GENDARMERIE, AU M IN I ST RE DE L A G UE RRE
(Nous ne donnons pas la relation que Radet a plus tard «dressée, en 1814, au saint-père, parce qu'elle se trouve dans les œuvres complètes du cardinal Pacca, t. l", p. 231.)
Rome, 13 juillet 1809.
Depuis le 15 juin que je suis arrivé à Rome , je suis chargé de la direction générale de la police et du commandement de la cavalerie ; j'y suis en outre chargé de Torganisation de la légion romaine, des gardes nationales et des sbires. Toutes ces opérations réunies m'occupent sans relâche, et chaque chose souffre par la lenieur et le temps qu'il faut pour la monter.
Rome et les États romains, qui se trouvaient réduits à 1,200 hommes (parce que Sa Majesté avait retiré ses troupes pour se défendre contre le débarquement de 200 voiles anglosiciliennes portant d 5,000 hommes de troupes), étaient livrés à la merci rlu nouvel ordre de choses, qui, ayant contre lui la résistance opiniâtre du pape, ses défenses, ses menaces de guerre de religion , ses excommunications , et le mécontentement des prêtres, du népotisme et des nobles , nous suscitait des troubles.
Toutes les branches de Tadministration publique étant dans la main des prélats, et tous les emplois occupés par des prêtres
ayant cessé à uotre arrivée, il en résulta que le cours de la justice fut suspendu, que les communes furent sans administrateurs, et tout fut enseveli dans un chaos inextricable faute de documents; les curés mômes nous refusaient, et remirent au pape rétat actuel de la population.
Il fallut envoyer des commissaires extraordinaires par arrondissement; la gendarmerie fut en partie répartie pour seconder la mesure. On créa des autorités provisoires, et, peu de jours après, Fesprit se releva et les choses marchèrent tant bien que mal.
Le pape fut gardé autour du Quirinal ; il voulait sortir le jour de la Saint-Pierre, le crucifix à la main, et lancer la grande excommunication par laquelle il déclarait retirer à Tempereur Napoléon la couronne qu'il prétend lui avoir donnée, et relfiver tous ses sujets de Tllalie du serment qu'ils lui ont prêté; mais, logé près le Quirinal, au palais Ruspigliosi, je doublai la garde et ma surveillance, et j'achetai des intelligences dans le Quirinal. Je Taurais fait rentrer d'autorité, s'il fût sorti, et empêché de fulminer de ses fenêtres, et de sonner le tocsin; j'étais maître du clocher et en possession de la corde de la cloche du Quirinal, et il ne sortit pas.
C'est à l'examen de ces préparatifs qu'il s'aperçut qu'il était prévenu ; il se dépita , fit écrire et nous contrecarra. Dès lors, il se forma deux partis prononcés ; la gendarmerie apaisa et dissipa plusieurs rassemblements. Le brigandage des Abruzzes vint nous inquiéter en ïorce du côté d'Ascoli, de San- Germano, de Frosinone, etc. La gendarmerie, la garde nationale et les sbires n'employèrent que trois jours pour nous en purger, et nous n'avons perdu que trois chevaux et un officier blessé.
L'horizon s'obscurcissait ; le pape gouvernait du bout du doigt beaucoup plus que nous avec nos baïonnettes. L'audace s'accroissait de notre faiblesse en troupes et de la présence des Anglo-Siciliens, et la résistance du pape augmentait sa
4êi PIÈCES JUSTIFICATIVES
puissance d*une manière effrayante. Indigné de voir le décret, le gouvernement et la couronne de Sa Majesté méprisés , et en quelque sorte avilis, je courus au général Lemarrois qui arrivait de Naples ; . je lui fis connaître notre position et le priai de m'aider à faire décider l'arrestation du pape. Il abonda dans mon sens; il convint qu'il n'y avait plus d'autre moyen de sauver l'Italie.
Le général Lemarrois se rendit chez le gouverneur général cl lui suggéra cette mesure. Je m'y transportai ensuite. Je mis sous les yeux de Son Excellence le comte Miollis le tableau affreux, déshonorant et menaçant de l'esprit public, des faits nés de l'opposition du pape et de notre situation politique. Je conclus à Tarrestation du pape et la garantis sans secousse.
Plusieurs conférences secrètes eurent lieu ; je me préparai, je reçus l'assentiment verbal contre le pape, et l'ordre écrit contre son premier ministre le cardinal Pacca.
Toutes mes mesures prises, je donnai le change à Topinion, et, au moyen de 600 hommes dont la moitié fut adroitement distribuée en forme de blocus autour du Quirinal, et l'autre moitié organisée en colonne d'escalade , avec échelles , outils , torches et machines, j'attaquai le Quirinal à trois heures du malin du 6 courant, et, à quatre heures, le pape et le cardinal Pacca étaient dans ma voiture, sans coup férir, sans désastres, sans pillage ni une égratignure. Je montai sur le siège et l'enlevai de Rome à l'insu de tous les Romains. Les brigades de gendarmerie sur la route de Florence me servirent de courriers et d'escorte, et j'arrivai sans dormir, et par tous les moyens de ruse de mon métier, à la Chartreuse de Florence le 8 au soir. J'y serais arrivé le 7 beaucoup plus aisément, parce que je devançais la nouvelle ; mais Tindisposition de Sa Sainteté m^ayant retenu le 7 à Radicofani, et ma voiture ayant été versée avec le pape et le cardinal à Poggibonzi , mais sans accident (moi seul, j'ai eu deux contusions) , j'ai eu à percer
el à franchir de très-grandes réunions de peuple mal disposées, dont je ne me suis débarrassé qu*en leur criant : « A genoux! » leur faisant donner la bénédiction, et ordonnant aux postillons de fouetter. Par ce moyen, les rassemblements étaient à genoux que nous étions au g dop, et cela m'a réussi partout.
Ayant écrit de Radiçofani à madame la grande-duchesse de toscane, tout fut préparé à la Chartreuse , j'y déposai mes prisonniers ; je courus prendre les ordres de S. A. 1. au Poggio. Elle résolut de faire partir le pape par Lucques, Sarzano et Gènes pour Turin, et le cardinal Pacca par la route de Bologne , où le brigandage donnait quelques inquiétudes. Sa Sainteté est partie le dimanche 9, à quatre heures du malin, sous la conduire de l'adjudant commandant Mariotti, et le cardinal Pacca sous* celle d'un lieutenant de gendarmerie, avec escortes et précautions.
Rome, ses États et presque toute l'Italie sont dans Tétonnementetla stupéfaction. L'esprit de vertige est tué; les prêtres et leurs partisans sont atterrés, el tout marche. Les cris de Vive Vempereur retentissent de toutes parts, et l'empereur règne vraiment depuis le départ du pape, A la vérité , on est plus Français à Rome qu'en Toscane ; c'est qu'on n'a pas à y regretter le gouvernement de Léopold.