Lettre de l'empereur à M. de Champagny, 22 janvier
Si Alquier lui disait donc de quitter Kome, il ne doit point le faire* S'il lui disait de ne pas occuper le château Saint- Ange, il ne doit pas l'écouter... Je redoute qu'Alquier ne fasse quelque sottise... » Napoléon appréhendait que des troubles n'éclatassent à Rome et qu'on ne vouliît s'y défendre contre l'occupation. Alors, il n'était plus question de faire danser les officiers français avec les belles dames de Rome. « A la moindre insurrection qui éclaterait, il faut la réprimer avec la mitraille, si cela est nécessaire, et faire de sévères exemples ^ . »
Il ne fut besoin de mitrailler personne ; Napoléon avait également eu tort de se méfier de ses agents. Le général MioUis, interrogé par le cardinal Casoni sur la destination des troupes qu'il commandait, avait communiqué au cardinal secrétaire d'État, suivant l'ordre qu'il en avait reçu, un faux itinéraire de ses troupes, duquel il résultait qu'elles ne devaient pas se rendre à Rome 2. M. Alquier avait également fait semblant de supposer qu'elles suivraient l'itinéraire accoutumé; il n'avait fait aux questions qui lui avaient éié posées par le saint-père et par le secrétaire d'État que les réponses les plus ambiguës. Cependant, comme
1. Lettre de Napoléon au prince Eugène, 7 février 1808. — Correspondance lie Napoléon 1«', t. XVI, p. 312.
2. Réponse du général Miollis an cardinal Casoni, !«' février
il arrive toujours, par suite de quelques indiscrétions inévitables, ou plutôt par suite de ces bruits vagues qui précèdent d'ordinaire tous les grands événements, personne ne doutait à Rome de la prochaine entrée des troupes françaises. L'agitation était indicible; qu'allait-il se passer ? Le pape opposerait-il la force à la violence ? Le cardinal Pacca raconte dans ses Mémoires qu'un instant Pie VII manifesta l'intention de se retirer au château Saint-Ange. La plupart des cardinaux l'en dissuadèrent. « Ils lui représentèrent respectueusement que les chefs de l'armée française, quelque pures que fussent ses intentions, regarderaient cette démarche comme un acte d'hostilité, et que, profitant du prétexte que le pape s'était lui-même déclaré en état de guerre, ils pouvaient prendre possession de Rome à titre de conquête. Il fallait leur ôter ce prétexte, et, pour cela, donner l'ordre que les portes de la ville restassent ouvertes comme à l'ordinaire, il vaudrait mieux que les gardes pontificales restassent immobiles dans leur quartier. Autant il avait été juste, raisonnable et nécessaire que le pape opposât une vigoureuse résistance aux étranges prétentions de l'empereur, autant il était convenable à lui de ne montrer présentement que douceur, résignation et patience, afin de constater avec plus d'évidence, en face de l'Europe indignée, la honteuse supercherie et le mon<itreux abus de la force dont était victime un prince pacifique qui
n'avait donné ni motif ni prétexte à une telle iniquité *. » Les choses se passèrent ainsi. Le 2 février 1808, à huit heures du matin, un jour avant la date prévue par l'empereur, les troupes françaises entrèrent dans Rome par la place du Peuple. Elles désarmèrent les soldats pontificaux qui gardaient les portes de la ville, et s'emparèrent du château Saint-Ange. Un corps considérable de cavalerie et d'infanterie enveloppa le palais du Quirinal, oîi résidait alors le saint-père. Une batterie de dix pièces d'artillerie fut braquée en face des fenêtres de ses appartements. Que faisait cependant celui contre lequel était dirigé tout ce formidable appareil de guerre ? C'était le jour de la fêle de la Purification. Le pape officiait dans la chapelle intérieure du Quirinal, assisté de tous les membres du sacré collège. La cérémonie se poursuivit avec la plus grande tranquillité, et, quand elle fut terminée, « les officiers français, dit le cardinal Pacca, ne furent pas médiocrement étonnés de voir les cardinaux monter ensuite dans leurs voitures et se retirer sans laisser voir par leur contenance aucune trace d'altération. »