‹ L'Église romaine et le premier empire, 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédites (volume 5)Chapitre 60 sur 81 · III · texte numérisé non relu

III

de ses forces matérielles devenail sans profit pour lui. Dans les questions qui leur restaient à régler, oii la religion, la bonne foi et Téquité naturelle étaient seules intéressées, il avait mis tout le désavantage de son côté.

Quel que fût Tèxcès de sa passion et sa confiance démesurée en lui-même. Napoléon avait infiniment trop de clairvoyance pour n'avoir pas compris qu'après la prise de Rome, Tassant donné au Quirinal et la séquestration du pape à Suvone, il ne rencontrerait plus dans la conscience des catholiques de son empire la même adhésion et le même concours qu'à Tépoque où s'étaient produites les premières difficultés avec le pape au sujet de l'institution canonique des évêques italiens. Autant il avait mis alors de précipitation et de colère dans la manifestation de son mécontentement, autant il jugea politique maintenant d'user, au début du moins, de douceur et de longanimité. Au mois de juin 1809, lorsque Pie VII résidait encore à Rome, M. Bigot de Préameneu lui avait adressé par ordre de l'empereur un long mémoire détaillé sur les inconvénients qui résultaient de la viduité de tant de sièges épiscopaux en France, et s'était plaint doucement de la répulsion que témoignait Sa Sainteté à donner les bulles d'institution canonique aux sujets choisis

par le chef de TÉtal*. Si les instances du minisire des cultes étaient vives, l'expression en était toutefois extrêmement respectueuse. Le loa des nouvelles communications impériales ne rappelait en aucune façon celui des anciennes lettres qu'en 1807 Napoléon avait dictées au prince Eugène à l'occasion du refus des bulles aux évéques nommés d'Italie. Lorsque cette lettre du ministre des cultes parvint à Rome, le pape n'y était plus. Enlevé du Quirinal dans la nuit dii 10 juin, il avait déjà été dirigé vers la France. Par suite de nouvelles instructions datées de Schœnbrunn, M. Bigot fut invité à presser plus que jamais l'expédition des bulles nécessaires à Pinstallation régulière des évoques nommés de France. Mais, à Schœnbrunn, l'empereur, s'il •connaissait Texcommunication lancée contre lui par le pape, pièce que dans sa lettre il traitait sans façon de ridicule, ignorait complètement l'arrestation de Ke VU et sa venue en France. M. Bigot seul en était alors tout récemment instruit, car le pape ne faisait que d'arriver à Savone, Que faire? Où et à qui s'adresser afln de donner officiellement connaissance des propositions nouvelles de son maître? Fallait-il entrer en communication personnelle et directe avec le saint-

1. Lettre de M. le comte Bigot de Préamenea, ministre des cultes, à Sa Sainteté Pie VII. 7 juin 1809.

père retenu maintenant prisonnier dans une ville de France, ou fallait-il, comme par le passé, écrire à Rome ■ où résidaient encore les congrégations chargées de l'expédition des affaires religieuses de TÉglise romaine? A coup sûr, le cas était assez embarrassant. M. Bigot, toujours porté à la conciliation, était d'autant plus pressé de se conformer aux instructions arrivées de Schœnbrunn qu'elles étaient empreintes d'une modération à laquelle il ne s'attendait peut-être pas, et qu'elles ouvraient la porte à une transaction qu'il souhaitait plus vivement que personne. L'empereur consentait en effet à ce qu'il ne fût pas question de lui dans les bulles d'institution. « La demande d'institution, disait-il à M. Bigot, ne sera pas signée de moi, mais sera faite par une lettre du ministre des cultes à la chancellerie du pape, qui dira que, Sa Majesté ayant nommé un tel à tel évêché, la chancellerie est priée d'envoyer Tinstiiution canonique. Par cette cessation de * correspondance entre moi et le pape, il ne sera pas question de moi dans ces pièces. Il ne faut pas cependant que le pape (Ëse qu'il nomme de son propre mouvement, mais qu'il institue sans raisons ou allégations inutiles'. »

1. Lettre de l'empereur à M. le comte Bigot de Préamaneu, Schœnbrunn, 15 juillet 1810. — Correspondance de Napoléon /«', t. XIX, p. 246.

A coup sur, une pareille transaction eût été sans trop de difficultés acceptée par le saint -père, si elle lui avait été offerte alors qu'entouré du sacré collège il habitait encore son palais du Quirinal. C'était un heureux compromis qui, sans mettre en question les droits réciproques des deux parties, parait suffisamment aux embar* ras de la situation. Afin de lui ménager un meilleur accueil de la part du saint-père, l'empereur avait eu l'adroite idée de le lui faire présenter par l'intermédiaire des plus hauts dignitaires de TÉglise française : « Les cardinaux Fesch, Caprara comme évoque de Milan, Caselli comme archevêque de Parme, Maury comme évoque de Montefiascone, aujourd'hui réunis à la .France, l'arche^ vôque de Tours et d'autres évoques de cette réputaUon doivent écrire au saint-père pour lui demander ce qu'il veut faire, lui représenter que les affaires spirituelles et temporelles ne peuvent être confondues ; que, s'il n'institue pas les évêques aux termes du concordat, il s'élèvera un schisme dans l'Église, et que, s'il y a des troubles, ce sera au détrinoent de la religion *.» Le malheur de ce compromis fut uniquement de venir trop tard, après que

1. Lettre de l'empereur à M. le comte Bigot de Préameneu, Schœnbrunn, 15 jaiUet 1809. — Correspondance de Napoléon /•»", t. XÏX, p. 2*6.

les récentes et inqualifiables violences de rempereur en avaient rendu le succès tout à fait impossible. C'était lui-même qui d'avance avait discrédilé les démarches essayées, suivant ses ordres, par M. Bigot auprès de la chancellerie romaine, et par les évoques de France auprès du saint-père lui-même. Leur échec fut, à vrai dire, son ouvrage. En mettant la main sur les Ëtats et sur la personne de Pie VII, il avait cru avancer Taccomplissemeut de ses desseins ; il les avait, au contraire, ruinés de sa propre main. Oecupons-nous d'abord de ce qui survint à Rome.

La lettre de M. Bigot de Préaïneneu était adressée à M. Giry, nommé dernièrement à la place de M. Multedo, pour veiller à Fexpédition des affaires ecclésiastiques de la France à Rome. Depuis que nous n'avions plus de légation régulièrement accréditée auprès du saint-siége, M. Giry était une sorte d'agent diplomatique d'une espèce toute nouvelle, car il se trouvait, sans caractère et sans titre quelconque, chargé de traiter avec un pouvoir que son gouvernement faisait profession de ne pas reconnaître. La confusion était inextricable, et le premier embarras pour le porteur des paroles de l'empereur était de trouver à qui s'adresser et qui voulût seulement l'entendre. « J'ai vu, écrit tristement M. Giry le 26 juillet, j'ai vu le cardinal di Pietro. Il dit qu'il n'a que le pouvoir d'agir

LE PAPE A SAVONE a->9

suivant les règles établies par tes papes, et non celui de les changer, parce que le délégué n'est pas le supérieur de celui qui le délègue. Il faudrait donc recourir au pape ; mais il ne lui convient pas d'écrire pour un semblable sujet au saint-père, dont il ignore absolument le domicile et la situation ^ . » Dans cette première conversation de M. Giry avec le cardinal di Pietro, il n'avait encore été question que de matières relativement assez indifférentes. Plus tard, au 5 août, quand M. Giry eut reçu de M. Bigot l'ordre de faire connaître aux autorités ecclésiastiques romaines la déclaration de l'empereur relative aux bulles d'institution canonique, il avait rencontré les mêmes fins de non-recevoir.

« Hier, écrit-il, j'ai eu derechef une conférence d'environ une heure avec le cardinal di Pietro, reconnu ici pour avoir les seules facultés que le saint-père ait ostensiblement déléguées en partant de Rome. Je lui laissai les pièces et pris rendez-vous pour le soir, avant l'heure de l'estafette, voulant vous répondre le même jour. La conférence du soir dura une demi-heure. Les conclusions furent comme le matin : que, le cardinal n'ayant que les pouvoirs nécessaires pour la conduite des âmes et les

1. Lettre de M. Giry à M. le contte Bigot de Préameneu, 26 juillet 1809.

affaires de conscience , suivant les règles ordinaires de la daterie et de la pénitencerie, il ne pouvait en aucune manière, quoique membre du chapitre du conseil du pape, ni en sa qualité de cardinal , correspondre avec Sa Sainteté, ni prendre l'initiative sous quelque prétexte que ce soit ; et, pour plus d'exactitude et de solennité dans sa réponse, il la lut notée sur un papier volant , avec quelques développements peut-être, mais de peu de valeur, et qui laissaient le refus de recevoir et de transmettre en son entier *. »

M. Giry ne se tint pas encore pour battu. En sortant de chez le carlâinal di Pietro, il se rendit chez le cardinal Consalvi, seul membre existant à Rome de la congrégation consistqriale. Mais la congrégation consistoriale , faisait remarquer M. Giry, n'a de commun avec les consistoires qu'une ressemblance de dénomination. A peine avait-il donné lecture de son message à l'ancien secrétaire d'État, que celui-ci lui fit amicalement l'analyse des diffé- * rentes congrégations encore subsistantes à Rome, et passa avec lui la revue de ceux de leurs membres qui étaient demeurés à Rome et des fonctions qui leur étaient propres. Consalvi conclut en déclarant que personne ne pa-

1. Lettre de M. Giry à M. le comte Bigot de Préamenea, 5 août

missait avoir qualité pour remplir l'invitation du ministre des cultes de France. La déclaration de Consalvi avait été accompagnée de mille protestations de bonne volonté, mais aussi de son impuissance à faire personnellement ce que souhaitait l'empereur. « Je suis, en effet, de la congrégation consistoriale, avait-il ajouté; je ne la connais pourtant pas. Elle n'a jamais été assemblée depuis que j'en fais partie *. » Dans une seconde entrevue 'avec M. Giry, le cardinal Consalvi lui raconta « qu'il avait pris dans la journée même tous les renseignements possibles auprès des anciens employés de la congrégation consistoriale, afin de savoir s'il était en quelque manière dans les attributions de cette congrégation de prendre l'initiative dans cette circonstance, et de transmettre sa communication au pape. Il s'en était entretenu avec le cardinal di Pietro, et, soit avec celui-ci , soit avec les anciens employés de la congrégation consistoriale, il s'était convaincu de son inhabileté et de son impuissance à agir pour transmettre au pape ^. » Ainsi l'empereur, répétons-le, se trouvait par son propre fait, c'est-à-dire par suite de l'enlèvement du saint-père et de sa séquestration à Savone , hors d'état de

1. Lettre de M. Giry à M. le comte Bigot de Préamenea, 5 août 3. Ibidem.

fore parvenir an si^e de la catholidté des oommnnica- Ikms d*nne très-sériense importance qni , en tonte autre occasion , auraient en grande chance dW être favorablement accneillies. Ce qni advint des lettres que, par ordre de Napoléon, les cardinaux et les évéques français avaient dû adresser directement an saint-père , est {dus singnlier encore. Jamais Fonché, son ministre de la police, ne voulut souffrir qu'elles fussent remises à leur destinatiim. Peut-être nos lecteurs n'ont-ils pas oublié que de Schœnbrunn, oii il résidait alors. Napoléon n'avait rien eu de plus pressé que de recommander au duc d'Oirante de fiire tout ce qui dépendrait de lui pour que le public n*apprit rien ou du moins s'occupât aussi peu que possible de l'arrestation du pape et de son passage à travers la France. Fouché avait pris ses instructions au pied de la lettre ; avec son zèle accoutumé, il les avait plutôt exagérées, se souciant médiocrement de savoir si la. manière. dont il les mettait en pratique entravait l'exécution d'autres desseins dont son collègue des cultes avait de son côté reçu la confidence. C'est sur lui que retombait la responsabilité du voyage du saint-père depuis Grenoble jusqu'à Sàvone ; c'est à lui que Terapereur s'en était remis pour empêcher que le dangereux transfert d'un pareil prisonnier ne causât trop d'émotion parmi les populations si catholiques du midi de la France. La première précaution à prendre était

de mettre obstacle à toute communication de Pie VII avec les membres considérables du clergé français. Tout serait compromis s'ils pouvaient l'approcher et surtout lui écrire. Les préfets des départements traversés par le cortège pontifical avaient donc reçu les mêmes recommandations que le conseiller de préfecture Girard , qui , à Grenoble, avait si vertement refusé aux grands vicaires du cardinal Fesch Taccès auprès du saint-père, et qui n'avait pas seulement permis qu'on lui remît les lettres écrites par Caprara et Maury * . Ces lettres n'arrivèrent aux mains du saint-père que beaucoup plus tard , après son installation à Savone, et par l'intermédiaire du préfet de Monlenotte. Avant de nous occuper de leur contenu et de la réponse qu'elles provoquèrent, il convient de dire un mot de la situation faite au pape dans sa nouvelle résidence.

Pie VII était arrivé à Savone le 20 ou 21 août 1809. Il était d'abord descendu dans la maison du maire de la ville, le comte Egidio Santone. Après avoir résidé quatre jours au sein de cette famille très-considérée dans le pays, dont les sentiments étaient fort catholiques, et qui lui témoigna les plus respectueux égards , il avait été transporté dans le palais de Tévêque de Savone , convenablement disposé

1. Voir la lettre du cardinal Fesch, du 7 août 1809, citée dans un précédent chapitre.

pour le recevoir. C'était le préfet de Montenotte, le baron, depuis comte Chabrol de Volvic , qui avait présidé à ces divers arrangements. Le comte de Chabrol était un de ces préfets comme l'empereur savait en choisir pour administrer les provinces récemment annexées à son empire et qu'il désirait concilier à la domination française. Élève de

l'École polytechnique, ingénieur très- distingué, il avait fait partie de la commission scientifique adjointe à l'expédition d'Egypte. Napoléon avait gardé bon souvenir de son intelligence et de ses aptitudes variées. Il avait pensé qu'il ne pouvait leur donner un meilleur emploi qu'en le mettant à la tête de l'un des départements nouvellement annexés à la France. Plusieurs personnes pensèrent même à celte époque qu'en désignant la ville de Savone pour résidence au pape, l'empereur avait eu pour motif principal de sa détermination la confiance que lui inspiraient le zèle et l'habileté de M. de Chabrol.

Quoi qu'il en soit , un nouveau fonctionnaire vint bientôt seconder M. le préfet de Montenotte. C'était le comte Salmatoris, particulièrement chargé d'organiser la maison du saint-père. Le comte Salmatoris appartenait à la noblesse piémontaise ; c'était à la fois un homme de cour et d'affaires, qui avait donné des preuves de capacité sous le règne des princes de la dynastie de Savoie. Il passait pour s'entendre très-bien aux questions d'étiquette, et l'on dl-

sait que Tempereur ne Tavait pas consulté sans profit pour régler tout le détail fort compliqué du sévère cérémonial qu'il s'appliquait alors à faire régner aux Tuileries. Le comte Salmatoris se donna à Sa Sainteté comme expressément envoyé par Tempereur afin de mettre sa maison sur le pied de rétablissement d''un prince souverain de premier ranjg. Il lui fit respectueusement observer qu'il convenait à la dignité pontificale d'avoir autour de lui un plus nombreux cortège , plus de représentation et de luxe ; et tout aussitôt il se hâta de décorer les appartements du palais épiscopal d'un mobilier somptueux. Il commanda des babils de livrée pour les serviteurs de Pie VII. Il offrit au saint-père, au nom de Tempereur, des équipages, des chevaux et un traitement de 100,000 francs par mois. Voyant que le pape se servait habituellement d'une assez méchante lampe de cuivre et d'une écritoire fort commune, il fit transporter dans son cabinet un superbe lustre d'argent et une écritoire en or artistement travaillée. Prenant en particulier chacune des personnes qui avaient accompagné Pie Vn depuis son départ de Rome, il leur annonça qu'il leur compterait chaque mois , à litre d'appointements , une somme égale à celle qu'elles touchaient pour leurs fonctions auprès du pape. Toutes ces avances du comte Salmatoris demeurèrent inutiles. Pie VU refusa avec une grande douceur et beaucoup de remerciments

366 L'EGLISE I.OMÂINE lùT LE PREMIER EMPIRE

les propositions qui lui étaient directement adressées. Il invita ses compagnons de captivité à n'accepter, pour ce qui les regardait, que le strict nécessaire *. Alors arriva de Paris, avec le titre de maire du palais du pape, le général César Berthier, frère du prince de Wagram. Le comte Berthier, connu par ses goûts de dépenses et de prodigalités , n'était chargé de rien offrir ni de rien imposer personnellement à Pie VII qui fût contraire à ses habitudes. Il avait pour instruction de tenir lui-même un grand état de maison , d'avoir table ouverte et d'y inviter habituellement les familiers du. saint-père, de témoigner à Sa Sainteté les plus grands égards et surtout de tâcher de surmonter sa répugnance à se produire en cérémonie au dehors. Invité à maintenir autour de la résidence pontificale une surveillance aussi vigilante , mais aussi bien dissimulée que possible, obligé par ordre de l'empereur d'assister toujours de sa personne au lever du pape ou de s'y faire représenter par un officier de gendarmerie , vu que ce seul moment devait être choisi pour l'expédition des aïïaires , le général Berthier avait en même temps reçu l'expresse recommandation de faire tout ce qui dépendrait de lui pour empêcher que le séjour du pape à Savoae et la

1. Relation manascrite, en italien ^ dn valet de chambre du pape. — British Muséum, no 8,389.

vie qu'il y menait parussent avoir, aux yeux du public, la inoindre apparence de captivité. C'étaient là des consignes passablement contradictoires et d'une bien difficile exécution, d'autant plus difficile que Pie VII, comprenant parfaitement quels étaient les desseins de l'empereur, se gardait bien de venir en aide à son malheureux envoyé.

Telle était d'ailleurs la simplicité des goûts du prison*^ nier de Savone, qu'il s'arrangeait mieux qu'aucun de ses serviteurs des ennuis ordinaires de la captivité. Il s'élaH confiné avec une sorte de bonheur dans la toute petite chambre qui lui avait été destinée. Elle était précédée d'un non moins petit cabinet, et donnait immédiatement sur un très-étroit corridor oii le saint-père pouvait à peine s'habiller et serrer ses affaires de toilette. Les trois fenêtres de ce modeste logement ouvraient directement 'sur les murs de la ville. Tout cela rappelait à Pie VII, non sans quelque charme peut-être, les cellules de son ancien couvent et ses premières habitudes de moine. Il avait repris les règles de la vie cénobitique , jusqu'à se nourrir à peu près exclusivement de légumes et d'un peu de poisson. Sortir lui était devenu insupportable. En vain le préfet, le maire , les autorités en corps , et surtout le général Berthier, insistèrent pour qu'il allât officier pontificalement à la cathédrale de Savone ; Pie VII s'y refusa constamment. Il persista à ne vouloir dire la messe que dans sa chapelle

privée. C'est là qu'on le surprenait souvent en oraison^ invoquant le Seigneur avec larmes , disent ses pieux Wographes, non-seulement en faveur de l'Église opprimée, mais aussi du prince qui, après l'avoir tant protégée, s'était fait tout à coup son plus ardent persécuteur. Pour unique distraction, le pape descendait parfois se promener dans un jardin clos de murs qui dépendait du palais épiscopal, et n'avait guère plus de cinquante pas d'étendue *. Avec un pontife auquel la patience était si facile , et dont les goûts étaient si retirés, les invitations les plus gracieuses et les plus répétées du comte Berthier ne pouvaient que demeurer sans effet. Elles ne devaient pas beaucoup mieux réussir auprès des serviteurs du saint-père. Moins insensibles que lui aux distractions offertes par le général français, ils prirent cependant grand soin de ne les accepter que de loin en loin et , par suite des ordres de leur maître , se maintinrent toujours à son égard sur le pied d'une extrême réserve.

Dans cette complète solitude faite autour de lui, et qu'il acceptait d'ailleurs si volontiers , Pie VU avait résolu de remplir, autant que son état de séquestration le lui per- ' mettait , les fonctions spirituelles inhérentes à son titre de

1. Manuscrit italien du valet de chambre du pape. — British Muséum, n» 8,369.

chef de la catholicité. Son premier soin fat donc de répondre aux lettres dont nous avons parlé et qui lui avaient été adressées par les cardinaux Fesch , Caprara , Maury, et par plusieurs des évoques de France à l'occasion des bulles d'institution canonique. L'initiative de cette dé-^ marche ne venait, on s'en souvient, ni des cardinaux, ni des évêques. C'était Napoléon qui , de Schœnbrunn , par sa lettre du 15 juillet, les avait invités à exposer cmM^ d'eux-mêmes au saint-père la fâcheuse situation où selftl^ * vait l'Église de France par suite^ de son refus d'instituer les sujets' honorés du choix de l'empereur, A peine avertis par M. Bigot , ils avaient mis le plus vif empressement à se conformer au désir du tout-puissant vainqueur de Wagram, et ce n'était pas leur faute si leurs missives, aussitôt écrites qu'elles avaient été commandées , n'étaient pas parvenues au saint-père avant son arrivée à Savone. 11 y avait toutefois quelques différences dans la teneur de ces divers documents. La lettre du cardinal Fesch était remplie de témoignages de respect et d'une sympathie véritable pour les récents malheurs du saint-père. Celle du cardinal Maury contenait à cet égard d'évidentes et convenables allusions. Chose aussi triste que singulière! parmi ces dignitaires de l'Église qui s'adressaient par ordre au chef de la catholicité, il y en eut qui n'osèrent

pas laisser échapper de leurs lèvres un mot de pitié ou m. u

370 i;église romaine et le premier empire

seulement de regret à Toccâsion des cruelles épreuves supportées à cette heure solennelle par le chef de Icnr foi. Le cardinal Caprara et l'archevêque de Tours, M. de Barrai, furent du nombre de ceux qui s'imposèrent cet étonnant silence. A lire la lettre de M. de Barrai, qui se désolait en termes lamentables sur les funestes conséquences qui allaient résulter pour le sort de la religion en France de. la persistance du saint-père à ne pas instituer iounédiatement les évêques nommés aux sièges vacants, on aurait pu s'imaginer que Pie VII cédait à quelque puérile fantaisie , qu'il n'avait ni sujet de plainte contre l'empereur, ni de raison à alléguer pour motiver son refus *. Quant au cardinal Caprara , il semblait ignorer absolument que le saint-père eût été dépossédé de ses États, qu'il eût élé enlevé de force du Vatican et qu'il fût alors retenu prisonnier par le chef de l'Empire. On eût dit qu'il n'en avait pas seulement ouï parler. L^ancien légat du SMint-siége ne s'était pas contenté de regarder comme non avenues les instructions de son souverain qui lui avaient ordonné de quitter la France et de venir partager à Borne le sort de ses collègues du sacré collège, il avait choisi ce moment pour changer de nationalité, pour arguer de sa

1. Voyez la leltre de M. de Barrai, archevêque de Tours, adressée au pape le 4 août 1809. — Fragments relatifs à V histoire ecclésiastique du dix-neuvième siècle, p. 81.

qualité d'archevêque de Milan et de sujet de l'empereur pour resserrer de plus en plus rintimité de ses liens avec l'oppresseur du prince qu'il avait, la veille encore, l'honneur de représenter en France. Sa santé, tout à fait compromise, empochait d'ailleurs Caprara de remplir maintenant ses fonctions d'archevêque, comme naguère sa faiblesse incurable l'avait rendu impropre à s'acquitter de ses devoirs de légat. Il était resté à Paris, triste, malade, embarrassé de sa situation, mais ne voyant comme toujours de remède possible aux malheurs des temps que dans une complète soumission aux volontés de l'empereur. C'est dans ce sens qu'il avait écrit au saint-père.

Pie VII connaissait de longue date la tendance de Caprara à trouver toujours acceptables, quelles qu'elles fussent, les conditions d'accommodement mises en avant par le gouvernement français, c'est pourquoi il jugea sans doute à propos de lui faire sentir par la fermeté de sa réponse à quel point sa conscience répugnait dans cette occurrence à l'arrangement projeté.

« Pour peu, monsieur le cardinal, que vous réfléchissiez sur celte proposition, il est impossible que vous ne voyiez pas que nous ne pouvons y acquiescer sans reconnaître à l'empereur le droit de nomination, et la faculté de l'exercer. Vous dites que nos 'bulles seraient accordées non à ses instances, mais à celles du conseil et du ministre des

cultes. D'abord TÉglise catholique ne reconnaît pas de ministre des cultes dont l'autorité dérive de la puissance laïque^ et puis ce conseil, ce ministre, ne sont-ils pas l'empereur lui-même? Sont-ils autre chose que Torgane de ses ordres et l'instrument de ses volontés? Or, après tant d'mnovations funestes à la religion que l'empereur s'est permises et contre lesquelles nous avons si souvent et si inutilement réclamé, après les vexations exercées contre tant d'ecclésiastiques de nos États, après la déportation de tant d'évêques et de la majeure partie de nos cardinaux, après l'emprisonnement du cardinal Pacca à Fénestrelte, après l'usurpation du patrimoine de saint Pierre, après nous être vu nous-même a^ailli à main armée dans notre palais, traîné de ville en ville, gardé si étroitement que les évêques de plusieurs diocèses que nous avons traversés n'avaient pas la liberté de nous approcher et ne pouvaient nous parler sans témoins, après tous ces attentats sacrilèges et une infinité d'autres qu'il serait trop long de rapporter et que les conciles généraux et les constitutions apostoliques ont frappés d'anathème, avons-nous fait autre chose qu'obéir à ces conciles et à ces mêmes constitutions, ainsi que l'exigeait notre devoir? Comment donc aujourd'hui pourrions-nous reconnaître dans l'auteur de toutes ces violences le droit en question et consentir à ce qu'il l'exerçât? Le pourrions-nous sans

nous rendre coupable de prévarication, sans nous mettre en contradiction avec nous-même et sans donner lieu de croire, au grand scandale des fidèles, qu'abattu par les maux que nous avons soufferts et par la crainte de maux plus grands encore, nous sommes assez lâche pour trahir notre conscience et approuver ce qu'elle nous force à proscrire ? Pesez ces raisons, monsieur le cardinal, pesez-les, non au poids de la sagesse humaine, mais à celui du sanctuaire, et vous en sentirez la force.

» Malgré un tel état de choses, Dieu sait si nous désirons ardemment donner des pasteurs aux sièges vacants de cette Église dt France, que nous avons toujours chérie de prédilection, et si nous souhaitoiîs trouver un expédient pour le faire d'une manière convenable. Mais devons-nous agir dans une affaire d'une si haute importance sans consulter nos conseillers naturels, les membres du sacré collège? Or, comment pourrions-nous les consulter quand, séparé d'eux par la violence, on nous a 6té toute communication avec eux, et, en outre, tous les moyens pour Texpédition de semblables affaires, n'ayant pu même jusqu'à présent obtenir d'avoir auprès de nous un seul de nos secrétaires?... A votre lettre en était jointe une de M. le cardinal Maury, et Ton m'en a remis en même temps

une troisième de M. Tévêque de Casai, toutes trois pour

* le même objet. Nous accuî^ons à ce dernier réception de

sa lettre, et rengageons à se faire communiqaer cette réponse. Noos nous réservons d*écrire plus amplement à M. le cardinal Maury dès qne nous en aurons le loisir. En attendant; faites-lui part de nos sentiments et recevez notre bénédiction paternelle et apostolique ^ »

Le ton à la fois si énergique et si tranquille de ce document émané tout entier de la seule initiative du saintpère, auquel personne n'avait pu mettre la main, puisqull étiit h Savone privé de tous ses conseillers, ouvrit quelque peu les yeux à Napoléon. Pour la première fois, il soupçonna que les mauvais traitements, la captivité, Tisolement, ne lui feraient peut-être pas avoir aussi facilement raison qu'il Tavait d*abord espéré de ce pontife qui, malgré sa douceur, avait autant de fermeté et joignait à beaucoup de prudence dans la conduite une connaissance approfondie des matières ecclésiastiques qui faisaient l'objet de leurs présentes discussions. Ce fut à cette époque que, toujours décidé à laisser Pie VII à ses uniques et propres forces, sans cardinaux pour lui venir théologiquement en aide, sans ministre pour prendre ses ordres, sans conseillers d'aucune sorte, sans secrétaire, sans archives, sans livres même à consulter, et préoccupé

1. Bref adressé à M. le cardinal Gaprara, à Paris, Savone, 26 août

de l'avantage qu'il trouverait pour son compte à se procurer quelques auxiliaires versés dans la science canonique, à s'entourer de lumières spéciales, à s'aider enfin de tous les genres de secours dont il entendait bien priver complètement son incommode contradicteur. Napoléon s'avisa enfin de réunir le comité de cardinaux et d'évêques dont nous avons déjà parlé *. Avant qu'il eût arrêté sa décision et pris Tavis d'ecclésiasliques compétents, ses idées avaient été très-vagues sur ce qu il convenait de faire. Un instant, le croira it- on ? il songea à convoquer un concile oecuménique? Dans un rapport confidentiel fait à l'empereur par son ordre, M. Bigot, après avoir examiné tous les précédents historiques, en tirait les conclusions suivantes : « Il n'est personne qui puisse soutenir que la puissance spirituelle doive avoir pour support une puissance temporelle. Je propose donc à Votre Majesté: 1® d'annoncer aux autres souverains et . princes, ayaïit dans leurs États une partie de l'Église catholique, votre intention de convoquer un concile général; 2** de publier un décret qui en contiendra les motifs; 3® que Votre Majesté veuille bien faire elle-même Touverture et la clôture de cette assemblée, en nommant des commissaires pour as-

1. LeUre de M. Hugues Maret, duc de Bassano, à M. Bigot de Préameneu, Fonlaineblcau, 27 septembre 1809.

sister aux séances ; i^ que le lieu de la convocation soit à Paris *. » Mais ce projet grandiose d'un concile œcuménique à peine ébauché au ministère des cultes fut abandonné sur les objections soulevées par les membres du comité ecclésiastique. Ce fut alors qu'au sein de ce comité on proposa de recourir à un expédient qui, mis plus tard en pratique, souleva les plus ardentes controverses, et devint l'occasion de beaucoup de troubles au sein de l'Église de France. Le cardinal Maury se vanta plus d'une fois d'en avoir élé le premier inventeur. Très-versé dans l'histoire ecclésiastique de France, qu'il avait jadis étudiée à fond pour défendre l'Église à l'Assemblée constituante, il rappela qu'à une époque antérieure, Louis XIV, tandis qu'il était en dissidence avec le saint-siége, avait trouvé cependant moyen de se passer du pape et de faire administrer les diocèses demeurés vacants par les évêques qui n'avaient pas encore obtenu à Rome l'institution canonique. Cet exemple frappa beaucoup Napoléon; enchanté de rencontrer si à propos un pareil précédent, il chargea, suivant sa coutume, M. Bigot de Préameneu de lui faire immédiatement un rapport à ce sujet. Nous donnerons presque en totalité à nos lecteurs ce consciencieux travail,

1. Rapport de M. le comte Bigot de Préameneu à remperour. ti novembre 1809.

d'abord parce qu*ii expose très-bien la question en eller même, mais aussi parce qu*il indique parfaitement comment elle était envisagée au début soit par l*épiscopat, soit par le gouvernement, à un moment où de part et d'autre la passion ne s'en était pas encore mêlée.

« Votre Majesté m'a demandé hier si les évoques nommés pouvaient provisoirement, et avant d'avoir leurs bulles, administrer leurs diocèses. Je vais rendre à Votre Majesté un compte exact de ce qui s'est passé à ce sujet.

» La règle est que les évoques nommés ne soient, avant d'avoir leurs bulles, ni sacrés ni installés par le chapitre. Par cette installation, que Ton appelle prise de possession, l'évoque entre en plein exercice de ses droits épiscopaux. Jusqu'alors, les grands vicaires qui, suivant les règles canoniques, sont censés tenir pendant la vacance leurs pouvoirs du chapitre, ont ^l'administration, excepté pour les fonctions attachées au caractère de l'évéque, telles que l'ordination et la confirmation. Lorsqu'un évéque est nommé, il est assez d'usage que le chapitre lui oflre, même avant ses bulles, les pouvoirs qui dépendent de lui, ceux des vicaires généraux, qu'il peut alors exercer conjointement avec les autres vicaires généraux. Mais, d'un autre côté, l'usage est aussi que les évêques n'aillent point dans leurs diocèses avant d'être sacrés, et que jusqu'alors ils ne portent point la crosse pastorale. Ils ne vont point dans

leur diocèse, parce qu'il leur répugne de ne pas y paraîire avec toute leur dignité, et n'étant revêtus que de pouvoirs en quelque sorte subordonnés. Ils craignent d'altérer le respect qu'il leur est utile d'inspirer. Ils se bornent donc généralement à entrer en correspondance avec les grands vicaires, et commencent ainsi à avoir connaissance des

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affaires de leurs diocèses et à prendre une part réelle à Tadministration. Lorsque je vis que Taffaîre de l'obtention des bulles serait longue, il me parut qu'il vaudrait mieux que les évoques nommés allassent, malgré toute leur répugnance, dans leurs diocèses. Je leur communiquai mes idées; ils me témoignèrent une aversion extrême. Ils me représentèrent que, pour le bien mêmede Voire Majesté, il valait mieux les laisser suivre l'usage, d'après lequel ils se livreraient avec tout leur zèle pour diriger leurs diocèses par correspondance. Ce qui me détermina encore à me rendre à ces raisons, c'est que le chapitre de Liège n'avait pas cru devoir donner les pouvoirs à M. Lejeas, sous prétexte qu'il n'était plus dans le délai d'exercer ce droit. 11 ciiC fallu entrer en discussion tliéologique avec un chapitre pour des pouvoirs de vicaire général à donner à un évêque nommé; cela n'eût pas été convenable... Tel est, sire, l'état des choses relativement à l'administration des diocèses dont les évoques n'ont pas de bulles. Si dans les ciroonstances actuelles Votre Majesté trouve convenable

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que les évéques nommés qui ont des pouvoirs des chapitres aillent dans leurs diocèses, il suffira qu*ils connaissent cette intention pour qu'ils s'empressent d'aller vous y donner comme partout aitteurs des preuves de leur dévouement et de leur reconnaissance *. »

Lorsqu'il s'informait ainsi des moyens de résoudre par quelque biais les difficultés résultant de ses démêlés avec le pape et de pourvoir par un expédient de circonstance à l'administration de vingt-sept diocèses français actuellement dépourvus d'évêques, Napoléon n'avait pas encore arrangé son mariage avec Marie-Louise. A peine eut-il emporté ce grand triomphe diplomatique, qui rendait h ses yeux sa position si forte en Europe, qu'il lui parut indigne de lui de s'abaisser jusqu'à garder encore des ménagements envers le chef de la catholicité, quand il lui était si facile de tout enlever de haute lutte. Rien 4e bien extraordinaire dans cette pensée de Napoléon, car il est de tradition immémoriale en Europe que l'alliance politique de la France et de l'Autriche ne peut être que fatale au saint-siége. L'empereur, cette fois, le fit bien voir. A peine se fut-il assuré le concours de son futur beau-père, Tancien roi des Romains, qu'il dévoila hardiment la mar-

1. Lettre de M. le comte Bigot de Préameneu à Tempereur, 7 décembre 1809.

chc qu'il se proposait de suivre en portant au Sénat le sénatus-consulte du 18 février 1810, accompagné de cet exposé des motifs dont nos lecteurs n'ont peut-être pas oublié rinconcevable arrogance. Quel était à cette époque de sa vie le but poursuivi par l'empereur? Il est impossible de s'y méprendre, et M. Thiers, toujours si habile à démêler la véritable pensée du héros de son histoire, l'a clairement révélé au public, c Le projet de Napoléon, puisque le pape ne voulait rien lui céder, était de le mettre en présence de mesures déjà arrêtées sans sa participation, c Dans deux mois, » se disait-il à lui-même, c je traiterai > avec le pape, et il faudra bien ou qu'il résiste, ce qui lui » est impossible, ou qu'il s'arrange, ce qui le forcera d'ac- » cepter comme accomplis les changements que j'ai appor- » tés à l'état de l'Église '. » Voici, toujours indiqué par M- Thiers, ce que l'empereur voulait faire accepter à Pie YII : c'était c ta suppression du pouvoir temporel du saint-siége, la réunion de Rome au territoire de l'empire, l'établissement d'une papauté dépendante du nouvel empereur d'Occident faisant sa résidence à Paris ou à Avignon, jouissant de beaux palais, d'une dotation de deux millions de francs et de beaucoup d'autres avantages encore, mais placée sous l'autorité de l'empeçeur des

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