JEUDI-SAL\T MOYEXS DE V ÉTUDE
Messieurs,
De la croyance en la révélation, nous avons déduit l'obligation stricte de l'étude de la doctrine catholique, — étude qui doit être grave, loyale, généreuse, afin d'avoir raison des obstacles que nous définissions, hier, de ces trois mots : le dédain, la crainte et la haine. II nous reste à dire par quels moyens cette étude arrive à produire l'illumination et l'entraînement qui doivent couronner nos efi'orts. Vous les connaissez déjà : la lecture, la prédication, la prière.
Le premier, c'est la lecture. Nul ne peut prétendre à tirer de son propre fonds l'aliment de sa vie intellectuelle. Si quelques hommes ont, dans le passé, trouvé les premiers jalons à poser sur la route de l'esprit, combien d'autres sont restés absolument incapables de rien découvrir, de rien inven-
ter, et dont la gloire est d'exploiter ce qui a été trouvé par leurs devanciers I Dans les temps plus voisins de nous, cette répétition des inventions géniales se fait encore de loin en loin ; mais si nous en étions réduits à attendre ces coups de soleil de la vérité sur les cerveaux capables de les porter sans éclater, nous serions bien à plaindre. I^ous sommes de ceux qui exploitent les inventions et qui vivent de l'acquit des autres : nous mettons notre honneur à développer la lumière apportée par ceux qui nous précèdent et à la léguer à nos successeurs, dans une clarté nouvelle.
Mais si cela est vrai des connaissances d'ordre naturel, ce l'est bien plus encore dans l'ordre surnaturel, où nous ne pouvons rien trouver par nous-mêmes. La vérité surnaturelle est donnée aux iiommes, dans une doctrine qui a reçu, de son révélateur même, la forme qu'elle doit avoir à tout jamais. Nous sommes donc réduits à exploiter ce don, venu du cœur de Dieu à noire intelligence, et par suite obligés de lire, puisque la révélation est fixée par l'écriture, et que les commentaires de la sainte Eglise, chargée de conserver et de développer le primitif enseignement, sont de même condition. C'est dans les livres que nous en trouvons la science, et si 7ious ne savons pas lire, nous n'aurons
jamais de la vérité surnaturelle qu'une notion impuissante à pénétrer réellement jusqu'au fond de nos âmes, une connaissance superficielle et par conséquent inféconde.
Il faut donc lire; mais comment? Vous avez, Messieurs, presque tous, en matière d'enseignement reli°:icux, un tort que je dois signaler. La meilleure connaissance pour vous, en thèse générale, naît cTe la discussion, et puisque nous parlons de lecture, de la polémique écrite. C'est là une erreur radicale. Avez-vous jamais imaginé, dans l'ordre naturel, un enseignement qui procédât comme celui d'où vous voulez tirer votre connaissance de la vérité surnaturelle? En philosophie, en histoire, en mathématiques, l'objection vient toujours en second lieu. La discussion n'est possible qu'après un certain affermissement des principes dans l'esprit de celui qui veut discuter; en conséquence, l'enseignement procède par voie positive ou par affirmation.
Vous assurez d'aliord à celui qui étudie une vision plus ou moins étendue, mais nette, claire, précise, de ce qu'il doit croire; et c'est après ce fondement posé, que vous faites intervenir la discussion, s'il est nécessaire. L'objection ne vous paraît rationnelle tju'autant que le principe est affirmé et
déjà reconnu. Comment se fait-il donc que la plupart d'entre vous, — échappant au reproche de dédaig-ner l'enseignement catholique, — s'en occupent, il est vrai, se passionnent même à son sujet, et procèdent pourtant si maladroitement à la formation de leurs connaissances, — c'est-à-dire par la lecture de tout ce qui attaque cet enseignement? Ils trouvent le procédé très intelligent : il est permis de ne pas être de leur avis. Laissez-moi vous citei' la parole d'un diplomate, ramené à la foi par la i;râce que Dieu avait bien voulu donner à mon ministère. Sentant qu'il lui manquait de la lumière, il me demandait quel livre il pourrait lire. J'avais sous la main, à ce moment, un ouvrage d'un homme de haute valeur, que beaucoup de vous sans doute ignorent même de nom, mais que je recommande à ceux qui savent lire. Balmès (i). Je le lui proposai. « Non, me répondit-il. je ne lirai pas cet ouvrage. — Pourquoi? Il est excellent. — Eh ! mon Père, rappelez-vous que j'ai peut-être assez de connaissances pour que ma foi soit tranquille, mais pas assez pour qu'elle porte, sans se troubler, le poids d'une objection. J'en sais assez pour croire, et non pour mettre en question ce que je crois ». — Vous, Messieurs, vous faites le contraire. Insuf-
(1; Le Pioleslanlisme compare au calliotlcisme.
fisanimenl assis dans la vérité, vous vous croyez capables de vaincre les attaques à votre foi. Qu'arrive-t-il? Souvent l'objection s'établit dans votre esprit, avec une ténacité qui ne vous permet pas de l'en chasser: elle y fait assez de poussière ou d'ombre, comme vous voudrez, pour que vous ne voyiez plus clair. Vous gardez la foi, par suite de je ne sais quelle habitude. Votre première éducation, ou celle qui a suivi votre retour, et qui a été semblable à la première, vous habitue à croire; mais, dans cette routine d'une foi à demi ignorante, après une attaque insidieuse vous ne vous retrouvez plus, vous n'avez plus la paix, la joie, la force d'une véritable foi.
Chez vous, celte pensée très généreuse de s'éclairer est aussi la pensée très imprudente de s'éclairer par de mauvais moyens. Puisque vous aimez à lire, lisez donc d'abord ce qui donne la pleine lumière, établit la connaissance sur des raisonnements sérieux et fait à la vérité ce piédestal de granit ou de bronze qui en porte noblement l'image. Vous aborderez les objections et les discussions, après vous être fait de véritables convictions. Je vous l'ai dit et tiens à le répéter : la foi est affaire d'intelli;^ence et par conséquent de conviction. D'après la définitinn de Saint Thomas d'Aquin, elle snp-
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pose élection (i). (Je parle de la foi véritablement virile, intelligente et solide). Or il n'y a pas élection où il n'j a pas connaissance et raisonnement. La foi est une conviclion inébranlable; il n'y a pas conviclion, oii il n'y a pas eu d'abord étude apte à produire des connaissances positives. Vous le voyez donc, votre système est peul-élre généreux, mais déplorable, et vous conduit, sans que vous vous en aperceviez, à l'ébranlement, sinon à la ruine de la foi.
C'est pourquoi je vous recommande en second lieu d'éviter toute lecture, je ne dis pas mauvaise, mais simplement médiocre. Il n"y a rien de regrettable à l'égal de la médiocrité d'idées où se noient tant de bonnes âmes, qui vraiment n'ont pas conscience de ce qu'elles font. Aujourd'hui, la justesse de la pensée et de l'expression devient rare. On fait vile, on louche à tout, on veut arriver tout de suite, n'importe comment, à occuper l'attentioi! publique : et c'est aussi vrai de l'enseignement religieux que de tout autre. 11 y a, ici comme ailleurs, ce qu'on appelle des\ulgai'isations,qui sont la ruine de toute élude véritable et de toute science réelle. Je vous en prie, soyez impitoyables pour ces médiocrités. Faites à la vérité l'honneur de demander à l'objec-
<i) Summ. Tlieol, i =, q. LVI, 3, c.
tif, (si vous me permettez ia comparaison), devant lequel elle pose^ non pas la caricature de sa beauté, mais son image exacte; si vous voulez, de cette dame de vos pensées, avoir un souvenir digne d'elle et de vous, eh bien, demandez à Michel-Ange son êbauchoir, ou ses pinceaux à Raphaël ! Faites-vous, Messieurs, un choix de livres, non pas des médiocres, mais des meilleurs; le Père Lacordaire disait : non pas des meilleurs, mais des excellents. Xe fût-ce que par respect pour votre intelligence, ne l'abreuvez pas d'eau trouble, mais du lait qui fortifie les enfants et du vin qui rajeunit les vieillards (i).
A bien plus forte raison, interdisez-vous ce qui est immoral et impie : cequi est impie, par respect de la vérité, — ce qui est immoral, par respect de vous-mêmes. Je vous ai signalé ailleurs ce travers trop fréquent : sous prétexte de savoir ce qui se dit et ce qui se passe, les plus honnêtes gens du monde mettent leurs mains dans l'ordure, je veux dire, leur esprit et leur cœur dans l'impiété ou dans l'impureté. Ne soyez jamais de ces curieux, indignes du nom d'êtres intelligents. Respectez en vous la ressemblance avec le Dieu qui est, par essence, la sagesse et la pureté! Il a dit de ses paroles quelles
(1) I Cor., 111, 2 ; — Eccli., xxxi, G.
sont pures : Eloquia Dornini casta ( i ). Il convient d'en parler, avec des lèvres purifiées au charbon, que l'ange fit passer sur les lèvres du prophète (2). Dès lors, Messieurs, n'allez pas perdre votre temps et rabaisser votre dignité, en donnant attention aux œuvres de ces empoisonneurs publics, de ces assassins des âmes, les auteurs d'écrits impics ou immoraux. Laissez-les aller à l'Académie, si l'on consent à les y recevoir, — toucher de gros bénéti* ces, si l'on veut les leur assurer, — se proclamer mutuellement Maîtres, dans les journaux, les discours et les livres, — se dresser au besoin des statues; mais gardez, je vous en prie, le respect de vous-mêmes et de la vérité.
11 ne faut donc pas lire à tort et à travers; ne pas lire ce qui, bon en soi, ne convient pas à la situation de l'àme; ne pas lire ce qui est médiocre et ne convient à aucune situation; ne pas lire (•>' qui est mauvais, parce que c'est une profanation que l'audition seule de pareilles œuvres.
Restent les bons livres, surtout les excellents ; et ici peut-être, quelqu'un de vous sourit. C'est encore un préjugé fré([uent, que les œuvres de
(i) PsaJm., XI, 7.
(-)Jsai., V..C-7.
caractère surnalurel ne peuvent être puissantes sur l'esprit ou le cœur autant que celles de l'ordre naturel. Quel est, à Aotre avis, le livre de doctrine catholique, de piété surtout, qui vaille en intérêt le moindre des romans en renom ? Si j'arrivais chez vous, apportant une des œuvres les plus dignes d'admiration d'après les données de la foi, et un roman pris n'importe chez quel éditeur, j'en suis certain, votre premier mouvement serait d'ouvrir le roman. Pourquoi? Eh! mon Dieu, par suite de l'attrait des choses agréables, et plus encore des choses supérieures. Or, n'est-ce pas, nous autres catholiques, prêtres surtout, — comme écrivains, penseurs, orateurs, — nous sommes très inférieurs ? C'est une affaire entendue. Nous avons beau nous appeler, — dans les premiers siècles, saint Paul, saint Jean Chrysostôme, saint Basile, saint Grégoiie de Nazianze, — au Moyen âge, saint Anselme, saint Bernard, saint Thomas d'Aquin, — plus tard, Pascal. Bossuet, François de Sales, Fénelon, Massillon, — en notre temps, Ballanche, Ampère, de Maislre, de Bonald,Lacordaire, Ravignan,Monsabré, qu'importe? Nous sommes inférieurs : et au nom de la dignité de l'esprit humain, du goût littéinire, de la puissance philosophique ou scientifique, nous sommes peu dignes de vos préoccu-
pations. A'euillez pourtant réfléchir, Messieurs. A l'heure qu'il est, voulez-vous me montrer une page d'un écrivain en vog^ue qui puisse supporter la comparaison avec une page de Bossuet? Vous allez quelquefois, au théâtre, entendre des gens, fort étrangers aux idées catholiques et à l'éloquence de la chaire, lire du Bourdaloue et du Massillon; vous étes-vous jamais donné, ou vous donnerez -vous, un jour, l'exquis régal de la première Passion de Bossuet? Vous trouvez que les idées surnaturelles ne peuvent s'exprimer en langage suffisamment saisissant; essayez donc de porter sans fléchir le poids de cette simplicité, et de cette splendeur! Essayez de vous soustraire, si vous êtes intelligents et doués de sensibilité, à la poignante émotion qui prend aux entrailles, quand on comprend ce chefd'œuvre d'éloquence et de piété !
Quels aristarques vous êtes, Messieurs ! Il n'y a pas, dans tous les livres inspirés parla foi, de quoi vous satisfaire! Mon Dieu, je ne voudrais pas railler; mais est-il possible de ne pas sourire en présence de ces arrêts puérils? Choisissez, c'est votre droit ; mais si vous avez du goût pour les livres que je vous recommande, vous vous donnerez, je le répète, une joie que vous ne rencontrerez nulle part ailleurs, — joie féconde, qui élève, qui divinise.
tandis que les autres donnent un instant de griserie vite dissipée. Les plus beaux sentiments des hommes et leurs plus belles paroles sont toujours audessous du Verbe divin.
Voilà donc un premier moyen de s'instruire : lire ce qui convient avec attention, avec suite et méthode, avec la persévérance qui produit la véritable illumination. Ainsi vous aurez, pour votre foi, un point d'appui qui ne redoutera plus les assauts de l'erreur.
Je passe vite. Messieurs, pour ne pas abuser de votre patience. La lecture trouve une aide et un complément naturels dans la prédication.
La foi, dit l'Apôtre, procède de l'audition (i), et l'audition est évidemment le fait de recueillir une parole : d'où il suit que la foi a d'abord procédé de la prédication. Les Évangiles furent écrits, longtemps après qu'on eut commencé de prêcher, et le Maître lui-même n'a rien écrit, mais prêché constamment. C'est donc, en réalité, le premier moyen d'entrer et de progresser dans la connaissance. J'aurais dû peut-être commencer par là : mais comme le livre vous est bien plus familier que la chaire, j'ai fait suivant votre coutume, et je vous
(1) Rom., x. 171 : « Fiiies ex auditu. »
ai parlé du livre qui est souvent encore dans vos mains, avant de vous parler de la chaire, qui n'a pas toujours l'honneur d'un pareil entourage. Il faut bien le dire, si vous êtes sévères à l'endroit des livres qui contiennent la doctrine catholique, vous êtes bien autrement difficiles à l'endroit de la parole chargée de ce même enseignement.
La chaire est, de toutes les formes de la parole publique, celle à laciuelle, en notre temps, on accorde le moins d'importance. Rien n'est plus contraire à la raison, puisque l'objet de la prédication est le plus relevé, le plus important, le plus satisfaisant pour les désirs de l'intelligence, qui veut aborder les larges et profonds horizons de la vérité. Mais ne parlons que de la forme. A ce point de vue, la chaire est particulièrement dépréciée dans l'ef^prit des contemporains, et il n'y a pas d'homme incapable de joindre deux mots d'une façon correcte, qui ne la déclare au-dessous de toute estime. On y met des réserves, si l'on parle à un prêtre ou à un chrétien que l'on craigne de froisser. — « Oh ! sans doute, il y a encore des hommes qu'on écoute avec plaisir : mais combien peu il y en a! Si vous entendiez, par exemple, mon curé, quand je suis à la campagne, ou les vicaires de la paroisse à laquelle j'ai le malheur d'apparte-
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nir, ') — dit le même aristarquc, suivant lequel tout à riieure, il n'y a pas un auteur catholique arrivant à la cheville des romanciers ou des vulgarisateurs contemporains. L'éloquence de la chaire a eu jadis de très beaux moments : il est difficile de le nier, n'est-ce pas? On ne rencontre pas facilement sur sa route des hommes comme ceux que je citais à l'instant : saint Jean Chrysostome ou saint Ambroise, saint Bernard ou saint Thomas d'Aquin, Bossuet ou le Père Lacordaire, et l'on doit s'incliner, bon t;ré mal gré, à leur passage. Il faut dire aussi d'eux : « Jamais homme n'a parlé comme cet homme! (i) » — Oui! « mais, reprend l'aristarque, ce sont les sommets ! »
Les sommets sont toujours rares, et l'on a beau jeu pour déclarer que le reste glisse, non seulement vers les profondeurs vulgaires des vallées, mais encore jusqu'aux abîmes obscurs où l'esprit se perd déconcerté. Un accord unanime s'est fait, sur ce point, parmi les critiques en renom : « La chaire moderne, eh! c'est une affaire finie, il vaut mieux n'en rien dire »; et, — comme votre opinion se forme d'ordinaire d'après votre journal, — votre dignité d'homme pensant et lettré, d'homme d'esprit et de goût, ne vous permet plus d'aller au
(i) Joann., vu, 46.
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sermon. Vous allez encore à la messe, mais de ])référence celle où l'on ne prêche pas, pour cette raison que le sermon est si ennuyeux 1 Pourquoi ? Mon Dieu, parce qu'il n'atteste pas cet esprit alerte, cette pensée profonde, cette science de la langue, qui se rencontrent partout dans le monde, sans doute ! Est-ce sérieux, Messieurs? D'après ce que vous lisez ou écoulez, en payant fort cher le droit de le lire ou de l'entendre, je me sens au-dessus de vous à toute la hauteur de la tour Eiffel ! Non, je ne voudrais pas signer ce que vous admirez, et ne voudrais pour rien au monde parler le français qui vous charme. En évoquant sous ces voûtes les noms qui les ont fait vibrer, je suis de votre avis : la chaire a baissé. .Je n'ai besoin que de m'entendre j)Our le constater; mais quand je me compare à ce que vous admirez, je m'estime. C'est vous, qui faites la fortune de ces pauvres d'esprit et de parole, vous, les piédestaux de ces statues de plâtre, — c'est vous qui osez dii'e de la chaire qu'elle n'est plus digne de votre attention ! Comme votre curé de campagne doit rire, s'il a entendu, à travers la porte, votre jugement sur son compte, quand vous lui serrez la main, à son entrée dans voire salon ! Vous êtes donc si forts en catéchisme qu'il n'ait rien à vous apprendre? Vous avez donc telle-
MOYENS DE L'ETUDE aSg
ment approfondi la vérité surnaturelle qu'il doive se faire votre disciple? Oh ! non, Messieurs, ce n'est pas sérieux ! Cessez d'acclamer le patois, qu'on vous sert en guise de français, et d'avoir le goût de cette eau claire ou trouble, qu'on vous sert en guise de pensée : montrez-moi en d'autres chaires, même des plus applaudies, beaucoup d'hommes qui vaillent la plupart de mes frères dans le sacerdoce, et vous aurez droitd'ètre sévères pour les prédicateurs. En attendant, croyez-moi, gardez le silence.
Pour quiconque a de la sincérité et de la générosité, la vérité, parlée même par des lèvres inexpérimentées, mérite le respect. Il y a plus : si inexpérimentées que soient ces lèvres, par cela même qu'elles ont mission de parler, on peut tirer avantage de ce qu'elles disent, et l'homme de jugement clierche d'abord le sérieux et la conviction dans la parole, afin d'y trouver une occasion de profit. Dès lors la prédication, réduite autant qu'il vous plaira, est encore un moyen de s'instruire, bien plus protitable que la lecture. Le livre est mort, la parole est vivante : il vous est aisé d'en faire l'expérience. Prenez le plus beau livre du monde, lisez-le silencieusement; rien ne vit ! Mais prêtez à l'orateur le
son de votre voix, tout de suite une émotion se pro-
(luit en votre ànie. J'en ai l'ait l'épreuve, dans un cercle où des hommes inlelliçents déclaraient que les grands orateurs n'étaient plus de notre temps. Je pris celte admirable conférence du Père Lacordaire, — la dernière de Toulouse, — où il traite des influences de la foi sur la vie publique. Dans l'espèce d'indignation, que m'avait communiquée cette ineptie dite par des gens d'esprit, je fis vibrer, autant qu'il dépendait de moi, les paroles de l'illustre mort. 11 se dressa de toute sa taille pour écraser les auditeurs de la majesté de son enseignement, — et quand je me tus moi-même, la voix brisée par l'effort que j'avais fait, les âmes s'étaient laissé emporter au souffle qui venait de passer sur ces contempteurs de la chaire ! — ■ Le livre est mort, la parole est vivante. Elle seule est vivante en réalité; elle seule pénètre vraiment au fond de l'âme. On apprend dix fois plus, en cinq minutes de conversation qu'en dix pages de la lettre la mieux écrite : vous le dites souvent et vous avez raison. Allez donc chercher, au pied de la chaire, l'illumination que ne vous donnera pas le livre, il continue, il achève la parole si vous le voulez ; mais elle est le principe par excellence de la lumière et de l'émotion, par conséquent de la foi : Fides e.r aiiditii.
Faites à la chaire, îMessieurs, rhoniieur de votre présence, elle vous payera au centuple, ne fût-ce (ju'en élévations et en entraînements! Si nous n'étions que des hommes, nous pourrions vous dire : « Quand nous voyons autour de nous seulement les enfants ou les bonnes femmes que vous daignez nous abandonner, que pouvons-nous essayer d'éloquence? Vous, les puissants d'intelligence, les chercheurs du beau, du grand, du vrai, où ètes-vous? Gomme il est aisé, n'est-ce pas, d'ouvrir des ailes d'aigle, quand on est enfermé dans une cage I Comme il est aisé d'aspirer l'atmosphère immense, quand on étouffe en une étroite prison ! » Voilà pourtant ce que vous faites de nous. Sénèque a dit qu'il n'y a pas d'orateur sans multitude pour l'entendre. Eh bien! faites-nous des multitudes : rendez-nous les auditoires d'hommes que nous désirons, et vous verrez qu'il n'est pas malaisé, quand on a sous les pieds ces grandes vagues humaines, de les fouler, comme le Seigneur Jésus, d'un pied dominateur ! Si la chaire baisse, c'est votre faute : relevez-la 1 Faites-lui d'ordinaire l'honneur que vous lui faites en ces jours; devenez la mer où le Pêcheur divin peut jeter librement son filet, et vous verrez quelle pèche merveilleuse récompensera votre fidélité et payera son propre labeur.
Encore un mot : après avoir écoulé le prêtre dans la chaire, allez écouter de plus près celui qui vous a émus; car la prédication générale doit s'aider de celle qui se fait dans l'intimité, du cœur au cœur, bien autrement pénétrante et effective. Faites du prédicateur un ami, le confident de votre âme: et vous le comprendrez, Messieurs, — la vérité ne demande qu'à laisser tomber ses voiles et sait payer d'une joie ineffable l'iiommage d'un sincère amour.
Enfin, laissez-moi vous le dire, les deux premiers moyens ne signifieraient rien, si vous ii'y joigniez la prière : c'est la pensée la plus importante des trois, celle aussi qui est ordinairement plus étrangère à vos habitudes. Donnez-moi encore quelques moments d'attention; je veux faire, autant qu'il dépendra de moi, la clarté sur ce point, car c'est vraiment le plus digne de méditation.
La vérité est lumière. Après avoir brillé en Dieu, de toute éternité mais pour lui seul, elle a daigné, dans le temps, se communiquer à notre propre intelligence, non par suite d'un droit que nous eussions sur elle, mais en conséquence de lamour qu'elle
MOYENS DE L'ÉTUDE ^tj.',
porte à la raison humaine. Donc, si nous voulons qu'elle continue d'illuminer notre intelligence, il ne faut pas rompre ce lien d'amour qui est entre elle et notre raison, image et participation de l'éternelle raison. Or comment ce lien s'établit-il ? Par la reconnaissance de notre insuffisance à trouver la vérité parfaite, — de notre désir à la posséder, — de notre gratitude de l'avoir reçue, — du respect que nous lui portons et de notre volonté d'en faire la règle de notre activité. Mais tout cela, eu un seul mot, c'est la prière! Qu'est-ce que la prière en eifet? « C'est, dit le catéchisme, une élévation du cœur vers Dieu ». Et pourquoi ce mouvement ? Pour lui exposer nos besoins, lui demander son aide et le remercier de ses dons. La première de ces grâces, puisque nous sommes des êtres raisonnables, c'est raffermissement de l'esprit et l'élargissement de la vision : c'est donc aussi le premier objet de la prière et, si vous la supprimez de votre vie, jamais vous n'entrerez dans la connaissance de la vérité surnaturelle, ou vous ne réussirez à vous y maintenir.
Vous dites : « Je n'ai pas la foi ». Ce n'est pas absolument exact. Que vous ne l'ayez pas sensible, lumineuse et paisible, forte et active : c'est vrai . Mais vous avez été baptisés; vous avez en vous,
par conséquent, la grâce initiale de la foi. C'est donc de votre faute si la foi n'est pas ce qu'elle devrait être en vous. Vous objectez : « C'est un don de Dieu, ne l'a pas qui veut ». Pardon; ne l'a pas qui veut, s'il veut la tenir de ses propres forces et ne compte que sur ce moyen pour l'avoir. Dieu est l'Etre qui a fait votre raison pour sa vérité; l'Être qui, par la révélation, a établi le rapport entre votre raison et sa vérité; l'Etre qui s'est fait homme pour mourir sur une croix, aiin que son sang fût le sceau de l'union entre sa vérité et la raison, la garantie que le lien peut être brisé seulement par la volonté inepte et obstinée de l'homme. Vous n'avez pas la foi ; la demandez-vous ? Je vous entends : « Pour demander, il faudrait croire à la nécessité de le faire ». — Voyons, vous êtes donc bien forts ou vous n'avez donc aucune conscience de votre faiblesse ? Vous ne croyez donc pas non plus à l'Être infiniment puissant et à la possibilité, pour vous, d'entrer en relations avec lui ? — Si vous le savez, comment se fait-il que le bon sens (je ne dis pas : la foi, vous le voyez) ne vous porte pas à dire à la Vérité : « Puisque je ne puis vous arracher vos voiles, daignez les écarter! Puisque je ne puis monter jusqu'à vous, daignez vous pencher vers moi! Puisque je ne puis pénétrer en votre cœur, daignez
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l'ouvrir ! » — Cela dépasse-t-i! la portée de votre ialelli;,'^ence ? Votre org^ueil est-il assez fou pour croire s'abaisser en parlant ainsi à l'infinie grandeur? Est-ce plutôt que vous avez si petite estime de la vérité surnaturelle, que vous ne veuilliez pas payer le don de Dieu par l'acte si simple qui s'appelle la demande? Telle est, je le crains, la véritable explication de votre plainte. Priez, Messieurs, pour entrer dans la foi, pour vous j maintenir, pour vous y étendre, pour monter d'ascension en ascension jusqu'à la vision pleine de Dieu, qu'on n'atteint pas sur la terre, mais où la prière mène finalement dans l'éternité. Si vous procédez ainsi, vous aurez la foi, et vous en vivrez. Dieu la donne à qui la lui demande, et c'est bien le moins qu'on lui fasse l'honneur de croire à sa générosité.
Mais ce mouvement du cœur vers Dieu, qui est la prière, où s'acliève-t-il? Il est un acte d'humilité constatant nos misères de nature et de volonté : où peul-il s'achever, sinon dans l'aveu sacramentel de ces misères? De même, puisque le but à atteindre dans ce mouvement de l'âme vers Dieu, c'est l'union de l'intelligence divine avec la nôtre, où cette union se fait-elle, complète, définitive, sinon dans l'Eucharistie? Or où en ètes-vous. Messieurs, à ce
double point de vue? Comment pratiquez-vous cet aveu de vos misères, qui s'appelle la confession sacramentelle? Où en est votre recherche de cette union avec Jésus-Christ qui s'accomplit dans la communion? Vous voulez voir, dites-vous : appelez la lumière! Elle vient à vous; préparez votre cœur! Recevez-la au seuil, — comme il convient à la reine des âmes, — le front dans la poussière et en vous frappant la poitrine: « Seigneur, je ne suis qu'un homme pécheur, retirez-vous de moi » (i). — Ou plut()t non : « Je ne suis qu'un homme, faites de moi un Dieu, conformément à mon désir I Dans l'humanité unie à la divinité, vous avez préparé l'union de ma vie à la vôtre. Faites donc que votre intelligence et votre cœur deviennent mon intelligence et mon cœur ; que nous soyons un, vous et moi, comme vous êtes un avec votre Père (2), et que j'aie dès maintenant des arrhes de la vie éternelle, dans la vision surhumaine de votre vérité, en attendant que j'arrive à celle du ciel! Là, il n'y aura plus d'énigme ni de voile : divinisé par vous-même, en votre propre lumière, je porterai joyeusement le poids croissant de la contempla-
(i) Luc, T, 8.
(2) Joann., x, 3o; — xvii, 22.
lion (i). Seigneur, faites que je sois ici-bas désireux delà vérité, — afin que, là-haut, j'en possède la plénitude et en jouisse, dans le renouvellement incessant de votre gloii'e et de votre bonheur 1 »
(i) Psalm. XXXV, 10.
PASSION DE NOTRE SEIGNEUR JÉSrS-CHRIST
Eniinence, Messieurs,
De toutes les preuves que l'on peut apporter de la divinité de Jésus-Christ, la plus saisissante est peut-éire celle qui se tire du lécit de sa mort. Une vie ne se juge bien que par son dernier moment, et la mort est lécueil où viennent se |briser les personnalités les plus hautes. En Jésus-Christ, rien de ]:areil : la mort lui est une suprême glorification.
Dans la mort, on peut considérer sa cause, sa préparation et sa forme. Or, en celle de Jésus- Christ, il nous est facile de reconnaître la cause de la souftrance et de l'humiliation où il a voulu descendre : c'est la réparation de l'humanité déchue, la glorification de Dieu et la restauration de son plan sur l'humanité. La préparation de cette mort
3oo LA PASSION DE NOTRE SEIGNELH J.-C.
est également facile à déterminer : c'est l'ensemble même de la vie où, dès les premières manifestations de l'intelligence, nous constatons la prévision et la prophétie de l'heure dernière avec toutes ses affres, et aussi tous ses brisements , l'acceptalion non seulement généreuse, mais ardente jusqu'au désir impatient. Enfin, si nous considérons la forme de cette agonie, nous y admirons la plus merveilleuse possession de soi-même, la plus entière domination de la souffrance, le plus complet mépris de l'humiliation. Rien de tout cela n'est humain. Le martyre, qui donne à la mort le caractère le plus relevé que les hommes y puissent admirer, n'a rien de comparable au sacrifice de Celui qu'on appelle justement le Roi des Martyrs. La prévision de la mort et sa préparation ne sont, dans la vie humaine, qu'une ombre en comparaison de ce qu'elles sont dans la vie du Maître. Si complète que soit la résignation ou même le désir, rien de comparable avec ce que nous voyons en lui : et à l'heure où la vigueur de l'àme aidée de la foi est aux prises avec l'humiliation et la souffrance, dans le martyre, quelle comparaison possible entre le plus merveilleux de ces héros, la plus sainte de ces victimes, et ce héros par excellence, cette victime sans pareille qui s'appelle Jésus-Christ! Rien n'est humain dans
LA PASSION DE NOTRE SEIGNEUR J.-C 3oi sa mon, et le centurion avait raison de dire. «Vraiment cet homme était le Fils de Dieu (i)' »
Quelque attachant que soit ce sujet, je me vois forcé de le restreindre et de retenir votre pensée seulement à la première considération : la cause même de la mort de Jésus-Christ. H est vrai qu elle appelle et contient nécessairement les autres, et que dès lors je n'aurai pas manqué à votre attente en paraissant réduire mon exposition.
La cause de la mort de Jésus, c'est la rédemption de l'homme, sa réintégration dans la place qu'il a perdue par sa faute et en même temps la oloriOcation du Dieu contre lequel Thomme s est élevé et qui a dû racheter l'homme : c'est-a-dire, d'un mot, que la mort de Jésus a pour cause la destruction du péché.
« L'homme pèche, a dit très bien Lacordan-e, par adoration de soi » (2). D.eu est supprimé par le péché et son souverain domaine anéanti, autant qu d dépend du pécheur. A la place de Dieu que le pèche supprime, l'homme s'installe. U se complaît en sa propre conlemplation,enl'admiration de soi-memc,
(1} Math., xxvii, htt.
(2) Sermon sur la l'assion.
3o2 LA PASSION DE .\OTKE SEIGNEUR J.-C.
finalement en son adoration qui a deux objets, parce qu'il y a deux parties dans l'homme : l'âme et la chair. Dès lors le plan de la Passion est facile à définir, puisque la cause en est l'anéantissement du péché. Il faut que nous y voyions démentie la doctrine de l'adoration de l'homme en son esprit, par les humiliations (jui accompagnent la mort de Jésus : c'est la première part de la Passion. Secondement, il faut que nous voyions démentie la doctrine de l'adoration de la chair, par cet entassement de souffrances sans nom qui amènent la mort sur la Croix : c'est la seconde part de la Passion.
Si jamais la parole humaine a dû reconnaître son impuissance, c'est bien dans le récit de ces heures incomparablement douloui'euses du premier Vendredi Saint! Commele disait encore Lacordaire(i), il faudrait, pour en parler dignement, demander aux Évangélistes de quitter un instant leur trône du ciel, pour occuper la chaire et faire passer, autant qu'il dépend de leur inspiration, leurs sentiments dans l'àme des auditeurs. Mieux encore, il faudrait que Celui-là même (jui les a traversées — et, brisé par le fardeau, a eu besoin de se plaindre
(i) Loc. cit., stiprà.
à Dieu de l'accablement où il le laissait, — descendît de sa croix : ou plutôt, qu'y restant comme en la seule tribune qui lui convienne, il daignât nous dire ce qui s'est passé dans son esprit, son cœur et ses sens. Et qui oserait le lui demander? 0 Maître, Maître, je vais parlei- de vous, non comme je le voudrais, mais avec le sentiment de mon impuissance! J'appellerais bien votre Mère à mon aide : mais le pourrais-je, en pensant aux souvenirs qu'il faudrait raviver en son cœur brisé! Maître, c'est à vous que je m'adresse! Faites aujourd'bui fju'ils entendent, non la parole d'un homme, mais votre parole, la parole de leur Dieu crucifié.
La première cause de la passion et de la mort de Jésus-Christ, c'est l'adoration de l'homme en son esprit, c'est-à-dire l'orgueil. L'homme est orgueilleux de son intelligence et de tout ce qui naît de cette intelligence. Pour réparer ce premier désordre,le Sauveur a voulu descendre jusqu'aux dernières profondeurs de l'humiliation. Il s'est imposé de subir en lui-même l'écrasement de tous nos orgueils et, dès le premier moment, nous le rencontrons dans l'accablement, la tristesse, la crainte, l'ennui (i). 11 était, de l'aveu de tous, une intelligence tellement supérieure que personne n'eût osé se comparer à lui. Ceux-là mêmes qui semblaient le moins capables de le comprendrCj par conséquent de l'admirer., et sur lesquels sa parole glissait le plus facilement, disaient : « Personne n'a jamais parlé comme cet homme » (2I. Les foules cou-
(i) Mallli., XXVI, 3; : n Cœpit coutristari et ma'slus esse » ; — Marc, XIV, 33 : « Cœpil pavcre el ta-icre. » {■>) Joaon , VII, !,6.
LA PASSION DE NOTRE SEKiNEUR J.-C. 3o.)
raient sur ses traces, enivrées et acclamantes ; ses pires ennemis étaient oiiligés de reconnaître qu'il n'y avait rien à faire contre cet entraînement. Or, ce roi de l'intelligence et de l'élocjnence, regardezle, au Jardin des Oliviers : est-ce Lien l'homme que nous venons de peindre? Un être tremblant, indécis de la place où il va arrêter sa terreur et son ennui, qui n'a même pas voulu qu'on le vît en cet affaissement et qui glisse entre les oliviers, se dissimulant aux regards, puis, arrivé dans la grotte, se laisse aller sur le sol, gémit, pleure, sanglote dans la sueur de sang qui le couvre et coule jusqu'à terre : c'est Lui ! Où est son intelligence ? Où l'énergie dont il faisait preuve en face des périls et des obstacles ? Ecoutez : « Mon âme est triste jusqu'à la mort. Ne vous éloignez pas trop, restez-là; veillez avec moi » (i). I! ne veut pas que, dans l'ombre, ils le laissent tout seul ! Puis, quand il tourne les yeux vers le ciel, vers ce Père qu'il appelait jadis avec tant de confiance, écoutez : « Mon Père, s'il est possible... » Il ne sait plus, semble-til, si c'est possible; il ne sait plus la pensée de son Père, et paraît reculer devant le sacrifice : « S'il est possible, que ce calice s'éloigne de
(i) Mallh.,.\.\vi, 38 : « Tristis est anima mea usque ad niortcmi: L'i;Gt.isE. — 20
3o6 LA PASSION" DE NOTRE SEIGNEUR J.-C.
moi )i (i) ! Ne dirait-on pas qu'il a besoin de faire effort pour se retrouver, se reconnaître, se dominer ? Par trois fois, il répète, comme pour se l'imposer à lui-même, la formule de l'acceptation de ce calice qu'il a pourtant prévu depuis toujours, qu'il a prophétisé si souvent, dont il a dit qu'il désirait ardemment le boire (2). Et il faut qu'un ang^e descende du ciel vers lui^ pour essuyer la sueur de sang, pour relever sa tête accablée, pour remettre ses pieds dans la route, où l'on pourrait croire qu'ils n'ont plus le courage de marcher.
L'humiliation s'aggrave en changeant de forme. Ce maître surhumain a des disciples; il a éclairé leurs âmes de clartés que le ciel peut envier; il les a entourés de tendresses que l'éternité même semble ne pouvoir augmenter; il leur a ouvert son esprit et son cœur, et il vient d'instituer pour eux le sacrement de sa chair et de son sang. Ils ont juré qu'ils ne se sépareraient de lui, ni dans la vie ni dans la mort, qu'ils le suivraient à la prison et dans l'exil; et voici que la tourbe armée de bâtons et de couteaux qui s'avance dans l'ombre pour le saisir, — n'ayant pas osé l'aborder en plein jour, — est conduite par un disciple ! Encore sa trahison n'est-elle
(1) Mallh., XXVI, 3r) : « l'ater, si possibilc est, transeat a me calix isle ».
(2) Luc, xxu, i5 : « Dcsiderio dcsideravi, elc. »
point ordinaire. Il était l'homme de confiance du collège apostolique, et précisément parce qu'il sait (ju'on a confiance en lui, il a donné pour mot d'ordre à ceux qu'il amène : « Celui que j'embrasserai : c'est lui, tenez-le; ayez bien soin de ne pas le laisser échapper» (i)! Le voici qui s'approche. Il ne se souvient plus du rei^ard qui pénétrait les âmes, de la puissance qui s'est tant de fois manifestée par des miracles : ou s'il s'en souvient, il les méprise ! L'heure a changé : pour lui, le Fils de Dieu n'est plus qu'un homme abandonné. Sur son visage, le traître voit les traces de son accablement, et dans tout son extérieur, la preuve de ce brisement qui ne lui permet plus de résister à personne. — • « Maître, je vous salue » (2). El, penché sur son épaule, il multiplie les baisers, pendant que le Maître l'écarté doucement :
« Pauvre ami, qu'ètes-vous donc venu faire ici ? Judas, vous trahissez le Fils de l'homme par un baiser (3) ! » Et, comme s'il lui répugnait de voir plus longtemps le visage du traître, il se jette autlevant de ceux qui le cherchent : « Oui demandezvous ? — Jésus de Nazareth. — C'est moi ». Il
(i) Matlh., xxxvi, 48 : « Quemcumque osculatus fuero, ipsecst». — Marc, XIV, 44: « Tenete eum et ducile eaulè. »
(2) Mallh., XXVI, 49 : « Ave, Rabbi ».
(3) MaUh., XXVI, 5o : « Amice, ad quid venisti ?» — Luc, xxii, 4s : « Juda, osculo Filium hominis Iradis ! u
3o8 LA PASSION DE NOTRE SEIGNEUR J.-C.
veut, dirail-on, repousser l'humiliation de ce disciple qui le trahit, de cet autie qui s'atVole et frappe à tort et à travers, de tout le g-roupe enfin, qui fuit dans toutes les directions. — « C'est moi que vous cherchez? Eh bien, me voici. Laissez aller ceux-là )). Et un triste sourire suit, dans les chemins où ils se dispersent, les amis qui, tout à l'heure, juraient de mourir pour lui !
On le traîne devant les grands-prètres. Lui, le Prêtre éternel, — le Dieu pour lequel existent les prêtres, — lui qui a fondé le sacerdoce d'Aaron, — au nom de qui on a versé sur la tête d'Anne et Caïphe l'huile sainte de la consécration, — le voici devant eux, non pas en serviteur, mais en accusé. Et de quoi est-il accusé"? De blasphème contre le sacerdoce ! C'est un séducteur (i), il a entraîné le peuple dans les voies de Terreur. On va lui demander à lui-même, avec un suprême dédain, l'attestation de son sacrilège, et quand il a répondu à l'adjuration du Grand-Prêtre : « Dis-nous si lu es le fils de Dieu (i>) », — « C'est vous-même qui l'avez dit », une clameur furieuse sort des lèvres des pontifes d'abord, répétée par la tourbe qui les
(0 MaUh., .\xvn, 6.'! : » Seduclor ille . (h) Mallh., .\xvi, 63; — Luc, xxii, iVj.
LA PASSION DE xXOTRE SEIGXEIR J.-C. 309
environne : « II est digne de mort! Il a blaspiiénié! Nous n'avons pas besoin de témoins, vous l'avez entendu de sa bouche (i) ! » S'il n'avait pas parlé, il eut été condamné par son silence ; puisqu'il a rendu témoignage, il est digne de mort ? Et alors voici que ces pontifes, les égaux des rois, se jettent eux-mêmes (2), — dit le texte sacré, — sur leur victime, la couvrent de crachats et de soufflets, lui environnent la tète du voile qui la protège et, dans l'aveuglement où ils l'ont plongé, lui crient avec ironie: — « Prophète, dis-nous qui t'a frappé (3)! » Et les valets redoublent d'insultes. II tombe sous les coups ; celui-là même dont, tout à l'heure, il a guéri l'oreille blessée le frappe au visage. Pour toute protestation : — « Si j'ai mal parlé, dit-il, montrez-le : et, si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous (4)? " Mais on dédaigne de répondre. Il devra, la nuit passée dans ces outrages, se retrouver, demain aux premières lueurs, en présence de ce qu'ils appellent un tribunal. Ne faut- il pas qu'on légalise cette condamnation, dans laquelle ils ont négligé d'observer les formes? Oh ! ne croyez
(i) Matth., XXVI. 65; — Marc, xiv, 63.
(2) iMatIh., XXVI, 67 : — Marc, xiv, 05.
(3) Luc, xxii, 64 : « Prophetiza, quisest qui le percussit ? »
(41 Joann., xviii, 3 : i( Si maie locutns sum, testimoniutn perhibe de mnlo : si autem bcne, quid me ca'dis '?i)
3io LA PASSION DE NOTRE SEIGNEUR J.-C.
pas qu'ils aient souci de la vie du condamné ; ils n"ont [las un seul instant la pensée de compter avec elle. Leur unique préoccupation est que tout soit bien en forme, car Rome a là-bas, — ^dans cette Antonia qui domine le temple et le lieu où ils sont assemblés, — un représentant dont il serait bon de se débarrasser, mais dont, en attendant, on lèche les cothurnes ! Il faut se mettre en règle avec celte autorité qu'on n'ose contredire. La conscience étouffée et Dieu blasphémé; un homme, et un tel homme, jeté à la mort : voilà qui ne les embarrasse guère! Qu'importe après tout le sang- à répandre? Mais il faut le répandre selon les règles et mener l'accusé au procurateur.
Pilate est un soldat. Il a de soi un respect que n'ont pas ces scribes, une droiture que ne connaît pas leur âme, un sens de la justice et de l'honneur qui n'a jamais hanté leur esjirit. Il s'indigne. Que lui veulent ces légistes et ces théologiens de parade? « S'il n'était pas coupable, nous ne vous l'aurions pas amené» (i). — « Qu'est-ce que cette accusation? Que couvre-t-elle? » — Et il leur tourne le dos avec mépris. Pour reprendre la cause.
(i) Joann., xviii, 3o ; « Si non esset hic raalefaclor, non lilii tradidissemus eiim ».
LA PASSION DE NOTRE SEIGNEUR J.-C. 3ii
il s'enferme seul avec le condamné, dont il veut étudier la personnalité, — après avoir si souvent entendu citer son nom et ses oeuvres, — ■ mais sans l'avoir jamais rencontré. « Es-tu roi des Juifs? — Oui, mais mon royaume n'est pas de ce monde. S'il en était, j'aurais des partisans qui me défendraient et je ne serais pas entre tes mains. Je suis venu sur la terre pour rendre témoignage à la vérité et y fonder le royaume" des âmes qui vivent de la vérité ». — • « La vérité! dit Pilate, la vérité? Qu'est-ce que la vérité : Oiiid est verttas (i) ? )) — Il a ruiné sa cause d'un coup! Ah ! s'il avait été le roi que les Juifs dénonçaient, un adversaire de César, dont le procurateur pût s'effrayer, alors oui, il y avait là une cause digne du représentant de Rome. Mais la vérité! ... Ouid est Veritas? KWons, encore un tic ces rêveurs qui a trouvé la vérité sur les chemins, où on la cherche depuis si longtemps, sans la trouver! Encore un de ces ergoteurs raffinés, que produit la nation juive, féconde en idées subtiles et en paroles creuses! C}iiid est veritas?
Cependant les clameurs de la foule ont rappelé à Pilate que le coupable vient de la Galilée. Excel-
(i) Joann., xvui, 38 : « Dicit ei Pilatus : Quid est vcrllas? »
3i2 LA PASSION DE NOTRE SEIGNEUR J.-C.
lent moyen de s'en débarrasser ! pense-t-il . Mais pourquoi se débarrasser de cette cause? Voyons, .soldat, — voyons, patricien , — voyons, représentant de Rome, — la vie d'un homme, qu'enfaites-vous? Vous débarrasser de la cause, comment? Le livrer à ceux qui demandent sa mort? Vous ne le pouvez pas! Le mettre hors de cause? Ils ne le veulent pas! Vous n'avez donc pas trouvé, dans votre épée et dans votre cœur, un moyen de servir la justice, puisque vous ne croyez pas à la vérité?
Non ! Il l'envoie à Hérodc : « Débarrassé, quel bonheur! Hérode fera ce qu'il voudra de l'accusé que je lui envoie. S'il répand le sang, ce n'est pas mon affaire. S'il le veut épargner, il prendra les moyens qu'il pourra. Pour moi, bonne journée! J'ai évité un écueil, sur lequel allaient peut-être sombrer mon prestige et celui de Rome. A Hérode ! qu'il s'en tire ! »
De ce magistrat singulier, voilà Jésus conduit au zoi, dont il a dit lui-nuMne autrefois : « C'est un renard )) (i), le comparant à ces rôdeurs de nuit sans bravoure, qui n'osent pas mordre en plein soleil, mais qui, d'aventure, sur les chemins noc-
(i) Luc, xviM, 35: « Dicilo viilni illi «.
LA PASSION DE NOTRE SEIGNEUR J.-G. 3i3
lûmes, s'ils renconlrfiit une victime, ne craignent pas d'en ronger les os. La tète de Jean-Baptiste est encore à ses pieds; il en a encore le sang- sur les mains, et c'est à lui qu'on envoie Jésus-Christ!
Hérode n'a rien de Pilate. Soldat ? il n'a jamais touché une épée. Homme de cœur? Tout ce qu'il en a s'est montré dans l'amour adultère d'Hérodiade. Dignité humaine ? Ce plat courtisan des Césars, esclave d'une ambition féminine qui lui a déjà pris son honneur, est absolument incapable d'indignation, en face d'un crime à commettre ou à empêcher! Toutefois, il est curieux d'émotions, comme tous ces princes orientaux que l'ennui dévore, que leur servitude écrase, et qui trouvent moyen d'échapper à l'ennui par des secousses violentes, au déshonneur par l'apparat d'une puérile grandeur, risible à ceux ([ui la leur permettent. Hérode a le désir de voir le prophète, dont on lui a tant parlé, faire devant lui quelqu'un des prodiges qui lui ont valu sa réputation. Il va sans doute se passer, en cette entrevue, des choses extraordinaires, et d'avance il frissonne de la sensation attendue. Ses questions se multiplient. L'usurpateur du trône des rois d'Israël et de Juda joue avec l'héritier de David et de Salomon, comme le tigre joue a\'ec la proie qu'il va déchirer.
3i4 LA PASSION DE NOTRE SEIGNEUR J.-C.
Dédaigneux de celte curiosité, le Maître se tait (il. Hérode insiste en vain : Jésus s'enferme dans un silence absolu; son regard semble perdu dans le vague; ses lèvres fermées gardent le secret des émotions qu'il éprouve. — « Alors c'est un fou! Ne sait-il pas à quoi il s'expose? S'il le sait, quelle bravade insensée ! S'il n'en a pas le sentiment, tout est mort en lui 1 La catastrophe où il vient de sombrer, — cette chute des hauteurs, où se tenait le Christ, Fils de Dieu, à cet abîme où il est maintenant, a fait sans doute éclater son cerveau. A quoi bon s'acharner après cette faiblesse ridicule? .Mettez-lui sur l'épaule un manteau blanc! C'est le manteau des fous, innocents par irresponsabilité. C'est aussi le manteau des rois; donnez-le à ce prétendant. à la royauté! Qu'il ait, en ces lueurs qui lui restent peut-être, l'illusion qu'il est roi! Je l'abandonne à la pitié ou à la justice romaine. Cela ne me regarde plus. Va, retourne à Pilate, et qu'il fasse de toi ce qu'il voudra ! »
Pilate le reçoit avec irritation. 11 faut donc rentrer dans cet embarras, compter avec celte canaille qui hurle, avec ces êtres — moitié vipères, moitié renards — qui composent le sanhédrin : scribes,
(i) Luc., xxui, 9 : « Al ipse nihil ilii respondcbat, »
LA PASSION DE NOTRE SEIGNEUR J.-C. 3i3
anciens et prêtres 1 Oui le dél)arrassera du Galilécn? — Mais il ne peut s'en débarrasser. — « Je ne trouve pas de cause pour le condamner; Hérode a pensé de même; je vais donc le faire châtier, comme responsable, après tout, du tumulte qui vient de se produire, et puis je le renverrai. — Non, vous ne le renverrez pas! — Mais quel mal a-t-il fait? — Il a dit qu il était le Fils de Dieu : suivant notre loi, il doit mourir. Il a dit encore qu'il était roi : quiconque se fait roi contredit César, et vous n'êtes pas l'ami de César, si vous le renvoyez absous » (i). Ces derniers mots font réfléchir l'agent de Rome. Un blasphème contre Dieu l'inquiéterait peu; mais l'apparence même d'un blasphème contre César, c'est une autre affaire. S'il persiste à le renvoyer, du moins fauf-il trouver un biais : — (' J'ai coutume de libérer, tous les ans, à la fête de Pâques, un prisonnier. Lequel voulez-vous que je vous délivre, celui que vous appelez votre roi et qui porte le nom de Christ, ou bien Barabbas ([ue j'ai fait enfermer, ces jours-ci, pour sédition, vol, assassinat, et dont la tête attend la hache du licteur? — Nous voulons Barabbas (2)! — Mais, que feraije de Jésus? — Crucifiez-le! — Mais c'est votre
(i) .loann.. xix-, 13 : « Si luinc dimilis, non es amicus Cœsaris». (3) Mallh.. xxiv. 31 ; — ■ Marc, xv, 1 [ ; — Luc, xxiii, 18 : — Joan., xviii, /(O.
3i6 LA PASSION DE NOTRE SEIGNEUR J.-C.
roi ! Est-ce que je puis crucifier le roi des Juifs ? — Enlevez ! Enlevez ! Crucifiez-le (i) ! »
Le procurateur fait un siijne : un serviteur monte les degrés du tribunal, portant un bassin et une aiguière. Solennellement l'aiguière laisse tomber l'eau sur les mains du procurateur, qui jette à la foule cette apostrophe : « C'est vous qui en répondrez. Je me lave les mains du sang de ce juste ». Et la foule de crier : « Que son sang- retombe sur nous et sur nos enfants (;) ! »
Voyez-vous moyen de descendre encore dans riuimiliation ? Oui; car voici que s'ajoutent à celte sentence de mort, signée par tout un peuple, aggravée par une infâme comparaison, voici que s'ajoutent des insultes que l'histoire n'avait point encore racontées. Tacite, qui relate, sans paraître s'en émouvoir, le meurtre de tant de princes et d'illustres citoyens, a soin de le faire remarquer, la mort venait seule, avant les heures néfastes où Rome perdit toute pudeur : Et perenntibus (uldila ludibria. Jésus a inauguré cette aggravation de la souffrance par des humiliations inouïes :
11) Mallh., xxvii, 33 ; — Marc, xv, i3 ; — Luc, .\xiii, 21 ; — Joann., xix, i L.
(3) Mallh., xxvii, 2Ô ; » Sanguis ejus super nos et super filios nostros 1 »
— (( Ibis ad crwem : Tu iras à la croix », a dit le Juge, suivant la formule du droit romain. Mais la croix, c'est le supplice des esclaves et il n'y a rien qui dépasse, je ne dis pas la douleur, — que cependant les Romains regardaient comme indescriptible, — mais l'horrible infamie de ce supplice. Le séditieux frappé par le glaive, le blasphémateur lapidé, la femme adultère étranglée, gardent encore le caractère humain : le crucifié ne l'a plus! La loi mosaïque a dit « qu'il est maudit, celui qui pend à la croix « (i), et Cicéron avertit ses compatriotes que l'indignation la plus vive ne permet pas de prononcer, dans les cilés libres, le nom même de la croix. C'est le supplice des esclaves : ou, si l'on n'est pas esclave, il faut être descendu plus bas encore, pour y être condamné. « Ibis ad crncetn. Tu iras à la croix » .
Avant d'aller à la croix, il faut subir la flagellalion ; non pas celle qui se donne avec les baguettes des faisceaux, — c'est supplice d'homme libre, — mais celle qui requiert le Jlagelhim, fouet à lanières lisses et coupantes, dont les dames romaines savaient si bien déchirer les épaules et le sein de leurs esclaves, pendant que leurs maris détournaient la tête : car, suivant Horace, c'est un sup-
( 1) Dcut., XXI, =3 : a Mal--diclus a Dco qui pcndet in ligno. »
3i8 LA PASSION DE NOTRE SEIGNEUR J.-C.
plice tellement horrible qu'on n'en peut supporter la vue. Voyez maintenant Jésus, les mains liées à une colonne basse, les épaules arquées par la traction des poignets; et derrière lui, un de ces artistes en torture, que la belle antiquité avait soin d'entretenir, pour la plus grande joie des dilettanti de la souffrance et pour les vengeances de la loi. Il frappe avec talent, avec art : les coups se croisent sur les épaules, se rejoignent sur la poitrine, atteignent le front et les yeux. C'est à cela qu'on reconnaît l'habileté du tortureur; lorsqu'il n'y a ])lus de chair sur les flancs, qu'on voit les os, que la poitrine râle, un signe arrête le bourreau.
Ce n'est pas fini toutefois. 11 a été flagellé comme un esclave : mais cet esclave s'est dit roi (i)! Il ne faut pas l'oublier! Ils lui font une couronne de joncs, dont ils entourent sa tète; puis on y plante des épines. Les aiguillons dressés en haut sont les pointes de la tiare; les autres, raj^onnanl tout autour, rappellent les auréoles qu'on met aux statues des C^'sars et des Dieux. Le spectacle est déjà plaisant. On le complète : un lambeau de pourpre sur les épaules, un roseau dans les mains, pour si-
(ii Malth., xxvu, II : » Tu es rox Judacrum ? Dicil illi Jpsus Tu ditis ».
LA PASSION DE NOTRE SEIGNEUR J.-C. Sig
miiler un sceptre! Et maintenant : « Ave, re.r Jiidœorum (i).Nous te saluons, roi des Juifs! » Alors Piiate, qui croit encore à la pitié chez ce peuple, lui présente Jésus dans l'état pitoyable où ils l'ont mis, et il crie : « Voilà l'homme (2^ ! » — Voilà l'homme? Non, il y a longtemps que ce n'est plus un homme, mais une chair broyée de coups, un cœur noyé dans l'humiliation : — « Toile, toile, crucifige eum. Olcz-nous ce spectacle, et crucifiez-le! w — C'est fini : « Traiiidit ergo illiim ut criici/igeretur : et il le leur remit, afin qu'il fût crucifié » (3).
Mais il aurait manqué un trait à l'humiliation, si nous devions en rester là. Oui, chrétiens, il eût manqué quelque chose à l'épreuve de Jésus, si l'on n'avait adjoint, dans la mort, à ce roi des rois, à ce prêtre éternel, deux bandits, dont l'un prit sa droite et l'autre sa gauche. Roi des Juifs, tu auras une cour; pontife, tu auras des acolytes; maître, tu auras des auditeurs ; bienfaiteur de l'humanité, tu pourras répandre des consolations ou des pleurs sur ceux qui souffrent à tes côtés. — « Ibis ad criicem, lu iras à la croix » ; mais tu n'iras jias seul, et
(i) Mattli., xxvn, ag : u Uhidebaut ei dicenles : Ave, rcx Judœorum. »
(2; Joaiiii., XIX, 5 : « El dicil eis (Pilalus) : Ecce, homo. » {3j Joaim., XIX, iG.
afin que Ion humiliation soit bien achevée, nous te donnerons les assesseurs que nous jugeons dignes de loi, les derniers des scélérats par les crimes, les derniers des êtres par l'intelligence. Eux-mêmes ne trouveront, avant que tu illumines l'un d'eux, que des injures pour ton supplice, et leur croix sera juste à la hauteur de la tienne, afin que leur blasphème aille droit à ton front, et leurs insultes droit à ton cœur !
Cette fois, n'est-ce pas, il ne reste plus rien : le fond de cet abîme d'humiliation est bien touché. Mais il faut nous le dire, c'est là un dessein divin, d'après lequel nous voyons le Maître, les lèvres au bord du calice, buvant goutte à goutte jusqu'à la lie, s'arrêlant là seulement où il peut dire : « Tout est consommé ».
El notre orgueil, car c'est de nous tous que nous parlons, comment osera-t-il paraître devant celui qui a été ainsi humilié pour nous ? — « Altriliis est propter scelera nostra (i) ». C'est pour nous qu'il est mort ; notre orgueil est la cause même de celle délectation dans l'iiuniilialion, de ces regards incessants jetés sur le goufre où il allait descendre, de ce désir qui le pressait, quand il
(i) Isai., LUI, 5.
(lisait, au soir du .Imidi Saint: « C'est riieuie; allons, afin qu'on sache que je fais la volonté de mon Père » (i). Et nous pouvons bien répéter, avec le centurion, en le voyant abîmé dans l'opprobre de la croix: « Oui, celui là était vraiment le Fils de Dieu. Veré hic hotiio eral Filins Dei » (2).
(i) Joann., xiv, 3i : » Ut cogQOScal inuûJus quia diligo Palrcm, sargile, eamus hiuc ».
(3) Marc, XV, 3y.
La seconde cause de la passion et de la mort de Jésus-Christ, c'est l'adoration de l'homme en sa chair. Si la première, celle de l'esprit, est fréquente, — bien plus fréquente encore est la seconde. Tous les hommes ne sont pas capables de cette infatualion de soi-même, qui arrive à la négation du souverain domaine de Dieu ; mais tous sont capables de l'adoration de soi-même dans la chair. Flatter les sens, leur chercher des jouissances, que l'on multiplie et raffine jusqu'à l'oubli de toute vie supérieure, — c'est l'histoire delà plupart des hommes, et il n'est personne qui se puisse prétendre à l'abri de ces abaissements. Pour arriver à l'adoration de soi-même dans l'orgueil, il faut monter, semble-l-il, et les ascensions ne sont pas faciles à tout le monde; dans la folie de la chair, il suffit de s'abandonner pour descendre et s'enfoncer toujours plus avant dans la fange. Par conséquent, s'il y a une cause qui agisse plus directement sur la Passion de Jésus-
Christ, c'est l'adoration de la chair. Aussi le Maître apporte-t-il remède à cette décadence en des conditions exceptionnelles.
Il a goûté, croirait-on, une Apre volupté, dans les douleurs par lesquelles il expiait les satisfactions charnelles. Passons vite, car le spectacle est trop affreux pour que nous puissions le supporter longtemps. Voici le Sauveur à Gethsémani. Une sueur de sang couvre son front : s'il n'était souteiui par la force qui doit le mener au Calvaire, il expirerait dans la grotte funèbre. Aussi quand, brové dès le premier pas dans la douleur, il se remet aux mains de satellites, voyez quelle victime ils entraînent. Ce visage pâli, où le sang s'est figé dans la poussière; ces genoux qui tremblent encore du frémissement de l'agonie ; ces mains qui semblent chercher, dans la nuit, le chemin où les pieds trébuchent : c'est celui qu'on appelait jadis le plus beau des enfants des hommes (i), dont le rayonnement au Thabor avait affolé Pierre disant : « Il fait bon d'être ici ! dressons-y trois tentes » (2) ! Ce n'est déjà plus qu'un débris humain, et il n'est pas encore chez les grands-prêtres!
(i- Psalm., Lxiv, 3 ; « Speciosus forma prœ filiis honiiiium (2) Mallli., xvii, 4.
Le voilà devant Caïphe, couvert de coups et d'insultes, puis jeté dans une étroite prison pour y attendre le matin. L'agonie, le jeûne, la veille, les tortures du cœur et les souffrances piiysiques en ont vraiment fait, quand le soleil se lève, l'homme des douleurs (i). Et ce n'est pourtant que le prélude de sa passion.
Pilate l'a renvoyé à Hérode, qui l'a rejeté vers Pilate : il lui a fallu traverser, — traîné par des cordes et des chaînes, les rues de cette ville, dont le soleil qui monte commence à faire une fournaise, — dans une poussière étouffante, — au milieu des clameurs de la populace qui lui jette des pierres. Mais c'est quand il a entendu son arrêt de mort que viennent enfin les grandes souffrances. Il est flagellé; tout à l'heure, nous avons esquissé cette scène affreuse. Quelles nouvelles douleurs, lorsque le cercle d'épines a serré sa tête, que les chutes nmllipliées ont élargi ses plaies, que le manteau de pourpre collé à ses épaules en a été arraché pour qu'il reprît ses vètemenls, lorsqu'enfin il lui a fallu se charger de la croix pour la traîner jusqu'au Golgotha !
Que reste-t-il de cette vie puissante, où la beauté le disputait à la force et la force à la beauté! Voyez
(i). Isa'!'., Lin, 3 : « Vinim dolorum ».
jiiisser sous la porte de l'Antonia l'homme qui semblait revêtir la majesté de Jéliovaii, quand, trois jours auparavant, il franchissait la porte du Temple. Voyez apparaître, au haut de la montée où ses [lieds vont glisser tout à l'heure, la victime de votre mollesseje martyr de votre sensualité! La croix le soutient plus qu'il ne la porte. A chaque mouvement, le clioc du bois infâme sur les épines renouvelle les horreurs du couronnement; à chaque secousse que lui impriment les inégalités du pavé, il semble que tout son être rentre dans une fournaise de douleur. Après quelques pas, il est déjà tombé, et la foule rit et clame, pendant que les soldats, s'en prenant à lui de la corvée qu'ils ont à faire, le poussent avec le manche ou la pointe même de leurs piques. Il faut à tout prix qu'il se relève ! A quelques pas plus loin, une nouvelle défaillance le jette à terre. Il n'ira pas jusqu'au bout, si vous ne le décharg-ez de son fardeau ! Passe un Cyrénéen , et la main d'un soldat s'abat sur son épaule : — (( Allons, prends cette croi.x et porte-la derrière lui, puisqu'il ne peut plus la porter ! »
Pendant que Simon prend la croix et que Jésus se redresse sur ses mains tremblantes, près de lui, une femme fléchit le genou et le presse dans ses
bras. Sa mère ! Elle a rejoint le cortège, et, profitant d'une trouée dans la foule, elle est arrivée jusqu'à lui. Mais l'embrasser longuement, — non, ils ne le permettront pas. Ils n'ont pas le temps ! Que leur importe à eux que le condamné ait une mère? Est-ce que tous les bandits, les esclaves même, n'ont pas des mères ? S'il fallait s'arrêter pour laisser à celle-ci le loisir de consoler son fils, que deviendrait l'impassabilité recommandée par le Talmud envers les crucifiés, ou le dédain des Romains pour les proscrits? — Si vous savez ce que c'est que souffrir, demandez-vous combien Jésus a souffert en ce moment ! Ah ! certes, nous avons passé par des heures bien dures, tous tant que nous sommes ; mais en fut-il jamais une où l'on nous ait demandé de porter un pareil fardeau ? Avez-vous parfois imaçriné. Messieurs, — en songeant à l'ingratitude des hommes et au mépris que le monde fait de l'honneur ou de la vie de ceux qu'il brise — , avez-vous imaginé que votre mère surviendrait, et mesurant, avec son cœur si habile à prendre la mesure de votre cœur, votre humiliation et votre souffrance, n'aurait pas même le loisir de vous dire une parole de consolation, et qu'il y aurait, entre son baiser et vos lèvres, une main prête à souffleter la mère comme elle soufiletait le fils ?
LA PASSION DE NOTRE SEIGlNEUR J.-C. 827
Il s'est relevé et remonte la pente opposée, par une de ces rues encombrées et étouffées, dont nous parlions à l'instant. Encore une chute! Mais cette fois, on dirait qu'il a voulu s'accorder à lui-même une consolation. — En est-ce bien une, ou n'est-ce pas plutôt un raffinement de douleur? — On ne sait bien ce que l'on souffre qu'à la condition d'interrompre pour ainsi dire la souffrance. Ainsi fait le Sauveur ! Une femme, — la seule qui ait donné des marques effectives de compatissance au condamné, — s'avance, un linge mouillé dans les mains : elle le passe rapidement sur ce visage qui n'a plus rien d'humain, et lorsqu'elle lui a rendu la vue et la respiration elle se retire, emportant le trésor dont il a payé sa charité : l'image divine empreinte sur le linge dentelle a essuyé son front.
Il est enfin au sommet du Calvaire, et le crucifiement commence. Vous avez vu, Messieurs, bien des fois l'image du Crucifié, où vos artistes ont tous commis la faute de conserver un reste de beauté ! Ce n'est pas là ce qu'il faut voir au Golgotha. Un homme à demi mort, — dont la chair pend en lambaux, après qu'on l'a dépouillé de ses vêtements, — dont la tête plie sous le poids des épines, — don t les
lèvres entr'ouveiies aspirent à grand'peine un peu d'air, — dont les yeux fermés ne voient plus rien ; un homme dont les bras sont étendus, disloqués à l'aide des clous qui fixent les mains, — dont les jambes sont repliées pour que la plante des pieds s'appuie sur le bois où d'autres clous rattachent; un homme qu'on a ceint de cordes, afin que la projection du torse ne déchire pas les mains, quand la croix s'élève et glisse dans la fente, où la terre battue doit la fixer: cet homme, ah ! ce n'est pas le Christ élégant, — poseur, pardonnez-moi le mot, — que vous avez dans vos maisons î C'est un être qui n'a plus rien d'humain (i), disait-il de lui-même, dans les prophéties de son supplice; il n'y a plus, de la plante des pieds à la tête, une place qui ne soit une blessure (2), et, par conséquent, une douleur : (I Ego sum vermis et non homo : Je ne suis plus un homme, mais un ver sur lequel le pied du passant s'est appesanti ».
• Tel est le spectacle de la croix ! Quand le gibet s'est élevé en l'air; quand, les reins et les genoux s'afîaissant, le corps porte de tout son poids sur ces pauvres mains qui ne peuvent plus ni s'ouvrir ni se fermer; quand les pieds essayent, de leurs
(i) Psalm., x.\i. 7.
(2) lsaï.,1,6.
doigts crispés, de s'arracher à la morsure des clous; quand les clameurs, montant de tous les points du Calvaire, étourdissent pour ainsi dire la pensée du mourant et l'empêchent même de mesurer sa douleur, dites s'il est possible de rien voir de comparable!
Ah I certes, la souffrance est affreuse : mais combien merveilleuse en est la domination! H y a des années que le Maître a vu la croix à l'horizon de sa vie, — qu'il en parle, comme de l'écueil apparent de sa gloire, que ses lèvres ont soif d'épuiser le calice! Depuis longtemps il a vu le gibet dressé ; il a entendu les bourreaux hurler; il a senti son âme défaillir, comme il le dit lui-même, sous l'étreinte de la douleur. Et, à l'heure où tout se réalise, suivant sa prévision et son désir, il a gardé la plénitude de la domination en laquelle il voyait et prophétisait. La douleur le tord comme un ver de terre écrasé; mais la possession de soi-même le relève à toute la hauteur du ciel, et alors commencent à tomber de ses lèvres des paroles de tendresse et de commisération. Sa mère est debout à côté de lui : d'un regard qui la pénètre jusqu'au fond de l'âme, il lui désigne le seul disciple resté fidèle: « Femme, voilà votre fils,» — et, d'un autre regard, désignant Marie
au disciple privilégié : «Voilà votre Mère «.Qu'estce à dire? — « Mère, je vous fais bien souffrir en souffrant; je broie votre cœur en permettant que l'on broie mon cœur; je vous impose un crucifiement pire que le mien, parce que vous avez accepté de me donner de votre chair, la chair que l'on déchire, et de vos veines, le sang que l'on répand, afin que vous fussiez avec moi la victime et la rédemptrice de l'humanité. 0 mère, votre peine est comme la mienne, immense ainsi que l'Océan (i) et le passant peut dire qu'il n'y a pas de douleur comparable à votre douleur (2). Mais aussi, à Mère, la rançon, que nous devions payer, rachetait le plus précieux des biens ! Notre cœur, notre esprit, notre- chair, que nous immolons ensemble aujourd"Iuii,sont dans le brisement et la souffrance, afin que l'homme, qui s'est adoré, soit ramené au trône d'où il est tombé par sa faute, en restaurant le règne de l'esprit sur la chair et de Dieu sur l'esprit » .
Tout n'est pas* fini pour Jésus, qui sent l'accablement le saisir; la main qui l'a envoyé au supplice, — non pas celle des hommes, mais celle de
(ilThrcri.. ii, i3.
(2) Thrcii.. I, '.2,
son Père, — s'appesantit une dernu're fois sur lui. Il avait, jusqu'à présent, porté le fardeau sans plier, parce que la force divine restait en lui. Mais, s'étant fait pécheur, ou, pour parler comme l'Apôtre, s'étant fait péché (i ), et le péché séparant absolument de Dieu, il faut qu'il ait le sentiment de cette séparation et de cet abandon. Oubliant la foule qui hurle, le bon larron qui prie et le mauvais qui l'insulte, oubliant même sa mère et le fils qu'il vient de lui donner, il semble tomber dans un décourag'ement voisin du désespoir. Plus rien ne le soutient: l'àme et la chair n'ont plus rien qui les relève ; tout s'effondre sous ses pieds : « Mon Dieu, mon Dieu! » — il ne dit plus: « Mon Père», parce que ce n'est plus le Fils de Dieu, mais le pécheur qui parle à la justice irritée : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné » (2) ? Et presque aussitôt, il crie : «J'ai soif». Sans doute, la torture physique est un principe de soif, la grande douleur, dit-on, des crucifiés. Un feu les dévore qui centuple leurs souffrances : et dans celle chaleur, devenue plus lourde depuis que les ténèbres couvrent la terre, en cette poussière qui monte toujours et qui l'étouffé, après la dépcr-
11) II Cor., V, 21.
{5) Matlh., xxvni, /(6 : « Dcus, Dciis meus, ut quid dereli qnisti me? »
3i:> LA PASSION DE NOTRE SEIGNEUR J.-C.
dilion de sang- qui l'alanguit, on comprend qu'il crie : « J'ai soif ». Toutefois, ce n'est pas là ce qui motive sa plainte ! « J'ai soif de votre retour, ô Dieu qui me traitez en pécheur; j'ai soif de ces âmes à vous rendre ; j'ai soif de vous rendre à ces âmes! 0 hommes, j'ai soif : j'ai soif de votre cœur qui se détache de moi et que je veux ramener à moi en le ramenant à mon Père ! 0 mon Dieu, donnez-moi de vous voir tendant les bras à ces ingrats pardonnes! 0 ingrats, pour lesquels je sollicite le pardon, donnez-moi la joie de vous voir dans les bras de votre Père! J'ai soif » (i). — Un soldat qui se trompe, ou conduit peut-être par un sentiment de réelle miséricorde, a mis au bout d'un tronçon d'hysope l'éponçe imbibée d'eau vinaigrée dont lui-même se rafraîchit. Il s'empresse, mais la haine veille : « Oh! non! laissez, laissez! » Dans la formule syro-chaldaïque que Jésus a employée, il a semblé confondre Dieu etElie: « Eli, Eli, Lamma sabacthani » — « Il a appelé Elle, que les mourants appellent souvent au secours: attendez, nous allons voir si Elie vient le délivrer ». Infâme raillerie, qui écarte des lèvres du crucifié ce suprême soulagement ! Ah! vraiment tout est bien fini et le Maître peut dire : « Tout est consommé ! Les pro-
(i) Joann., xix, 28 ; « Silio I »
pliélies sont accomplies, mes désirs sont réalisés; la dette de l'homme est payée, Dieu est apaisé. Désormais, je puis quitter la terre où je n'ai plus rien à faire. Mon Père, je remets mon âme entre vos mains! Vous me l'aviez donnée pour que je puisse épuiser la soutl'rance et l'humiliation au profit des pécheurs : tout est consommé! Vous me l'aviez donnée afin que j'en fisse la rançon des hommes; j'ai payé : tout est consommé! Vous me l'aviez donnée pour qu'elle fût le principe d'une vie que je consacrerais à raviver ces morts : ils sont ressuscites, tout est consommé ! Maintenant, laissez-moi, bon ouvrier qui achève son labeur, dormir sur votre cœur et entre vos bras le sommeil que doivent dormir tous les hommes. Vous m'ouvrirez ensuite le jour de l'éternité ; après le repos de la tombe, la résurrection glorieuse. Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains (i) ! »
La tète s'incline. Un grand cri atteste que le IMaître de la vie et de la mort, vainqueur de la mort, vient d'abandonner la vie. Le centurion jette, lui aussi, un grand cri et, se tournant vers les Scribes et les Pharisiens effrayés des prodiges qui accjmpagnent cotte mort, vers la foule terrifiée, vers
(i) Luc. XX 11,40.
les soldats qui, comme lui, comprennent que quelque chose de surhumain vient de s'accomplir, il témoigne : « Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu » (I).
Oui, c'est le Fils de Dieu ; car on ne peut prévoir et accepter de pareilles souffrances qu'autant qu'on est un Dieu. Il n'est permis de s'y complaire, d'y entrer, avec la lenteur majestueuse des rois qui descendent les degrés du trône, qu'autant qu'on est un Dieu. Les hommes ne connaissent pas cette manière de mourir, et le centurion avait raison : Oui, c'était vraiment le Fils de Dieu, le Fils de Dieu humilié et brisé pour nos péchés, le Fils de Dieu humilié pour l'expiation et la leçon de notre orgueil, le Fils de Dieu brisé dans la souffrance, pour l'expiation et la leçon de notre sensualité.
N'allons-nous pas, nous aussi, en finissant, rendre le témoignage du centurion ?
Maître, jusqu'à présent, j'ai imité ceux qui vous fermaient leur esprit et leur cœur: — j'ai imité ceux qui vous trahissaient et vous traînaient de tribunal en tribunal : — j'ai imité ceux qui criaient : « Nou> ne voulons pas qu'il règne, et nous demandons Barabbas ; — j'ai imité Pilale qui disait : « Qu'est-ce
{\] Marc. XV, ?q.
que la vérité m ? et « Vous irez à la croix » ; — j'ai imité le bourreau qui déchirait vos flancs et les soldats qui chargeaient votre tête d'épines; — j'ai enfoncé aussi les clous dans vos pieds et vos mains ; j'ai dressé la croix sur laquelle vous agonisez; je Tai entourée de mon indifférence, de mes mépris et de mes insultes. — Seigneur, jusqu'au bout, — même dans la souffrance et l'abandon des hommes, — jai fait comme le' bandit, et je vous ai insulté sur votre croix. 0 Maître, Maître, n'oubliez pas mon âme. Seigneur! dites à votre Père : « Il ne sait pas ce qu'il fait, pardonnez-lui I » Dites à votre Mère : « Voilà votre fils ! » Et, quand vous verrez en moi l'émotion qui commence, sentant venir votre triomphe, dites tout bas à mon oreille, afin que je n'hésite pas : « Tout est consommé ! » Prenez mon cœur, fondez-le dans le vôtre, consommez ma vie dans votre vie, afin que je puisse, un jour, dire avec vous : « Mon Père, je remets mon àme entre vos mains d, — parce que j'aurai dit, avec le centurion qui vous avait conduit au supplice, présidé à votre crucifiement, et n'avait pas fait taire les injures, encore que son cœur se scntîi déjà ému, — mais que la consommation de Aotre sacrifice et la vue de votre mort achevaient d'éclairer : « Vous êtes vraiment le Christ, Fils du Dieu vivant ! »
DIMANCHE DE PAOUES
ALLOCi'TIOX APRES LA COMMUN lO.V
INIessieurs,
Il y avail déjà tout un jour que le Maître était sorti du tombeau et, vers le soir, deux des disciples descendaient de Jérusalem à Emmaus, se communiquant les émotions qui pressaient leurs âmes depuis la grande catastrophe du vendredi. Or, pendant qu'ils allaient ainsi, tristes et accablés, et que leurs pas se traînaient sur la route, voici qu'un liomnie, sorti tout à coup des bois voisins, se joignit à eux. Sa physionomie, grave et douce en même temps, et ce mouvement qui nous rend sym. patliique, aux heures de tristesse, quiconque semble prêt à y participer, leur firent accueillir l'étranger non seulement avec bienveillance, mais comme avec expansion. Et il leur dit : « D'où vient que votre physionomie est si triste, et que signifient les paroles amères et découragées que vous échangiez toul
à riicure? )> Et l'un deux : « Êles-vous donc si élraniTcr au pays que vous ne sacliiez ce qui s'est passé ces jours-ci? — Quoi donc? — Mais à propos de Jésus de Nazareth, un prophète, un homme puissant en œuvres et en paroles, dont nous attendions qu'il ressusciterait Israël. Nos princes l'ont saisi, traduit à leur tribunal, attaché à une croix. Il y est mort, et voici le troisième jour que tout cela est passé. Notre espérance est évanouie. — 0 insensésj cœurs sans pénétration et sans ressort ! C'est donc ainsi que vous comprenez ce que les prophètes ont dit de votre Christ! » Et alors, reprenant, dès le commencement, la série des prophéties, il leur expliqua les paroles qui prédisaient le Messie et la réalisation de ces paroles dans les événements qui les avaient troublés. Et à mesure qu'il parlait, leur esprit s'illuminait, leur cœur se dilatait, ils se sentaient dans une atmosphère nouvelle, introduits dans une autre vie dunt ils n'avaient bien exactement ni la notion ni surtout la mesure. L'étranger était devenu un ami, et comme le lieu où ils se rendaient approchait et qu'ils craignaient de le voir passer outre : « Restez avec nous, lui dirent-ils : car le jour baisse. Où iriez-vous pour trouver quelqu'un qui vous accueillît mieux, à qui vos paroles fissent plus
DIMANCHE DE PAQUES SSg
de plaisir et en qui voire âme pût mieux s'épancher? » Il sembla d'abord se refuser à leur invitalion, bien qu'il eût le désir, oh! bien ardent, de rester avec eux; et ils l'y forcèrent. Quand ils furent assis à la même table, le pain qu'ils lui présentaient, il le prit entre ses mains ;puis, le regard levé au ciel, d'où semblait descendre sur sa tête la splendeur même du ïhabor, il rompit le pain et leur distribua : « Prenez et mangez ». Alors il se fit un miracle : la lumière inonda leur esprit, la flamme sembla dévorer leur cœur. Mais, pendant que, perdus dans l'extase, ils ne savaient s'ils devaient lever les yeux sur lui ou les clore dans l'adoration, il avait disparu. C'était le Seigneur! Dès qu'ils furent revenus à eux-mêmes, ils i-eprirent la route de Jérusalem, et coururent vers les autres disciples, le cccur exultant, la voix \ibrante : « Nous avons vu le Seigneur! Il est ressuscité! » A quoi les autres répondirent : « Oui, nous savons qu'il est ressuscité, car il s'est montré à Pierre ». Et pendant qu'ils parlaient encore, .lésus lui-même apparut et leur dit : « Que la paix soit avec vous! »
Ce merveilleux récit. Messieurs, ne l'avez-vous pas vécu tout à l'heure, après avoir suivi, dans les jours qui viennent de s'écouler, la route de
34o DIMANCHE DE PAQUES
Jérusalem à Emniaûs? D'abord vous étiez, comme nous tous, à l'heure mauvaise que nous traversons, déconcertés- par les abaissements du Cin-ist, les souffrances et la captivité de son Eg-lise. On vous avait appris, dès l'enfance, cette histoire, qui est aussi une prophétie, l'histoire de Celui qu'attendaient les siècles, qui s'est manifesté au milieu des siècles et de qui les siècles vivent maintenant. Et vous vous étiez dit : « Oui, nous verrons encore les magnificences de l'Eternel ! Nous verrons encore le Christ régner, la maternelle Église étendre son manteau sur ceux qui sont nus et ouvrir son cœur à ceux qui sont abandonnés. — Ainsi nous espérions la restauration d'Israël, et voici que le ciel, au lieu de s'éclaircir, s'est chargé de nuages plus épais, et au lieu que l'Église montât à son trône, voici qu'on la tient captive. C'est un tombeau que l'enferme sur elle, avec la volonté qu'elle n'en sorte pas. Le Christ roi s'est éclipsé. L'histoire du passé, comme disaient les Juifs, a été éclatante; mais il n'y a plus de prophètes et le bras du Seigneur s'est retiré ».
Mais voici qu'à l'heure où ces pensées tristes assaillaient vos âmes, à l'heure où vous échangiez ces paroles amères et découragées, le Maître a daigné se mettre encore une fois sur votre route. 11
n'avait pas son visage ordinaire: ou plutôt c'était Iiien toujours son visage que les yeux de votre foi pouvaient reconnaître; mais un instant, par le même dessein mystérieux que tout à l'heure, il tenait vos yeux comme illusionnés et, au lieu du Maître éternel de la parole, du Verbe divin, il n'y avait devant vous qu'un reflet de ce Verbe et qu'un écho de cette parole. Pourtant vous écoutiez, et celui qui parlait vous était sympathique ; vous reconnaissiez en lui un frère, et vous aviez besoin d'abandonner votre esprit et votre cœur à l'impulsion qu'il leur communiquait. A mesure qu'il parlait, encore qu'il fût seulement un reflet et un écho, vous sentiez votre esprit s'éclairer, votre cœur s'écliauff"er, l'Eglise reprendre sa route dans vos pensées, le Christ remonter à son trône, les jours prêts à s'éclaircir et l'avenir préparer encore des triomphes. Mais si votre attention, si votre docilité vous valait déjà cet esprit qui se calme et ce cœur qui se possède, cependant vous voyiez venir le sonde ce jour qui vous avait été heureux, et comme celui-là qui représentait le Seigneur semblait devoir passer sa route, vous lui disiez : « Pas encore, restez donc avec nous ». La série cependant des réunions était close; il n'y avait plus à rechercher ces longues prolongations de l'enseignement, mais
vous insistiez : « Allons, encore un instant. La table n'a pas été dressée; le pain n'a pas été apporté, restez avec nous : Mane nob'isciim », et notre cœur ne faisait pas grande résistance. Et voici que s'est assis à votre. table, a participé au même banquet, celui dont le Seigneur avait pris le visage; et tout à l'heure, de même que pour soi il avait rompu le pain sacré, d'autres mains, divines aussi par leur ministère, ont rompu pour vous le pain sacré. El cognoverunt eum in fractione punis. C'est l'heure de la véritable illumination; c'est l'heure de la véritable transformation.
Tant que l'homme a parlé, peut-être apportait-il une lumière grandissante, grâce à l'intervention divine en sa parole ; mais ce n'était pas le Seigneur. Il fallait que le Christ vînt à vous dans le secret son intelligence illuminant directement votre intelligence, son cœur échauffant directement votre cœur, sa force saisissant votre faiblesse et la fortiiiant à l'égal d'elle-même, sa vie transformant votre vie et la divinisant comme la vie du Christ ressuscité. Il fallait qu'ainsi se révélât vraiment le secret des épreuves du Maître, la raison de la Rédemption par la Croix, que se montrât le motif de l'espérance que rien nc'peut troubler, de la foi que
les ombres ne peuvent plus obscurcir, de l;i vigueur dans la vertu que les épreuves ne peuvent plus diminuer : In fractione partis cognoveriint eiini. Le pain a été rompu et vous avez pris voire part de la nourriture céleste. En vous, par conséquent, parle le Verbe; en vous agit la force de Dieu. Pourquoi l'homme parle-t-il encore? Pourquoi? C'est que lui-même, dans la fraternité que vous lui avez offerte, ou plutôt qu'il vous a proposée et que vous avez acceptée, il est devenu l'un de vous ; et, puisque vous ne pouvez tous parler pour dire ce qui se passe en votre cœur, de même qu'avant il parlait au nom du Maître, vous lui demandez, maintenant, de parler en votre nom.
Maître, je vous apporte le témoignage de leur foi rayonnante, de leur amour ardent, de leurs espérances inébranlables, de leur charité qui veut se dépenser toujours et à jamais pour votre service. Maître, nous savons maintenant que ce Christ humilié, outragé, broyé, descendu d'une croix au tombeau, ce Christ qu'ils ont raillé même dans sa tombe, nous savons que c'est le Seigneur. Nous l'avons reconnu à la fraction du pain. Et maintenant nous allons le disant à tous ceux qui veulent nous entendre. A ceux-là qui n'ont pas encore reçu la grâce
de son apparition, ou qui peut-être se la sont interdite, parce qu'ils n'ont pas voulu participer à la fraction du pain, à ceux-là qui ne savent pas le don de Dieu, nous crions : « Oh ! vous êtes tristes, défaillants, décourages, mettez-vous donc sur sa route ; forcez-le de rester à votre table ; apportez votre pain, car c'est du blé semé par vos mains qu'il veut faire sa chair et son sang. Et quand il aura divisé le pain, que vous avez offert, afin de le manger avec lui, vous saurez que c'est le Seigneur ». — Allons à ceux qui le méconnaissent, à ceux qui croient encore le tombeau fermé et montrons-leur, dans l'exaltation de notre triomphe, que la tombe s'est ouverte et ne pourra plus jamais se refermer. Car, de son pied vainqueur, le Christ a rejeté loin de lui la pierre, ou plutôt, dédaignant de chasser directement la mort, il a envoyé l'un de ces anges qui le louent et l'adorent dans le ciel, afin que, du bout de son aile, il écartât l'obstacle et que lui, libre et dominateur, s'élançât à nouveau dans les siècles de l'éternité. Allons et disons-leur : « Le Christ est ressuscité: nous avons vu le Seigneur ! »
Allons à ceux qui, comme nous, ont participé au banquet, mais n'ont pas eu la joie fraternelle qui est nôtre en cette merveilleuse réunion, et disons
DI.MAiNCIIE DE PAOUES 34û
leur : « Nous avons vu le Seigneur ! » — Ils répondront : « Nous aussi nous l'avons vu, et nous en avons, les uns et les autres, une même garantie : c'est qu'il s'est montré à Pierre. Celui qu'il a substitué à lui-même, pour être l'âme de son Eglise, nous atteste' qu'il est ressuscité, par sa propre victoire sur l'enfer et la mort, qui rendent témoignage à la résurrection du Christ. Oui, le Seigneur est ressuscité.
Celui que le monde disait mort est \dvant; celui que la mort avait cru vaincre est vivant; celui à qui un avait voulu fermer le temps est vivant pour les siècles des siècles ! Et avec lui nous commençons une vie nouvelle. Il s'y retrouvera peut-être des tristesses ; nous les dissiperons, en écoutant la parole qu'il nous fait dire par l'Eglise, et quand cette parole aura encore une fois rajeuni nos esprits et nos cœurs, nous reviendrons ensemble, non pas comme un proscrit qui s'isole et se cache, mais comme tout un peuple accourant à l'appel de son roi, rompre le pain qui atteste, — par la rénovation de nos âmes, par l'union de la divinité à notre humanité, par la transformation de notre vie en la vie divine, — que vraiment le Seigneur est ressuscité, pour ne plus mourir. Hier, dans les temps obscurs et troublés, il continuait de régner;
aujourd'hui, qu'il se révèle, il est roi et maître, parmi nous, de tous les esprits et de tous les cteurs; demain, il en sera de même, et après des jours accumulés, des siècles entassés et des éternités qui recommencent, il en sera de même encore. Le Ciirisl était maître d'hier, le présent lui appartient, et il est à tout jamais régnant, glorifiant et rejouissant ceux qui l'aiment, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il !