‹ L'Église romaine et le premier Empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédits (volume 4)Chapitre 35 sur 83 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

M. de Talleyrand et le cardinal Caprara se trouvent chargés des communications entre le gouvernement français et la cour de Rome. — Caprara, tenu en suspicion par le Vatican, remet des notes qu'il n'a point composées. — M. de Talleyrand adoucit celles de l'empereur. — Nouveaux griefs mal fondés de Napoléon contre le saint siège. — Ils sont surtout provoqués par des rapports erronés du cardinal Fesch.

Du moment que Pie VII ne se souciait plus de traiter avec le gouvernement impérial par le canal de l'ambassadeur de France, il était forcément obligé d'employer le plus souvent l'intermédiaire de son légat, le cardinal Caprara. L'empereur de son côté, ne voulant plus écrire au pape et n'ayant pas grande confiance dans son oncle, était aussi conduit à recourir habituellement à la même voie. C'était donc le représentant du saint-siége à Paris qui, en recevant les communications officielles du ministre des affaires extérieures de France, était à la fois chargé de lui adresser celles du Vatican. Il semble à première vue que de cette forme nouvelle donnée aux relations quotidiennes des deux cours il aurait dû résulter qu'un plus grand rôle.

une part d'influence plus considérable, allaient échoir aux personnes directement mêlées à cette grave négociation, c'est-à-dire à M. de Talleyrand et surtout au cardinal Caprara. Il n'en fut rien. Les choses restèrent ce qu'elles étaient auparavant. Napoléon à Paris, Consalvi à Rome, quels que fussent les agents dont ils se servaient, entendaient bien tous deux ne pas cesser de tenir en main tous le? fils de la négociation ; ils n'avaient même ni l'un ni l'autre renoncé à tout diriger et à tout conduire, non pas seulement d'une façon générale, mais dans tous les détails qui en vaudraient la peine. Entre eux était le duel, nullement entre leurs seconds. Entre leurs seconds d'ailleurs, quelle différence ! L'avantage n'était certainement point du côté du cardinal secrétaire d'État.

Caprara,au moment dont il s'agit, était plus que jamais à la merci du gouvernement auprès duquel il était accrédité. Pie VII venait d'avoir la preuve que, dans des circonstances récentes et très-graves qui regardaient les instructions spirituelles à donner au clergé de FTance et dont nous aurons k parler plus tard, son représentant h Paris, afin de complaire à Napoléon, avait pris sur lui de transgresser ouvertement ses instructions les plus for.melles. A la fiscination que le glorieux chef de l'empire franc lis exerçait depuis longtemps sur l'imagination du faible cardinal, un autre genre de séduction était venu

RETRAITE DU CARPINAL CONSALM VïT^

>■ ijouter dans ces derniers temps, dont l'origine était iioins noble; c'était en effet à l'aide de la munificence impériale que le légat avait pu se tirer des embarras tinanciers oh l'avaient jeté un certain laisser-aller et le goût de tenir à Paris un très-grand train de maison. Tel était le peu de confiance du s linl-père et de son ministre dans les disi)Ositions du représentant qu'ils étaient, bien malgré eux, obligés de maintenir à Paris, qu'ils n'osaient plus s'en remettre à lui de la rédaction des notes qu'il avait à passer au gouvernement français.

Au lieu d'instructions détaillées et précises, comme en pareilles occasions les chancelleries d'État ont coutume (l'en envoyer à leurs ministres au dehors, le Vatican adressait au crirdinal Caprara des dépêches toutes faites qu'il "'lait censé adresser de lui-même au ministre des relations extérieures du gouvernement français et qu'il n'avait plus iu'à signer. Ces notes, le légat, eflrayé de leur teneur, les remettait presque en tremblant, et sa correspondance avec sa cour laisse trop apercevoir que, s'il les appuyait le sa pirole, c'était du bout des lèvres, afin surtout de dégager sa responsabilité, et presque pour la forme. L'attitude du légat à Paris ne nuisait pas seulement au saintsiége par la mollesse qu'il mettiiit à défendre les intérêts dont il était chargé, elle avait pour le Vatican un pius fâcheux inconvénient : elle donnait à supposer à Tempe-

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reur que cette disposition servilc d'un membre du sacr»' collège devait être commune à la majorité de ses coll^gues 'italiens. Elle le confirmait dans la funeste pensée que, par la pression et les menaces, il viendrait aisément à bout de la résistance de l'Église romaine, et qu'aux jours de l'épreuve définitive les plus hauts dignitaires ecclésiastiques seraient les premiers à peser de tout leur poids sur le saint-père pour lui arracher les concessions nécessaires et l'obliger à se séparer de son récalcitrant ministre. Ainsi le cardinal Caprara, sans être, non plus que le cardinal Fesch, animé d'aucune mauvaise intention, et justement parce qu'il était, au contraire, aussi docile et faible que le ministre de France à Rome était intraitable et obstiné, rendait, lui aussi, les plus mauvais services à la cause du saint-siége. Consalvi ne pouvait pas en effet rencontrer un moins utile auxiliaire.

Il en était tout autrement, pour l'empereur, de M. de Talleyrand. Son ministre des relations extérieures était à coup siir l'homme du temps dont l'entremise lui pouvait être la plus précieuse dans ses démêlés avec l'Église. En sa qualité d'ancien évêque, M. de Talleyrand, quoique rendu au siècle et n'ayant rien gardé de l'esprit de son ancien état, savait mieux que personne comment il fallait s'y prendre avec les membres du clergé. Napoléon venait de l'employer avec grand avantage dans les négociations

RETRAITE DU CARDINAL CONSALM lo-

ti ui avaient précédé et suivi la paix de Presbourg. Il était L*n ce moment plein de confiance en lui. M. de Talleyrand, iieureux de la faveur que lui témoignait le grand homme qui présidait aux destinées de la France, faveur d'ailleurs si méritée par les services qu'il lui rendait alors, avait en même temps trop de liberté de jugement pour ne pas discerner les fautes de conduite, et trop de tact pour n'être pas choqué des violences de forme auxquelles cet imi)étueux souverain, atl'ranchi de toute entrave, se laissait déjà si facilement entraîner. Redresser l'empereur, nul n'y songeait; il n'était guère redressable. M. de Talleyrand était trop aVisé et trop bon courtisan pour prétendre à rien de semblable.

Ce à quoi s'appliquait avec soin le ministre des relations extérieures, ce à quoi il excellait, c'était non pas à changer le fond, mais à modifier, quand il le pouvait, légèrement il est vrai, mais souvent de la manière la plus habile, l'expression et quelquefois le ton même des communications qu'il était chargé de faire aux cours étrangères. Ses dépèches étaient habituellement comme empreintes du uénie particulier à celui qui les avait inspirées. Elles reproduisaient volontiers et presque littéralement les paroles fortes et colorées dont l'empereur aimait à se servir; cependant, les aspérités trop rudes ou les violences trop malséantes en avaient h peu près disparu. Napoléon se

relrouvail lui-même avec un certain plaisir fidèlement rendu, point changé, à peine corrigé, avec les saillies originales qui lui étaient propres, mais finement adoucies ou dignement ennoblies dans toutes les pièces officielles que M. de Talleyrand rédigeait par son ordre. Cette rare qualité de son ministre des relations extérieures, qui consistait à conserver le thème i)rimitif en transposant un peu la note, à donner le tour le plus heureux, ou, si l'on veut, le moins fâcheux à la manifestation impérieuse des volontés désormais indiscutables^ qu'il avait mission de signifieiaux puissances étrangères, l'empereur la lui a toujours invariablement reconnue, môme au temps de leur brouille définitive. « Jamais je ne remplacerai M. de Talleyrand, disu't-il lorsque, séparé de lui, il lui fallut avoir recours à la plume de M. de Champagny, duc de Cadore, ou de M. Maret, duc de Bassano. Ces gens-là n'ont pas vécu dans le grand monde de l'ancienne cour ; ils ne savent pas aie faire parler devant l'Europe. » M. de Talleyrand, si habile à faire parler l'empereur, n'était pas maître toutefois de le faire parler aulre.nent que celui-ci ne voulait ; c'est pourquoi les communications officielles qu'il était chargé de transmettre au cardinal Gaprara conservaient encore, quoiqu'il en eiit, beaucoup de leur primitive rudesse ».

1. Les personnes qui seraient curieuses de coiiipanr la teneur

La première note du ministre des affaires étrangères au légat avait été une courte réponse faite à la lettre que le saint-père avait adressée à l'empereur, après avoir pris l'avis de la congrégation des cardinaux réunis à Rome le 8 mars 1806. Nous en avons déjà cité le début. Elle maintenait officiellement les exigences que Napoléon avait le premier mises en avant dans sa lettre du 15 février. Cependant, il n'y était pas positivement question de la fermeture des ports romains aux ennemis de la France, demande que le cardinal Feseh avait été précédemment chargé de transmettre au Vatican. M. de Talleyrand insistait surtout sur le renvoi des ministres des cours étranlières qui nous étaient hostiles.

« Le soussigné a l'ordre exprès, disait-il, de déclarer à Son Éminence le légat, que Sa Majesté est déterminée à

(les instructions données par l'empereur à M. de Talleyrand avec la teneur même des notes signées, en effet, par le ministre des relations extérieures n'ont qu'à lire, â la date du iti avril et du 16 mai ISOti, les projets de notes qui font partie de la correspondance de l'empereur et les dépêches de M. de Talleyrand en date du 28 avril el du 19 mai de la même année. Voici un exemple parlant de lui-même. Naj)oléon écrit : L' empereur n'a pu que reconnaître l'extrême impéritie et la mauvaise volonté de la cour de Home... M. de Talleyrand, sans y beaucoup changer, modilie ainsi l'expression du môme reproche : « Sa Majesté avait lieu de croire les ministres de la cour de Rome assez éclairés et assez bienveillants... »

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ne pas souftrii" que dans aucune partie de l'Italie il y ait un ministre d'une puissance avec laquelle la France est en guerre, et que, si les gouvernements des différents souverains de l'Italie ne prennent point des mesures sévères et sûres pour y établir une police telle que les ennemis de la France ne puissent rien tramer contre les armées françaises, elle-même se croira autorisée et contrainte à y suppléer.

» Le soussigné croit de plus qu'il est de son devoir d'observer que toute machination qui tendrait à inspirer de l'inquiétude aux peuples de Rome et de l'État ecclésiastique, et à troubler de quelque manière que ce soit l'ordre et la tranquillité qui régnent dans ce pays, aboutirait k des résultats entièrement opposés à celui que les instigateurs de ces desordres se flatteraient d'en obtenir. Le soussigné croit superflu de faire remarquer à Son Éminence que l'objet des observations qui précèdent et toutes les conséquences qui pourraient résulter de la bonne ou de la mauvaise conduite de la cour de Rome sont absolument étrangères aux intérêts de la religion dans tout ce qui est relatif aux principes et aux devoirs spirituels. Sa Majesté se fera toujours une loi sacrée de tenir à la croyance et à la pratique générale de l'Église, mais elle est persuadée que dans cette stricte observation des règles religieuses elle reste indépendante et libre à l'égard du

luaintitii des droits et de la disposition temporelle des biens de la terre'.

Ce fut le cardinal-légat Caprara qu'on chai^ea de répliquer à la note de M. de Talleyrand du 18 avril ; il a grand soin d'expliquer que cette réponse n'est pas son œu\Te, et qu'il a reçu de son gouvernement l'ordre de la présenter ainsi. Nous ne la reproduirons pas textuellement ; elle est assez longue, et se borne à développer avec plus d'étendue les principes précédemment posés dans la lettre contidentielle du saint-père. à l'empereur, en date du i21 mars.

« Sa Sainteté, disait le cardinal parlant au nom du Vatican et non point au sitn propre, Sa Sainteté voit avec peine que l'empereur, malgré la supériorité de son intelligence, n'ait pu s'expliquer l'esprit qui anime le saintpère et découvrir les motifs du système qu'il a adopté... Rien de politique, rien d'humain n'a eu et ne pouvait avoir part à la conduite qui lui est reprochée. Le saint-père ne saurait diriger ses actio.is d'après les simples rapports delà souveraineté temporelle. 11 ne peut s'affranchir des devoirs importants que lui impose la qualité de viciiire de Jésus-Christ, de clief suprême de l'Église, de pasteur univei*sel du troupeau catholique et de père commun des

I. Noie de M. de Talleyrand, ministre des rulalioiis evlérifuri-s, au cardinal Caprara, lé^'at du pape à Paris, 18 avril 1806.

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