PREMIERE CONFERENCE
.XArrRE DE L'EGLISE
Monseigneur (i), Messieurs,
Il ne saurait y avoir de doute sur la pensée qui donna naissance aux conférences de Notre-Dame. Les initiateurs de ce grand enseignement voulurent qu'il eût un caractère évident d'actualité, afin de répondre aux besoins des âmes, à chaque phase nouvelle de la lutte entre la vérité et l'erreur.
(i) s. E. MoasoisQear le cardinal Richard, archevêque de Paiis. l'église. — 1
Laissant aux autres chaires la charg-e de l'évangélisation traditionnelle, ils prétendirent assurer à celle-ci le mérite d'une prédication, où se reconnus sent les préoccupations de l'heure présente et jusqu'au langage de ceux qui les éprouvent. Ce dessein n'allait pas sans une audace, où beaucoup virent de l'imprudence, et sans une confiance en soimême comme dans l'opinion, que certains n'hésitèrent pas à taxer d'insolence. Dieu sait, — mais nous aussi, Messieurs, nous le savons, — avec quel honneur pour eux et quel profit pour tous, les premiers représentants de cette audacieuse confiance accomplirent leur tâche: nous vivons encore de leur effort, et s'il reste en nos ruines un gage d'espérance, c'est à eux qu'en remonte la joie, — à eux et aux grands évèques qui bravèrent avec eux les terreurs plus ou moins sincères des premiers jours. Comme récompense de leur générosité, — la meilleure peut-être, — ils eurent des héritiers dignes d'eux, et leur enseignement continua de couler, à travers notre génération, comme un fleuve majestueux, où bruissait encore leur voix et se rellctait leur image. Je ne pourrais prononcer ici les noms de ces ouvriers de la deuxième heure, sans m'exposer au reproche de glorifier indiscrètement ma propre famille religieuse, et avec elle,
rilluslrc compagnie qui avait déjà donné Raviçnan pour émule à Lacordaire.
Mais vous ne me pardonneriez pas d'oublier le dernier représentant de cette fière tradition. Sa mort est encore trop récente peut-être pour nous permettre un ju2;'ement définitif; nous n'en pouvons pas moins apprécier la valeur de l'homme par le vide qu'elle a fait. Une voix plus autorisée que la mienne a mis en relief, devant la plupart d'entre vous, les vertus du prêtre, les talents de l'orateur et de l'écrivain, les services rendus par lui aux âmes, à l'Eglise et à la patrie (i) : — ici, je crois, elle eût évoque avec plus de puissance les regrets laissés dans vos âmes, et dont je craindrais la persistance pour moi-même, si je ne m'y assaciais avec une sincérité qui m'assure votre bienveillance. Autant, sinon plus que ses devanciers, il crut à la nécessité d'un enseignement actuel, et dans le choix de ses idées, comme dans leur mise en lumière, il fut de son temps, suivant la recommandation de Lacordaire (2). Ce n'était plus le même point de vue, ni le même accent, parce que les circonstances lui semblaient différentes : c'était
(i) Oraison funèbre de Mgr d'Hulst, par Mgr Touchet, cvèque d'Orli'ans. prononcée à Saint-Sulpice, le 24 novembre i8gO. (?) Préface des Conféri>ncesde Notre-Dame.
bien le même amour de son siècle et le même désir de le mener à Dieu.
Je n'aurais donc, semble-t-il, qu'à suivre le sentier où ses pas furent brusquement arrêtés: mais, en le faisant, je ne répondrais pas à son désir, — vous en conviendrez vous-mêmes, pour peu que vous y réfléchissiez.
Appelé dans cette illustre chaire par une confiance qui m'effrayerait si je ne comptais sur Dieu, j'ai reçu, en même temps, la mission de vous enseigner et l'indication du but où je devais vous conduire. Vous avez été justement frappé, Monseigneur, du péril où s'est jetée la société moderne en déclarant à l'Eglise la guerre implacable, dont nous sommes les témoins et les victimes. Justement aussi, vous avez cru, avec Léon XIII (i), que cette haine avait [)0iir cause 1' gnoranco du plan divin, dont le dévelo[)pcni('iit fait le progrès et la prospérité des nations, (l'est pourquoi vous aviez le désir d'entendre, à Notre-Dame, parler de l'Église, de sa raison d'être, de son organisrat'on, de son action sur la vie juivée et pubiiipu' : nul sujet ne vous semblait plus actuel, et vous me demandiez d'en entreprendre
(i) Enrycliriue 'iiscrulubiti Dji.
l'exposition. Je n'avais qu'à m'incliner, Messieurs, d'autant plus que la même pensée avait déjà pris possession de mon âme, et que j'en espérais plus de profit pour vous. Répondrai-je à votre attente comme je voudrais répondre à vos besoins? Je n'en puis rien savoir, s'non que vous ne poilerez jamais voire sympathie plus haut que mon dévouement à vos âmes et à la vérité.
Laissant à Dieu le soin de l'avenir, nous étudierons, celte année, l'Eg-lise en sa raison d'être, qui est la conservation et la diffusion de la vérité surnaturelle confcrmLMU2nt aux ensoi!;!;iem2nts de Jé'<us-Cliris[, et pour ce jour, l'objet de notre élude sera la nature même de l'Eglise, société des âmes qui croient en Jésus-Christ comme Rédempteur et Médiateur, s'inspirent de ses leçons et de ses exemples, cl attendent de lui leur salut éternel.
Ainsi comprise, l'Eg-lise ressemble à toutes les autres sociétés. Elle pourrait même leur servir de type, puisqu'elle a traversé des siècles plus nombieux que ceux dont leur histoire s'enorgueillit, et qu'elle a pour l'avenir des promesses et des espérances dont elles ne peuvent se targ-uer. Mais elle ("ït d'esprit assez large pour nous permettre de la
comparer aux sociétés iulciieures, e(, soyez tranquilles, elle ne s'étonnera pas du procédé ijue nous employons pour la servi]-.
A'oici comment notre sujet se divise : l'Eglise est une société véritabL", par la ressemblance exacte avec les sociétés ordinaires; elle est une société parfaite, parce qu'on trouve en elle la perfection des caractères qui distinguent les sociétés véritables.
Bien que nous ayons coulume de donner le nom de société à toute réunion d'iiommes poursuivant un but commun par des moyens semblables (i), nous réservons, en réalité, ce nom aux associations nombreuses, permanentes et autonomes. Dès lors, la société doit se fléfinir: une association poursnixant librement, dans l'unité des croyances, des aspiralions et des pratiques, un but commun qui est le bien général (2). Ainsi la véritable société se distingue des écoles, des partis, des cités, pour arriver linalement à être un peuple ou une nation. Le bien général primant le bien individuel, la poursuite de ce bien général par des convictions et des pratiques communes, tel est le caraclère propre des vraies sociétés.
(i) s. Thom., 0/)î(.tc., XVI, t. V: « Socielas estadunalia hominura ad aliquid unum perficiendum ». — Lillré, Uicl., v. Société; « La société est UQe réunion d'iiomnies ayant même origine, mêmes usages et mêmes lois "•.
(5) DeGroot, Summa de Ecclesia : « Tria cujuscumque societatis
Tout d'abord, il nous faut l'unité des croyances, des aspirations cl des pratiques.
Les hommes ne peuvent être réunis que par une similitude d'idées, de sentiments cl par conséquent d'oeuvres qui, en élarg'issant son action, arrive à former les sociétés : de sorte que l'on pourrait dire des peuples qu'ils sont une libre réunion d'amis élevant plus haut leurs croyances, — dans l'aspiration vers un bien plus relevé, — assuré non seulement à une fiimille, une génération, une cité, mais à l'ensemble de ceux qui l'ont conçu et qui en peuvent devenir participants.
Cela ne suffit pas toutefois à caractériser une véritable société; il y faut ajouter le nombre, et saint Thomas d'Aquin emploie ici, avec sa précision pittoresque, le mot de multitude (i), écartant l'idée d? toute ré\mion restreinte et subalterne. Sans doute, nous rencontrons, dans l'histoire, de simples cités (2), — Pise, Gênes, Florence, au Moyen ài,'-e; Sparte, Athènes, Rome, dans les temps antiques,
proprie diclae elementa sunt : a) multitudo ; b) finis communis seii a Junalio; c) aiictorilas, ex quà oritur adunalio et molio ad bonum rummunc ». (Q. iv, art. I, t. I.) — Cf. Zigliara, Philos, mor., lil). Il, c. 2, t.
(1) Opiisr. cil-, IV, 2 : o Oportct rccurrere ad hominum mulliludinein, unde civilas consliluitur ». — Cf. De Grool, Zigliara; etc.
(2) Cités, au sens de S.Thomas d'Aquin : civilates, c'est-à-dire rounioQ d'hommes, que ne limite pas Déce:sairemcnl le périmètre d'une enceinte fortifiée.
NATURE DE L'EGLISE y
— dignes de porter le nom de sociétés el qui ne représentent pas tout d'abord cette multitude dont parle saint Thomas d'Aquin. Ne nous y trompons pas, Messieurs: ces cités se proposaient de conquérir, sinon le monde entier, au moins la large part que les circonstances leur permettraient d'y prendre. Alexandre réalisa la pensée d'Athènes, — César la pensée de Rome; PIsc, Gênes, Venise, Florence ont porté assez loin leurs bannières et ])ris assez de place sur la terre pour qu'il soit permis d'oublier le nid étroit où fut couvé l'aigle, dont les ailes s'étendirent à l'Orient et à l'Occident, au [joiiit de croire, comme pour Charles-Quint, que le soleil ne se couchait plus sur son domaine (i). L'idée de maltitude répond seule à l'idée de société, et lorsque nous considérons les commencements des peuples historiques, nous avons immédiatement, — pour le petit groupe des pâtres conduits par Romulus ou des guerriers réunis autour de Clovis (2), — la prévision de la Rome d'Auguste et de la France de Charlemagne. La multitude se devine dans cette poignée d'hommes, et il
(t) Tout le monde sait à quelles limites lointaines les trois premières de ces villes italiennes poussèrent leur domination, qu'elles maiiilinrenl, pendant des siècles, contre les efforts de puissances en app.'irence supérieures.
(1) C'est le (1 Pusillus grex », dans lequelJésus-Christ voyait déjà toute la société des âmes, « regnum Dei ». — Luc, su, 32.
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n'est pas besoin d'clre prophèlc, quand on a le sens de l'iiisloire, pour lire, — dans leurs agitations incertaines, — les brillantes destinées de leur avenir.
Le second élément des sociétés est donc le nombre : le troisième est la permanence. Grande leçon de Dieu aux succès des hommes! A certains moments, une main puissante semble unir et fondre des éléments disparates. Elle prend, aux quatre vents du ciel, de quoi faire l'empire d'xVle.xandre, de César, de Charlemagiie, de Napoléon; et le lendemain, ces éléments sont dissous et emportés par le flot qui bat incessamment les œuvres humaines : plus de multitude, rien que des débris! Notre France a fait, elle aussi, cette fusion d'éléments divers. Elle a réuni et soudé, dans l'unité nationale, la Provence harmonieuse et riante à la Bretagne austère et mélancolique; elle a pris aux bords du Rhin et aux rivages de l'Océan, aux Pyrénées et aux Alpes, leurs marins et leurs pâtres qu'elle a rendus frères; elle a fait une multitude indivisible de cent personnalités diff'ércntcs. Elle sait, par nue magnifique expérience, que tel est le caractère véritable des nations. Mais celte destinée n'est pas ordinaii'e, heureusement; j'espère bien voir, un jour, se dissoudre des annexions dues au hasard des batailles
NATUKE DE L'EGLISE i i
et à la douteuse consécration d'un traité, el je salue d'avance avec vous, n'est-ce pas, le retour à l'unité française de ces deux provinces restées nôtres par l'amour et l'espérance : l'Alsace el la Lorraine!
La multitude est le second élément des sociétés véritables, et il faut avoir dépassé les limites ordinaires des cités, des provinces, même des petits peuples vassaux qui constituaient jadis les royaumes pour se trouver en présence des sociétés.
Mais à cette multitude il faut assurer la durée, ou mieux la permanence, — par où les viaies sociétés se distinguent des associations que les circonstances engendrent et dévorent avec la même facilité.
Toute société qui naît se promet les siècles, ou plutôt l'éternité, comme cette Rome, œlenia Roma, (|ui n'a pas changé d'ambitions en cliangcant de gloires, et qui reste, dans nos esprits, le type de la cité parfaite.
Comme conséquence de celle stabilité, l'idée de société suppose la force de résistance aux ébranlements de l'intérieur et aux assauts de l'extérieur, en même temps que d'expansion et de progrès, grâce à la sagesse des idées qui la fondent et des actes qui la manifestent. S'il est permis de constater, au sein des associations naissantes, l'erreur ou l'immoralité comme motifs de leur existence
OU de leur effort, il Test aussi de incUre en doute leur durée, — heureusement pour l'honneur et le piofit de l'humanité. Celles des sociétés qui durent, en dépit des aberrations dont elles sont les dupes et parfois les propagatrices, subsistent en raison de ce qu'elles gardent de vérité et de justice dans leurs doctrines et dans leurs mœurs: semblables à ces arbies, dont l'écorce permet encore à la sève d'arriver aux branches, alors que tout au dedans est pourriture et qu'il faut leur souhaiter la clémence des orages. L'histoire a trop souvent donné cette leron à l'insolence du mensonge et du mal triomphants, 'pour que nous n'en soyons pas frappés. Dieu veuille l'épargner aux peuples de notre temps qui ne paraissent guère s'en souvenir !
Mais ne laissons pas nos "pensées s'assombrir en quittant la région sereine où nous les avons portées, et mohtant plus haut encore, voyons dans l'Eglise catholique la plus parfaite des sociétés, — par la ^ olonté de son fondateur, le Seigneur Jésus-Christ.
C'est une société spirituelle : soit. Son idéal est (lès lors plus élevé, son liut est placé hors du temps; elle fait, par conséquent, les esprits plus détachés des intérêts vulgaires, les volontés plus désintéressées, l'activité plus noble et plus perse-
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véranle (i). Mais en quoi cesse-telle pour cela d'être assimilable aux autres sociétés formées par les hommes? Elle a bien l'unité de conviction, n'eslil pas vrai ? Unité de croyance en la divinité et la médiation de Jésus-Christ, — en Dieu créateur, unique et trine à la fois : — à l'endroit du baplènie ([ui fait les chrétiens, — des sacrements qui les fortifient dans la lutte, — de l'espérance (juils ont du ciel, — de la grâce qui les y mène, — et des devoirs i|ui se rattachent à cette espérance : unité parfaite! Allez où vous voudrez en ce monde: entrez, le dimanche matin, en n'importe quelle église, et prêtez l'oreille! En toute langue, vous entendrez chanter le même Symbole et commenter le même Décalogue. Recevez à un titre quelconque les confidences des âmes qui disent vivre de Jésus-Christ, et vous entendrez les mêmes accents de foi, d'amour, deconlîance, de repentir. Sondez leurs rêves, — comme vous dites quelquefois, — vous constaterez la même espérance. Creusez cette espérance, vous y trouverez la même certitude; regardez au terme de cette espérance, vous y veri-ez la même conception du bonheur éternel.
L'unité existe bien ici, ou, pour mieux dire. Messieurs, elle n'existe que là. L'Église ne connaît
(i) De Groot, De Ecclesid, q. ii et iv.
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pas de partis. Les nations qui vantent le plus fièrement leur unité ne s'aperçoivent pas qu'elles sont tiop souvent scindées en plusieurs nations. Il y a plusieurs Frances aujourd'hui, Messieurs, force est de le reconnaître : mais l'Eçlise est une, il n'y a pas el il ne peut y avoir plusieurs Églises. On est à elle on l'on n'en est pas ; vous pouvez vous réclamer d'elle, en essayant de vivre à part de son inspiration: mais elle ne veut pas de vous. Inutile de prétendre qu'on lui appartient, en sortant de sa voie; elle ne l'acceptera pas. Il faut rester absolument dans l'unité avec elle, — avoir la même croyance, toujours la même croyance, dans les principes, les développements, les applications, — la même croyance relativement au terme à atteindre et aux moyens d'y arriver, si l'on vent être à elle, qui seule connaît et réalise la parfaite unité. Quiconque veut y mettre des nuances n'est déj.à plus à elle; quiconque prétend lui imposer des variations est rejeté d'avance par elle, parce qu'elle vit de l'unité absolue. C'est la seule société dont vous puissiez dire que ce premier caractère y est indiscutable.
Pour le nombre, connaissez-vous une nation qui lui puisse être comparée? Certes, nous sommes un grand peuple, et quand on regarde la carte du monde, on se sent monter à la tète les bouffées de
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cette fierté que le chansonnier éprouvait devant la Colonne. La France a le pied sur tous les rivages, et fait flotter son drapeau sous tous les cieux. En cent contrées où elle n'est pas encore reine, elle est déjà protectrice, — déjà maîtresse, pouvonsnous dire, par l'intérêt et la sympathie, — hien près de l'être par ses lois. La France est une grande na(ion;mais qu'est-elle en comparaison de l'Eglise, qui lui sert si souvent d'introductrice auprès des peuples destinés à son règne? Partout, en eft'et, où arrive un des envoyés de l'Eglise, vous êtes sûrs qu'il ouvre les voies à la patrie française. Que de gens ne le comprennent plus aujourd'hui, et s'efforcent de séparer l'Église de la France, ne s'apercevant pas que notre grande faute aux yeux du monde est d'arracher nos couleurs nationales à leurhampe naturelle, qui est la croix. Jadis les prélats fixaient à leur crosse (vous avez pu le voir dans les monuments du Moyen âge) un fanon de soie qui préservait des contacts douteux l'or du bâton pastoral. La vieille France avait attaché sa propre bannière aux crosses de ses évèques et aux croix de ses primats, de sorte que, partout où l'un de nos mis- ' sionnaires prenait pied, l'Eghse et la France entraient ensemble en possession des âmes. Il semblait impossible d'être chrétien sans avoir, sui-
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vaut la belle parole que vous connaissez, deux pati'ies : la sienne d'abord, et puis la France, — dont le trône appuyait l'autel de Jésus-Christ. Au nom du progrès moderne, nous avons décrété et opéré la scission. 11 faut aujourd'hui que des idées purement humaines, — toujours controversables, souvent répulsives, — prennent la place des idées catholiques, qui ne blessent aucun patriotisme, ne froissent nnhne aucun parti et vont, au fond de l'àme, toucher aux fibres les plus délicates, sans y rien porter- que la consolation et la paix. Cette œuvre inintelligente, nous la recommençons tous les jours, et nous parlons avec emphase de la puissance d'esprit de notre xix'' siècle! Messieurs, vous paraît-il qu'il ne soit pas permis d'en sourire?
Grâce à Dieu, malgré ces efforts, l'Eghsc est bien restée »z«///ta(/e. Elle s'épanouit sous tous les cieux. Sur tous les rivages où l'explorateur aborde, il la trouve déjà présente ou qui arrive, — combat, conquiert, — recule momentanément, comme le lion recule pour bondir, — ou se repose dans la victoire et la confiance en Tavenir.
Et la permanence? Messieurs, je me demande si je n'abuse pas de votre patience, dans ces tableaux, qui doivent être présents à vos es|iiits... Hélas! je
sais trop qu'ils ne le sont plus; noire temps ne voit guère la réalité des choses... La permanence, à qui appartient-elle réelieinent; Certaines sociétés humaines durent depuis des siècles : c'est vrai. Mais sont-elles jamais sûres de durer, puisque l'expérience nous apprend qu'elles peuvent cesser d'èlre. Où est l'Irlande? Où sont la Pologne, le Hanovre, tant d'autres peuples qui eurent jadis belle part dans le monde et dans l'histoire? L'Eglise les a vus naître. Jetant le sel de l'Evangile (i) dans la décomposition de l'ancien monde, elle en a fait sortir les sociétés, qu'elle a couvées, suivant la parole de Jésus-Christ, comme la poiil& couve ses poussins sous ses ailes (2). Hélas! plusieurs se sont séparées d'elle, et l'on cherche aujourd'hui vainement leur trace, sans espoir de les voir jamais reparaître. Ou'adviendra-t-il des autres, et comment ]iourrions-nous les comparer à l'Eglise au point de vue de la durée? La France elle-même ne le peut pas, encore qu'elle soit sa fille aînée. L'Église avait cinq siècles de vie quand naquit la France; et, à l'heure présente. Messieurs, en dépit de la persécution, elle ne craint rien pour l'avenir. Tout au contraire, elle se promet d'enterrer ceu.x qui la persé-
(il Matth., V, i3.
(aj Id., xxiii, 37.
i8 NATURE DE L'EGLISE
ciileiil et (le chauler encore une fois \eDe profundis sur leurs tombes, après avoir clianlé Y Alléluia (i) sur leurs berceaux. C'est son éternelle histoire, Messieurs. Dans bien longtemps, cette basilique sera debout, je l'espère, car elle est solide à braver encore bien des siècles. On y acclamera ([uelque chose de plus solide encore, l'Eglise elle-même, et, je l'espère aussi, — car les filles aînées sont toujours chères à leurs mères, — cette chose éternellement solide (permettez-moi le mot), — inébranlable quoi que nous fassions, — ([ue nous ne ruinerons pas en dépit de nos erreurs et de nos fautes, — et qui s'appelle la France!
Ainsi l'unité, le nombre, la permanence, l'Eglise a éminemment ces caractères. Elle est donc une société véritable qui supporte victorieusement la comparaison avec les autres sociétés.
A peine ai-je besoin de vous dire, Messieurs, que les sociétés parfaites sont visibles, c'est-à-dire reconnaissables à certains signes, qui rallient leurs membres et les distinguent au milieu des antres hommes. C'est de là en effet que vient l'achèvement de leur unité, incomplète ou plutôt inconcevable tant qu'elle ne se manifeste pas. Des croyances,
(i) Lacordaire, XXIX° conférence de Xolre-Dame.
NATURE DE L'EGLISE uj
des aspirations communes ne forment aucun lien réel, si elles ne se traduisent à l'extérieur par une profession de foi et des habitudes morales, que tous puissent constater.
Il en est de même de TEçlise dont l'unité doit être visible à tous les yeux. Reliées à Jésus-Christ par la croyance intime à sa divinité et la pratique individuelle de ses conseils, les âmes ne le seraient ])as entre elles, ne formeraient pas une société véritable, et le mot « Eglise » serait vide de sens, quoi qu'on ait parfois prétendu. Comme toutes les sociétés possibles, l'Église se compose d'hommes (i), c'est-à-dire d'êtres de vie extérieure autant qu'inférieure, et par conséciuent elle ne peut se renfermci' dans le secret des consciences : il faut, suivant la parole du Maître, qu'elle soit une cité bâtie sur la montagne et que tous les ijeux puissent Vapereevoir (2).
Il reste un trait que j'ai réservé et qui fait, dans celte étude, la çloire par excellence de l'Eg-lise : c'est l'autonomie ou l'indépendance.
Il n'y a pas de société véritable qui ne soit réelle-
(i) Card. Zigliara,Z)e natura societalis ciuilis : «Socielas humana est unio hoininum ut homines sunt a, (0) Hfatth., V, i4.
nieul autonome (i),el elle n'est autonomeque si elle est pleinement indépendante (2) : par où la société arrive à être parfaite. Veuillez me carder votre attention pendant quelques instants, et nous allons voir comment, par ce quatrième caractère, l'Eglise prend place au premier rang des sociétés.
(i) Suwm.. 1-2, q. xc ; — De Groot. De Eccle.'., q. iv, art. i ; — elc.
(2) Sumtn., 2-2, q. -x: — De Groot, loc. cil. : — etc.
L'unité, le nombre, la permanence ont l'autorité [)Our unique i;arantie. C'est ià une de ces vérités l)anales que liiumanité a constamment piociamées, depuis Salomon jusqu'à Montesquieu, dont il semble que les expressions soient identiques (i) : une société se maintient et progresse par l'autorité. Dès lors, si l'Église est une société véritable, il faut que nous retrouvions en elle une autorité, et un gouvernement qui en manifeste l'action.
Comme nous venons de le voir, la société ne résulte pas de la juxtaposition des hommes, mais de l'unitédans les croyances, les aspirations, lesetï'orts: et cette unité tient avant tout à la notion du but où doit tendre leur activité. Ce but étant le bien com-
(i ) Prov., XI, i4: « Ulji non est çuburnator, dissipabitur populus ». — Monlesquieu, Espril des lois, 1,3 : « Une société ne saurait subsister sans un gouvernement c — Cf. S. Thom., De reghnine prindpum, I, 2.
nuin, qui le déterminera dans sa nature, sa recherche et sa jouissance ?
Si chacun des associés, en raison de sa Hiierté et de l'égalité naturelle entre tous les hommes, s'arl'Oge le droit de le définir, il est aisé de voir par quelles diversités et quelles variations on devra passer, pour aboutir à d'irréductibles contradictions et par suite à la ruine de la société. 11 en sera de même quand il s'agira des moyens à prendre pour assurer le bien commun, tant dans sa conquête que dans sa préservation, — plus encore, (si l'on connaît les hommes), pour en répartir équitablement la jouissance.
Ce sont là des vérités élémentaires. Aussi personne, parmi les gens réfléchis , n'hésite à refuser ce droit aux individualités pour l'attribuer à la société elle-même. Mais comment comprendre l'action sociale en dehors d'une représentation limitée de la multitude ? S'il est possible, à grand'peine, de concevoir un groupe restreint se gouvernant par soimême, il n'en saurait être ainsi quand il s'agit d'un peuple, surtout si ce peuple se constitue de millions d'hommes, comme il arrive pour les nations historiques. Il y a évidemment impossibilité matérielle à l'intervention directe et continue de tous les citoyens dans la conduite des alFaires publiques,
et le bon sens impose la délégation du droit de diriger à des représentants régulièrement désignés et investis. Sans doute, c'est encore la société qui se gouverne elle-même, puisque le pouvoir de gouverner lui est inhérent, par communication de l'autorité divine. Semblable à l'homme qui reçoit de Dieu une àme, dès que sa chair se forme au sein maternel, la société a dès la première heure de son existence une àme, c'est-à-dire le droit de se gouverner suivant les inspirations de la sagesse et de la justice éternelles. De même que l'àme fait la personnalité humaine, cette participation de la puissance divine crée la personnalité nationale, avec je ne sais quel caractère qui permet, ou mieux impose le culte de la patrie comme d'un être supérieur à toutes les choses d'ici bas. En se condensant, si j'ose ainsi parler, cette àme ne s'affaiblit pas : tout au contraire, elle produit une plus vivante et plus saisissante image de soi-même, qu'elle offre avec confiance au respect et à la sympathie des autres peuples. A son gouvernement, la société donne son propre nom et, — s'il reste souvent plus grand qu'il ne sied, aux yeux des sages ou des sceptiques de l'intérieur, — elle lui veut au dehors le même éclat et le même prestige qu'elle réclame pour ellemême.
L'autorité qui réside dans la nation doit donc se manifeslpr par une déléi^ation de la nation (i). Veuillez, je vous en prie, Messieurs, redoubler ici d'attention ! Nous sommes en présence des doctrines du Mojen-âge, mais vous avouerez qu'elles sont de caractère singulièrement actuel. Je vous disais tout à l'heure que vous connaissez peu l'Eglise : permettez-moi d'ajouter que vous avez aussi peu la science des origines du pouvoir et du gouvernement. L'obéissance ne se doit qu'à Dieu, car tous les hommes étant naturellement égaux, aucun d'eux n'a par nature le droit de commander aux autres (2). En conséquence, réunir deux hommes contre un seul, c'est créer la tyrannie, mais non pas le droit; réunir dix hommes contre un seul, c'est aggraver la tyrannie, ce n'est pas créer le droit ; rassembler trente millions d'hommes contre un seul homme, ce n'est pas davantage créer le droit, puisque les hommes restent toujours égaux naturellement. Le nombre n'y fait rien, parce que chaque homme n'a jamais que la valeur d'un homme, et les zéros entassés sur les zéros ne peuvent suppléer à la nullité initiale.
(0 Summ. Tlieol. , 1-2, q. xc, 3 : Deregim. princ, 1, 6. — Cf. Siiarez, Delet/ibus, ni, 4 : '/À^Wara., P)iHos. mon. 2, lib. Il, c. 2, 9.
(a) Bellamiin : De laie, m, G; — Balmès, le Prolestanlisme compare au catholicisme, t. 111, \<. 2O.
Un homme, dix liommes, cent hommes n'auront jamais le droit de me commander, s'ils ne sont que des hommes. Étrange doctrine, Messieurs, que la vôtre ! Aujourd'hui, le nombre est tout-puissant ; il a toujours raison et l'on doit se taire dès qu'il impose silence. El pourtant, vous parlez du progrès des intelligences ! Mais la Rome de la décacadence n'aurait pas osé soutenir cette absurdité ! Il faut retourner à la sauvagerie qui adore des fétiches et se nourrit de chair humaine, pour préconiser une pareille doctrine! Chaque homme en vaut un autre ; il a des droits imprescriptibles contre lesquels ni un homme, ni dix, ni cent, ni des millions ne peuvent prévaloir, s'il n'y a là que des hommes. ,Je n'ai qu'un supérieur, qui est Dieu ; et, par conséquent, il n'y a de droit à m'imposer que celui de Dieu : je n'en reconnais pas d'autre. Mais aussi je reconnais très bien qu'une société, ne pouvant vivre sans autorité, se réclame de celle de Dieu (i). Il n'ya pas d'autre droit divin, permettezmoi de le dire hautement, que celui des sociétés ; et, quand elles délèguent leur autorité, elles créent le droit divin de leurs représentants. Mais il n'y a pas de droit divin qui naisse d'une hérédité quelconque, si ce n'est en raison de la primitive délé-
(i)Prov., vm, i5-i6; — Rom., xiii, i.
20 NATLRE DE L'EGLISE
i^alion, — absolument comme il n'v a pas d'autorité chez les peuples, autrement que par la primitive communication du droit de Dieu. Telle est la genèse de l'autorité parmi les hommes (i).
Ah ! je sais bien qu'aujourd'hui on ne le comprend pas ainsi. A entendre les aphorismes sonores. — les axiomes, comme on dit, — qui prétendent s'imposer au.v controverses humaines, on croirait vraiment que nous avons perdu le sens.
Remettons les choses au point, Messieurs. Il n'y a pasnatureHement d'autorité d'un homme sur un autre; Dieu seul a, par nature, autorité sur les hommes, et quand les hommes se réunissent en société, en raison de l'instinct social que Dieu leur a fait en même temps qu'il les créait, il met dans les sociétés ce principe de leur conservation, qui est la participation de son autorité ! Cette autorité ne peut se manifester par la multitude même : dès lors, il faut concevoir une délégation de la société pour la représentation de la force qui est en elle. Telle est, pour nous, l'origine des pouvoirs humains.
Ces choses, Messieurs, se disaient devantLouisIX par la bouche de Thomas d'Aquin : et, de même
(il Cf. s. Tliom.. De regim. princ.,el Comment, polit. Arisl.; — Zigliara : Philos, mur., t lib. II, c. 2, art. 3 ; — etc.
que le Docteur angélique n'iiésilait pas à les dire, le saint roi ne craignait pas de les entendre. C'est la même doctrine que Vincent de Beauvais, un autre dominicain, enseignait au fils de saint Louis, et vous auriez fort étonné I^liilippe le Hardi, si vous lui aviez assuré que son autorité lui venait de Dieu autrement que par son peuple. Tel est l'enseignement traditionnel de notre vieille histoire, et c'est par le protestantisme et le rationalisme que nous sommes arrivés à l'erreur, d'après laquelle les peuples sont comme une terre ou un troupeau dont on peut revendiquer la possession avec des parchemins généalogiques. Grâce à Dieu, je n'aide droit à reconnaître que celui de mon créaleui' et de mon rédempteur, — d'obéissance à rendre que celle à la(|uelle il me convie lui-même. Là où je le vois conununiquant son autorité aux peuples, et les peuples remettant à leur tour ce dépôt sacré entre les mains de représentants choisis par eux, je m'incline, non devant la multitude, non pas même devant son délégué, mais devant Celui à qui seul, en fin de compte, appartient l'autorité (i). J'obéis à mon père, non parce qu'il a vingt ans de plus (jue moi et me précède dans la vie; j'obéis à un homme, non parce qu'il porte une épée et rédige
(i) Psalm., i.xi, 12; — Rom., xiii, i ; — etc.
des lois ; mais parce qu'ils représentent, dans la l'amille ou la société, une participation de rautorité divine.
La forme de la déléï;'ation importe peu. L'expérience montre que les peuples peuvent prospérer sous des régimes dilTérents, en rapport avec le génie national et les circonstances qui en modifient la manifestation (i). Évidemment, Messieurs, ce n'est pas le moment d'étudier celte question comme elle le mérite. Je me borne donc à dire en passant ce (|u"enseig'ne à ce sujet la théologie catholique. Que le pouvoir soit remis entre les mains d'un seul ou de plusieurs, — qu'il se transmette suivant Thérédité ou l'élection, — qu'il ait une durée limitée ou indéfinie, sa dignité et sa fécondité dépendent à la fois de la sagesse de ceux qui le détiennent et de la vertu de ceux qui lui obéissent. Les formes les plus parfaites du pouvoir, — s'il y en a d'absolument parfaites, — ne servent de rien au progrès et à la prospérité des peuples, dont les gouvernants induisent leurs subordonnés à ne plus reconnaître la loi éternelle comme règle de toute vie. Si la France sous des rois héréditaires, — la Pologne sous des rois électifs, — l'Italie sous des doges, des consuls et des podestats, — la Suisse sous des landammans,
(i) C'est la remarque de Monlaii^ne, Essois, iv, 9.
ont Ira versé glorieusement tant de siècles, elles le (lurent à l'esprit qui les animait : toutes les fois i|iril cessa de s'inspirer aux sources de la vérité et du bien, la vie publique oscilla entre la tyrannie et la révolte, jusqu'à l'heure où il plut à Dieu de ramener vers lui les peuples encore dignes (le vivre. On a dit que les nations ont toujours le ijouoernenipnt qu'elles méritent: les princes peuvent en dire autant des nations qu'ils ont à conduire, à moins qu'ils ne soient les expiateurs ou les victimes des fautes de leurs devanciers.
llemanpiez-le bien, Messieurs, je ne nie pas que les peuples puissent se tromper sur le procédé sans se tromper sur le droit; et dès lors il ne nous con- \ ient pas, — en présence d'un fait avec lequel nous devons compter, — de contester la compélencCj à tort et à travers. En ce moment, la question de transmission du droit n'est pas pour nous retenir, et nous n'avons qu'à rappeler les principes : Dieu est le seul Maître ; il exprime son droit par la voix du peuple ; cette voix a déterminé l'usag-e du pouvoir, qui est la règle de ma vie, tant qu'il ne lèse pas le droit de Dieu (i ). Telle est la doctrine catholique.
Or l'Eglise est une société; elle a, par consé(juent,
(i) Acl., V, 2ij. —Cf. Lcon XIII, Encytl. Iinmorlal; £ei, — elc.
3o NATURE DE L'EGLISE
comme toutes les sociétés, reçu participation de l'autorité divine ; elle l'a même reçue d'une façon plus évidente. Oui l'a fondée ? Jésus-Christ, c'est-à-dire Dieu lui-même. Qui lui a donné sa mission ? Jésus- Christ ! Oui a organisé sa hiérarchie ? Jésus-Christ ! Elle a donc, en elle, l'autorité qui vivifie toute société régulière ; elle en a plus visiblement la participation, puisque son fondateur est aussi son Dieu. Elle l'a dans une mesure et une sécurité rares pour les autres sociétés : elle est essentiellement autonome et indépendante, ou plutôt elle l'est seule. Avoir l'autorité, mais ne l'avoir qu'en dépendance, c'est, pour ainsi dire, ne pas l'avoir. Dans l'histoire, les ducs de Bourgogne ou de Bretagne font assez belle figure, aux côtés des rois de France ; mais c'étaient des vassaux. Le roi d'Angleterre parlait bien liant quelquefois : mais c'était un vassal (i). La société qui domine réellement le Moyen Age, de toute la majesté de sa taille, est la seule nation qui ne relevât réellement que de Dieu, — la fdle auK'e de TEglise, la France catholique. Oh ! oui, elle avait une autonomie véritable, une réelle indépendance ! Quand Frédéric II s'avisait d'écrire à saint Louis qu'il était « un roi provincial », celui-ci rappelait au soi-
(i) Comme duc de Normandie, elc.
NATURE DE L'KGLISE .U
disant « rdi universel » que la France ne portait pas au liane une épée reçue fies Césars allemands l'I (pi'il était prudent de ne pas l'exciter à la tirer du fourreau (r). La France, grâce à Dieu, n'a jamais été riiomme lige de personne I... Mais liélas ! parfois vaincue, elle a connu des heures où Ion pouvait presque douter, semble-t-il, de son autonomie et de son indépendance , même avant ce traité de Francfort, qui nous a laissé des cercles de fer au tour des poignets et des chevilles, et ne nous permet guère de nous croire aussi indépendants qu'il conviendrait à notre tlerté. De quel cœur, n'est-ce pas, et avec quelle joie nous attesterons, quand Dieu voudra, que nous n'avons plus ce poids sur la [)oitrine ni ce vampire au tlanc ! En attendant. Messieurs, pouvons-nous croire à la plénitude de notre indépendance ?
Il n'y a, dans le monde, qu'une indépendance véritable : celle de l'Eglise. Pour naître, elle n'a pas eu besoin de l'assentiment d'Hérode ou de Pilate; elle n'en a point demandé la permission à ceux qui portaient l'épée ou le sceptre. Le Maître a dit à ses apôtres : « Enseignez toutes les nations. Si quel- ([u'un refuse de vous obéir, avertissez-le d'abonl
(i) ce. Rol.rbacher. Ilisl. de l'Eglise, lib. LXXIII, 2 ; — Ray. ualdi, .l«;i«/. an. 1243, n" 7O.
in NATURE DE LÉGLISE
comme un frère, et, s'il résiste, diles-Ie à TEi^lise (i). S'il n'écoute pas l'Eglise, qu'il vou:; soit comme un païen et un publicain » (2). Les âmes ne sauraient être esclaves des fantaisies humaines : la foi ne s'en inspire pas, et l'espérance du ciel ne dépend pas plus des hommes que le ciel luimême. C'est pourquoi les enseignements et les pratiques par où l'on veut aller au ciel ne relèvent pas des volontés humaines. Je vous défie de trouver un côlé par lequel l'Église ne dépende pas d'ellemême et rien que d'elle-même. Pour elle, les rois sont des hommes comme les autres, et lui doivent obéissance : les peuples sont des associations qu'elle domine comme les autres; le monde est le lieu de son règne, et Dieu lui a fait des sujets partout où il y a des hommes, mais il ne l'a faite sujette ni vassale de personne. Elle seule a la plénitude de l'autonomie et de l'indépendance; aussi quand elle délèi^ue son autorité, elle le fait en une majesté, une sagesse, une plénitude de puissance que ne connaissent pas les peuples. Et puisque la société se reconnaît en ses délégués; puisque, même aux myrmidons qui essayent de représenter le colosse, elle veut qu'on accorde le même respect qu'à elle-
(i) Maltli .xxviii, 19 ; — xviii, i5.
(3) 1(1., xvui. 17.
même, l'Église a bien le droit de réclamer, pour ses leprésentants, ce qu'elle réclame pour elle-même. Société des âmes, gardienne de la vérité surnaturelle, elle s'impose à l'humanité par ceux à qui elle confie la garde du dépôt reçu de Dieu : et ainsi. Messieurs, nous arrivons à l'objet réel de nos études, c'est-à-dire l'Eglise enseignante, — à ces évê- (jues, successeurs des apôtres qui ont reçu de Jésus- Christ, et par lui, de l'Eglise, le pouvoir de la représenter dans l'enseignement et le gouvernement.
Voici donc notre sujet défini, et nous n'avons plus qu'à nous séparer, en acclamant l'apparition de la société des âmes. Salutj ô Eglise, sortie du ilanc percé de Jésus-Christ, baptisée de son sang, animée de son esprit, vivant de sa vie, et régnant de son règne! Salut, humanité nouvelle, qui me fais oublier les misères et les infamies de l'antique humanité! Salut, ô Église enseignante, qui incarnes la société spirituelle; représentation toujours progressive de la justice et de la vérité, ô toi qui relies la plus humble des âmes à l'auteur même de cette vérité et de cette justice, — par une gradation merveilleuse du plus humble des prêtres au vicaire de Jésus-Christ! Je te salue dans ton passé, où
lu as suscité la civilisation! Je te salue dans ton présent, où tu gardes le progrès! Je te salue dans ton avenir, où tu réaliseras nos espérances, même du temps! Je te salue sur la terre, ô toi par qui il est bon d'être homme! Je te salue dans le ciel, où s'achèvera l'union des esprits et des cœurs, non plus par la foi et l'espérance, mais par la possession du biensupTême ! Je te salue, pour moi et pour tous ceux qui m'entendent; et puisses-lu nous voir tous, soumis à ta conduite, participer à ton triomphe, dès ici-bas et dans l'éternité!