CHAPITRE II
Sommaire : Les Grands-Russiens ou Véliko-Russes. — Avant rinvasion mongole. — Le joug mongol ou Tatarehtchina. — Les Grands-Princes moscovites. — Les Métropolitains de Moscou. — Moscou et Byzance. — Moscou et Rome. — Abolition du Patriarcat. — Le règlement ecclésiastique de Pierrele-Grand. — Orthodoxes et Raskolniks.
1. Les Grands- Russisna. — Les Grands-Russiens ou Véliko-Russes forment, à eux seuls, plus de la moitié des habitants de l'Empire des Tsars. De la Russie centrale — leur véritable patrie — ils ont puisamment rayonné par la colonisation et la conquête : au nord, jusqu'aux rivages glacés de l'Océan Arctique; à l'ouest, jusqu'à la Baltique, à la Vistule et aux Garpathes, occupant à peu près seuls le bassin de la Neva, et formant partout ailleurs, dans les provinces Baltiques, en I.ithuanie, en Pologne, en Blanche-Russie, en Petite-Russie, des colonies nombreuses et prospères; au sud, jusqu'à la mer Noire, à travers les provinces par eux défrichées de la Nouvelle-Russie, et jusqu'au Caucase par eux conquis et par eux colonisé, surtout à sa base septentrionale ; à l'est enfin, jusqu'au Pamir et à l'Océan Pacifique, remplissant d'abord tout le bassin du Volga, puis, s'élançant par delà l'Oural, à la conquête de la Sibérie, dont plusieurs provinces plus étendues que la France ont une population toute grande-russienne
Trois éléments ont concouru à la formation de la
P ATRIARCAT DE MOSCOU. 29
race véliko-russe : l'élément fnnois, représenté par les innombrables tribus qui occupaient au IX« siècle les plaines et les forêts de la Russie orientale ; l'élément slave, représenté par les multitudes d'immigrants que depuis le IX' siècle Kiev et Novgorod lancent à la conquête des pays finnois ; l'élément Scandinave, représenté par les compagnons ou les descendants des Vikings, maîtres de Novgorod et de Kiev depuis le IX* siècle.
« A peine établis à Novgorod-la--Grande, dit M. Léger, les Normands s'installent à Rostov, au sud-est, dans les contrées, où plus tard s'élèvera Moscou.» « La Grande-Russie, dit M. Leroy-Baulieu, ne fut pas soumise par les Slaves de Kiev et de Novgorod à main armée : ce fut une longue et lente colonisation, comme une infiltration sourde et séculaire des Slaves, qui a cela de remarquable qu'elle a presque échappé aux annalistes, et que l'histoire en devine le début, sans en pouvoir fixer les phases. » D'une façon générale on peut dire que la race véliko-russe est finnoise surtout par ses qualités physiques, par le corps — car il e^ttrès certain qu'une part notable du sang qui coule dans ses veines est finnoise et asiatique ; slave surtout par ses qualités morales, par l'âme — puisqu'elle a reçu de Kiev et de Novgorod, ses traditions, sa langue et sa religion ; Scandinave surtout par son organisation sociale et politique,— puisque le groupement des tribus anarchiques de la Slavie orientale en corps de nation, et la fixation au sol i ar les travaux de culture des pasteurs nomades du bassin du Volga, datent précisément de l'apparition, en ces divers pays, des compagnons du Scandinave Rourik.
Le Grand-Russien, ou Moscovite, devenu après mille ans d'incessants efforts, le maître redouté de
toute la Slavie orientale, dicte aujourd'hui des lois aux peuples qui furent ses aïeux : la colonie slave des bords du Volga, devenue l'Empire russe, a subjugué et réduit à l'état de province son antique métropole, la Russie kiévienne et novgorodienne, et ne vise à rien moins qu'à imposer à tous ses sujets, ses mœurs, sa langue et sa religion.
En religion, la Grande-Russie est tout entière chrétienne de rite grec, et de langue slavonne. Son histoire civile et ecclésiastique comprend cinq époques bien tranchées par quatre grands événements : l'invasion des Mongols, (1238); la division de l'Eglise russe entre les deux métropoles de Moscou et de Kiev (1410) ; l'établissement du patriarcat (1588) ; son abolition et son remplacement par le Synode (1719.) C'est la division adoptée par Mgr Philarète évêque de Kharkov, dans son histoire de l'Eglise russe.
2. Avant Vinvasion mongole. — Du IX* au XIII* siècle la race slave poursuivit simultanément et sans bruit dans le Far-Easl européen la conquête du sol parla mise en culture des steppes et des forêts, et la conquête des âmes par la prédication du christianisme. Les apôtres comme les colons viennent à cette époque de Novgorod et de Kiev. Chaque essaim d'immigrants qui sort de l'une de ces deux villes s'avance escorté de guerriers Scandinaves et de moines byzantins. Malgré son infériorité relative — si on le compare à nos grandes figures ecclésiastiques du moyen âge — le clergé gréco-slave rendit à cette époque, spécialement à la Grande-Russie, d'admirables services.
11 conserva la foi des immigrants ; il convertit les indigènes. Grâce à lui, Slaves et Finnois mêlèrent
si bien leur sang et leur âme, qu'ils ne formèrent bientôt plus qu'un seul peuple. Il donna aux nouveaux convertis l'exemple du travail et du patriotisme. « Les moines défrichèrent des régions inconnues et y attirèrent de tlorissantes colonies. » Toutes leurs conquêtes spirituelles furent aussi des conquêtes matérielles pour les princes, car, de tous les convertis, ils firent des Russes, et leurs couvents furent tour à tour, des fermes modèles, des marchés fameux, des camps retranchés, des lieux de pèlerinage (1). La Grande-Russie est en définitive une création du clergé gréco-slave. C'est de son Eglise nominalement soumise à Byzance et dépendante de Kiev qu'elle reçut à cette époque avec la foi chrétienne, la force morale et la cohésion qui lui permirent de traverser sans y succomber, la période la plus critique de son histoire, la période de la domination mongole outatare.
3. 1,3 joug mongol. — Cette domination que les Russes appellent «le joug tatar, » Taiarchtchina, dura deux siècles et demi. Un quart de siècle suffit aux Mongols pour conquérir à la façon des pasteurs,
(1) Des 428 couvents dont s'honore la Russie orthodoxe, le premier en dignité est celui de Petcherski, à Kiev, où les premières annales du peuple russe furent rédigées par Nestor, mais le plus intéressant pour Thistoriei) est celui de Troïtsa à 67 verstes de Moscou. Si Kiev a été le berceau de la Russie Scandinave, « l'Empire des tsars » doit sa naissance à Moscou. Kiev et Petcherski sont la Petite-Russie, Moscou et Troïtsa sont la Russie. On pourrait dire que Troïtsa est le Saint-Denis du Nord : le couvent russe a même collaboré plus énergiquement que le monastère français à fœuvre de l'unité nationale. » Rambaud, Les monastères de la Russie dans la Revue polit. et littéraire, 30 août 1873.
toute la Slavie orientale ; la victoire de la Kalka, «le Crécy et le Poitiers de la chevalerie russe, » les rendit maîtres absolus de la Russie méridionale (1224); la prise et le pillage de Kiev fit passer sous leurs lois la Russie centrale (1240); la soumission de Novgorod au dénombrement et au tribut, leur ouvrit la Russie septentrionale (1260.) La Horde d'or qui s'étendait de l'Oural et de la Caspienne aux embouchures du Danube, d'abord simple province de l'immense empire des Grands-Khans, proclama son indépendance en 1260, et connut avant de s'effondrer définitivement au XVI" siècle sous les coups des Moscovites, deux périodes de prospérité, la première au Xlir siècle sous Bety, (1255) le fondateur de Saraï, « le Château », capitale du nouvel Empire, sur un des bras du bas Volga, l'Aktouba; la seconde au XIV* siècle sous le Khan Ousbek, qui sut encore pour un temps réunir sous son sceptre toutes les tribus, et rendre à son peuple avec l'unité la puissance et la prospérité. Ousbek mort, la Horde se démembra, les tribus s'isolèrent, l'Empire faiblit. Les nouveaux maîtres de la Russie, purs nomades, étaient aussi incapables de transformer socialement les Russes sédentaires que de se laisser transformer par eux. « La Horde ne toucha ni à l'organisation politique, ni à 1 organisation religieuse du pays vaincu : elle lui laissa ses princes et son clergé. » Le nomade d'ordinaire vit de pâturage et de pillage. Le Mongol, maître de la Russie, exploita merveilleusement à ce double point de vue les ressources de sa conquête. Les plaines du centre et du sud offrent d'admirables pâturages ; il s'en empara. Les villes du Dnieper et de l'Ilmen regorgeaient de richesses; il les pilla. Les terres fertiles de la Slavie orientale déjà entamées par la cul-
ture donnaient aux Russes de riches récoltes; il en profita.
L'Eglise, à cette époque, loin de faiblir, s'affermit et se développe. Les Khans tatars la ménagent, l'honorent, la soutiennent. Un évêque orthodoxe put résider dans la capitale mongole à Saraï; les clercs furent alfranchis des charges effroyables qui pesaient sur la société laïque : défense fut faite à tout sujet du Khan de violer leurs franchises sous peine de mort ; le droit de justice fut formellement reconnu à l'Eglise; lesévêques purent utilement faire entendre à la Horde les plaintes ou les demandes des fidèles; telle charte mongole (iarlyh) alla jusqu'à déclarer que les ecclésiastiques ne seraient pas responsables, s'ils tuaient sur leurs domaines un agent du Khan. En 1313, le Khan Ousbek, à la prière de Pierre, métropolite de Moscou, confirma tous les privilèges de l'Eglise et défendit de l'inquiéter dans ses biens, « car, disait le rescrit, ces biens sont sacrés, puisqu'ils appartiennent à des hommes, dont les prières nous conservent la vie et fortifient notre armée. »
4. Les Grands- Princes moscovites. — Les Slaves du Volga reconnaissaient au moment de l'invasion mongole deux puissances ; la puissance ecclésiastique des envoyés de Byzance et la puissance princière des descendants de Rourik. A l'époque et sous l'influence du «jougtatar» la première s'affermit, — nous avons dit dans quelle mesure ; — la seconde se transforma, — nous allons voir dans quel sans. « Durant la période kiévienne, le prince vivait entouré de ses leudes, des membres de sa droujina, qui jouissaient de nombreux privilèges, et d'accord avec lui
l'église russe. â
exploitaient la nation. » Les Tatars astreignirent tous les Russes, sans exception, princes, boïars et paysans, à payer un impôt par tête ou capitation qui pesait aussi lourdement sur les riches que sur les pauvres. Cette mesure n'allait à rien moins qu'à supprimer toutes les castes et à unifier la société russe. Le prince finit, nous l'avon^i déjà dit, par prendre, de gré ou de force, la responsabilité vis-à-vis du Khan, de la tranquillité publique, et de la perception des impôts, et devint par là même, aux yeux de ses sujets, le représentant officiel d'un souverain oriental, autocrate et absolu. Cette circonstance ne contribua pas médiocrement à développer dans la société slave l'idée de V autocratie.
« Les premiers Tsars de Moscovie, dit M. Wallace, furent les descendants politiques, non des princes russes, mais des Khans tatars. »
5. Les Métropolitains de Moscou. — La situation des Grands-Princes moscovites était loin d'être brillante au commencement du XV siècle. Les Lithuaniens qu'une suite d'entreprises militaires habilement conduites avaient rendus maîtres de tout le bassin du Dnieper aspiraient à soumettre à leur domination tous les Russes sans exception, et, maîtres de Kief depuis près d'un siècle, marchaient résolument sur Moscou ; les Mongols de leur côté, bien qu'affaiblis dans leurs récentes défaites dans les guerres malheureuses qu'ils avaient soutenues contre les Lithuaniens, tenaient toujours bon dans le bassin du Volga^ et continuaient à terroriser la Grande-Russie. Prise comme dans un étau entre la Lithuanie triomphante et la Horde exaspérée, la Moscovie semblait destinée à périr. Le salut lui vint à cette époque en grande partie de l'Eglise. Le chef de l'Eglise russe, le métropolitain de Kiev, résidant depuis 1349 tantôt
à Wladimir, tantôt à Moscou, se montra presque constamment l'allié Adèle du Grand-Prince. Grands- Princes et Métropolitains avaient, à cette époque deux ennemis communs, les Mongols passés à l'Islamisme depuis 1272, et les Lithuaniens, encore païens, bien qu'alliés à la Pologne catholique depuis
L'entente était fatale ; elle fut féconde. Soutenus énergiquement par le concours dévoué d'un clergé ardemment patriote, les chefs politiques de la Moscovie du XV* siècle, à qui leurs exploits ont souvent mérité le surnom de «terribles » et leurs triomphes celui de « rassembleurs de la terre russe, » parvinrent, au prix d'héroïques et constants efforts, à exterminer la puissance mongole — ce fut l'œuvre surtout d'Ivan-le-Grand (1462-1505), et à refouler après l'avoir longtemps contenue, la puissance lithuanienne. De ce côté surtout le danger était grand ; la Lithuanie opposait métropolitain à métropolitain, comme elle opposait grand-prince à grandprince. Depuis 1410, Kiev avait un chef religieux rival de celui de Moscou, et derrière la Lithuanie se dressait menaçante la catholique Pologne. La lutte fut longue et terrible. Nous n'avons pas à la décrire
L'Eglise russe au XVI* siècle, comptait une métropole, Moscou ; six archevêchés : Novgorod, Rostov, Smolensk, Kazan, Pskov et Vologda, et six évêchés : Riazan, Tver, Kolomenskoë, Wladimir, Sousdal et Kritski. La juridiction du métropolitain s'étendait à tous les sujets du Tzar; les diocèses étaient immenses; leurs titulaires toujours choisis parmi le clergé noir étaient aussi dépendants du grand-prince que les évêques de Byzance l'avaient été de l'empereur. « Il n'en coûtait que quelques formalités, pour faire ou défaire un prélat. »
6. Moscou et Byzance .— Le Patriarcat {1588). L'Eglise moscovite fille de l'Eglise kiévienne, n'eut jamais avec Byzance que des attaches faciles à rompre : l'exemple de sa mère si souvent indocile aux ordre» du patriarche byzantin était venu de bonne heure encourager son esprit d'indépendance ; l'invasion mongole avait longtemps interrompu toute communication entre la Grande-Russie et l'empire grec ; la longue rivalité des deux métropolitains de Moscou et de Kiev, aux XlVe et XV^ siècles, avait relégué au second plan aux yeux des Moscovites l'autorité du patriarche; enfin la prise de Gonstantinople par les Turcs (1453) avait singulièrement amoindri le prestige du chef de l'Eglise grecque. A la fin du XVI« siècle la dépendance de Moscou par rapport à Byzance était purement nominale.
Du moment qu'elle avait un tsar, Moscou devait avoir un patriarche. Ivan IV le Terrible, (1534-1584) spoliateur et persécuteur féroce, se fit sacrer tsar par son métropolitain Macaire (1547), et le patriarche byzantin Joasaph II l'approuva. Fédor Ivanovitch (158i-1598), précisément parce qu'il était tsar, voulut avoir un patriarche, et le jour même de son sacre il dit au métropolitain de Moscou, après lui avoir remis officiellement tous les insignes de la dignité pratriarcale : «Très saint père, très digne patriarche, premier évêque et patriarche de toutes les Russies, de Wladimir, de Moscou, etc., je t'ordonne d'avoir, et je te fais savoir que tu as la prééminence sur tous les évoques ; qu'à l'avenir tu dois porter l'habit de patriarche ; et que dans tout mon royaume tu dois être honoré comme patriarche. » Jérémie II qui occupait alors le siège de Gonstantinople avait de grands besoins et peu de ressources. Le Tsar Fédor lui fit quelques présents et
le patriarcat de Moscou lut reconnu. Les autres patriarches orientaux ratifièrent à leur tour l'érection du nouveau siège et décidèrent que son titulaire prendrait rang après celui de Jérusalem. En 1591 un synode de Gonstantinople, non content de sanctionner cette innovation, prescrivit des prières dans toutes les églises pour les tsars, empereurs très orthodoxes. Peu après le siège patriarcal de Moscou, passant du 5' au 3* rang, prenait place immédiatement après Alexandrie, avant Antioche et Jérusalem. Il va sans dire que les métropolitains de Russie durent s'incliner devant leur nouveau supérieur hiérarchique. L'antique église de Kiev elle-même, transporta à sa jeune sœur de Moscou l'obéissance qu'elle avait jusqu'alors rendue à l'Eglise de Gonstantinople (1685).
7. Moscou et Rome. — Vis-à-vis de Rome Moscou n'a guère connu d'autres sentiments que ceux de la défiance et de la haine. Le nom de cette ville apparaît pour la première fois dans les chroniques à la date de 1147, juste au moment oii la Kiévie d'où lui viendront ses premiers apôtres, par l'organe du métropolite Nicéphore, adhère officiellement au schisme de Byzance ; elle est donc née schismatique. En 1237 elle est brûlée par les Tatars ; onze ans plus tard elle est prise parles Lithuaniens (1248). Dès les premières années du XIV siècle elle est la capitale d'une principauté indépendante. Du XIV au XVH" siècle Moscou grandit ; après, elle décline. Son éloignement pour Rome, loin de diminuer s'accentue toujours. Du temps de la domination mongole c'est Vindiffêrenee et l'oubli : la Moscovie séparée de l'Occident européen n'est plus qu'une dépendance politique de l'Asie. Du temps des grandes luttes
contre les Lithuaniens et les Polonais, c'est Vanimosite : Rome est censée faire cause commune avec l'Etat polono-lithuanien, l'ennemi héréditaire de la Moscovie. Depuis la ruine de Gonstantinople, c'est une rivalité jalouse : Moscou remplace Byzance, et le chef de l'Eglise russe épouse plus que jamais visà-vis de Rome les ressentiments du chef de l'Eglise grecque dont il se croit l'héritier.
Les Souverains Pontifes firent à plusieurs reprises, pour ramener les Moscovites dans les voies de l'obéissance, des efforts généreux. Alexandre IV donna à l'évoque de Lesbos juridiction sur tous les latins de Russie (1657). Jean XXII chercha à introduire dans la Russie méridionale l'usage de la liturgie latine (1320-1322). Clément VI approuva la croisade entreprise par Magnus roi .de Suède, contre les Russes de Novgorod, parce que ceux-ci traitaient en païens leurs sujets ou leurs voisins catholiques.
Les Grands- Princes étaient hostiles à toute idée de rapprochement avec Rome. Isidore, métropolitain de Kiev, ayant essayé de promulguer à Moscou les décrets du concile de Florence (1439), fut, pour ce seul fait, par ordre du Grand-Prince, dépouillé de ses ornements et enfermé dans un monastère. Des relations assez suivies s'établirent, cependant, à la fin du XV' siècle, entre les pontifes de Rome et les Princes de Moscou. Léon X, Adrien VI et Clément VII reçurent avec honneur les ambassadeurs du Grand-Prince. Les Moscovites avaient besoin du pape, étant alors au fort de leur lutte contre les Polonais. C'est dire que leurs démarches étaient inspirées plus par la politique que par la religion. Sous Ivan IV, à la suite d'une lettre de ce prince, Grégoire XIII envoya à la cour de Moscou le jésuite Possevin, chargé d'une mission extraordinaire à la
fois politique et religieuse (1580). Féodor Ivanovitch (i584-1598) dominé par son beau-frère Boris Godounof qui lui succéda après s'être débarrassé par un assassinat du dernier rejeton de la famille de sai nt Vladimir, Dmitri second fils d'Ivan, fut un «orthodoxe» fervent. Boris (1598-1605) fut le véritable organisateur du patriarcat de Moscou. Des deux imposteurs qui à sa mort essayèrent de monter sur le trône en se faisant passer pour Dmitri, le premier, qui régna à peine un an (1605-1606), obtint l'appui des Polonais et du clergé catholique; le second sollicita celui des orthodoxes. Quand finit le «temps des troubles» à l'avènement de Michel Romanof (1613), Moscou obéissait aux Polonais et Novgorod aux Suédois. Alexis Mikhaïlovitch (1645-1676) reprit sur les Polonais la Petite-Russie et soumit les Cosaques. Il ne fut plus question d'union avec Rome. Déjà sous le patriarche Philarète, (I6i9-i633) père de Michel Romanof, la cour de France s'était vu refuser l'autorisation de construire une chapelle catholique à Moscou, et par l'organe de son chef, l'Eglise orthodoxe avait contesté la validité du baptême latin, en ordonnant de rebaptiser par immersion les chrétiens de ce rite qui demanderaient à entrer dans l'Eglise russe. La tentative du patriarche Nicon, sous Alexis, n'était pas faite non plus pour ménager un rapprochement avec l'Eglise romaine.
8. Abolition du Patriarcat. Le malheur avait fait deux alliés du tsar et du patriarche, et tant qu'il ne s'était agi que de défendre contre de puissants ennemis la patrie et la religion moscovite, leur entente avait été constante et cordiale ; la fortune en fit deux riuaMo; ; d'accord en effet tant qu'il s'agit de vaincre, ils se divisèrent dès qu'il fut question de
partager le fruit^de leur commune victoire. Le patriarche avait eu à peine moins de part que le tsar aux conquêtes de la seconde moitié du XVir siècle; car c'est surtout au nom de 1' «orthodoxie» que les Moscovites reprirent à cette époque aux Polonais, la Petite-Russie (1667) et aux Cosaques, l'Ukraine (1688). Ayant été à la peine, il voulut être à l'honneur et au profit, et souvent, trop souvent aux yeux du tsar, il obtint l'un et l'autre. Par la force même des choses, le chef religieux d'un peuple «orthodoxe » devenait pour le chef politique de ce même peuple, un rival redoutable. Le tsar ne pouvait manquer de prendre ombrage du crédit du patriarche à qui la nation reconnaissante donnait presque toujours et la première place et la meilleure part. La lutte était pour ainsi dire inévitable. Elle éclata de bonne heure, dura fort longtemps, et se termina en 1721 pc;r la ruine définitive de l'autorité des patriarches et le triomphe complet de l'absolutisme des tsars.
La déposition imméritée du patriarche Nikon? prononcée à Moscou môme (1664) sous les yeux du tsar Alexis, par les évêques russes et les patriarches orientaux, porta à l'autorité du patriarcat moscovite un coup terrible, dont elle ne se releva plus. Les successeurs du malheureux mais noble Nikon — la plus grande figure de l'Eglise russe — Joachim et Adrien, ne déployèrent quelque énergie que dans les manifestations de leur haine contre l'Eglise catholique.
Sur ces entrefaites, Pierre le Grand (1689-1725) montait sur le trône. Dire quelles étaient au fond les idées religieuses de Pierre I^"" est chose difficile et embarrassante. Très jeune, il s'était fait initier à la loge maçonnique fondée à Moscou par Lefort ; en
beaucoup de circonstances, les protestants eurent en lui un ami et un protecteur; et il est très probable, pour ne pas dire certain, que le principal sinon l'unique motif qui le fit songer à une réconciliation avec Rome fut l'espoir des alliances que cette réconciliation lui permettrait de contracter avec les maisons d'Autriche et de P'rance.
Quoi qu'il en soit de ses convictions personnelles, il est certain que Pierre le"", pour des raisons purement politiques, n'aimait pas le clergé russe, adversaire naturel de ses réformes. Aussi le but principal de sa politique intérieure fut-il d'amoindrir son influence, et de l'asservir à son autorité. L'abolition du patriarcat fut décidée en principe, dès le premier jour. L'entreprise n'était pas facile. Il ne s'agissait de rien moins que de bouleverser de fond en comble l'organisation religieuse d'un peuple qui venait de se mutiner parce qu'un patriarche, jusqu'alors vénéré de tous, avait osé toucher à ses livres, pour en faire disparaître les fautes grossières qui les défiguraient. Aussi procéda-t-il avec une prudente lenteur à l'exécution de ses desseins. Joachim étant mort (mars 1590) peu de mois après la révo lution qui arracha le pouvoir à la princesse Sophie, le nouveau tsar désigna pour luisuccéder, Adrien qui se montra médiocrement sympathique à ses réformes, mais lui causa d'ailleurs peu d'embarras. A sa mort, arrivée en octobre 1700, Pierre, sans lai donner de successeur, confia l'administration de l'Eglise russe, d'abord au métropolite de Sary, puis à celui de Rézan (1702), leur défendant de prendre aucune décision de quelque importance, sans avoir pris l'avis des évêques présents dans la capitale et sans en avoir préalablement référé à lui-même. Cet état provisoire dura près de vingt ans pendant les-
quels le tsar traita son Eglise comme il traitait son peuple et son armée, en maître absolu, lui imposant de force une organisation allemande, réformant les monastères, imposant les biens d'Eglise, modifiant l'administration diocésaine, nommant, déplaçant, déposant à son gré les évêques et les métropolitains. Le 25 janvier 1721 parut l'ukase instituant le Saint- Synode. Virtuellement le patriarcat était depuis longtemps aboli. Depuis vingt ans la Russie n'en connaissait que l'ombre.
9. Le Règlement ecclésiastique de Pierre le Grand (1721). C'est dans le Statut ou Règlement ecclésiastique, véritable code de l'Eglise russe publié à Saint- Pétersbourg en 1721 et encore en vigueur aujourd'hui dans ses principales dispositions, qu'il faut étudier l'innovation ou, pour parler plus exactement, la révolution religieuse inaugurée en Russie par la création du Saint-Synode.
Ce règlement inspiré par Pierre, et rédigé en russe par Prokopovitcb se divise en trois parties. La première dit ce qu'est le Synode et donne les motifs de son établissement. Pierre sent le besoin de justifier sa sacrilège entreprise : à l'en croire, d'innombrables et graves raisons rendaient le changement qu'il vient de faire dans l'Eglise russe, non seulement désirable, mais nécessaire. Deux surtout l'ont frappé : le gouvernement de plusieurs, dit-il, vaut mieux que celui d'un seul; et puis, si l'Eglise avait un seul chef, il serait malaisé au pouvoir de la tenir dans sa main. — La seconde partie fait connaître les affaires soumises à cette administration. II s'en trouve de deux catégories : les xxïïqs générales, le synode examinera 1° si tout se passe régulièrement et conformément à la loi chrétienne, et si rien ne se commet de contraire à cette loi; 2" si l'instruction
donnée au peuple chrétien est suffisante; les autres spéciales se rapportant à cinq états particuliers que le règlement énumère dans l'ordre suivant : 1" les évoques; 2° les prêtres, les diacres et le reste du clergé ; S" les moines ; 4° les établissements d'instruction, les maîtres et les élèves qui s'y trouvent et aussi les prédicateurs; 5» les personnes du monde en tant qu'elles ^onl atteintes par la discipline ecclésiastique. — La troisième partie du statut décrit les devoirs, le mode d'action et le pouvoir des membres du gouvernement ecclésiastique ou Synode.
Le Statut est l'œuvre d'un despote perfide et brutal. L"auteur ira, s'il le faut, jusqu'à prescrire aux prêtres confesseurs la délation , il aura l'air d'insulter à la chasteté des vierges, et ne cachera ni son dessein d'interdire aux religieux l'usage de la plume, ni son désir de transformer les pasteurs en agents de police. Pas un mot de piété dans une œuvre essentiellement religieuse ; pas une parole qui respire l'amour de Dieu ou du prochain. Tout y est dur, cassant, impitoyable. C'est un maître qui parle, sans respect pour ceux à qui il s'adresse, et même avec l'intention manifeste de les humilier. 10. Orthodoxes et Ilasholniks. — Intimidé par les menaces de Pierre ou gagné par ses promesses, le clergé « orthodoxe » baissa la tète, et se résigna à recevoir le joug qu'il porte encore aujourd'hui. EnRussie, l'épiscopat privé de son chef traditionnel le patriarche, et trahi par l'ambitieux Prokopovitch était incapable d'opposer aux désirs du souverain une résistance sérieuse ; hors de Russie, dans tout le monde «orthodoxe», nul n'était assez hardi ou assez fort pour entreprendre de défendre l'Eglise moscovite contre les brutalités de son dur et audacieux souverain. Le patriarche de Constantinople, Jérémie III, qui avait
besoin de la protection du tzar, approuva tout ce qui avait été fait (1723); et les successeurs de Pierre, Catherine I", sa femme (1725-1727), Pierre II (1727-1730) Anne (1730-1740), Elisabetli (1741-1762) n'eurent plus, qu'à river les chaînes qu'il avait forgé de ses mains puissantes, et que sous ses yeux Proliopovitch avait appliquées à l'Eglise officielle. La spoliation s'ajoutant sous Catherine II (1762-1780) aux humiliations précédentes, le peu de crédit que gardait encore cette malheureuse Eglise, alla baissant de jour en jour, et on la vit s'enfoncer de plus en plus, dans l'ignorance et le servilisme.