Lettre du 16 mai
RETR\rrE DU CARDINAL CONSALM 181
de sa très- précaire sou verainelf^ temporelle ne lai permettait pas de résister efficacement ; c'était un cas de forre majeure, il fallait avant tout rester sur ses pieds ; » c'était là son expression favorite. « Les catholiques français les plus sages, les évêques les plus autorisés, tous ceux qui étaient les plus attachés au saint-siége, étaient ouvertement d'avis que la cour de Rome devait céder; ils le lui répétaient tous les jours. La responsiibilité spirituelle du père commun des fidèles n'était pas engagée à se mettre en travers des événements dont il ne pouvait arrêter le cours. Les puissances étrangères ne lui en sauraient pas le moindre gré ; c'était se sacrifier en pure perle pour elles et sans aucune nécessité de conscience '. »
Tel n'était pas du tout le sentiment du saint-père : il croyait sa conscience directement engagée à ne pas rompre de son fait, par un acte émané du prince temporel et qui lui serait imposé par des considérations également tontes temporelles , les relations spirituelles qu'il était, comme chef de l'Église et comme père commun des fidèles . tenu d'entretenir avec toutes les âmes qui professaient la foi catholique. Il écrivait dans ce sens au cardinal Ca-
1. Dépêctie du cardinal Caprara au cardinal Consalvi. du 5 avril 1806. «... Depnis le premier jour de sa mission, le cardinal-légat remplissait ses dépèches de tontes les arguties possibles pour engager le pape à souscrire aux volontés de l'empereur. » — Mémoires de CoHsalviy t. II p. 4t8-44H.
prara ', s'cfforçant de redresser son erreur, le gourmandant doucement de sa pusillanimité, mais surtout afin de mettre son représentant à Paris à même de convaincre l'empereur des sincères angoisses qui, dans cette circonstance douloureuse, déchiraient le cœur du chef de la catholicité. Les considérations que le cardinal Cnnsalvi s'efforçait de son côté de faire valoir pendant cette dernière phase d'un débat qui ne pouvait plus désormais se prolonger longtemps, étaient d'une autre nature, toutes pratiques pour ainsi dire et d'un manifeste bon sens.
«L'empereur, disait-il, possède en fait, quoique nous lui contestions le droit, Ancône, Sinigaglia, Pesaro, Fano, sur l'Adriatique, Givita-Vecchia et Ostie (dont il s'était plus récemment emparé), sur les rivages de la Méditerranée. Cette possession de toutes nos côtes le met à même de déjouer militairement toutes les tentatives de ses ennemis. Il a les avantages de souveraineté ; que ne s'en contente-t-il?» Il ajoutait cette autre vérité non moins incontestable : « Si la prépondérance actuelle de la France se maintient pendant des siècles, elle ne cessera point de faire, comme h présent, tout ce qu'elle voudra dans le très-faible État pontifical. Il n'est besoin pour cela d'aucun pacte. Si, au contraire, elle venait à perdre cette si;-
i. Lettre du papo a» cardinal Caprara, iH juin 180G.
RETRAITE DU CARDINAL CONSALVI iss
prématie momçnlanée, toul pacte serait rompu du jour où son prestige s'évanouirait • . »
C'était la raison même qui parlait par la bouche de Consalvi; mais l'empereur n'écoutait plus la raison. « Il ne se contentait plus d'obtenir la chose qu'il désirait, remarque judicieusement le cardinal secrétaire d'État, il ambitionnait encore davantage. Il fallait non-seulement que le saint-siége cédât à ses exigences, mais encore qu'il acceptât et qu'il reconnût ses principes. Cela, le saint-père ne le pouvait faire en conscience, et certainement il ne le ferait pas. »
L'heure était venue pour le saint-siége ou de céder ou de périr, heure prévue, depuis le commencement du débat, par Pie VII et son ministre. Cependant il y avait encore aux yeux de Consalvi un moyen, sinon d'écarter définitivement, au moins d'éloigner quant h présent le danger d'une chute probablement inévitable : c'était que le saint-père voulût bien lui permettre de quitter la secrétairerie d'État. Il n'avait pas cessé de le lui demander depuis le jour où l'empereur, épousant tout h coup la haine passionnée de son oncle, avait presque fut du renvoi du ministre de Sa Sainteté la condition de sa réconciliation avec la cour de
1. Mémoires du cardinal Consalvi, l. II, p. 446. — Dépêches du • arclinal Consalvi an cardinal Caprara, 23 mai 1806, —24 mai 1806, — 14, 16 et 17 jnin 1806.
Kome. Pie VII n'avait jamais voulu se prêter à un pareil accommodement. Il lui avait semblé qu'il ne pouvait l'accepter sans manquer h sa dignité comme souverain, et à l'affection qu'il portait à son très-zélé et très-aimé serviteur. Il avait contraint Consalvi de rester à son poste. Il ne voulait pas, disait-il, donner cette marque de condescendance et de faiblesse lorsque de si graves questions s'agitaient entre l'empereur et lui. S'il commençait en effet à témoigner quelque frayeur, Napoléon se flatterait certainement de le faire également céder sur tout le reste de ses prétentions * .
Ces raisons étaient fortes, et Consalvi avait dû obéir. Maintenant, il lui semblait au contraire qu'il abuserait des bontés du pape, s'il consentait à s'éterniser au ministère. Sa retraite ouvrirait peut-être l'unique chance qui restât de sauvegarder les droits du saint-siége. Le pape était plus que jamais décidé à faire une réponse défavorable aux demandes impériales ; il n'était guère douteux qu'en apprenant son refus Napoléon se laisserait aller à quelque accès d'épouvantable colère. Peut-être son ressentiment s'apaiserait-il toutefois un peu, s'il apprenait en môme temps que le saint-père lui avait enfin fait le sacrifice d'un ministre qui lui était devenu personnellement