‹ L'Église romaine et le premier empire, 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédites (volume 5)Chapitre 24 sur 81 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

La présence de Pie VII à Grenoble et son passage à Avignon et à Nice produisent une grande sensation sur les habitants de ces contrées. — Dans le reste de la France, on ne sait rien que vaguement sur le sort du saint-père. — Le public distrait des affaires de Rome par les affaires d'Allemagne. — L'empereur prescrit le silence le plus absolu de la part des journaux. — Singulier expédient imaginé par Fouché pour détourner l'attention, du séjour fait par le pape à Grenoble.

Il nous semble que toute histoire risque d'être incomplète quand elle n'indique pas l'effet produit par les événements qu'elle raconte sur la génération qui les a vus s'accomplir. Le brusque enlèvement du pape à Rome, son séjour momentané à Grenoble, sa transportation définitive h Savone, n'ont pas été, à coup sûr, des faits sans importance pour les contemporains d'un règne qui a donné à la France et à l'Europe tant de spectacles extraordinaires. Si Ton cherche cependant à se rendre compte de l'impres-.

sion alors ressentie par le public, l'embarras est assez grand et quelques distinctions deviennent nécessaires. Ainsi que nous l'avons constaté, Témotion avait été

extrême sur tout le parcours des lieux qu'avait traversés le cortège singulier d'un pape emmené prisonnier par des gendarmes. Cette émotion considérable, en Italie, avait redoublé quand l'illustre captif avait mis le pied sur le territoire de Tempire français. Les Alpes une fois franchies, le commandant de l'escorte, le capitaine Boissard, avait recomiu l'impossibilité de contenir la foule toujours croissante des gens de la campagne qui se pressaient à chaque village pour saluer Pie VII et recevoir à genoux sa bénédiction. Les mêmes scènes s'étaient continuées à Grenoble. Durant les dix jours que le pape avait passés dans ses murs, du 21 juillet au 1^^ août 1809, le chef-lieu de l'Isère avait été envahi par des bandes de paysans et de paysannes, accourues non-seulement des communes* environnantes, mais de plusieurs des départements voisins. L'empressement n'avait pas été moins sympathique de la part de toutes les classes de la population urbaine; le maire de la cité dauphinoise avait été le premier à donner l'exemple d'une respectueuse déférence envers le chef de la catholicité.

Cette attitude manifestement bienveillante de tous ses administrés avait même forcé la main au conseiller de préfecture chargé en l'absence du préfet de faire face aux difficultés d'une situation pour laquelle il n'avait à l'avance reçu aucune espèce d'instructions. Ce fonctionnaire, assez

médiocre d'esprit, plus grossier d'ailleurs que mal intentionné, avait été visiblement embarrassé de ses fonctions, et plus d'une fois les murmures de la multitude l'avaient averti du mauvais effet que produisait sur elle la familiarité peu séante de ses manières à l'égard d'un hôte aussi vénérable. Quand l'ordre était arrivé de Paris de faire repartir le saint-père pour une résidence qui devait rester encore inconnue, le commandant de la gendarmerie et le conseiller de préfecture, prévoyant le vif désappointement des habitants de Grenoble, et résolus de couper court à des manifestations incommodes, avaient dû se concerter pour mettre le pape en voiture pendant la nuit et le diriger sur Valence avant que personne pût dans la \ille se douter de leur dessein*.

Ces précautions n'avaient pas été suffisantes. A Valence et sur tous les chemins; le pape avait été aussitôt reconnu, et rafDuence des populations rurales n'avait pas diminué. Partout, malgré le secret gardé sur l'itinéraire qu'il devait suivre, le bruit de l'arrivée du saint-père avait devancé sa présence. Aux approches d'Avignon, le concours était devenu si prodigieux et les manifestations avaient pris un tel caractère, que le commandant Boissard avait

1. Relation manuscrite, en italien, du premier xaletde ctiambre de Pie VU. — Britjsh Muséum, n» 8,389.

jugé, non sans raison, prudent de ne point s'arrêter dans une ville qui avait pendant si longtemps servi de résidence aux souverains pontifes et leur appartenait encore avant la révolution de 89. Pour plus de sûreté, il avait fait amener les chevaux de poste en dehors des remparts d'Avignon, qui sont encore au nombre des plus curieuses constructions dont cette cité est redevable à la magnificence des papes; mais, l'éveil donné, l'intérieur de la ville était tout à coup resté désert. En un clin d'œil, tous les habitants, sans distinction de rang, d'âge et de sexe, s'étaient précipités au-devant de Pie VII.

Ce n'étaient plus, comme aux relais de village, de simples bandes de paysans, c'étaient les personnages les plus considérables de la noblesse et de la bourgeoisie, tout le petit commerce, tout le monde des artisans qui se confondaient ensemble dans un même mouvement de patriotisme local pour faire honneur au successeur de leurs anciens souverains. Les femmes se faisaient principalement remarquer dans la foule, moins encore par leur nombre que par la vivacité de leurs démonstrations, qui ne connurent plus de bornes quand apparut le cortège de Sa Sainteté. Pendant vingt minutes, un assaut incessant, un tumulte indicible, écartèrent les gendarmes; il durent céder devant h fougue méridionale des mères qui se faisaient un bouclier de leurs enfants qu'elles pré-

sent à bénir à Pie VII, des jeunes filles qui se glissaient sous le ventre des chevaux, qui montaient sur les rones des voitures pour y jeter des fleurs et faire toucher leurs chapelets au saint-père. Séparé de Fescorte qui le gardait et salué des acclamations enthousiastes de son entourage féminin, Pie VII avait pu se croire un instant rendu à l'ardente affection de ses sujets, qui naguère, danà ses promenades autour de Rome, lui avaient maintes fois improvisé de pareilles ovations. Si le cœur du saint-père en fut pour un moment consolé, Tinquiétude du commandant Boissard s'en était démesurément accrue. Désormais il prit soin d'éviter autant que possible les grandes villes et de conduire son prisonnier par les routes de traverse les moins fréquentées. On avait ainsi évité Marseille et Toulon ; mais, pour se rendre à Savone, il fallait bien suivre Tunique chemin qui longe les bords de la Méditerranée. Quand le saint-père était arrivé au pont du Var, il avait trouvé tous Içs habitants de la ville de Nice, tous les paysans et les marins du littoral groupés de Tautrc côté du fleuve sur la rive italienne. Parmi cette population récemment enlevée à la domination de la maison de Savoie, ce n'était plus le môme pêle-mêle de conditions et d'états qui avait partout régné sur le sol de la France. Un certain ordre avait présidé à l'arrangement de la réception qui

attendait le souverain pontife. Les ecclésiastiques, revêtus

de leurs habits sacerdotaax, s'étaient formés en un groupe séparé. Le corps de la noblesse avait arbocé ses antiques devises ; les négociants étaient rangés sous les diverses bsfDniëres particulières à leur négoce ; les simples aillsans portaient les insignes de leur profession. Innombrable était la foule des spectateurs qui, échelonnés sur les collines environnantes, se tenaient respectueusement à distance, et, la tête découverte, souhaitaient la bienvenue au saintpère par leurs acclamations. Un beau soleil couchant éclairait cette scène ; le pape en parut saisi de surprise ^ autant que d'attendrissement, car cet accueil des Niçois lui rappelait d'une façon inattendue celui qu'il avait jadis rencontré à son entrée en France, lorsque, passant le Rhône à Lyon, il se rendait à Paris afin de couronner l'empereur.

Traversant à pied le pont de bateaux, dont la longueur était considérable, Pie VU rencontra àrextrémité Fancienne reine d'Étrurie, qui avait voulu êtrQ la première à se précipiter à ses genoux. La ferveur tout espagnole avec laquelle cette princesse dépossédée' de ses États se mit à solliciter pour elle et pour ses deux enfants la bénédiction du malheureux pontife errant et prisonnier frappa vivement la multitude, et ce fut au milieu de Témoiion générale que, suivi de tous ceux qui s'étaient portés au-devant de lui. Pie VII fit à la nuit tombante son entrée à Nice, dont les

rues étaient toutes parsemées de fleurs. Quelques instants après son arrivée, les maisons s'étaient illuminées comme par enchantement. II en fut ainsi tous les soirs pendant les trois jours que le saint-père passa dans cette ville. Ce furent trois jours de véritable fête. Après avoir erré sur les places publiques à la façon italienne, des bandes de villageois venaient le soir, grâce à la douceur du climat, bivaquer à la belle étoile autour de la maison du pape, et, de temps en temps, d*une voix pieuse et triste, entonnaient des hymnes sacrées sous ses fenêtres.

Lorsque Pie VII quitta Nice pour suivre la route peine ébauchée de la Corniche, il trouva partout sur son passage les jolies villes du littoral, Monaco, Oneglia et Finale, coquettement pavoisées de drapeaux. Les habitants de la côte avaient construit à la hâte des ponts provisoires en bois et en feuillage sur les torrents les plus difficiles à franchir. Dans les endroits véritablement dangereux, où la litière du saint-père aurait eu peine à passer, les marins en dételaient les chevaux de force et revendiquaient pour eux-mêmes l'honneur de la porter. Si la nuit surprenait le cortège, des feux s'allumaient à l'instant sur les points de la roule qui restaient à parcourir, et des porteurs de torches couraient en avant pour éclairer les pas des chevaux. Loin de se ralentir, ce concours des populations avait toujours été grandissant jusqu'à Tarrivéedu pape à sa destination.

Soit donc que l'on consulte les rapports officiels des autorités impériales, soit que Ton s'en rapporte aux relations manuscrites laissées par les Italiens de la suite de Pie VII, soit enfin qu'on prête plus volontiers créance aux souvenirs traditionnellement conservés dans les pays traversés par le^cortége pontifical, il faut reconnaître que, de Grenoble , à Savone, le voyage du saint-père ne fut qu'une longue suite d'ovations. De tous les divers témoignages que nous avons soigneusement consultés, il résulte que, hors dans de rares localités oii, grâce à de minutieuses précautions, IMn passage fut habilement dissimulé, la vue du pontife prisonnier ébranla toutes les âmes, et que l'imagination populaire se montra particulièrement frappée par le spectacle d'une si touchante infortune.

Mais hâtons-nous aussi de reconnaître, et notons comme un signe caractéristique des temps dont nous nous occupons, que cette émotion, très- vive et très-sincère dans les contrées traversées par le saint-père, ne s'étendit guère au delà. Dans le reste de la France, à Paris même, on ne sut rien ou peu de chose des scènes que nous venons de reproduire. À peine les gens d'Église avaient-ils osé s'interroger les uns les autres, et se demander entre eux dans leurs sacristies ce qu'on avait fait du chef de la catholicité. Le gros du public ne s'en inquiétait qu'assez médiocrement. Son attention était pour le moment tournée d'un

autre côté. Depuis l'ouverture de la dernière campagne contre rAutriche, les esprits avaient suivi avec anxiété les combats qui avaient précédé la grande bataille de Wagram ; on commençait maintenant à s'étonner, quoiqu'à tort, du peu de parti que l'empereur avait tiré de sa victoire. A demi rassuré par l'armistice signé à Znaïm, le public attendait avec une impatience fiévreuse l'annonce très-désirée d'une paix qu'il savait bien devoir être glorieuse, et qu'il aurmt tant souhaité de pouvoir considérer comme défininitive. Cette forte diversion imprimée aux préoccupations de la France par les événements de l'Allemagne n'était pas la seule cause de l'influence oii notre pays était tombé au sujet du pape et des affaires de Rome. Il faut ajouter que depuis assez longtemps il n'en entendait plus du tout parler.

Habitué à supprimer les nouvelles qu'il jugeait défavorables à sa cause, ne s'étant d'ailleurs arrêté encore à aucun parti définitif sur ce qu'il ferait du pape, et fidèle à son constant système de ne pas laisser les journaux toucher de près ou de loin aux questions religieuses, l'empereur avait, de Schœnbrunn, expressément recommandé à tous ses agents de garder et d'imposer le silence le plus absolu sur l'enlèvement de Pie VII h Rome, sur sa venue en France et sur sa translation à Savone. De tous les ordres qu'il pouvait recevoir de ce maître exigeant, si difficile à con-

tenter, qui dans ce moment même se plaignait qu'on se fut en cette délicate occurrence mépris sur ses véritables intentions, la prescription du secret était celle que son ministre de la police, déjà un peu ébranlé dans son crédit personnel, était le plus porté à faire exécuter en loute rigueur. Fouché s'y employa de son mieux. Il eût bien souhaité de faire le vide absg}u autour du saint-père, mais cela n'avait pas été possible. A moins de l'entourer d'une force armée considérable, comment avec quelques gendarmes tenir à distance des masses entières? Ce qui rentrait dans les fonctions du duc d'Otrante, ce à quoi il s'était appliqué avec un zèle extraordinaire et un. succès complet, c'était d'empêcher Pie VII de recevoir la visite d'aucune personne considérable, particulièrement celle des ecclésiastiques, qui auraient pu écouter ses doléances avec sympathie et entrer avec lui dans des communications contraires aux desseins de l'empereur.

La première mesure prise par Fouché avait été de retenir près de lui à Paris M. Fourier, préfet de l'Isère, sous prétexte, disuit-il, de lui épargner une situation désagréable. M. Fourier était un savant irès-distingué qui avait accompagné Napoléon dans la campagne d'Egypte ; novice pendant deux ans à l'abbaye de Saint-Benoît, il s'était d'abord destiné à l'état ecclésiastique et passait pour homme de la meilleure compagnie. Fouché préférait confier l'exé-

cution de ses ordres rigoureux au fonctionnaire subalterne qui le remplaçait provisoirement à Grenoble. Il avait donc chargé le conseiller de préfecture Girard de surveiller attentivement les démarches du saint-père; il lui avait recommandé de ne laisser arriver près de lui ni Tévéque de Grenoble, ni ^ aucun membre important du clergé. Il lui avait surtout prescrit d'intercepter et de garder toutes les lettres qui seraient adressées à Sa Sainteté. Obéissant scrupuleusement à ses instructions, M. Girard ne permit même pas aux grands vicaires envoyés de Lyon par le cardinal Fesch de saluer en son nom Pie VU et de lui remettre,' de la part de Son Éminence, quelque argent qu'ils avaient apporté sur eux, procédé dont l'oncle de l'empereur s'était montré très-offensé, et dont il se plaignit assez vivement au ministre des cultes ^ Cependant, l'attention du ministre de la police s'était sur-

1. « Le conseiller, de préfectare, M. Girard, s'est obstiné à défendre à mon grand vicaire tout accès auprès du pape. En vain cet ecclésiastique a présenté la lettre originale par laquelle Votre Excellence m'assurait que Sa Sainteté était libre de recjBYoir qui il lui plaisait. Mgr de Grenoble lui-même n'a pas été plus heureux; il n'a pu voir le pape, ni obtenir qu'on lui remit les lettres de Leurs Éminences les cardinaux Gaprara et Maury... U est désolant que les agents du gouvernement tels que ce conseiller de préfecture en agissent avec le pape d'une manière aussi dure... » — Lettre du cardinal Fesch à M. le comte Bigot de Préamencu, ministre des cultes, 7 août 1809.

ii2 L'ËGLISE ROMAINE ET LE PREMIER EMPIRE

tout portée du côté des journaux,. A aucun prix il ne fallait que les papiers publics qui relevaient de son déparlement prononçassent seulement le nom de Pie VII. Il leur était interdit de savoir s'il était eu Italie ou en France ou ailleurs; cela ne les regardait à aucun degré. Depuis que

le pape avait quitté Rome, il n'était plus arrivé à Paris aucune nouvelle quelconque de cette capitale du monde catholique. Dans le Moniteur, qui naguère parlait continuellement des États romains et vantait le bonheur que les gens du pays avaient éprouvé à se voir réunis à Tempire français, il n'était plus question que des provinces du nord et du midi de lltalie. Ce qui s'était passé au bord du Tibre, Tassant donné au Quirinal, la mainmise sur la personne du pape, c'étaient là autant d'événements que les lecteurs de la feuille officielle devaient ignorer complètement. Quand /^ Moniteur se taisait, quel journal aurait osé parler? Le mot d'ordre avait été donné partout. Afin d'obéir à la consigne générale, la feuille préfectorale de Grenoble, où la présence du saiut-père avait jeté tant d'émoi, avait dû rester également muette comme si rien ne s'était passé dans ses murs. Cependant, le silence luimême ne parut pas encore suffisant à Fouché.

En dépit de tant d'efforts , la nouvelle avait transpiré ; au conseil d'État, composé dés plus dévoués serviteurs de l'empire, elle avait été accueillie avec ,une sorte de slu-

EFFETS DU SÉJOUR DU PAPE EN FRANGE li3

peur. M. Regnault de Saint-Jean d'Ângely lui-même, malgré son hostilité connue contre la puissance ecclésiastique, se tut quand on la lui annonça et baissa tristement la tête. La société parisienne, déjà façonnée à l'habitude d*assister avec une impassibilité au moins apparente à tant d'acte& d'oppression et de violence , s'était étonnée . tout bas d'une mesure qui portait à un si haut degré le caractère de la force opprimant la faiblesse, et qui était entachée à ses yeux d'une si monstrueuse ingratitude. Contre cette opinion, d'ailleurs soigneusement cachée, des fonctionnaires publics et des cercles bien informés, il n'y avait rien à tenter. De ce côté, la police impériale était sans prise. D'après les instructions si formelles de Napoléon, l'important était d'empêcher la masse de la nation et surtout le bas clergé de s'occuper d'un sujet qui commençait à émouvoir les classes élevées de' la société. Gomment y parvenir ? Assurer officiellement que le pape n'avait pas quitté Rome était impossible. Il était également malaisé de nier absolument qu'il eût mis le pied en France. Quel moyen d'accréditer la version que l'empereur désirait répandre, à savoir que Pie VII s'était de son propre mouvement transport^hSavone ? Il fallait y renoncer. Pour dérouter au moins les masses populaires, et pour mieux leur persuader qu'il n'y avait pas le moindre fondement aux bruits malveillants que les vieux partis faisaient courir sur

sa prétendue arrestation et sur le séjour momentané qu'il aurait M à Grenoble, Tesprit inventif de Fouché s'était avisé d*un expédient des plus étranges.

Au moment où la curiosité des nouvellistes de la capi* taie était le plus excitée, alors que chacun était avide de savoir comment k Moniteur prendrait sur lui de s'expliquer sur les pérégrinations du saint-père, le ministre inspirateur du bureau de l'esprit public jugea opportun de faire insérer dans la feuille officielle une lettre datée de Grenoble le !«' août 1809. Le 1*^ août était précisément le jour oii, sur les ordres venus du ministère de la police, Pie VU avait été, au grand désappointement des habitants de la cité dauphinoise , brusquement transporté hors de leurs murs. En voyant la date de cette lettre et le nom de la ville d'oii elle était écrite , les lecteurs assidus de la feuille officielle s'imaginèrent sans doute qu'ils allaient enfin apprendre quelque chose sur le grand événement auquel chacun s^intéressait autour d'eux. Quelle ne dut pas être la surprise de tous et Tindignalion de quelques-uns, quand tombèrent sous leurs yeux les lignes que voici : « Les esprits sont ici très -préoccupés du passage, dans la commune de Bornin ( commune tça^TBrsee par le pape lors de son arrivée à Grenoble ), d'un animal inconnu, que les traces qu'il a laissées font présumer être un reptile d'une grosseur extraordinaire. » Suivaient pendant une

demr-page les détails les plus circonslanciés sur le chemin parcouru par le reptile, qui, après avoir occupé à un si haut degré rattention publique , avait fini , au dire de la feuille oflBcielle, par s'aller perdre dans un torrent ".

On ne sait, en vérité, que penser et que dire quand on voit des ministres honorés de la confiance de Napoléon, de cet homme de génie qui avait tant fait et de si grandes choses, qui, à l'heure même, en accomplissait de si extraordinaires en Allemagne, quoique désormais sans profit et déjà dangereuses pour la patrie, s'abaisser afin de lui complaire jusqu'à des ruses aussi grossières. Telle est pourtant la misère fondamentale des pouvoirs absolus, qu'ils ne peuvent, au faite même de la fortune, se décider à laisser libre cours à la vérité. C'est leur honte d'être obligés d'employer parfois pour la dissimuler les plus misérables subterfuges, et c'est aussi leur châtiment que, surpris tôt ou tard dans ces bas manèges, ils en sont considérablement diminués, et deviennent, aux yeux de la postérité , non plus seulement odieux, mais ridicules.

Page 1