CHAPITRE XVIII
Allocution du pape au sacré collège. — Ses réclamations contre le statut constitutionnel italien. — Lettre du pape à Napoléon. — Réponse de l'empereur. — Importance croissante des membres de la famille impériale.— Divisions entre Napoléon et ses frères. — Mariage contracté à Baltimore par le prince Jérôme devant un évêque catholique. — L'empereur demande à Pie MI l'annulation de ce mariage. — Embarras extrême du saint-père, — Il écrit lui-même à l'empereur les motifs de son refus. — Irritation profonde que ce refus cause à l'empereur.
Peu de temps après son retour à Rome, Pie VII avait convoqué le sacré collège et rendu officiellement compte aux cardinaux (26 juin 1805) de son voyage en France. L'allocution pontificale rendue publique était empreinte de ce ton d'aimable placidité qui caractérisait les pièces directement émanées du saint-père. Il s'étendait avec une joie complaisante sur les sentiments de sincère piété et de profonde vénération pour sa personne qu'il avait, non sans une secrète surprise, rencontrés parmi les populations françaises, si souvent représentées comme ayant tout à fait renié l'ancienne foi de leurs pères. Il y avait des
éloges bien sentis à l'adsrcse du clergé gallicun et quelques mots touchants sur le repentir méritoire des évoques constitutionnels, qui s'étaient du fond du cœur soumis au jugement du siège apostolique sur les affaires de France. Il y racontait avec une visible émotion sa première rencontre avec Napoléon. « A Fontainebleau, disait-il, nous avons tenu dans nos bras ce prince si puissant et si plein d'amour pour nous '. » Des résultats politiques et religieux de sa visite, il parlait avec sobriété et mesure, témoignant officiellement, comme il était naturel, un peu plus de satisfaction et de confiance qu'au fond il n'en éprouvait réellement. « Ce ne sont pas seulement des espérances, disait-il aux membres du sacré collège, que nous avons rapportées de ce voyage. Beaucoup de choses ont déjà été faites et sont comme les arrhes de ce qui doit se faire encore. »
Ce langage, qui, dans sa généralité, n'avait rien de contraire à la vérité, n'était point de nature à déplaire à l'empereur. Occupé alors, après le couronnement de Milan, à visiter les grandes villes du nord de l'Italie, il était aise que, des deux côtés des Alpes, on le crût dans les meilleurs termes avec le saint-siége. Il ordonna d'autant plus volontiers l'insertion de l'allocution pontificale au Moniteur,
1. Allocution pontificale prononcée en consistoire le 26 juin 1805.
qu'il venait justement de prendre dans son nouveau royaume des mesures contre lesquelles il pressentait bien que le saint-père ne pouvait tarder à réclamer. Au mois de juin 1805, par l'article 06 du titre VI du statut constitutionnel italien, il avait en effet été formellement stipulé que le Code Napoléon serait, à partir du l"" janvier suivant, mis en vigueur dans le royaume d'Italie et dans toute l'étendue des pro\inces annexées à la France.
Le Code Napoléon autorisait, comme on sait, le divorce, que r£glise romaine n'a jamais reconnu. Il établissait aussi comme obstacles dirimants au mariage certains empêchements que cette Église n'a point admis, en même temps qu'il en écartait d'autres qui lui ont toujours paru à peu près insurmontables. Lors de la conclusion du concordat, Consalvi n'avait soulevé à cet égard aucune objection. En France, le divorce était déjà reconnu par la loi; dans le préambule de la convention religieuse à laquelle le secrétaire d'Etat avait, au nom du saint-père, apposé sa signature, la religion catholique avait été déclarée purement et simplement religion de la majorité des Français. Les choses s'étaient passées différemment en Italie. Le concordat italien était antérieur à la publication du Code Napoléon. Dans le concordat italien, la religion catholique avait été proclamée rehgion de l'État. Celte circonstance, aux yeux du saint-père comme à ceux de son
secrétaire, constituait à elle seule une énorme différence, et rendait h l'Église romaine toute sa liberté d'action. Ses réclamations furent d'abord très-énergiques. Peut-être y avait- il quelque chose d'un peu singulier et de passablement anormal dans l'attitude d'une puissance dont l'autorité est toute morale, et qni se croyait obligée à protester hautement, de ce côté des Alpes, contre un état de choses qui, la veille encore, sur l'autre versant, n'avait soulevé de sa part aucune sérieuse objection. Quoi qu'il en soit du fond même du débat, le Vatican avait de plausibles réclamations k faire valoir à propos de la manière dont on s'était conduit envers lui. Il était en tout cas en droit de rappeler les engagements pris à son égard ; il n'eut garde d'y manquer.
Par ordre du saint-père, son secrétaire d'État écrivit aussitôt au cardinal Caprara h Paris, et se hâta de passer une note officielle au cardinal Fesch à Rome. La teneur de ces deux documents faisait un peu contraste avec le ton que dans ses lettres particulières Pie VII, depuis son séjour à Paris, avait préféré prendre avec son ancien hôte des Tuileries. On sentait que, cette fois, c'était Consalvi qui tenait la plume. Sans amertume, sans reproches, sans entrer, si peu que ce fût, dans la voie des récriminations, l'ancien négociateur du concordat rappelait cependant avec fermeté et insistance les assurances tant de fois données
par l'empereur lui-même. « Au sujet du concordat italien, Sa Majesté impériale avait déclaré à plusieurs reprises qu'il n'y avait pas lieu d'introduire en Italie, oii il n'y av'ait pas de prolestants, les dispositions que, par égard pour eux et en vue de la tranquillité commune, on avait adoptées en France. Dans le royaume d'Italie, la religion catholique était la religion de l'État et de fait et de droit. Elle avait été proclamée telle dans la constitution et telle aussi dans les articles du concordat. La religion catholique cesserait pourtant d'être la religion de l'État, si l'État ne protégeait pas ses maximes les plus essentielles, si par un code nouveau il venait imposer tout à coup des règles qui étaient la négation même de ses droits les plus inviolables... On avait donc surpris la bonne foi de l'empereur, ou, dans la multitude infinie des affaires qui occupaient sa vaste intelligence, il avait perdu de vue ce détail. Il suffirait certainement de faire appel à sa droiture ; jamais il ne voudrait porter un coup si fatal à la religion, et manquer à la foi due à une convention aussi sacrée que celle qu'il avait passée avec le saint-siége au sujet des affaires religieuses de l'Italie... Les devoirs de son ministère apostolique ne permettaient pas au saint-père d'étouffer le cri de douleur que lui arrachaient les blessures faites à la religion. Pour les guérir, il n'hésitait donc pas à faire
parvenir au héros de la France et de l'Italie ses plus énergiques instances*. »
Ces remontrances de son ministre avaient été précédées d'une lettre écrite tout entière de la main de Pie VU, par laquelle, en termes plus généraux et beaucoup plus ménagés, il s'était plaint tristement à l'empereur lui-même de tout ce qui s'était passé à Milan. Il parait que cet appel directement fait à sa loyauté toucha quelque peu Napoléon. Au fond, il était bien décidé à ne rien rétracter de ce qu'il avait arrêté en parfaite connaissance de cause ; mais sa réponse n'en fut pas moins courtoise, empreinte même d'une certaine cordialité. Plus explicite qu'il ne l'était d'ordinaire lorsqu'il écrivait au saint-père, l'empereur n'hésita pas à entrer dans d'aimables explications sur ses intentions qui a raient, disait-il, été excellentes. ,
« J'ai voulu tout faire pour le mieux, disait Napoléon, meserais-je trompé ? C'est ce que me ferait penser la lettre de Votre Sainteté. Lorsqu'elle sera bien instruite de la situation des affaires ecclésiastiques du royaume d'Italie, elle me rendra la justice de penser que tout ce que j"ai fait a été pour le bien de la religion. Très-saint-père, je l'ai dit quelquefois à Votre Sainteté, la cour de Rome est trop lente, et suit une politique qui, bonne dans des siècles
1. Dépêclio du cardinal Consalvi au cardinal Fcsch, août I8O0.
PREMIERS DÉMÊLÉS ENTRE PIE Vil ET NAPOLÉON 49
différents, n'est plus adaptée au temps où noas vivons... » Suivait l'énuméralion des largesses assez nombreuses qu'il avait fiiiles au clergé italien, tant séculier que régulier, a donnant tort, disait-il, à l'esprit de philosophie du temps, et consacrant ainsi le principe de l'utilité des maisons religieuses. » Il avait d'autant plus de mérite à avoir agi de la sorte que, depuis Joseph U, les principes contraires sont tellement ancrés dans les esprits à Jlilao, qu'il est impossible de les en faire revenir... « C'est pourquoi, disait Napoléon en prenant, lui aussi, à son tour avec on art infini ce même ton de reproche amical qui animait la lettre de Pie VII, il avait été péniblement affecté d'apprendre que Sa Sainteté se plaignait de lui. Si elle avait été mieux informée, elle aurait su qu'en Italie on avait trouvé qu'il avait trop fait pour le clergé. Au reste, il priait Sa Sainteté de croire att désir qu'il avait de la voir heureuse et contente et à l'intention bien formelle où il était de ne lui donner aucun sujet de chagrin et de mécontentement*. »
Cette lettre, accompagnée de l'invitation adressée an cardinal Fesch de s'entendre avec le Vatican sur de certaines modifications à introduire dans le décret de Milan ( modifications qui ne furent jamais réalisées ), combla le