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DEUXIEME CONFERENCE

OBJET DE UEXSEIGXEMEXT DE VÉGUSE

Éminence (i), Excellence (2), Messeigneurs (3j,

L'É^-lise est une société et, bien que purement spirituelle, elle a droit de prendre place au premier ransf des sociétés que nous disons véritables et parfaites.

Société véritable, elle l'est par l'unité qui est en elle comme nulle part ailleurs, — par le nombre de ses adhérents, aussi considérable que celui des adeptes d'aucime autre société, — et enfui, par sa

(i) s. E. le cardinal Richard, archevpqiip de Paris. (5"' S. Exe. Mgr Clari, nooce apostolique. (3) N'N. SS. les uvèiiaes de Bayeux et du Cap.

33 OB.IIiT DK L'EiNSlilGXliMEXT DE L'EGLISE

durée, qui a déjà bravé dix-neuf siècles, avec l'espérance de vaincre encore les assauts d'autant do siècles, que Dieu les garde à l'iiistoire de l'avenir.

Société parfaite, — elle l'est éminemment, par l'autonomie et l'indépendance de l'autorité qu'elle a reçue de son fondateur, Jésus-Christ, dont Léon XIH est aujourd'hui le magnifique représentant.

L'Eglise a donc, comme société véritable et parfaite, — en même temps que sa place dans le monde, — sa mission, que nous avons définie : la conservation et la diffusion de la vérité surnaturelle, conformément aux enseignements de Jésus- Christ.

Dès lors se pose une question préalable : « L'Ei;lise se donnant comme mission de conserver et de répandre la vérité surnaturelle, il faut d'abord accepter la réalité de cette vérité. Or la sagesse du temps présent s'y refuse ». — Lorsque nous essayons de répondre aux objections, multiformes et variables à l'infini, de l'impiété moderne, nous nous heurtons à cette fin de non-recevoir : — « Nous ne pouvons discuter avec vous, parce que vous vous placez sur un terrain que nous déclarons d'avance inacceptable, le terrain du surnaturel ». \ travers les siècles, l'Église a subi bien des con-

tradictions et a dû repousser bien des attaques, dont elle a lini par avoir raison; mais il y a eu des heures où l'on pouvait dire son règne compromis. 11 n'y en a peut-être jamais eu, oii cette affirmation ait paru plus justifiée, parce que toutes les objections s'y sont condensées en une seule, bien autrement radicale. Jadis on mettait en doute tel ou tel point spécial de l'enseignement de l'Église; aujourd'hui, c'est l'ensemble même de cet enseignement qui est mis en suspicion. Certains trouvent que le sujet de nos conférences n'est pas actuel (i), — je ne sais d'après quelle conception des besoins de leur temps. S'il est au contraire une étude opportune, c'est bien celle-ci, parce que rien n'est actuel comme l'attaque à l'Église, gardienne et propagatrice du surnaturel : — « Il n'y a pas de vérité surnaturelle : l'Église, par conséquent, n'a pas de raison d'être, et nous n'avons nul compte à tenir de ses enseignements et de sa direction w.

C'est à quoi nous allons répondre.

Pour établir la réalité de la vérité surnaturelle, il suffit « de proclamer l'infini », — suivant la parole, — non pas d'un théologien qui paraîtrait sus-

(i) C'est au moins l'opinion que professaient, i la suite de la première conférence, certains critiques mondains, d'ailleurs bienveillants.

38 OBJKT Ut: L'ENSEIGNEMENT DE L'EGLISE

pect, — mais d'un savant cniinemineiil moderne. J'ai nommé Pastcnr, etses paroles sont encore dans vos oreilles: « L'intiiii a ce caractère de s'imposer, — disait-il en son discours de réception à l'Académie fran(;aise. La notion de l'infini est dans le monde, j'en vois partout l'irréductible expression. Par elle le surnaturel est au fond de tous les cœurs ». C'est de cette parole que j'entends faire le commentaire. Je veu.x vous montrer que l'infini s'impose, mais que, — suivant le même orateur, - — s'il a ce caractère de s'i/npost'r, il a aussi celui cVctre incoinprélicnsible, de sorte que, forcés d'accepter l'infini, nous sommes par là même obligés d'accepter l'impossibilité de le connaître, en dehors d'un mouvement spontané qui le révèle ; d'où suit l'existence d'une vérité surnaturelle. Je n'ai pas, Messieurs, à solliciter votre attention; je suis sûr qu'elle est déjà en éveil et (|u'elie m'accompagnera dans le développement (le ma pensée.

La pliiI()-;L>pliio antique, ci-lle de Platon et d'Aristote, — la philosophie scolastique, celle de saint Tliomas d'Aqnin et dAlexandre de Halès, reconnaissaient deux infinis : l'un relatif, l'autre absolu. L'infini relatif ou de quantité, pour parler le langage classique, est ce à quoi on ne peut donner actuellement de fin ou de mesure, en raison de ce que, à cette quantité, nous concevons que l'on puisse toujours ajouter (i). C'est V infini d'Aristote dont j'emploie la définition sans aucun embarras. Elle se retrouve à peu près dans Platon, et saint Thomas d'Aquin la présente, en la nudité de sa formule, aux étudiants du Moyen Age (2j. Si je m'y tiens, je vous le dirai simplement, c'est que

(i) Aristot., Pfii/sic. Ilf, c. G. « Infînitum id est ciijus semper aliquid extra ratione quantitatis accipi potest ».

(2) Summ. Gent., lib. I, c. xliii, 7» : « Intellectus noster, intelli- Scndo aliquid, in infinilum exteaditur: cujiis slgiuim est quod, quaiitilate qualibet finila data, intelleclus noster majorem cogitare possit, etc. "

4o OBJET DE L'ENSEIGNEMENT DE L'ÉGLISE

cette pliilosopliie est celle du bon sens, et que je n'en vois pas de préférable.

L'infini est donc, en premier lieu, ce dont nous ne pouvons voir actuellement la mesure ou la limite, ^ ce à quoi nous pouvons toujours ajouter, ([uellcque soit laquantité actuellement déterminée. Cet infini, disait Pasteur, s'impose (i) ; et les proifrès de la science ont précisément pour résultat de l'imposer de plus en plus à tous les bons esprits, y n'est-ce, en effet, que la science, sinon la connaissance exacte des manifestations de la vie, des puissances qui déterminent ces manifestations, des lois qui président an jeu de ces puissances. Or, à ce triple point de vue, l'infini, — tel qu'Aristotc le comprenait, — s'affirme partout dans le monde.

Les manifestations de la vie ! — Rien n'est plus mystérieux que la vie : les découvertes que l'on y croit faire sont d'incessants points de départ, et rien autre chose. Chaque tlot qui berce l'esprit humain appelle un autre flot; le portrecule à chaque encablure gagnée par la barque, et lorsque le soleil se couciie derrière l'horizon encore inaccessible, on sait qu'à l'aurore prochaine l'horizon fuira de même, sans qu'on puisse espérer de l'atteindre.

(i) 11 ajoiilait : n L'infini (la nolion di-) dans le monde, j'en vois parlent l'irrcdnciible expression ».

015JET DE L'ENSEIGNEMENT DE L'ÉGLISE 4i

Les formes variées, innombrables, indéfiniment recommencées de la vie nous interdisent de poser nulle part un point d'arrêt. Comme le Protée antique, la vie nous échappe, lorsque nous croyons la tenir. L'être n'est point suffisamment définissable (i); quand nous croyons avoir sa formule exacte, il se révèle tout autrement. Nous le disons mort, il reparaît avec nue vie nouvelle. A mesure que l'existence semble livrer ses secrets, elle ouvre au regard des abîmes où, descendant toujours, on a le sentiment qu'on ne toucliera jamais le fond (2).

Ce qui est vrai des manifestations de la vie l'est bien davantag'e des puissances qui les produisent. Le vulgaire se plaît à parler des intelligences surhumaines qui ont mesuré les forces de la nature et déterminé leur action ; le demi-savant croit sans hésiter aux formules définitives, aux conquêtes assurées, au repos désormais tranquille de l'esprit humain, sur le terrain où l'a établi son observation des puissances naturelles ! Le vrai savant hoche la tête. Glorieux à bon droit des succès obtenus, il est plus encore soucieux de ceux

(1) Summ. Geiif-, lib.. I, c. It^, ad ô" : <i I[)simi esse absolute considcrnUini iiiHniluin est : nann ab infinilis et niodis infinitis parlicipari possibile est ».

(2; Eccli., !, 2 : a Profundum abyssiquis dimensus est? »

qui restent à obtenir : et, comme Socrate, il déclare sans rougir qu'il ne sait rien ( i). En effet, Messieurs, nulle main n'est assez large pour contenir ces puissances; nul regard n'est assez aigu pour les pénétrer; nulle vigueur n'est de taille à se prendre avec elles corps à corps, dans la lutte mystérieuse que décrit l'Ecriture (2). La nuit où les deux combattants s'étrcignent, sans arriver à se vaincre, s'achève, comme dans le récit biblique, par un salut mutuel où ils semblent se demander respect et bénédiction. Les puissances, plus encore que les manifestations de la vie dont elles sont la cause, échappent à l'esprit humain en ce sens qu'on peut toujoursajouter à leur définition et à leur mesure ; le progrès incessant dans leur connaissance fait, en réalité, la gloire de notre intelligence.

Mais que peut dire aujourd'hui d'elle-même cette intelligence? Peut-elle se vanter d'avoir achevé la poursuite et louché le terme de la connais- .sance? Je viens de vous le dire, Messieurs : pour le vulgaire, oui ; pour le véritable savant, qui vit dans la lutte avec le mystérieu.x: adversaire, non ! Pour celui-ci, le prétendu point d'arrivée reste un point de départ (3) : au delà de ce qui est précisé, il reste

(i) « Ou, comme disait Pascal, le tout de rien ».

(?) G-r.e; , xxxii, 24-2p.

(3) Eccli., xviii, 6 : » Cum consummaveiit liomo, lune incipiet ■>.

OB.IKT DE L'ENSEIGNEMENT DE L'ECiLISE 4:'.

presque tout à clétiiiir ; la lueur qui dissipe momeiiltinémeut robscurilé peut à peiue s'appeler une aurore, et le joiu' est loin d'être veuu. Angoisse et joie tout à la fois de l'esprit humain ! Angoisse de ne jamais rien posséder pleinemen( ; joie de penser qu'on possédera toujours davantage! Angoisse de laisser, humilié, un si mince héritage à ceux qui vous remplacent'dans la vie intellectuelle; mais joie d'avoir préparé la culture et la moisson du champ, en commenrant d'en défricher l'immensité !

Si des puissances nous passons aux lois, c'est bien autre chose encore. Nous sondons, pour ainsi dire, les profondeurs des cieux, comme en ces belles nuits d'été où les étoiles, imperceptibles d'abord, grandissent peu à peu déviant le regard et finissent par le lemplir de lumière. Au delà de ces astres lointains, même de ceux quepen;oivent seuls les instruments les plus puissants, s'ouvre une région sans limites, où nous savons que d'autres yeux, aidés d'autres instruments plus puissants encore, pénétreront après nous. C'est l'abîme qui appelle l'ahiine (i), — la profondeur qui engendre la profondeur (2), — l'illumination qui s'achève

(i) Psalm. xi.i. 8 : " Abyssiis abyssum invooat ». (2) Eccl., VII, 25 : Ipsa (sapienlia) long-ius recessit a me multo maçis quam erat: et alla jirofunditas quis inveniet eam ? •>

clans l'éblouissement (i) ; et nous savons que les siècles à venir mettront l'esprit humain en présence non pas de la suprême formule des lois, mais simplement d'une formule plus exacte. Aujourd'hui, le vulgaire seul affirme que les lois de la science sont irréfragables : ce sont des jalons sur la route, ce n'en est pas le terme. Après l'infini relatif des manifestations, l'infini relatif des puissances, — puis celui des lois ; et au delà des lois, l'être lui-même ! Ici tout effort s'arrête et doit s'avouer impuissant, au bord de cet abîme insondê.

Nous n'avons parié jusqu'à présent que de la nature matérielle. Nous n'en sommes pas encore venus à celle de l'àme. la nature intellectuelle et morale ; et c'est ici que se retrouve surtout l'irréduclible expression de l'injîni.

L'iiomme, — résumé des mondes, monde en raccourci (2), mais, en réalité, plus merveilleux et plus insondable que l'univers lui-même , — l'homme déroute la pensée qui l'étudié, — fûtce la sienne propre, qui doit pourtant se connaître (3), suivant l'Ecriture, bien mieux qu'au-

(i) Prov., XXV, 27 : « Qui scrulator est majestalis opprimetur à gloria ».

(2) « Microcosme », suivant l'expression des Scolastiques.

(3) I Cor., n, II : « Ouis enim scit quae suiU hominis, nisi spirilus liominis qui in ipso esl ? n

cuae autre. Pour prolongée et féconde que soit son étude, il reste à soi-même un mystère. Son esprit est de telle nature qu'il vive de vérité (i); mais s'est-il jamais reposé dans la pleine vérité ? 11 en vit, comme ces israélites auxquels le prophète promettait le pain mesuré et l'eau brève (2). Sa soif n'est jamais étancliée ni sa faim rassasiée. S'il est de nature vulgaire et sans élévation d'esprit, il médit d'un labeur qu'il n'a pas la force d'entrejirendre; mais s'il est vraiment digne du nom il'iiommejil cherche, entrevoit, devine, espère, sans arriver jamais à la fin de son effort. 0 tristesse des grandes àmcs, que plusieurs de vous connaissent, et que l'Ecclésiaste a si bien décrite (3) ! Pareil au malade qui se tourne et se retourne sous l'action de la fièvre, l'homme peut, un instant, se contenter de l'illusion où l'a jeté une premièi'e vision de la vérité ; mais il se retrouve bientôt, en constatant que l'aurore commence à peine de luire , et que le midi est loin. Ce qu'il veut dans la vérité, c'est l'infini. Il le rencontre, mais pour le constater et non pour en faire son domaine : la lisière

(i) Summ. Gen^.lib 1, c. i : « Oportet finem univers! esse bonum intelleclus ; hic est aulem veritas : oportet igitur verilatem esse ullimiiir. rinem tolius univers! •-.

(2) Isaï., x.\x, 20: (I Dabil vobis Dominus ])anem arctum et aquam brevem ■>.

(3) Eccl., I, 13-17 ; — vil, 24-35 ; — xii, 12.

(lu champ recule sans cesse devant le soc qui le creuse ; l'océan ouvre, à chaque ondulation, l'immensité devant la barque qui le sillonne ; le ciel se fait toujours plus profond déviant le regard qui le sonde. Comme la vie, la vérité est partout; si loin que nous soyons arrivés, elle recommence ; si loin que nous arrivions plus tard, elle recommencera ! Jamais la joie pleine de sa possession, et c'est une part de sa gloire de faire ainsi notre tristesse et notre humiliation !

Mais le cœur, à la fois si petit et si grand pour qui le connaît - — si petit qu'un soupir, un regard, une parole le comble, et si grand que tous les soupirs, toutes les protestations, toutes les caresses le laissent vide (i), — le cœur trouve-t-il, dans la vie qui lui est propre, la joie de l'infini? Pas davantage! Vous pouvez évoquer à son gré les beautés de la terre, le lancer à plein vol dans les jouissii.nces,prolonser les années de la contemplation et de la possession : il n'est pas satisfait (2). Le rêve recommence, la soif est plus ardente, la faim déchire plus cruellement ses entrailles (3).Amour, amour,quand

(i) Eccl., II, 1-5, — etc.

(2) Eccl., I, 8 : « INon saturatur oculus visu, nec auris auditu impletur ».

(3) Isai., x.ti.v, 8 : « Siciit somniat esuriens et comedit : cum autem fuerit exspergefactus, vacua est anima ejus : et sicut somniat sitiens et bibit... lassiis adliuc, sitit, etc. »

donc révéleras-tu ton visage? Quand donc ma main sentira-t-elle l'étreinte qui la contente? Quand donc ta flamme allumera-t-elle l'ardeur qui ne s'éteindra plus? Quand prendras-tu mon cœur pour le fondre en toi-même, afin qu'il goûte l'amour et la joie sans mesure? Quand donc?... Et la réponse nous arrive, — sinon de notre trop jeune expérience, — au moins de celle de nos devanciers dans l'épreuve et la déception : « Jamais! »

Et notre volonté, capable cependant, nous ditelle, de soulever des mondes, trouve-t-elle quelque part où appuyer son levier (i)? Jamais! L'obstacle vaincu appelle l'obstacle à vaincre; le succès arme seulement pour le succès à préparer! Partout et toujours, le recommencement; nulle part, le repos, la satisfaction, la plénitude de la joie. La notion de l'infini s'impose ici comme partout. On a beau se dresser, plus ou moins dédaigneux ou triomphant, devant la vie, elle a des retours qui écrasent. Semblable à l'enfant qui défie le colosse, l'homme est vite, d'un coup de main, rejeté et comme écrasé dans son infirmité.

Ainsi nous avons le sens de l'infini dans les éléments et les perfections de la vie, surfout de la vie

(i) C'est la parole d'Arclùniède : « Doiiiicz-moi un point d'appui, je soultiverai le monde ».

intellectuelle et morale, et nous aspirons à leur contemplation et à leur jouissance de toute la force de nos désirs, de nos déceplions aussi, même de nos joies, quoi qu'on fasse pour nous y montrer une erreur, contre laijuelle tout en nous proteste obstinément.

Avez-vous remarqué, Messieurs, cette singulière anomalie ? L'homme, ainsi tourmenté par ses désirs inassouvis, en viendra-t-il à croire au néant? Se résignera-t-il, désespéré, à l'impossibilité radicale et <:onstatée de toucher au terme? On a voulu nous persuader que l'expérience de la vie amenait cette finale. Rien de plus faux : l'idée de néant n'a jamais été naturelle à l'homme. Permettez-moi de le dire, c'est une plante vénéneuse, produit de la culture philosophique, — s'il est permis d'appeler philosophes ceux que Lactance hésitait à mettre au nombre des hommes (i): nulle part, elle n'est de g-énération spontanée. On a trouvé, dit-on, des peuples qui n'avaient pas l'idée de Dieu. Je doute que ce soit vrai (je crois simplement qu'on ne les a pas étudiés d'assez près); mais, chez ces peuples même, on devine l'idée de l'au-delà. Nulle part vous ne constaterez la croyance au néant, que prêchent les sophistes, surtout aux époques de dé-

(i) Lactance, btsiiliit. ilhn»., lib. VII, c. viii.

cadence. Le iiéanl a toujours répugné au sens commun, parce qu'il ne résout aucune difficulté. Par suite d'un instinct qui devient un impérieux besoin de la vie intellectuelle, par suite aussi des prog'rès (le la science qui reculent sans cesse les limites de la ^ ie ou nous en révèlent les magnificences dans une vision toujours plus claire, c'est à l'infini que croit le monde; — étendue, quantité, durée, qui s'augmente sans cesse et que nous sentons pouvoii- touj<iurs être augmentée. Eviclemment, ce n'est que l'infini relatif; mais sa notion amène le sens et l'idée de l'infini a!)Solu (i) comme nous allons le \oir, dans une seconde partie qui, je l'espère, vous intéressera autant que la première a paru vous intéresser.

(i) Siimni. Cent , lib. I, c. xviii: « Frustra aulcm csset hacc ordinatio inlcllecliis ad iiifiniUim nisi esset aliqua rcs inlelligibilis ijifiiiila. Oj.oi'lct iuilf.r aliqiiani rem ii.lelligiljilem iiifiiiitam esse, qnamoiiorUI esse ijia-ximam icrurn : cl liaiio dicinius Deum ».

Bien qu'il ne se donnât pas pour pliilosophe. Pasleur a parlé la langue la plus éminemment philosophique, quand il a dit : « La notion de l'infini s'impose. J'en vois partout, dans le monde, Tirréductible expression, et, par lui, le surnaturel est au fond de tous les cœurs » (i). C'est qu'en effet, d'après saint Thomas, la notion de l'infini relatif, tel que nous l'avons étudié, amène, sans qu'on s'en aper roive, le sens et l'idée de I infini absolu {•>.). Toutes les manifestations de la vie, dont nous venons de voir le recommencement incessant, se produisent sous l'action de puissances auxquelles nous donnons le même caractère, mais dont la science nous dit, — en poursuivant son travail de svnlhèse, — qu'elles doivent finalement se réduire à l'unité (3). De même pour les lois qui régissent ces puissances: diverses dans leurs formules, elles sont, — pour

(0 Discours de véceplion à VAcade'mie française.

is) Siimm. Cent., loc. cit,,si/prn.

(3) Cf. Summ. Cent., lib. I, c. .\xii, ad 3"", 4"", 6'"».

OBJKT DE L'ENSEIGNEMENT DE L'EGLISE 5i

les intelligences familières avec la pensie pliilosopliique, — une seule et même loi. D'où revient la vieille formule scolastique : « Tous les mouvements (jui expriment la vie donnent l'idée d'un unique moteur, duquel procèdent toutes les manifestations de la vie » (r). Mais alors, voici venir. Messieurs, l'intiid en personne (2); « Deus, ecce Deiis! n

S'il y a rcellement, — comme notre esprit le soupçonne déj'à et comme il y est amené par la logique, — s'il y a un moteur premier qui soit le principe de tous les mouvements (3); s'il y a ilne puissance qui réunisse en soi toutes les forces et en engendre par conséquent les manifestations; s'il y a une loi primordiale d'où découlent les lois secondaires, qu'avons-nous devant les yeux? Evi<lemment, un moteur unique (4), existant avant tout mouvement, puisque c'est de lui que j)rocèdent tous les mouvements; — supérieur à tout ce qui n'est pas lui, puisqu'il imprime le mouvement et ne le reçoit pas; — absolument distinct, puisque, s'il se confondait avec ce qu'il meut, il y aurait rationnellement contradiction dans les termes, et que nous

(1) Aùsioi. , AuscuU. phi/s.,\u, i.

(3) Summ. Gent., lib.,i, c. 43 ad quos : « Et liane (niaxiinam rer;im) dieimus Deum ».

(3) AristoL, ubi stiprà.

(4) Id., Mélaphj<.. xii, 8. — Swri'n. Genl., lib. J, c. t,-., ad 4'm (Cf. Id., i'.)id.,c. .\.\vi, ado"».)

verrions reparaître scienlifiquenicnt la ^rcnéralion

s[)on(an(''e!

Nous arrivons donc à constater une vie infiniment supérieure à toutes les manifestations de la vie, — une puissance infiniment au-dessus de toutes les puissances qui déterminent ces manifestations, — une loi, et par suite une pensée infiniment supélieure à toutes les formules que nous appelons les l.iis de la nature et de la vie. Mais alors, Messieurs, (ju'avez-vous réellement en face de vous? L'infini ;;bsolu ! Il n'est précédé par rien : donc il ne dépend de lien. 11 donne à tout et ne reçoit rien : il est (linc parfait. Comme il est dans l'existence sans (juc rien l'y précède, il continue d'y èlre sans emprunter à rien de ce qui existe la raison de sadurée. llien ne peut diminuer ou limiter son action : il répand la vie sous toutes les formes, et la sienne n'en est en rien modifiée. Il est donc la vie, l'existence, l'être par excellence (ii, souverainement intellis-ent, conscient, libre, personnel, puisque nous retrouvons en nous ces qualités de l'existence, — éternel et immense, sans commencement, sans mesure et sans limites, — en un mot l'être infini, dont l'idée, suivant la parole de Pasteur, est c l'idée même dcxDieu ».

fil i^inntn.Ctnf.. lih.l.c. aS : c Es! imivcrsalitcr cns pcrftctiiin >.

UlîJI'T DE LENSEIGNEMKNT DK l/ÉGUSE ."..i

Nous voici eu présence d'un autre problème : Pouvons-nous avoir de Dieu une connaissance qui nous pernicUc de le définir? Pasteur nous avei-lit de prendre garde. « Le caractère de l'infini est de s'imposer et d'être incompréhensible ».

Qu'est ce (|ue l'infini? Le mot même le dit : c'est l'être sans mesure. Comment donc faire tenir, eu une inteiiig'eiice évidemment mesurée, ce qui n'est pas mesurable? Comment mettre l'infini dans le fini?

Un jour, au bord de la mer tyrrliénienne, le grand évêque d'Hip})one, — cet elTrayant génie qui s'appelle Augustin, — rêvait aux mystères de la vie divine. Près de lui, un enfant s'ingéniait à remplir d'eau, à l'aide d'une coquille, une cavité creusée dans le sable. Emu de cette ingénuité, le docteur s'airéta : « Enfant, que fais-tu là? — Vous le voyez bien ; je travaille à mettre l'océan dans ce petit bassin ». — Sur les lèvres du docteur s'épanouit un sourire, ([ue l'enfant eut vile remarqué: « Vous me croyez insensé, n'est-ce pas? Et pourtant le moins sage des deux, ce n'est pas moi: je réussirai plus tôt à mettre l'océan dans cette ouverture que vous n'arriverez à comprendre la vie divine » (i). L'homme n'a pas à craindre pareille leçon, (piand

(i) Giry, Vie des Sainls, au 28 août.

il essaie de dompter la nalure sensible : si vaste qu'elle soit, elle n'a pas de limites que ne puisse dépasser l'intelligence humaine. Image de l'infini, la nature n'est pourtant pas l'infini : l'Éternel seul a le droit de dire à qui veut le comprendre : « Mon secret est à nioi!(i)» Mais il le dit nécessairement à toute intelligence créée, même à celle de l'ange qui le voit de plus près que nous, parce que l'intelligence de l'ange est, comme celle de l'homme, un vase trop étroit pour contenir l'océan de la nature et de la vie divines.

En rappelant ces principes au docteur, l'enfant avait raison. Suivant le vieux langage delà scolaslique, — (Messieurs, pardonnez-moi d'en rester à cette tradition, dont je suis l'héritier), — la science n'est autre chose que Véquation entre t intelligence et son objet l'a). Il faut donc qu'il y ait égalité entre l'objet étudié et l'eiroi-l de l'intelligence, pour que la science devienne possible et que nous la constations. Or demandez-vous si l'équation peut exister entre l'infini de l'être et le fini de votre intelligence. C'est très bien d'invoquer la science comme nous le faisons, quand il s'agit de la uatuie sensible : nous pouvons compter, send)le-t-il, sur la conti-

(i) Isaïe, xxiv, iii.

(2) « Adœqualio ixi cl iniclicclus ». — Sumnt.. I, i) ; X.\I. s.

nualion Je la recherche pour hi découverte du fond des choses, parce qu'il y a proportion entre ce qui frappe les sens et les puissances de notre esprit, si formidables que soient les forces, si mystérieuses que soient les lois, si prolongée que doive èti'e l'attente. Le génie obtiendra ce que le commun des esprits ne doit pas rêver : les générations futures achèveront l'effort de notre génération : l'humanité finira par posséder le secret cherché vainement par les individus. Il n'y a point ici d'impossibilité absolue, si décourageante que soit l'expérience du passé.

Il importe toutefois de ne pas exagérer cette confiance, et surtout de n'en pas tirer d'impossibles conclusions à l'endroit de l'Infini. Le savant est au bord de la mer, pas tout à fait comme l'enfant de la légende; il y a pris une goutte d'eau, l'a soumise à l'analyse, et il en connaît les éléments conslitutifs. Sait-il la mer. Messieurs? Non, il sait la goutte d'eau et non pas l'océan. — Le savant a fait passer par le prisme un rayon du soleil; il a décomposé le spectre, analysé le rayon. Il croit peut-être savoir l'aslre : mais sait-il le ciel? Pas le moins du monde! Ainsi de l'homme en rapport avec l'infini. Il exploite une de ses manifestations, un des éléments qui sont sous ses yeux et dans sa main; il

l'analyse et le sait. En conclura-t-il qu'il sait rinfini? L'inlini se laisse, il est vrai, en partie de\iner : il aimequ'onlechercheetse montre volontiers à demi. Principe des manifestations de la vie, des puissances qui président à ces manifestations, et des lois qui régissent ces puissances, — principe, en un mot, de l'existence, — il se reconnaît dans les forces vitales, telles que nous pouvons les étudier. L'œuvre parle de l'ouvrier : en observant les êtres secondaires, — cette nature, où « s'impose la vision de 1 infini », pour parler avec Pasteur, — nous devons apprendre quelque chose de son auteur. Il est au-dessus de toute manifestation, de toute puissance, de toute loi, mais il est reconnaissable en chacune d'elles; et une part de lui-même s'y montre, pour ainsi dire comme dans un miroir (i). L'homme surtout, qui porte à son front le rejlet du visage de Dieu (2), l'homme parle de l'infini ; et l'intelligence, le cœur, la volonté doivent révéler, plus encore que la matière, le secret de la sublime énigme (3). Les puissances observées dans la nature et dans l'homme parleront de son omnipotence (4); — l'étendue parlera de son om-

(1) Cor.,xi)i, 13 : H Videmus nunc per spéculum ».

(al Psalm., iv, 7: oSignatum est super nos lumen vullus lui ».

(3) I Cor., lue. cit. « loœnigmate ».

(4) Jol).,xxxvii, 4 : " l'ost eum rugitus et sonilus, lon;il)it voce

OBJET Dli L'ENSEIGNE.MKNT DE L'EGLISE Ô7

niprésence (i), — l'ordre qui t;(Uiveriie toutes choses, de sa saa^essc (2) ; — cette préservation merveilleuse des plus petits des êtres contre les froissements qui sembleraient devoir les briser, parlera de sa Providence misériconlieuse (3). La raison nous dira qu'il ne saurait avoir de second, nid'ég-al. Nous saurons par conséquent ((u'il est un seul ('i), comme nous saurons qu'il est tout puissant, présent partout, sai;e et miséricordieux.

Allons plus loin. En nous analysant nous-mêmes, (|ui sommes son œuvré, et nous trouvant de l'intelligence, nous conclurons qu'il est intellig'ent. Reconnaissant en nous la puissance d'aimer et de vouloir, nous en conclurons qu'il est affectueux, volontaire et libre. De l'intelligence, la volonté, la liberté, la science de nous-mêmes, nous faisons la personnalité : donc il est personnel. Ainsi devant nous se dressera la figure merv^eilleusement précisée de l'infini : un être simple, vivant et person-

magniludinis ». — Psalm. xxviii, 5-8 : « Vox Doinini confringenlis cedros. Vox Domini in virlule... in niagnificentia... Vox Domini conculientis ciesertum w.

(1) Psalm. cxxxvii, 8: n Si asccnjero in cœlum, tu illic es; si dcscendero in infcrnum, ados ».

{2) Job., xxiv, — XXV, — xxxvni, — etc.

(3) Mallh., x,2g : « Nonne duo pa&seres asse veneunt ? Et unus ex illis non cadet super tcrram sine Pâtre veslro ». — Luc.,xii; 27: '< Considerale lilia quomodo crescunt, etc. »

[If) Arist. ,Melaijli;/s., xn, 8:« Le premier moteur immobile est doncuD, et formellement et numériquement ».

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nel. — intellig'ent, aimant, volontaire, libre, — lûul-puissant, omniscient et présent partout.

Que me faut-il de plus ? Il me faut tout de plus ! Je suis au bord de l'abîme, et mon regard qui le creuse devine qu'il peut y descendre indéfiniment. Je suis au bord de l'Océan, et la vague qui expire à mes pieds m'avertit que ma barque peut aller, de Ilot en flot, vers des horizons toujours renouvelés. Je regarde le ciel, et l'étoile devinée, là-bas, derrière toutes les autres, m'avertit que le monde des cieux recommence après elle, avec des illuminations bien autrement brillantes que celle dont je suis ébloui. Ce que je désire, c'est tout, puisque en réalité je ne sais rien de lui.

Il y a dans l'Apôtre une merveilleuse parole : « Nul ne sait ce qui est dans l'homme, sinon l'esprit de l'homme lui-même : par conséquent, nul ne sait ce qui est en Dieu, sinon l'esprit de Dieu » (i). Méditez cette parole, Messieurs ! Ah ! vous croyez savoir l'infini!... Pas plus que vous ne me savez!... Mon visage, ma voix, mes yeux, mes gestes, tout ce qui me livre à vous en apparence, vous permet de savoir de moi, quoi ? Ce que je veux bien vous abandonner, et rien de plus : vous savez de moi ce qu'il me convient que vous séchiez. Les inductions

(i) Cor , 11, 1 1 : « Ou.t Uei si nt r emo cognovit nisi Spirilus Dii ».

tirées des apparences pourront être merveilleusement loi^iques ; mais mon secret n'en restera pas moins à moi : Secreluni meuni milii (i). Impossible d'aller au delà. De même, l'infini s'offre à nos regards dans sa personnalité vivante, en apparence si nettement définie. C'est vrai; mais son essence,

— ses desseins secrets, avant que les manifestations vous permettent d'en deviner quelque chose,

— par conséquent la science de sa vie à l'intérieur et de ses rapports avec vous-mêmes, qu'en savezvous réellement (2)? Rien : car le peu que vous en savez est, à la totalité de la connaissance, ce que le zéro est à une quantité quelconque. Son secret reste à lui. par la raison toute simple qu'il y a pour nous impossibilité absolue d'arriver à le connaître.

Connaître un homme, en fin de compte, c'est être lui-même. « Vous me vo3ez, m'entendez, m'observez, me pénétrez », — dites-vous, — et vous prétendez ainsi me connaître. — Non : je puis être le plus habile des hypocrites, sans que vous en aperceviez rien. Mon secret reste à moi : pour me connaître de science exacte il faut être moi ou quelqu'un que je fasse moi. Je m'explique.

(i) IsaL, XXIV, 16.

(?) Siunm. Genl., lib. i, c^ 3 : « Sunt igitur .qiiœdam intelligibiliiiin divinoruni quœ humanae ration! sunt pcrvia : quœdam vero qiiii.' omnino vim htimanœ rationis excediint ».

6o OBJET DE L'ENSEIGNEMENT DE L'ÉGLISE

Supposez, (lansiuiliomme, une intelligence assez associée à la mienne pour que j'y verse toutes mes pensées, — un cœur assez uni an mien pour que ma joie soit de vivre de sa vie et de lui donner la mienne, — une énerg-ie dont je sente qu'elle m'est nécessaire pour achever tout effort, et à la- (juelle je soumels ma volonté : — vous le comprenez sans peine, celui-là me connaîtra jusqu'au fond. Par l'équation qui se fera entre son intelligence et mon être, il y aura science véritable ! S'agit-il de l'infini ? Appliquez les mêmes principes. Pour le connaître, il faut être lui-même ou quelqu'un d'admis en participation de sa puissance de connaître; il faut être Dieu ou cet ami, pour lequel Dieu n'a pas de seci'et (i).

Etre Dieu n'est pas possible, puisque Dieu est nécessairement imique, la notion de l'infini excluant la dualité. Dieu seul sait donc exactement ce (ju'est Dieu (2), et les anges eux-mêmes, si supérieurs que soient leur intelligence et leur science, n'arrivent pas plus que nous en définitive à le connaître complètement (3). Mais s'il y a, dans la vie divine, une heure où domine la folie (|ue dénonce Saint

(1) Isai , XLV, 3 ; « Et dabo libi tiiesauros abi-xondilos et arcana si'Ci'cloruin: ut scias quia ego Dominus, qui voco iiometi luuin ». (a) 1 Cor., 11, 1 1.

(3; <umm. GciiL, lib. 1, c. 3.

013J1-:T de L'ENSEIGNEMENT DE L'EGLISE Ci

Paul, — le scandale des soi-disant sages (i), conséquence de celte ineffable folie, — où Dieu, pris (raniour pour les hommes (2), veut bien leur livrer son secret; si, enivré d'une passion pareille à celle (|ue nous ressentons quelquefois, il veut bien ouvrir son cœur; s'il s'unit à l'ami qu'il a daigné choisir^ dans celte identité de l'intellig-ence et du cœur, où deux êtres semblent, suivant les antiques formules, n'avoir plus qu'une vie (3), la pénétration de l'inlini deviendra possible. Il y aura équation, — relative au moins, — entre l'intelligence de l'homme el la part de l'infini que celui-ci permetira d'étudier. Alors aussi. Messieurs, nous aurons résolu le proh'ème autrement que nous n'attendions : — ce n'est pas de l'effort de l'inlelligence humaine que viendra la caunaissance de l'infini, c'est de la révélation libre et spontanée de l'infini luimême.

Vous ne me connaissez pas et je vous défie de me connaître! Mais vous avez, par je ne sais quelles séductions, circonvenu mon cœur; devenu votre esclave, je n'ai plus rien à vous refuser. Prenez mon âme pour v lire connue j'y lis moi-même : et,

(i)l Cor., I, 53 : i. Jiidœi» scandalum, gciUibus sliiltilia ». (5) Prov., \\v, 3i ; — Joanii., m, iG; — Koin., viii, r, ; — Eplies., Il, tt, etc.

(■î o Cor iinum el anima iina ». — » Dimidi:im anima' m?a^ «

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si voire regard n'est pas assez pénétrant, je ferai inoi-nième la clarté, dont j'étendrai les 07ides lumineuses jusqu'an point où tout de moi vous sera révélé. Alors vraiment, vous me saurez, d'une connaissance identique à la mienne, et vous pourrez dire : « Je le connais comme moi-même (i) ! »

0 Dieu impénétrable (2), dont le caractère est de s'imposer, mais aussi d'être incompiéhensible, en raison de la disproportion irréductible entre l'iniini de votre être et le fini de mon intelligence, vous savez combien nous désirons connaître, combien nous voulons posséder, et que l'infini est le seul ternie de noire rêve ! De la vérité, encore delà vérité! De la lumière, encore de la lumière! De l'amour, encore de l'amour! De la vie, encore de la vie!

0 Maître de la vérité, ù principe de l'amour, ô source de la puissance, laisserez-vous mon àme désii'cr, sans que jamais se réalise son désir? Me laisserez-vous toujours aux portes de l'infini, sans qu'elles s'ouvrent? Y frappeiai-je, comme Lacordaire, avec des cris d'angoisse : «Ouvrez-moi, mon Dieu, ouvrez-moi (3) ! » Et verra-t on, sur mon front mourant la sueur d'une agonie qui semble

(i) I Cor., XIII, 13 : « Tune cognoscam sicut et cognilus sum ». (■•; Jercm., xxxu, 19 : » Dominus incomprehensibilis cogitatu ». Tiin., VI, 16 : « Qui inaccessibilem lucem inhabitat ». (3) I'. Chocarae, Vie du P. Lacordaire, c. xxi.

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sans espérance? Oh! non, vous ne ferez pas celai J'ai dit de vous que vous étiez la toute-puissance, mais aussi la miséricorde infinie; j'ai dit (jue vous savez, — par votre science et votre présence, — ce qui est au fond de mon cœur. Puisque vous le connaissez, pourriez-vous ne pas réaliser mon désir? Seigneur, vous êtes le bien (i), et la vieille philosophie dildu bien qu'il aspireà serépandre(2); — vous êtes la lumière, qui est de sa nature expansive; — vous êtes la beauté, qui appelle spontanément l'amour; — vous êtes la force, qui désire riiommage de l'obéissance et de la fidélité. Seigneur, Seigneur, me refuserez-vous de vous connaître et de vous aimer? Non; l'équation que je ne puis réaliser naturellement, vous la ferez, — surnaturellement. Vous établirez, entre mon intelligence et son divin objet, cette égalité qui m'enorgueillirait, si je pouvais oublier que je suis, — comme dit le prophète (3j, — le mendiant de l'ineffable aumône que vous m'aurez faite. Alors je saurai vraiment; l'infini me pénétrera, — non pas tout d'un coup, — mais par effluves continus, au gré de votre sagesse, variant toujours le charme et

(il Summ. Th'ol.. i, VI, 2.

(5) « BjDum dilïusivum sui )i.

(3) Ps. xxxix, 18; — I.xix, G.

icrminaiit par degrés la transformation de mon àinc. Seigneur, Seigneur, je verrai, — non pas dans ma lumiète, mais en \otie lumière : //; liiniine tiio videhiinus Itimert (i).

L'infini s'impose : il est incompréhensible à la raison réduite à ses propres forces; mais il peut, s'il le veut, se rendre accessible, et nous arrivons a'nsi, Messieurs, à l'idée de révélation manifestant, s'il jjlaîl à Dieu, tout un ensemble de Aérilés, toute une doctrine que l'on doit qualifier de surnaturelle. Pasteur avait raison : — « Alors, c'est vrai, il faut demander grâce à sa raison. On se sent près d'être saisi par la sublime folie de Pascal » (2). On est obligé pourtant de s'incliner, parce que l'infini ne sera jamais à la discrétion du fini qu'autant qu'il lui con\iendra; et s'il v a de lui une connaissance exacte en l'intelligence humaine, elle sera le résul tal d'une manifestation surnaturelle, absolument libre et spontanée de la part de l'infini.

Par ce rpii précède, I\Iess:eurs, vous pouvez juger la folie de cette sagesse qui nie le surnaturel, pour avoii' le droit de nier la mission de l'E^îlise. « J'aime

(r, I'>;ilm. xxxv, lo.

(:•) IJi.scciKrs ili' vereplion. Inr. rit.

mieux être un animal perfectionné, — (j'adoucis la formule), — que d'être un homme dégénéré ». Il est en effet plus facile d'obéir à l'atavisme brutal que de travailler à la réparation de la faute originelle , — autrement commode de subir une prétendue fatalité que d'assurer en sa vie, par la vigilance et la lutte, le règne de la vérité et de l'honneur. A chacun ses préférences! Les miennes. Messieurs, et j'espère aussi les vôtres, sont de tout autre nature. Fils de la lumière, faits pour sa recherche et sa vision, nous neregrettons pas d'avoir à reconnaître, en notre origine et notre héritage, ce m\ stère de gloire, où nous avons besoin d'une main divine pour pénétrer plus avant, suivant notre désir- Laissant donc à l'écart les aveugles et les boiteux volontaires, frappons hardiment à la porte du tabernacle et demandons avec confiance à la di\ inité de lever son voile, devant nos regards et nos cœurs remplis de respect et d'amour.

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