Coirespondanoe du cardinal Caprara, 18 mars 1803. I
C'est toujours un spectacle triste et déplaisant que celui de la force luttant avec la faiblesse; mais on éprouve quelque chose qui ressemble à de l'impatience lorsqu'on voit la force, qui peut encore revendiquer pour elle le bon sens et le droit, user par surcroît de la ruse. Le premier consul, il est juste de le reconnaître, ne manquait à aucun engagement formel en voulant nommer des évêques constitutionnels : ceux auxquels il songeait étaient la plupart judicieusement choisis; mais il fallait les faire accepter par le légat et le laisser discuter leurs titres à l'indulgence du saintpère. C'était un partage d'autorité, c'était aussi un retard, choses également antipathiques^à son impétueuse nature. Il avait résolu dé mener du même pas la paix politique et la paix religieuse. Il pensait que la publication du concordat, pour avoir chance d'être mieux reçue de ceux qui lui faisaient obstacle, devait suivre immédiatement la signature du traité d'Amiens. Il avait donc arrêté dans sa pensée d'écarter, n'iraporte à quel prix, les difficultés qui entravaient, si peu que ce fût, sa marche triomphale. Arrivé au faîte de la puissance et dans le plein éclat de sa gloire, il ne lui en coûtait point, afin de vaincre la modeste résistance d'un timide vieillard, de recourir à l'emploi d'une suite de perfidies vulgaires qui, si elles
avaient été révélées à ses contemporains, n*auraient pas laissé que d'entamer tant soit peu auprès des âmes élevées le prestige dont il était alors généralement environné.
On était au samedi 27 mars ; le cardinal Caprara venait d'écrire le matin même à sa cour pour lui faire savoir qne le lendemain dimanche, suivant Fancien usage des légats^ de France, il devait se rendre à Notre-Dame accompagné de toutes les personnes de sa légation, comme si c'était le jour de son entrée à Paris, afln d'y réciter les prières accoutumées. Il lui annonçait avec une satisfaction non moins visible qu'à partir du 1®'' avril il recevrait officiellement les autorités constituées; le 5 avrils il devait enfin être présenté en audience publique au premier consul, après quoi il consacrerait dans l'église métropolitaine l'archevêque nommé de Paris et quelques-uns des nouveaux évêqiles. Il était en train de prendre à cet eflfet les dispositions nécessaires, lorsque vers cinq heures de l'après-midi on lui annonça la visite du conseiller Porlalis et de l'abbé Bernier, qui demandaient à le voir de la part du premier consul.
M. Portails était chargé de dire au légat « qu'à la cérémonie du lendemain, c'est-à-dire au Te Deum qui allait être chanté pour rendre grâces au Seigneur
de Id conclusion de la paix, c'était l'intention des consuls de faire intervenir les ecclésiastiques des deux clergés aussi bien ceux qu'à Rome on appelle les légitimes que les membres du clergé constitutionnel *. » A celle proposition, grand émoi de la part du cardinal-légat. « Je n'eus pas de peine à démontrer à M. Portalis que la proposition dont il était porteur était inacceptable et contraire aux principes de la religion qu'il professe lui-même. » M. Portalis se montra convaincu, ajoute le cardinal, de la force de ses raisons; mais, changeant la nature de la question et sautant du coq à Vâne^ — ce sont les expressions du cardinal, — il se mit à dire que « répondre tout crûment par un refus à la demande du premier consul, c'était même chose que de vouloir tout ruiner. On rendrait par là infructueux les efforts du saint-siége et du gouvernement français qui avaient abouti à la signature du concordat, et la France continuerait alors à vivre dans le schisme auquel la mission du légat avait justement pour but de mettre un terme *. » Il était impossible d'imaginef, s'écria le cardinal, qu'une réponse négative dans une