Mémoires du cardinal Consalvi, t. I, p
LE COiNCLAVE DE VENISE 13
lui seul la tiare et le tronc. Pour un homme d'un tel caractère, il était facile de prendre la conduite de la faction que le cardinal Herzan était incapable de diriger. Par ses discours, auxquels son crédit personnel ajoutait un grand poids, par le secours de l'ambassadeur autrichien, avec lequel il s'était subitement lié, il réussit assez vite à former un parti d'opposition suffisant pour atteindre le but désiré. L'usage des conclaves veut que les cardinaux aillent chaque jour aux voix pour la nomination du pape. Ils doivent jeter dans une boite scellée des bulletins de vote qui sont ensuite brûlés aussitôt que dépouillés. A dater du moment où le cardinal Anlonelli eut organisé ses partisans, les scrutins prirent une physionomie parfaitement uniforme. Les voix opposées à Bellisomi, qui s'étaient jusqu'alors réparties comme au hasard entre divers cardinaux, se réunirent à peu près toutes sur Mattei. Jamais il n'eut moins de dix voix. Le nombre s'éleva quelquefois jusqu'à onze, douze, et même treize. Bellisomi garda ses dix-huit voix, qui montèrent jusqu'à vingt et une et même à vingt-deux.
• Dans de semblables conditions, les deux camps ainsi en présence et décidés à ne pas céder, toute élection devenait impossible. Le but du cardinal Antonelli était atteint : il n'était plus nécessaire à Herzan de
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mettre sa cour en avant. Au doyen du sacré-collége, qui lui demandait quelles instructions il avait reçues de la chancellerie impériale, il se borna à répondre que le courrier n'était pas revenu. Sommé de tenir la parole qu'il avait donné de favoriser Bellisomi, il prétendit qu'il n'était plus obligé à rien de semblable, puisque le petit nombre de voix dont il disposait personnellement n'assurerait pas l'élection. Ces fausses et artificieuses allégations ne trompaient personne dans le sacré-collége, mais elles suffisaient à prolonger indéfiniment le conclave.
Dirigé par une main plus habile et plus hardie que la sienne, Herzan se Joua de la majorité de ses collègues auxquels peu de temps auparavant il avait adressé d'humbles prières en sollicitant quelques jours de répit. C'est ainsi qu'après avoir foulé aux pieds tous les égards, on sacrifia un homme juste et innocent. Seule, la vertu dont il était doué à un si haut degré put lui faire supporter sans une ombre de ^ plainte, sans même que la sérénité de son visage en fût altérée^ la perle de cette tiare qu'il n'avait point ambitionnée, qu'aucune intrigue ne lui avait procurée, mais que lui avaient décernée dès le principe la seule estime et la seule vénération de la presque totalité des électeurs. Disons-le franchement, ne craint
pas de s'écrier Consalvi dans ses mémoires, on la lui arracha de la tète à l'aide des cabales, car on peut affirmer avec vérité qu'il la portail déjà pendant le temps accordé pour attendre le courrier de Vienne. Tous les cardinaux se le montraient du doigt chaque fois qu'ils le rencontraient, soit à la chapelle, soit aux scrutins, ou bien se promenant dans les corridors du monastère de Saint-Georges, et tous ils se disaient : « Voici le pape * . »
Force était cependant d'arriver à quelque résultat. Plusieurs des cardinaux les moins engagés dans le parti de Béllisomi s'y entremirent. 11 y avait, entre les deux groupes opposés, trois ou quatre membres bien connus du sacré-coUége qui s'étaient fait remarquer par une neutralité absolue. Ils n'avaient publiquement adhéré à aucun des deux concurrents, ils avaient même intentionnellement perdu leurs suffrages en ne les accordant d'une manière stable à qui que ce fCit. Leurs voix s'étaient portées tantôt sur un cardinnl, tantôt sur un autre. On les appelait, à cause de cette indécision calculée, les volants [volanti). C'est à eux qu'il était le plus naturel de songer d'abord. Parmi les volants, puisque c'est le nom qui leur fut donné