.

Pour comprendre, nous ne saurions dire pour justifier rinconcevable et méprisante hauteur qui allait faire tout le fond de cette tardive réponse, il faut avoir présente à la pensée, comme explication et non point comme excuse, la série des étourdissants succès que venait de remporter Napoléon. Ils étaient de nature à l'enivrer d'orgueil ; mais la véritable grandeur eût peut-être consisté à porter avec plus de modération les faveurs prodigieuses et d'ailleurs si bien méritées dont la fortunevenait de le combler. Cette modération qui fait toute la bonne grâce des grands hommes ne lui avait pas manqué, lorsqu'au lendemain dAusterlitz, sui* le champ de bataille encore fumant des débris ensanglantés de l'armée autrichienne, il avait reçu avec une aimable courtoisie le malheureux chef de cette nation tout à coup déchue de son rang parmi les puissances de l'Europe.

Dans tout ce qui se rapportait immédiatement à la guerre, les procédés du guerrier primaient volontiers chez l'empereur les ctilculs du politique. Lorsqu'il était au milieu de ses soldats, une certaine générosité propre au métier des armes ne lui était pas étrangère. C'est ainsi

«lu'il avait, sans trop le presser, laissé Alexandre se dégager comme il avait pu de la formidable étreinte dans laquelle, en général mal habile, le souveram de la Russie avait assez étourdiment compromis son armée. Les premières exigences produites par Napoléon dans son entrevue avec l'empereur François, au bivac de Paleny, n'avaient rien eu non plus de trop excessif. Les dangereuses chances du terrible jeu de la guerre étaient encore assez présentes à sa pensée pour lui inspirer quelque réserve ; mais, à mesure qu'il s'était éloigné du théâtre de ses récents exploits, les habitudes de son caractère avaient peu à peu repris le dessus. Dans les négociations ouvertes à Presbourg, il n'avait pas en effet tardé à témoigner l'intention manifeste de démembrer absolument et de réduire presque à néant les États du souverain dont la condition misérable venait, un instant auparavant, d'exciter sa pitié. Il avait pris dans ses conférences avec M. d'Haugwist une cruelle revanche des hésitations trop évidentes de la Prusse et de son alliance projetée avec l'Angleterre en lui imposant l'obligation de se brouiller maintenant avec elle par • l'invasion des États du roi de Hanovre. La trahison, non pas seulement préméditée, mais accomplie, de la reine Caroline, avait reçu son châtiment par l'apparition du décret Iqui avait appris à l'Europe étonnée que la branche des Bourbons de Naples « avait cessé de régner ». L'élec-

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leur de Bavière, élevé à la diguilé de roi, avait été récompensé de sa fidélité à la France par l'octroi du Tyrol et d'une notable partie des possessions héréditaires de la maison d'Autriche.

Ces actes multipliés d'une souveraine omnipotence qui ne connaissait plus d'autres limites que celles de sa propre convenance s'étaient accomphsavec la plus extrême facilité. Ce n'est pas tout. Comme il entrait dans les vues de l'empereur de faire marcher désormais d'un même pas l'agrandissement de sa puissance et celle des membres de sa famille, il ne s'était arrêté quelque temps à Munich que pour y conclure le mariage de son fils adoptif, Eugène Beauharnais, \ice-roi d'Italie, avec la princesse Auguste de Bavière. L'alliance de cette princesse avait été arrangée primitivement par sa mère avec l'héritier de l'électoral de Bade ; mais il en était des filles des électeurs de l'Allemagne ainsi que de leurs provinces : Bonaparte en disposait à son gré. La future reine de Bavière avait dû faire taire ses répugnances ; le prince badois avait retiré ses prétentions à la main de la princesse Auguste, et recevait en dédommagement celle de Stéphanie Beauharnais, reconnue pour princesse de la maison impériale de France; enfin l'empereur mettait pour la première fois en avant l'idée du mariage de la fille de l'électeur du Wurtemberg avec le prince Jérôme . Est-il besoin d'ajouter que celui

qui distribuait ainsi les couronnes en Allemagne ne trouvait plus de rebelles parmi ses propres frères? Le plus récalcitrant d'entre eux, Joseph, s'était décidé à porter la couronne de Naples, et venait de recevoir de Schœnhrunn l'invitation d'aller la conquérir h la tête d'une armée française maintenant dirigée sur le midi de l'Italie. Le prince Louis ne montrait plus de répugnance à aller régner sur les Hollandais, à la condition, toujours maintenue cependant, qu'on lui permettrait d'y emmener sa femme.

Ces exemples d'une si méritoire obéissance avaient rencontré partout des imitateurs. Il n'y avait pas un ordre, pas un secret désir de l'empereur qui, en France, en Allemagne, en Italie, ne fût alors aussi vite accompli que connu ou seulement pressenti. A Paris, l'inquiétude avait promptement fait place au plus vif enthousiasme. Le Sénat, le Corps législatif, qui tous deux, au début de la campagne, avaient pu être accusés d'un peu de froideur, éclatèrent en transports d'admiration. Les adresses des conseils municipaux emplirent à nouveau les colonnes du Moniteur. Tous les corps publics qui n'avaient pas encore perdu chez nous l'usage de la parole s'en servirent h l'envi pour célébrer le merveilleux accomplissement de ces projets, dont la simple annonce les avait naguère passablement épouvantés. La chaire, elle, ne s'était jamais tue. Elle n'eut seulement qu'à monter d'un ton le diapason déjà si fort

élevé de ses ardents panégyriques. Les noms de David, de Pépin, de Charleraagne et du grand Cyrus retentirent plus que jamais, avec les rapprochements accoutumés, sous les voûtes de nos grandes cathédrales de France comme sous les humbles toits de nos modestes églises de village. C'est ;m milieu de ce concert d'éloges qui de tous côtés arrivait à ses oreilles qu'ouvrant pour la première fois peut-être la lettre de Pie VII, Napoléon entendit résonner comme une note discordante le cri de douleur échappé à la conscience du souverain ponlife. Depuis que cette lettre avilit été écrite, combien de rapides événements s'étaient succédé en Italie et en Allemagne, dont le saint-père ne pouvait pas même être soupçonné d'avoir en rien subi linduence, car ils n'étaient pas encore accomplis quand il avîùt mis la plume à la main ! De ces événements, quelques-uns avaient laissé à l'empereur un désagréable souvenir. Malgré son triomphe définitif, ce sont ceux-là qui paraissent avoir occupé sa pensée pendant qu'il répondait à Pie VII. Le roi de Naples l'avait trahi. A Rome, lorsqu'on avait cru les Napolitains et les Russes prêts à envahir la ville, son oncle, effrayé d'un si dangereux voisinage, avait eu la faiblesse de s'adresser aux ennemis de a France pour ménager la sûreté de sa légation'. L'idée

1. L«llre de Napoléon l«' an cardinal Fescli, ii novembre 1805,

seule de cette démarche lui était restée sur le cœur comme un affront d'autant plus insupportable que, pour l'éviter, il avait d'avance fait parvenir au cardinal Fesch Tordre de se rendre à Cologne en cas d'alarme'. Les Prussiens avaient un instant failli prendre parti contre lui, et la nouvelle de sa situation, momentanément compromise entre les armées russe et autrichienne, avait, pendant quelques courtes journées, fait reluire un éclair de joie, Rome comme ailleurs, sur le visage de tous ses ennemis; voilà ce qu'en écrivant au saint-père, il n'avait garde d'oubUcr, sans se soucier toutefois de savoir si Pie VII avait, à un degré quelconque, partagé ces sinistres espérances. Ne s'était-il point naguère refusé à casser le mariage d'un prince français, frère de l'empereur, avec la fille protestante d'un simple citoyen des États-Unis? Là était le crime et le signe trop évident de sa mauvaise volonté. Et ce pape, n'était-ce pas celui qui, afin d'obtenir la restitution d'une partie de ses provinces, n'hésitait pas, il y avait six mois à peine, à le reconnaître devant l'Europe entière comme l'héritier des anciens empereurs d'Occident? Mais lui, le successeur de Zacharie, comment avait-il rempli ses devoirs envers le Charlemagne des temps modernes ? Voilà ce que Napoléon croyait à propos

l.Letlre de Napoléon à M. do Talleyranil, 10 iléccmliro 1805.

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de rappeler à Pie VII, et dans quels termes, on va le voir : « Très-saint-père, écrit l'empereur dans sa lettre datée de Munich, le 7 janvier 1806, comme s'il décachetait à l'instant même la missive du pape, je recois une lettre de Votre Sainteté sous la date du 13 novembre. Je n'ai pu qu'être ^ès-vivement affecté de ce que, quand toutes les puissances à la solde de l'Angleterre s'étaient coalisées pour me faire une guerre injuste. Votre Sainteté ait prêté l'oreille aux mauvais conseils, et se soit portée à m'écrire une lettre si peu ménagée. Elle est parfaitement maîtresse de garder mon ministre à Rome ou de le renvoyer. L'occupation d'Ancône est une suite immédiate et nécessaire de la mauvaise organisation de l'état militaire du saintsiége. Votre Sainteté avait intérêt à voir cette forteresse dans mes mains plutôt que dans celles des Anglais ou des Turcs. Votre Sainteté se plaint de ce que, depuis son retour de Paris, elle n'a eu que des sujets de peine. La raison en est que, depuis lors, tous ceux qui craignaient mon pouvoir et me témoignaient de l'amitié ont changé de sentiments, s'y croyant autorisés par la force de la coalition, et que, depuis le retour de Votre Sainteté à Rome, je n'ai éprouvé que des refus de sa part sur tous les objets, même ceux qui étaient d'un premier ordre pour la religion, comme par exemple lorsqu'il s'agissait d'fmpccher le protestantisme de relever la tête en France. Je

me suis considéré comme le prolecteur du saint-siége, et à ce titre j'ai occupé Ancône. Je me suis considéré, ainsi que mes prédécesseurs de la deuxième et de la truisième race, comme le fils aîné de l'Église, comme ayant seul l'épée pour la protéger et la mettre à l'abri d'être souillée par les grecs et les musulmans. Je protégerai constamment le saint-siége, malgré les fausses démarches, Vingratitude et les mauvaises dispositions des hommes qui se sont démasqués pendant ces trois mois. Ils me croyaient perdu. Dieu a fait éclater, par le succès dont il a favorisé mes armes, la protection qu'il a accordée à ma cause* Je serai l'ami de Votre Sainteté toutes les fois qu'elle ne consultera que son cœur et les vrais amis de la religion. Je le répète, si Votre Sainteté veut renvoyer mon ministre, elle est libre de le faire : elle est libre d'accueillir de préférence et les Anglais et le calife de Conslantinople ; mais, ne voulant pas exposer le cardinal Fesch à des avanies, je le ferai remplacer par un séculier... Dieu est juge qui a le plus fait pour la religivn de tous les princes qui régnent^. »

Comme si cette lettre n'était point déjà assez significative, le même jour Napoléon en adressait une seconde à son oncle. Cette dernière était plus insultante encore pour

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