‹ L'Église romaine et le premier Empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédits (volume 4)Chapitre 19 sur 83 · Mémoires de l'emyercur Napoléon !•', t. IV, p · texte numérisé non relu

Mémoires de l'emyercur Napoléon !•', t. IV, p

Rome comme ministre accrédité auprès du roi de Sardaigue un certain M. Jackson, dont Napoléon ne prononçait jamais le nom sans colère. Le propre frère de l'empereur, Lucien Bonaparte, y vivîùt en grande liberté, usant de l'hospitalité du saint-père pour parler sans nulle gêne des atfaires de la France et raconter à sa guise le rôle prépondérant qu'il avait joué dans la fameuse journée du 18 brumaire. Voilà ce qui offusquait le chef ombrageux du nouvel empire français.

Tout ce qui se passait, tout ce qui se disait ou ne se disait pas dans cette esi)èce de grand cercle européen placé si loin de sa surveillance, était d'autant plus désagréable à Napoléon, que son oncle, le cardinal Fesch, toujours porté à la méfiance, lui dépeignait la société romaine comme animée à son égard des plus malveillantes dispositions. Rien de moins vrai, ou du moins de plus exagéré. A Rome non plus qu'ailleurs, on ne se serait pas permis à cette époque de parler légèrement de l'homme redoutable qui venait d'infliger de si sévères leçons à l'orgueil des grandes puissances continentales. Il s'en fallait de beaucoup qu'on osât seulement y mettre en question la supériorité de ses armées sur tous les champs de bataille où l'Europe continentale oserait se risquer à les attendre : mais, il faut le reconnaître, le désastre de la marine française à Trafalgar avait retenti de l'autre côté des Alpes presque à l'égal de

la grande victoire que nous avions remportée à Austerlitz. Le nom de l'amiral Nelson était alors très-populaire parmi les habitants du midi de l'Italie. Combien de fois les Napolitains ne l'avaienl-ils pas salué de leurs acclamations lorsqu'il promenait sur ses vaisseaux l'orgueilleuse reine Caroline et la belle lady Hamilton ! C'était dans leur golfe voluptueux, près de celle dont il était épris, que le héros de la marine anglaise avait l'habitude de venir se reposer de ses nombreuses croisières. Naguère encore, les habitants des côtes avaient vu Nelson parcourir en tous sens la Méditerrannée à la recherche de l'amiral Villeneuve. Ils se figuraient presque avoir assisté du haut de leurs rivages à la sanglante tragédie de Ti'afalgar. Ils s'étaient tous du moins précipités au-devant de la flotte anglaise, lorsque, privée de son héroïque commandant, mais orgueilleuse de ses récents exploits, elle était venue croiser à l'entrée de la plupart des ports italiens, laissant flotter au loin ses couleurs \ictorieuses et traînant après elle les bâtiments pris sur les Français. On l'avait vue reparaître triomphalement à Naples. C'était cette même flotte qui avait transporté en Sicile la famille royale et les autorités fugitives ; c'était elle encore qui fermait en ce moment au roi Joseph le détroit de Messine, et contribuait énergiquement à la défense de la citadelle de Gaëte. Tous ces heureux efforts de la politique anglaise pour ba-

lancer, au moins sur mer, la fortune partout ascendante de Napoléon étiiient journellement commentés à Rome. Dans leurs entretiens familiers, les ministres étrangers, ceuxlà mêmes dont les cabinets recherchaient notre alliance avec le plus d'ardeur, ne regardaient pas à émettre parfois, sur l'issue possible de la lutte engagée entre la France et l'Angleterre, des jugements que leurs collègues de Paris n'auraient jamais hasardés seulement du bout des lèvres, de peur qu'ils n'arrivassent jusqu'à l'oreille jalouse de l'empereur. La société romaine, plus libre en ses allures qu'on ne le suppose généralement, et volontiers portée à s'affranchir de la direction de son gouvernement, agitait ellemême au fond de ses palais toutes les hypothèses de l'avenir. Les partisans de l'ancien régime calculaient secrètement avec joie les chances de restauration que les succès des ennemis du nouvel empire français pourraient rouvrir aux anciennes dynasties déchues. Une certaine agitation impuissante et fébrile mettait également en mouvement les membres épars des diverses congrégations religieuses qui, du nord et du midi de l'Italie, étaient venus chercher asile à Rome. Parmi eux, les plus influents et les plus actifs n'avaient pas craint de s'adresser aux passions des basses classes, particulièrement à celles des énergiques habitants de la rive droite du Tibre, population à demi rustique, alors connue par la violence de ses sentiments

catholiques et par sa haine pour toutes les nouveautés étrangères.

Si Napoléon eût été bien inlormé, s'il avait eu à Rome, omme au temps de M. Cacault, un représentant expérimenté, perspicace et de sang-froid, il aurait su que ce mouvement, aussi vain que superficiel, auquel le gouvernement pontifical n'avait nulle i)art, qui entravait, au contraire, la politique personnelle du saint-père, était par lui-même sans grand danger comme sans véritable importance. Il aurait appris, par exemple, que M. Jackson, loin de pousser la cour de Rome à des actes d'hostilité, était un personnage inoli'ensif, non moins retiré et presque aussi paisible que le vieux monarque piémontais auprès duquel il était accrédité. Il n'aurait pas ignoré non plus que, le Vatican ayant été le premier à se plaindre à Saint- Pétersbourg du peu de réserve dont le ministre de Russie avait fait preuve dans l'affaire de M. de Vernegues, cet agent avait reçu de sa cour l'invitation d'être désormais [)liis circonspect, et depuis lors ne donnait plus aucun sujet de plainte. Telle était, même à cette époque, la circonspection des autorités romaines, qu'elles avaient naguère fait arrêter et sortir des États pontificaux une grande dame anglaise soupçonnée, quoiqu'il tort, de servir d'intermédiaire aux intrigues de la reine Caroline. Malheureusement pour lui, ce n'était pas dans les dépêches

(le son oncle que Napoléon aurait pu découvrir quelles étaient en réalité les dispositions du saint-siége.

Le cardinal Fesch, de plus en plus ombrageux et de plus en plus méfiant, brouillé dès le début avec la plupart de ses collègues du sacré collège , commençait à être maintenant un peu troublé dans sa conscience de prêtre par le rôle que son neveu lui imposait auprès du Vatican, et, pour se tirer d'embarras, il avait imaginé le plus singulier expédient. Il s'était, tout à coup et sans motif avouable, ouvertement brouillé avec le cardinal Consalvi. A Tontendre, tous les embarras de la situation provenaient de la mauvaise volonté du secrétaire d'Étiit et de l'ascendant déplorable que ce très-puissant ministre ne cessait d'exercer sur l'esprit du faible Pie VII. Un instant même, si nous nous en rapportons à la correspondance de Napoléon, il aui"ait choyé l'espoir non-seulement de renverser Consalvi, mais aussi de le remplacer comme chef des conseils du Vatican. Du jour où cette bizarre fantaisie se fut emparée de son imagination, les efforts redoublés de l'ambassadeur de France n'avaient plus eu d'autre but que de ruiner le crédit du secrétaire d'État près du saint-père, ce à quoi il ne réussU guère, et de le perdre dans l'opinion de l'empereur Napoléon, rc qui ne lui fut, hélas! que trop facile.

Pour accomplir ct'cte seconde partie de sii malencon-

treuse besogne, Fesch était aidé à son insu par de nombreux auJtiliaires. Rome, en effet, était comme inondée à cette époque par une foule d'agents subalternes, la plupart inconnus du cardinal lui-môme, qui avaient été chargés par Napoléon de surveiller les démarches de son frl're Lucien. Ces obscurs instruments de la police impériale^ recrutés en grande partie par Fouché dans les bas-fonds de l'ancienne tourbe révolutionnaire, ne faisaient que suivre leurs penchants en transmettant sérieusement à Paris les bruits absurdes qu'ils allaient ramasser sans choix aux portes des salons, dans les couloirs 'des sacristies ou sur les places publiques. Habitué k recourir sans scrupule à ces méprisables sources d'informations, et, si elles étaient d'accord avec sa passion du moment, trop enclin à leur prêter créance, l'empereur avait probablement encore présents à la mémoire les rapports mensongers de ces indignes correspondants, lorsque, dans ses Mémoires dictés à Sainte-Hélène, il ne craint pas d'affirmer que « les agents de la cour de Palerme, de celle de Cagliari et les intrigants soudoyés par l'Angleterre avaient établi à Kome le centre de leurs intrigues *. » En revanche, il avait sans doute complètement oublié à cette époque les lettres à lui adressées par le saint-père et dont nous avons

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