CHAPITRE Ul
Le tsar maître de son Eglise sans en être le chef. — Le Saint Synode : ses membres, ses attributions, le Procureur. — Les Evêques et les grades épiscopaux. — Le clergé blanc : mariage et hérédité, popes des villes et popes des campagnes. — Le clergé noir. — Popes etjmoines : rivalité et divisions ; les causes, le remède.
1. Le tsar maître de son Eglise sans en être le chef. — L'Occident chrétien se représente l'empereur comme le chef religieux de son peuple, et volontiers le considère comme une sorte de pape national, revêtu de la double autorité spirituelle et temporelle, pleinement empereur et presque pontife. Contre une telle manière de voir et de dire la Russie proteste. Qui se trompe ? qui a raison ?
Tant que le dogme seul est en cause, le tzar, nous dit-on, reste l'égal du plus obscur des chrétiens ; son seul droit est d'être instruit par l'Eglise, et son seul devoir est de croire. S'agit-il des exigences de la discipline religieuse ou des pratiques de la vie chrétienne, comme le plus humble de ses sujets il doit se soumettre, d'autant plus tenu à l'obéissance qu'il se sait plus observé et plus influent.
Il n'y a qu'un chef de l'Eglise, Jésus-Christ, et qu'une autorité souveraine pour parler au nom de Jésus-Christ, les conciles œcuméniques. Le pouvoir politique, étant extérieur à l'Eglise, celui qui le
détient reste nécessairement étranger à la hiérarchie. S'il intervient dans les affaires religieuses, ce n'est qu'à titre de protecteur. Evêque du dehors» frère des empereurs d'Orient et d'Occident, l'égal des rois très chrétiens, tel est le tzar. Ainsi raisonne l'Orthodoxie.
Et les faits lui donnent en partie raison. Il est en effet de toute évidence que sur le terrain religieux, l'autorité du tsar ne saurait avoir ni l'efficacité ni l'étendue dont elle jouit sur le terrain politique et social. Ici elle est pleine, indépendante, absolue ; là elle est limitée, contenue, embarrassée : limitée par la foi populaire d'autant plus susceptible qu'elle est plus obscure, hostile par instinct à tout changement, et toujours prête à traiter d'attentat sacrilège même les améliorations les plus nécessaires ; contenue par la tradition et les saints canons dont l'Eglise orthodoxe s'est constituée la gardienne vigilante et jalouse; embarrassée par l'exemple des autres peuples orthodoxes, avec lesquels l'empire, soucieux de les « protéger » tient à rester en communion.
En réalité les tsars ont peu entrepris sur le dogme, et les Russes ont gardé la foi des anciens jours. Mais que d'attentats contre le droit constitutionnel, que de violentes ingérences dans l'administration de l'Eglise orthodoxe. Que d'ukases, depuis les fameux règlements ecclésiastiques de Pierre le Grand, sont venus modifier, entraver, supprimer le fonctionnement régulier des institutions les plus vénérables, celle des métropolitains, par exemple ! Que de vexations sous prétexte de surveillance ! Sans doute les souverains, sauf peut-être Paul 1" dans une heure d'allucination, n'ont jamais aspiré à jouer le rôle d« Pontife suprême, mais tous ont cherché à accaparer le gouvernement effectif de l'Eglise et des ecclésiastiques. Adminis-
trativement parlant, l'empereur peut tout. La suprématie de l'Etat s'étend aux personnes, aux dignités et aux bénéfices. Le tsar n'est pas le chef de son Eglise, c'est vrai, mais il en est le maître ; il ne gouverne pas les consciences, c'est encore vrai, mais ceux qui les gouvernent sont ses créatures. Il laisse à l'Eglise ses dogmes et ses préceptes ; il prend pour lui les biens et les personnes, disposant de tous et de tout, sans contrôle, en maître absolu, tantôt directement et tantôt par l'organe du Saint Synode.
2. Le Saint Synode. — Le Saint Synode, ou, avec son titre complet, «le Très Saint Synode dirigeant, » qui se donne comme un concile en permanence n'est qu'un conseil d'administration entièrement dépendant du souverain qui l'a établi et assimilable aux consistoires des Eglises protestantes auxquelles du reste il a été emprunté. Dans la pensée première de son fondateur le Synode devait se composer d'un président évéque, de deux vice-présidents également évoques, de quatre conseillers et de quatre assesseurs pris dans le clergé du second ordre régulier et séculier. Mais l'intérêt ou le caprice ont amené Pierre et ses successeurs à modifier plusieurs fois la constitution primitive. Peu à peu on a supprimé le président, les vice-présidents et les clercs inférieurs à l'exception de quelques rares archimandrites et de deux ou trois prêtres séculiers.
L'usage assure une place au Saint Synode aux métropolitains des trois capitales successives, Kiev, Moscou et Saint-Pétersbourg, ainsi qu'à l'exarque de Géoi-gie. Le choix du souverain appelle à siéger à côté d'eux, mais pour un temps seulement, quatre ou cinq autres archevêques ou évoques ou archimandrites. Les titulaires déjà pourvus d'un évêché.
obligés à se partager entre l'administration de leur diocèse et les fonctions synodales, ne siègent au Synode qu'à tour de rôle, chacun durant six mois de l'année, sauf le cas d'une question grave qui nécessiterait une réunion plénière. Le clergé marié est représenté par deux simples prêtres dont l'un est d'ordinaire l'aumônier de l'empereur et en même temps son confesseur, et l'autre l'aumônier en chef des troupes de terre et de mer.
Tous prêtent à l'empereur un serment spécial de fidélité, et il n'en est aucun d'absolument inamovible. Les évoques, qui auraient cessé de plaire, pourraient recevoir l'ordre de rentrer dans leur diocèse ; les prêtres seraient purement et simplement destitués; et il ne serait pas impossible, le cas échéant, de transférer à un autre siège même le métropolitain de Saint-Pétersbourg ou de l'inviter à se reposer.
Près du Synode est un délégué du «Maître», invariablement un laïque et le plus souvent un soldat, VOber procouror ou procureur général, dont la fonction est de veiller à ce que toutes les affaires ecclésiastiques soient traitées conformément aux ukazes impériaux.
La Russie n'a pas de ministère des cultes. Les religions dissidentes dépendent du ministère de l'intérieur; l'orthodoxie s'administre par le Synode sous le contrôle de son procureur, véritable ministre du culte national el qui a d'ailleurs sa place au comité des vrais ministres d'Etat. Intermédiaire entre l'empereur et le Saint Synode, « œil du tsar, » disait déjà Pierre le Grand, toute la communication de l'un à l'autre passe par lui. « Rien dans le conseil dirigeant ne se fait sans la participation du procureur ; c'est lui qui propose et expédie les affaires, lui qui fait
exécuter les mesures prises. Aucun acte synodal n'est valable sans sa confirmation ; il a un droit de veto dans le cas ou les décisions de l'assemblée seraient contraires aux lois. Chaque année il présente à l'empereur un rapport sur la situation générale de l'Eglise, sur l'état du clergé et de l'orthodoxie dans l'empire et parfois au dehors (1).»
D'une façon générale, le Synode a la haute direction de l'Eglise russe : il veille à la pureté de la foi et à l'instruction religieuse du peuple ; il s'occupe de la vie et de l'éducation du clergé; il a la censure spirituelle, c'est-à-dire l'examen de tous les écrits qui ont pour auteur un ecclésiastique ou qui s'occupent de religion; enfin il constitua le tribunal suprême où sont tranchées en dernier ressort toutes les affaires ecclésiastiques.
Et Dieu sait si le nombre en est grand! L'usage a prévalu d'en faire deux parts : d'un côté celles qui intéressent plus directement la justice et la censure, plutôt attribuées au Synode, de l'autre, celles qui ont surtout rapport aux écoles et aux finances, réservées pour l'ordinaire au procureur. Comme toutes les allaires ecclésiastiques, en Russie, se traitent par écrit et par correspondance, et que rien ne s'y décide sans rapport et sans pièces à l'appui, le procureur aussi bien que le Synode ont chacun une administration, des bureaux et des dossiers de toute sorte.
« C'est la principale originalité et non la moindre plaie de l'Eglise russe. » 11 est évident qu'un cont^eil qui ne siège tout au plus que deux fois par semaine ne peut pas délibérer sur toutes les affaires qui lui
(1) Elisée Reclus et G . Lbrot-Beadlibu.
arrivent de toutes les parties de l'immense empire des tsars. Un millier à peine sur les dix mille et plus qui lui sont annuellement soumises sont l'objet de sa part d'un examen quelconque. Pour tout le reste, décision et rapport sont abandonnés aux bureaux. Ceux-ci sont remplis de laïques presque tous fils de pope n'ayant pas pu ou n'ayant pas voulu faire partie du clergé ; exécuteurs dociles des volontés du procureur. L'élément laïque obtient ainsi dans l'administration une influence démesuiée, d'autant plus décisive que la composition du Synode est plus variable et qu'un nombre moindre de ses membres sont au courant des détails de la jurisprudence ecclésiastique.
3. Les Evêques et les grades épiscopaux. — Gomme toutes les Eglises orientales, l'Eglise russe a deux clergés distincts : un clergé séculier composé de moines célibataires, connu dans le pays sous le nom de clergé noiy\ et un clergé séculier composé d'ecclésiastiques pères de famille chargés du ministère paroissial, c'est le clergé bla^ic. L'Eglise orthodoxe n'ayant jamais admis à l'épi.^copat que des célibataires, comme les popes sont mariés, de tout temps l'épiscopat russe s'est recruté exclusivement parmi les moines.
La théologie nous apprend à distinguer dans l'évoque le pouvoir d'ordre et le pouvoir de juridiction, et la foi nous montre dans sa personne sacrée un pontife et un pasteur. Comme pontife, l'évoque russe est l'héritier des apôtres, l'égal des évoques catholiques ; il a le pouvoir d'ordre. Le caractère épiscopal, il est vrai, ne lui a pas été transmis par la voie légitime, mais la validité de sa consécration n'a jamais fait doute pour personne.
Comme pasteur, il est un intrus. Sans juridiction véritable parce que sans rapport avec celui de qui toute juridiction dépend, le pontife de Rome, il ne peut être, au sens chrétien, qu'un mercenaire et, au sens humain, qu'un fonctionnaire mitre.
Depuis rétablissement du Saint Synode, les évêques sont bien réellement et exclusivement nommés par l'empereur. Le Synode se borne à présenter trois noms et à contresigner les nominations impériales, vaines et insignifiantes formalités et depuis le jour de son élection jusqu'à la déposition ou à la mort, l'évêque demeure l'humble sujet de l'empereur et l'exécuteur docile de ses toutes-puissantes volontés. C'est lui qui l'a nommé, c'est lui qui le déplace ; c'est lui qui Vadinet à se reposer dans un monastère; c'est lui qui gouverne le diocèse par le secrétaire laïque nommé par son procureur synodal. — Ce fonctionnaire est autorisé officiellement à se trouver au conseil de l'évêque ; il est assisté d'une chancellerie composée de six ou sept chefs de burea i avec leurs sous-chefs et leurs scribes. Il prend connaissance de toutes les aflaires du diocèse. 11 est spécialement et exclusivement chargé delà rédaction des pièces officielles. Toute la correspondance passe par ses mains.
Le nombre des évoques est, relativement à l'immensité de l'empire, peu considérable, à peine soixante, dont 50 pour la Russie d'Europe, ce qui fait qu'en étendue, un évèché russe égale de 15 à 20 fois un évêché français. Les divisions ecclésiastiques sont le plus possible calquées sur les divisions civiles ; il y a cependant beaucoup moins d'évêques que de gouverneurs. Dans les gouvernements qui n'ont qu'un petit nombre d'orthodoxes dispersés au milieu de populations dissidentes, l'Eglise officielle
est représentée par un vicaire ayant dignité et mission épiscopales.
De ce 5 soixante diocèses ou èparchies, trois ont le titre de métropolies, 19 celui d'archevêchés ; mais à ces titres ne correspond aucune attribution nouvelle; ils indiquent un rang, non une fonction. L'Exarchat de Géorgie mis à part, il n'existe en Russie aucune province ecclésiastique proprement dite. Tous les évoques dépendent directement et uniquement du pouvoir central. Tous ont même rang dans l'exercice de leur ministère. Les titres de métropolitain et d'archevêque n'appatiennent à aucun siège en particulier; purement honorifiques, ils sont donnés par le tsar en récompense de services personnels ; nouveau lien qui rattache l'épiscopat à la puissance politique.
Il en est de même du traitement. Chaque évêque reçoit du trésor impérial un traitement qui varie entre 4000 et 6000 francs, plus des indemnités pour frais de table et de représentation et des subventions pour l'entretien des immeubles. A ces ressources dues à la munificence du souverain, il faut ajouter le casuel, les secours du Saint Synode et les dons volontaires, de sorte que ses revenus sont assez élevés sans être excessifs.
« Les Evêques, dit M. Leroy-Beaulieu, les principaux surtout, ont dans la société un haut rang dont, en général, leur mérite les rend dignes. Les choix du Synode et du gouvernement portent presque toujours sur des hommes éclairés, instruits, de mœurs pures.,. L'accès de l'épiscopat n'est point ouvert par l'intrigue. Il n'en est pas comme en Turquie, oii les échelons de la hiérarchie ne sont trop souvent franchis qu'à prix d'argent. Sous le s^ceptre des tsars orthodoxes, l'Eglise russe est demeurée
indemne de la plaie invétérée de l'Eglise byzantine, la simonie.
«L'existence extérieure des évoques russes est entourée d'un certain luxe, leur vie intérieure est sévère. Ils sont astreints à la résidence ; conformément aux canons, à moins que la confiance du souverain ne les appelle à siéger au Synode. Us ne quittent guère leur ville épiscopale que pour de pénibles visites pastorales dans leurs immenses diocèses. Pris dans le cloître, les évêques ont d'ordinaire un couvent pour demeure. A travers les^ plus hautes dignités de l'Eglise et au milieu des honneurs les plus élevés de l'Etat, ils observent la rigoureuse abstinence des moines. Aux banquets des fêtes officielles, à la table même du tsar, ils ne touchent d'autres mets que les légumes et les poissons.»
4. Le clergé blanc. — En Russie, le clergé paroissial se compose régulièrement d'un prêtre, d'un diacre et de deux clercs faisant fonctions de sacristain, bedeau, sonneur, lecteur etc. (i). Pour tous le mariage est obligatoire et la foncLion héréditaire eu ce sens qu'un fils de prêtre, de diacre ou de clerc, est destiné par sa naissance à faire partie du clergé ; c'est une obligation à laquelle jusqu'à ces derniers temps, il ne lui était pas permis de se soustraire, pas plus qu'il ne lui était loisible lorsque l'heure du mariage obligatoire est venue pour lui, de choisir hors de
(1) Les deux tiers des paroisses n'ont pas de diacre. Le fameux Règlement de Pierre le Grand, fixe ainsi le nombre et le rang des ecclésiastiques inférieurs. Dans chaque église cathédrale : 1 protopope, 2 trésoriers, 5 popes, 1 protodiacre, 4 diacres, 2 lecteurs, 2 sacristains, 32 choristes. Pour les autres églises principales : 1 protopope, 2 popes, 2 diacres. 2 sacristains, etc.
la caste sacerdotale la compagne de sa vie (1). Depuis Pierre le Grand auteur de la législation qui le régit sur ce point comme sur tant d'autres, le clergé russe, en effet, est devenu une véritable caste. Aux yeux du despote, le sacerdoce est un métier ; et il ne laisse pas même à ceux qui l'exercent l'honneur de l'avoir choisi. Le Lévilisme — le mot est de Katkof — est la grande humiliation et donne le secret de l'étonnante faiblesse du clergé blanc.
Le niveau intellectuel et moral du clergé séculier n'est jamais monté bien haut en Russie et pope n'a jamais été synonyme de savant ni d'ascète. Avant Pierre le Grand et Catherine, l'ignorance était générale, presque absolue. Depuis Catherine, la science de^ ecclésiastiques, sans être bien vaste, est devenue presque suffisante. On a créé des séminaires diocésains, et des académies nationales à Pétersbourg, à Moscou, à Kiew, à Kazan et ailleurs. La fréquentation de ces écoles a été rendue obligatoire par plusieurs oukazes, et les fils de popes y ont été parfois conduits chargés de chaînes.
Mais ce que le pope gagne en science, il le perd souvent en vertu. Le paysan honnête désigné par la confiance de ses concitoyens pour les fonctions de pasteur, avait au moins la simplicité et les autres vertus d'un chrétien sincère. Son fils lettré perd comme fatalement, au contact des villes et au commerce de camarades sans scrupules et de maîtres peu sûrs, la simplicité native, et souvent la foi fait
1. La caste entière comprendrait, d'après les derniers recensements-, plus d'un demi-million de membres : 140. 000 membres actifs dont 500 protopopes, 60.000 popes et 80. 000 diacres, sous-diacx'es et lecteurs ; 123.000 chantres, sacristains, etc., et 330.000 femmes ou enfants de clercs.
naufrage après la vertu. Que deviendra ce pauvre paria légalement condamné aux fonctions ecclésiastiques, sans vocation, sans vertu, sans foi peut-être ? Le voilà comme nécessairement réduit à l'une de ces deux alternatives : ou baisser tristement la tête dans les rangs d'un clergé dont il ne partage ni les convictions ni les goûts, ou la relever fièrement en s'insurgeant contre l'odieuse tyrannie qui le rive à un emploi qu'il abhorre.
Au point de vue de l'instruction et de l'éducation, le pope des villes est évidemment supérieur au pope de la campagne. Celui-ci est souvent très pauvre et de mœurs simples. Celui-là est souvent dans l'aisance, quelquefois dans le luxe. Tel curé de Saint-Pétersbourg, logé comme un prince aux frais de l'Etat, rivalise de luxe avec les grands seigneurs el donne des dîners fort estimés des gastronomes, tt des bals fort courus par la jeunesse cléricale delà grande ville, tandis que le pops rural est souvent obligé de se livrer à un travail manuel, pour donner du pain à sa nombreuse famille.
« Le clergé, en général, lisons-nous dans un livre russe, est loin de répondre en Russie à l'importance de sa mission. Celui qui est en contact journalier et permanent avec les masses populaires se trouve dans un tel état d'infériorité et d'insuffisance qu'il peut à peine suffire à la partie matérielle de ses fonctions, à celles qui consistent dans l'accomplissement des devoirs jextérieurs du culte. Sa position ne lui permet pas d'acquérir la moindre intluenco morale sur ses ouailles et encore moins de diriger leur conscience. Ce n'est pas que les prêtres russes manquent de lumières: ils sont, pour la plupart, plus instruits que la grande masse du peuple, et souvent, aussi instruits que les nobles, le mal que j'indique a plu-
tôt sa cause dans la complète dépendance où ils sont de leurs paroissiens pour leurs moyens d'existence... Un autre obstacle.... c'est le manque d'un idiome dans lequel le prêtre puisse faire ses prédications d'une manière convenable... La langue du prédicateur et le style de la chaire sont encore à créer en Russie... Le style des orateurs sacrés les plus estimés, mélange de langue slavonne et de langue vulgaire, donne à l'ensemble de leurs œuvres quelque chose d'incohérent, de diflforme même qui leur ôte beaucoup deleur prix (1). »
Deux traits surtout, au dire d'un autre russe, distinguent éminemment le clergé orthodoxe : la bonhomie, poussée jusqu'à la jovialité, et l'esprit national, poussé jusqu'au fanatisme. Simples par nature, mariés par obligation dogmatique, généralement très pauvres et chargés de famille, les prêtres russes partagent toutes les passions du peuple. Us ne détestent ni la bonne chère ni le bon vin, et s'en font gloire ; mais la misère les force à travailler de leurs mains la terre, tout comme le dernier des paysans. Fort gais d'ordinaire, très libres en leurs paroles, plaisantant volontiers sur des sujets réputés chez vous très « gaulois », ils ont l'abord facile, l'humeur douce et le rire contagieux. Chez eux, pas l'ombre d'intolérance, excepté pour ce qui concerne la patrie. Si leur costume est ecclésiastique, leurs allures sont franchement populaires, et c'est pourquoi ils sont généralement aimés.
5. Le clergé noir. — Tous les moines russes sont censés vivre sous la règle de saint Basile. Jadis les différents monastères étaient unis entre eux de
(1) TouRGUENEFF : La Russie et les Russes. T. II, p. 36 et suiv. Paris 1847.
manière à former une ou plusieurs congrégations. Ainsi la Laure de saint Serge avait au moins quarante maisons sous sa dépendance. Mais le gouvernement, jaloux du crédit et de la puissance des moines, n'a rien négligé pour briser les liens qui faisaient la force de l'ordre monastique. Il n'y a que trop bien réussi. Les monastères ont été isolés, et la décadence prévue et voulue a suivi de très près cet acte de la politique impériale. Le moine russe ne peut guère avoir du véritable moine que l'habit. La plupart du temps, il entre au couvent sans vocation, y est reçu sans épreuve, y vit sans règle et ne connaît les vœux que de nom.
D'abord le personnel des couvents se recrute trop exclusivement dans la caste sacerdotale. Des séminaristes que leur ignorance ou d'autres imperfections ont fait condamner au cloître, des universitaires que la perspective de l'épiscopat fait renoncer au mariage, des popes qu'un précoce veuvage ou d'autres accidents condamnent à quitter le ministère paroissial: voilà quijon rencontre quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, sous le froc du moine russe. Et ce malheureux, qui vient sans vocation, est reçu sans épreuve; les séminaristes, traités par leurs aînés comme des domestiques, attendent, désœuvrés toujours et souvent vagabonds, l'âge légal de la profession religieuse, qui est de trente ans pour les hommes. Les universitaires sont admis à faire profession sans noviciat et avant l'âge réglementaire ; les veufs ne sont plus en disposition ni en état d'être sérieusement formés. La Russie voit encore fleurir la triste institution des abbés commendataires, et pour comble de malheur, c'est la bureaucratie qui règle le choix des supérieurs archimandrites, hégoumènes, etc. Tous ces titres marquent les divers échelons d'une
carrière ; pour beaucoup de ceux qui la suivent, le principal mobile paraît être l'avancement. Pendant que l'abbé thésaurise [et poursuit les honneurs, le moine, sans direction, souvent sans lumières, sans consolation, s'ennuie et s'enivre. Dans un pareil milieu, la vie religieuse, on le comprend, est presque impossible : pas de vie commune, les monastères où elle est obligatoire sont en très petit nombre ; pas d'obéissance sérieuse et durable, le despotisme dans les supérieurs réclame moins l'obéissance qu'il n'engendre la servilité. Il y a cependant parmi les moines russes un certain nombre d'hommes éclairés, honnêtes, chrétiens, sobres, pénitents et mortifiés. Gela prouve uniquement que les hommes valent mieux que les institutions.
Les couvents de femmes sont relativement peu nombreux en Russie (1), mais ils sont plus peuplés que les couvents d'hommes. On sait que le règlement de Pierre le Grand, qui ne permet aux moines défaire profession qu'après 30 ans, recule jusqu'à 50 ans l'âge légal de la profession des religieuses. Les professes sont par là-même en petit nombre, mais le nombre des personnes du sexe qui partagent leur genre de vie en attendant l'âge de leur profession est considérable. Si on ne tient compte que des professes, le nombre des religieuses est do beaucoup inférieur à celui des moines, mais si on fait entrer en ligne de compte les novices et les aspirantes, le nombre des religieuses l'emportera peut-être sur celui des moines.
(1) Ou ne compte pas moins à l'heui-e actuelle, écrit le correspondant du Temps, 1887, de 667 monastères orthodoxes ; les couvents d'hommes sont les plus nombreux ; il y en a 420 contre 247 de femmes, mais ils sont moins peuples. Sur un total de 29.795 personnes ayant embrassé la vie monastique, on compte 18.904 femmes et 10,872 hommes.
6. Popes et tnoines. — Les deux clergés hlanc et noir ne sont pas seulement distincts ; ils sont divisés. La distinction est aussi ancienne que le christianisme en Russie ; la division est relativement récente, mais elle a pris dans ces derniers temps surtout un caractère de gravité exceptionnelle.
Il fut un temps où moines et popes vivaient en paix contents de leur sort respectif. Le pope n'était alors qu'un simple paysan, sans lettres et sans ambition, choisi généralement par ses pairs, marié, père de famille, agréé et sacré par Tévêque, qui n'exigeait de lui que l'honnêteté et les quelques notions indispensables pour célébrer la messe et administrer les sacrements. Quelques jours passés dans un monastère le préparaient à l'ordination. Devenus prêtres, les anciens popes rentraient au milieu des leurs, et là, absorbés qu'ils étaient par l'accomplissement de leusr fonctions, le soin de leur ménageât les nécessités de la vie, conscients d'ailleurs de leur propre faiblesse, la pensée ne leur venait même pas d'envier aux moines les postes brillants et lucratifs que leur savoir et leur condition de célibataires leur permettaient d'occuper.
Mais la situation changea du tout au tout le jour oii l'absolutisme des tsars eut rendu pour le clergé blanc l'instruction obligatoire, et fait de ce clergé, dans le sens où nous l'avons expliqué plus haut, une véritable caste. La division des deux clergés date en elïet de la création des séminaires. Le jeune pope lettré, ses études finies, sera prêtre, puisqu'il est fils de prêtre, mais il n'aura plus ni les habitudes, ni les vertus natives,ni la résignation de son père illettré. Et cependant il n'a que le choix entre la vie religieuse qui ouvre l'accès à tous les honneurs et la vie du ministère, sans grand avenir : car, ne l'oublions pas, en
Russie, comme dans toute l'Eglise orthodox e, les hautes fonctions ecclésiasticxues, l'épiscopat en particulier, ne sont légalement accordées qu'à des célibataires religieux. Religieux célibataire avec l'espérance de tous les honneurs, ou pope marié dans une position inférieure, voilà la seule alternative du séminariste russe. S'il entre en religion, il y a cent à parier contre un qu'il ne sera jamais qu'un religieux très médiocre. S'il recule devant cet avenir de contrainte et d'hypocrisie, la loi le condamne au mariage, et partant brise son avenir. Voilà un mécontent, un cœur ulcéré, un jaloux, un déclassé. Il ne pardonnera pas aux moines de le supplanter partout. Il a conscience d'être instruit et honnête pour le moins autant qu'eux. 11 ne pardonnera pas à la société d'avoir créé pour lui cette alternative inique et barbare — ou la vie religieuse sans vocation, ou le mariage sans avenir — et alors il prend en horreur le clergé noir qui l'arrête sur le chemin des honneurs, et il est prêt à s'insurger contre la société qui fait peser sur lui le poids d'une législation humiliante et cruelle ; de là la lutte violente, entreprise par le clergé blanc contre le clergé noir ; de là, en partie du moins, les sauvages attentats des nihilistes contre la société et le gouvernement.
«En général, on peut dire que dans la guerre qu'il fait au clergé noir, le clergé blanc a pour lui le gouvernement, l'opinion des gens chaque jour plus nombreux qui ont perdu toute conviction religieuse et la plupart des journaux. La grande force du parti opposé est dans le peuple et dans la crainte que l'on a de voir grossir les rangs des Starovères, le jour où l'on se permettrait des innovations trop flagrantes (1). »
'(l) Gagarin, Etudes, 1866, p. 250.
Le seul remède à un si grand mal, qui est en même temps pour la société et pour l'Eglise russe un péril très grave, serait, au dire du Père Gagarin, la liberté laissée aux popes intelligents qui n'ont aucun attrait pour la vie religieuse, de vivre dans le célibat, avec l'espérance d'arriver comme les moines aux honneurs et aux dignités dont leur talent et leurs vertus les auraient rendus dignes. L'Eglise russe garderait son clergé inférieur de popes mariés et son clergé régulier de moines, il n'y aurait qu'une catégorie de plus, composée de tous les membres du clergé séculier qui renonceraient au mariage et feraient dans le ministère paroissial vœu de chasteté, comme tous les prêtres séculiers de rp]glise catholique. Ainsi disparaîtrait le monopole odieux des dignités ecclésiastiques réservées aux moines. Ainsi l'Eglise russe acc[uerrait un peu plus de ressemblance avec l'Eglise romaine.J^ i
Profond serait, au dire de beaucoup d'observateurs le discrédit dans lequel est tombée, aux yeux des Russes intelligents, leur propre Eglise, dégradée au point de n'être guère qu'un moyen de gouvernement entre les mains de l'empereur! sans prestige seraient ses évêques, et sans influence ses ministres. Y a-t-il lieu d'en être surpris? Faut-il s'étonner de voir les sectes les plus bizarres se multiplier au sein de l'ignorance et de la corruption contre laquelle est incapable de réagir un clergé, asservi, une Eglise momifiée et réduite à l'état d'une institution politique haïe et redoutée? Des témoins dignes de foi assurent que les rashoiniks forment au moins le quart de l'Eglise russe. Ce qui a jusqu'ici protégé cette pauvre Eglise contre une dissolution complète, au milieu des sectes qui l'envahissent de toutes parts, c'est uniquement le bras séculier avec sa lé-
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gislation draconienne contre les dissidents. Mais le flot de l'erreur monte sans cesse, qui l'arrêtera? L'Etat sévit et rp]glise dort. Qui la réveillera de son sommeil léthargique? Qui lui rendra avec l'honneur, la liberté et la puissance ? Certes, ce n'est pas le tsar. Outre qu'il ne le pourrait pas alors même qu'il le voudrait, nous sommes bien sûr qu'il ne le voudra jamais. C'est du dehors, c'est du centre vivant de l'Eglise, c'est du Vicaire de Jésus-Christ, de Rome en un ^not, et de Rome seulement que lui viendra le salut. C'est ce que voient clairement, même en Russie, les hommes qui réfléchissent; c'est ce qu'écrivait récemment à l'archimandrite Platonof et à tous les prélats de l'Eglise orthodoxe, le piiblieiste et historien russe bien connu Vladimir Solovief. Cet écrivain courageux établit nettement la vérité des points suivants : 1» que l'Eglise romaine ne s'est jamais rendue coupable d'hérésie ; 2» qu'elle n'est jamais tombée dans le schisme; 3° que par conséquent la séparation des Eglises orientales et occidentales est sans fondement, et que 4° il est du devoir de tous de travailler à leur réunion.
Fl.N.