‹ L'Église romaine et le premier empire, 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédites (volume 5)Chapitre 61 sur 81 · CHAPITRE XLIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIL

Letlres de M. de Lebzeltern, envoyé par M. de Metternich à Savone. — Il fait connaître les dispositions du saint-père, toujours favorables à la personne de Napoléon, mais résolu à ne pas céder. — Envoi des cardinaux Spina et Caselli. — Ils rencontrent les mêmes difficultés. — L'empereur se décide à passer outre. — Il somme le cardinal Fescli, nommé archevêque de Paris, de prendre immédiatement possession de son siège. — Sur son refus, il fait nommer le cardinal Maury. — Il nomme également M. d'Osmond évêque de Florence, et le force à partir pour cette ville.

Ces desseins une fois arrangés et mûris dans la tête de Napoléon, il lui restait à connaître quelles chances il aurait de les faire accepter à Savone; car, si, dans son infatualion toujours croissante, il les considérait comme autant d'arrêts du destin, peut-être le saint-père les envisagerait-il sous un tout autre aspect. Comment s'en informer? Cela était assez embarrassant. Il fallait trouver un biais, qui fut bientôt offert par M. de Metternich. Appelé après le traité de Vienne au poste de chancelier d'État et de président du conseil, le comte, depuis prince de Metternich, avait eu le premier l'idée de marier l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon. Dans la ferveur de

son zèle, il s'était empressé de conduire lui-mêrae cette princesse à la cour des Tuileries, où il faisait alors parade des sentiments les plus français et d'une admiration enthousiaste pour le génie du glorieux gendre de son souverain. Avec une ouverture que rendaient toute naturelle les intimes relations existant entre les deux coors^ M. de Metternich avait demandé à Temperear Fautorisalion d'envoyer un agent autrichien à Savone, afin de régler avec le pape quelques affaires qui regardaient le diocèse de Vienne et quelques autres parties des Étals héréditaires. Napoléon était d'autant moins porté à repousser la requête du complaisant ministre de l'empereur François, qu'il avait à demi-mot compris que l'envoyé de M. de Metternich ferait du même coup les affaires de la France aussi volontiers que celles de sa propre cour. Les dépêches de M. le chevalier de Lebzeltern, prévenu sans doute à l'avance par son chef, ne manquèrent pas en effet d'être aussitôt communiquées à noire minisire des relations extérieures, M. de Champagny. M. de Lebzeltern, on s'en souvient peut-être, avait été ministre d'Autriche à la cour de Rome. C'était une ancienne connaissance du pape, et déjà nous avons eu l'occasion de citer quelques passages de sa correspondance de 1808 dans lesquels, sans prendre parti entre Napoléon et 'Pie VU au sujet di l'occupation des Marches et de l'Ombrie par les troupes

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françaises, il s'était appliqué à observer à Tégard des deux adversaires une très-prudente neutralité. La même réserve se retrouve dans ses lettres du printemps de 1810. On voit clairement que M. de Lebzeltem les a écrites dans les plus louables intentions du monde, et avec l'intime assurance qu'elles seraient mises sous les yeux du souverain français qui avait tant d'intérêt à connaître à cette époque les véritables sentiments de Pie VH. En réalité, les affaires de France tiennent plus de place que celles de l'Autriche dans la correspondance de l'envoyé de M. de Metternich. C'est pourquoi nous en donnerons quelques extraits qui nous semblent peindre au vif et de la façon la plus exacte l'état d'esprit oîi se trouvait le saint-père à Savone. Pie VII avait été tout d'abord très-ému en voyant M. de Lebzeltem. Il témoigna un peu de surprise et beaucoup de joie de ce que l'empereur Napoléon avait permis celte entrevue. En écoutant le récit circonstancié du mariage qui venait d'avoir lieu à Paris, et qui offrait, au dire de l'envoyé autrichien, les plus sures garanties d'une paix stable, le pape parut un moment oublier tons ses griefs, tous ses chagrins, et prendre une part réelle et sincère à cet événement. « Veuille le ciel, s'écria-t-il, que ce mariage imprévu consolide la paix continentale ! Nous désirons plus que personne que l'empereur Napoléon soit heureux ; c'est un prince qui réunit tant d'éminentes qua-

lités ! Veuille le ciel qu'il reconnaisse ses vrais intérêts ! Il a dans les mains, s*il se rapproche de TÉglise, les moyens de faire tout le bien de la religion, d'attirer à soi et à sa race la bénédiction des peuples et de la postérité, et de laisser de toute façon le nom le plus glorieux ^ d Bientôt quelques souvenirs amers et le sentiment de sa présente situation vinrenttraverser ces élans de tendresse sortis du plus profond de Tâme de Pie VU.

En citant les paroles textuelles que le pape venait de prononcer en italien , mais qu'il traduit pour sa cour en français, M. de Lebzeltern.ne peut s'empêcher de remarquer que, pendant un séjour de huit ans qu'il a fait à Rome, il a toujours entendu le souverain pontife témoigner ainsi personnellement la plus grande partialité en faveur de Napoléon, a Combien de preuves n'en ai-je pas eues, ajoute-t-il aveC une nuance d'étonnement, et combien de fois, à une époque bien différente du moment actuel, n'ai-je pas constaté que cette partialité de Pie VII se manifestait bien plus sensiblement à Tégard de Napoléon que pour notre souverain ! Il a fallu toutes les amertumes dont il a été abreuvé pour l'obliger à adopter un système qui

1. Lellre de M. le chevalier de Lebzeltern à M. le comte de Metternich, 16 mai 1810.

répugnait si évidemment à son cœur ^ » A peiné quelques paroles eurent-elles été échangées au sujet des affaires particulières à TAutriche , que les rapports qui existaient actuellement entre le pape et Napoléon furent de nouveau remis sur le tapis. De part et d^autre, on sentait bien que c'était de cela surtout qu*au fond il s*agissait. Ce fut renvoyé de M. de Metternich qui , le premier, provoqua les confidences de Pie VII, en l'entretenant des dangers imminents dont l'Église était menacée et en lui demandant s'il ne ferait rien pour sortir de l'état d'inactivité et de nullité où il se trouvait présentement réduit. Le pape répondit : « Nous avions pressenti c^t état de choses, c'est la seule pensée qui nous occupe. Cette interruption de toutes les relations avec les clergés étrangers, la difficulté de nos relations avec les évoques français sont le sujet de notre plus profond chagrin. Quoique détenu ici sans correspondance libre, sans nouvelles, excepté les nouvelles très-vagues que nous puisons dans quelques feuilles détachées du Moniteur que le général (le comte César Berthier) a la complaisance de nous envoyer, nous avons bien jugé quels devaient être les embarras des évéques; aussi n'avons-nous pas cessé de nous plaindre à ce dernier de

1. Lettre de M. le chevalier de Lebzeltern aa comte de Metternich, 16 mai 1810.

noire situation sous ce rapport. C'est un vrai schisme établi par le fait. Nous ne demandons rien pour nous à l'empereur, nous n'avons plus rien à perdre. Nous avons tout sacrifié à nos devoirs. Nous sommes vieux, sans besoins. Quelle considération personneHe pourrait donc nous détourner de la ligne que notre conscience nous a prescrit de suivre? Nous ne souhaitons absolument rien. Nous ne voulons pas de pension, nous ne voulons pas d'honneurs. Les aumônes des fidèles nous suffiront. Il y a eu d'autres papes plus pauvres que nous, et nous ne songeons à rien au delà de l'enceinte étroite où vous nous voyez; mais nous désirons ardemment que nos communications soient rétablies avec les évêqftès et les fidèles *. »

Alors, le saint-père expliqua à M. de Lebzeltern qu'on avait refusé de la^^ser venir auprès de lui son confesseur, Mgr Menochio, et le secrétaire des brefs, MgrTorsa; qu'il en avait été réduit à ériger en secrétaire l'un de ses domestiques dont l'écriture était lisible , et qu'il avait ainsi expédié à lui tout seul plus de cinq cents dispenses pour venir au secours des évoques de France dont les instances lui étaient parvenues. L'agent autrichien lui ayant exposé qu'il aurait peut-être mieux fait de rompre le silence et

1. Lettre de M. le chevalier de Lebzeltern au comte de Metternich, 16 mai 1810.

de manifester ses vœux h Terapereur des Français , qui sans doute en tiendrait compte : « Il sait notre isolement complet, répliqua le saint-père. Nos plaintes et nos instances réitérées adressées au préfet et au général doivent loi être connues. » M. de Lebzeltern savait très-bien que Napoléon souhaitait passionnément recevoir sous forme de supplique quelque communication directe de Sa Sainteté ; mais il sentait aussi (ce sont ses propres expressions) « que le moment n'était pas venu de toucher à de certains sujets >. Le pape, pendant tout le temps que dura Pentretien , ne prononça pas un seul mot relatif à son pouvoir temporel ni à la souveraineté de Rome, excepté indirectement et dans les termes suivants^^. « Quand des opinions sont fondées sur la voix de la con^ience et le sentiment du devoir, elles deviennent irrévocables , et croyez bien qu'il n'y a pas de force physique au monde qui puisse à la longue lutter contre une force morale de cette nature. Ce que nous avons prononcé sur les tristes événements survenus dans notre siège apostolique a été dicté par de tels sentiments , et ne peut conséquemraent souffrir une seule variation toutes les fois que nous devrons nous en expliquer. » Par ces dernières paroles, le saint-père entendait-il maintenir l'excommunication qu'il avait naguère lancée contre l'empereur? Nous ne saurions le dire; M. de Lebzeltern n'exprime lui-même aucune opinion k ce sujet.

Sa dépêche se termine par Tassurance « qu'il a trouvé le pape un peu vieilli, mais bien portant, calme, serein à son ordinaire, et n'ayant jamais mis la moindre aigreur dans ses propos, même lorsqu'il a abordé les sujets qui devaient lui être le plus sensibles... Pie VII se loue infiniment, ajoute-t-il, des procédés et des égards de M. le préfet et de M. le comte Berthier envers lui. Il a jusqu'ici refusé constamment de sortir de Thôtel de Tévêché, qu'il habite , et borne ses promenades à sa chambre et à un petit jardin. L'affluence du monde que la dévotion amène journellement à ses pieds ne diminue pas. Le préfet et le général, de leur côté, sont très-satisfaits de l'extrême circonspection du paprf%t de ses bontés à leur égard * . » Ce rapport du diplomate autrichien, officiellement adressé à sa cour, mais rédigé en réalité pour l'information particulière du gouvernement français, apprenait à l'empereur Napoléon tout ce qu'il avait intérêt à savoir. Il en conclut avec raison qu'il serait prématuré de vouloir entrer dès à présent en négociation réglée avec le saint-père. Cependant, les dispositions de Pie VII étaient telles, qu'on ne devait pas désespérer non plus de renouer doucement et indirectement avec lui , surtout si Ton parvenait à surex-

1. Dépêche du chevaUer de Lebzeltera au comle de M'etternich, 16 mai 1810.

citer les inquiétudes et le trouble que loi causait Tétat ftcheux ou se trouvait TËglise de France. A cet effet. Napoléon jugea opportun de faire partir secrètement pour Savone, sans mission avouée, avec des instructions toutes privées , deux membres considérables du clergé qui , sans être encore des agents ofi^ciels, seraient, en cas de besoin, et par suite de leur caractère ecclésiastique , plus à même que M. de Lebzeltern de traiter des affaires religieuses de France. Son choix s*était porté sur les cardinaux Spina et Caselli. Spina était archevêque de Gênes. Caselli avait été créé sénateur. Tous deux avaient concouru , du côté du saint-siége, à la négociation du concordat. Italiens de naissance, ils étaient devenus Français par suite de l'annexion des provinces du nord de l'Italie à la France , et tous deux étaient également dévoués à Terapereur. Pour se rendre dans son diocèse de Gênes, Spina avait à passer à Savone; il était tout simple qu'il fût accompagné de son compatriote et de son collègue Caselli. Quoi de plus naturel encore s'ils s'arrêtaient quelques jours sur leur route pour présenter leurs hommages au saint-père? Le public, pas plus que Pie VII lui-même, ne serait tenté de soupçonner qu'une semblable démarche servit k couvrir une première tentative de négociation. Ainsi les apparences seraient gardées, l'amour-propre serait sauf, et Ton aurait une nouvelle occasion de sonder les véritables dispositions

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du saint-père. Mais, si l'empereur était passé maître en ses habiles calculs, la candeur de Pie YII n'était pas, on va le voir, sans un certain mélange de finesse italienne. ^( Les cardinaux sont arrivés ce matin, écrit M. de Chabrol. Ué se donnent comme n'étant chargés d'aucune mission officielle, et n'ayant conséqucmment rien à traiter. Ils laissent cependant entrevoir qu'ils ne sont pas étrangers à la connaissance de quelques intentions manifestées par le gouvernement , et qu'ils ont eu une conférence à ce sujet avant leur départ de Paris... Sa Sainteté s'est montrée un peu plus gaie dans cette journée. Il est possible que l'arrivée des cardinaux en soit la cause. Cependant, il a dit que les lettres écrites pfr Leurs Éminences à l'évêque de Savone et la manière dont ils s'annonçaient ne pronostiquaient rien de bien important , et qu'il s'en tenait à son idée que les choses étaient loin de s'adoucir, et qu'alors même qu'on désirerait les terminer de part et d'autre, l'entreprise devenait chaque jour plus difBcile ^ »

Les deux anciens adversaires se regardaient donc ainsi venir avec une égale circonspection , et Pie VU, devinant Napoléon, tenait à ne paraître point pressé d'entendre ce qu'on mettait si peu de hâte à lui dire. Les cardinaux

i. LeUre de M. de Chabrol à M. Bigot de Préamenea, 5 juille

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n'obtinrent pas tout de suite T honneur d'assister à ce que l'on appelait à Savone , suivant l'usage italien , « la conversation chez le pape ». Us n'eurent pas non plus occasion , à leur première audience , de se louer beaucoup de l'accueil de Sa Sainteté. « Pie Vil n'entra avec eux dans aucun détail, écrit le préfet de Montenotte, et ne leur adressa aucune. question. Il se plaignit seulement des affaires de Rome plus vivement qu'il n'avait fait jusqu'alors. » M. de Chabrol , étonné de cette réserve , ne craint pas, dans ses lettres au comte Bigot de Préameneu, de donner à entendre que la mauvaise humeur du pape provient probablement de ce que les deux cardinaux ne sont pas entièrement suivant son cheix. Il verrait plus volontiers, écrit-il, le cardinal Spina ; mais il a quelques griefs contre le cardinal Caselli, auquel il reproche d'avoir accepté la place de sénateur sans avoir demandée son agrément. Le pape ne consent pas à recevoir les cardinaux le soir. Â Mgr Doria , qui lui demandait permission d'aller visiter Leurs Éminences, il a répondu : « Vous irez un peu plus tard; ce n'est pas encore le moment de s y rendre *. »

Pie Vil resta deux jourà entiers sans vouloir recevoir de

i. Lettre de M. le baron de Chabrol à M. le comte Rigot de Préameneu, 7 juillet 1810.

rechef les cardinaux. « Il accepta seulement de les rencontrer après leur dîner chez le gouverneur du palais (le comte César Berthier), parce que le public s'apercevrait «loins de cette conférence, et qu'il ne supposait pas qu'il existe des conférences entre eux et lui... Il a dit aux personnes de sa maison qu'il croyait les cardinaux envoyés pour sonder ses dispositions et les faire connaître. Ce propos, remarque M. de ChabroU annonce quelque méfiance, *.« Il n'a rien transpiré de la conférence qui a eu lieu ce soir, continue le préfet de Montenotte. Pendant la journée, le pape a paru très-soucieux. Il était fort distrait, et pensait évidemment à (out autre chose qu'aux bénédictions qu'il donnait à ceux qui venaient baiser sa mule. On croit qu'il méditait sur la conversation qu'il allait avoir avec Leurs Éminences *. » Pie Vil eut, en effet, deux conférences avec les envoyés de l'empereur, la première en tête-à-tête avec le cardinal Spina, la seconde avec les deux cardinaux réunis. De son entretien avec le pape, qui dura environ une heure et demie, le cardinal Spina rapporta l'idée qu'il ne serait pas impossible de l'amener à s'occuper des affaires ecclésiastiques de France, et par-

1. Lettre de M. le baron de Chabrol à M. le comte Bigot de Préameiieo, 7 juillet 1810.

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