Mémoires du cardinal Consalvi, t. 11, p. 47S
odienx. Il y avait de plus à son éloignemeiit des affaires cet avantage, qu'il obligerait le chef du gouvernement français à reconnaître que les refus persistants du saint-père ne lui avaient pas été inspirés par l'influence de son secrétaire d'État, et que Pie YII se décidait et agissait par luimême. Qui sait si Napoléon, désespérant de triompher du saint-père, ne ferait pas alors un pas en arrière ? Il le pouvait du moins sans crainte de s'humilier.
Pie VII céda avec tristesse aux instantes prières de Gonsalvi. Il lui en coûtait beaucoup de se priver des avis d'un conseiller si sage, si habile, si particulièrement dévoué à sa personne; il s'y résolut néanmoins. Aussi bien le saint-père, malgré sa modestie et sa douceur, commençait à se lasser de lire incessamment dans toutes les dépêches émanées de Paris qu'on le considérait comme placé à tout jamais sous l'influence exclusive de son secrétaire d'État. « Est-ce que ces gens-là, s'échappait-il à dire quelquefois, veulent à toute force me faire passer pour une poupée ifantoccino)t je leur ferai bien voir qu'il n'en est rien. « A ce point de vue, il ne déplaisait pas absolument à Pie VII de changer son secrétaire d'État, quoiqu'il demeurât au fond du cœur toujours rempli pour lui d'une tendresse véritable et presque passionnée.
Tandis que la résolution de ce prochain changement s'arrêtait définitivement entre Pie VII et Consaivi, le car-
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dirial Fescli, s'apprêlant à quitter Rome, demanda, comme il est d'usage, la faveur d'une audience particulière afin de prendre officiellement congé du saint-père. Les dispositions de l'ambassadeur de France, nous l'avons maintes fois répété, n'étaient rien moins qu'hostiles à la cause de la cour de Rome. Comme prince de l'Église, il était loin d'approuver entièrement les théories excessives récemment mises en avant par son ambitieux neveu sur la subordination nécessaire du chef de la catholicité à l'égard d'un pouvoir purement temporel ; mais un certain guignon, provenant de l'irascibilité de son caractère, paraît s'être toujours attaché, quoi qu'il en eût, et du commencement jusqu'à la fin, aux démarches les mieux intentionnées du malencontreux cardinal. Une scène des plus violentes signala sa dernière entrevue avec Pie VII.
« Je pars pour Paris, avait dit en entrant l'ambassadeur de l'empereur, et je prie Votre Sainteté de me donner ses commissions. — Nous n'en avons pas à vous donner, dit le saint-père ; nous vous chargeons seulement de dire à l'empereur que, quoiqu'il nous maltraite beaucoup, nous lui demeurons fort attaché, ainsi qu'il la nation française. Répétez-lui que nous ne voulons entrer dans aucune considération, que, nous voulons être indépendant, parce que nous sommes souverain ; s'il nous fait violence, nous protesterons à la face de l'Kurope, et nous ferons usage des
moyens temporels et spirituels que Dieu a mis entre nos mains.— Votre Sainteté, reprit le cardinal, devrait se rappeler qu'elle n'a pas le droit de faire usage de l'autorité spirituelle dans les affaires présentes de la France avec Rome *. »
A ces mots, qui lui parurent la négation absolue des droits de la tiare, Pie VII demanda d'un ton très-élevé au cardinal Fescli où il prenait une pareille opinion. Fesch s'empressa de citer l'autorité des conciles, supérieure, suivant lui, à celle des papes. Alors commença entre les deux interlocuteurs une controverse théologique si vive, si animée, que M. Alquier, amené par le cardinal Fesch l)Our être présenté au pape en sa qualité de minisire d ; France à Rome, eut hâte de s'esquiver de la salle d'audience. « Il avait peur, disait-il, que le cardinal Fesch, en l'interpellant, comme sans doute il n'y aurait pas manqué, ne le mît dès le premier jour hors de toute
1. Dépèche de M. Alquier à M. de Talleyrand, 17 mai 1806. — NoDS prenons celte version du dialogue entre le saint-père et le minisire de France dans la dépèche de M. Alquier. Les choses sont un peu différemment racontées dans les dépêches du cardinal Consalvi au cardinal Caprara des 23, 24 et 28 mai 1806, et d'une fagon qui est naturellement plus défavorable au cardinal F'jsch ; mais, conformément à noire habitude, nous préférons appuyer notre récit sur des documents qui, par leur origine même et par la nature des opinions connues de ceux qui les produisent, sont d'autant plus rréfutables.
mesure pour conférer plus tard avec le souverain pontile et essayer sur son esprit les voies de la conciliation *. »
Pie VII et le cardinal s'étaient quittés, comme on peut s'y attendre, sans être tombés d'accord. L'oncle de l'empereur partit de Rome peu de jours après, dans un état de grande excitation, aussi satisfait de lui-même qu'il était mécontent des autres, n'ayant pas voulu faire la moindre politesse au cardinal secrétaire d'État, refusant à l'agent qui allait le remplacer la communication des instructions qu'il avait reçues de sa cour et de sa propre correspondance 2. Dans un pareil état des choses, Pie VII et le cardinal Consalvi pensèrent avec raison qu'il leur importait extrêmement de mettre la plus grande correction dans tous leurs procédés. Pour plus de solennité, et afin de faire partager au sacré collège tout entier la responsabilité des décisions qui restaient à prendre, ils se décidèrent à consulter de nouveau la congrégation de cardinaux qu'ils avaient déjà précédemment réunie. On poussa le scrupule jusqu'à leur communiquer consciencieusement les dépêches que le cardinal Caprara écrivait chaque jour de Paris afin de recommander plus que jamais une entière
i. Dépêche de M. Alquier da i7 mai 1806.
2. a Le cardinal Fesch ne croit pas pouvoir me communiquer ses instructions ni la correspondance à laquelle elles ont donné lieu. » (M. Alquier à M. de Talleyrand, 16 mars 1806.)
résignation et la plus prompte obéissance aux volontés de l'empereur. Un profond mystère leur fut aussi instamment recommandé.
« On leur imposa le secret rigoureux du saint-office, dit Consalvi, avec défense de parlera personne, pas même à leurs auditeurs théologiens. Notre but était de ne rien laisser transpirer de ce qui se passerait dans cette assemblée, et jamais en effet rien n'en transpira... Nous agissions ainsi afin de «e pas blesser l'empereur, mais aussi dans une intention politique. On espérait faciliter à Napoléon le moyen de revenir sur ses demandes, que le pub'ic ignorait encore. On considérait qu'avec son caractère et son audacieuse opiniâtreté, il s'acharnerait à les soutenir et à n'en jwmt démoi*dre, comme on dit, si le public était initié à ce secret. Bonaparte alors n'aurait jamais voulu avoir la honte de céder, car c'est ainsi qu'il désignait le pas qu'il anrait dû faire en' arrière. Nous préférâmes renoncer à la vaine gloire que notre résistance nous aurait acquise auprès des cours étrangères afin d'obtenir le solide avantage de voir reculer l'empereur. Sa résipiscence nous paraissait impossible, si l'on ne cachait pas à la l'ois à l'Europe et ses exigences et les relus que nous leur opposions*. »