‹ L'Eglise, sa raison d'êtreChapitre 19 sur 27 · MERCREDI SAINT · texte numérisé non relu

MERCREDI SAINT

Messieurs,

De ce que Dieu a daigné se révéler el assurer dans le cours des temps, par l'Ée^lise, la connaissance de sa révélation, il y a pour nous une obligation stricte d'étudier la doctrine catholique : cette étude doit se faire dans les conditions de gravité, de loyauté et de générosité qui en assurent les effets. Avoir exposé ces principes c'est avoir le droit d'attendre qu'ils soient mis en pratique par tous ceux qui les connaissent. Il n'y a rien de plus conforme à la dignité de la vérité et à l'honneur de la raison humaine. Cependant, disons-le fran-

chement, il n'y a peut-être pas de déception plus fréquente que celle dont on est attristé, en constatant ce besoin d'ignorer qui semble faire le fond de la vie intellectuelle.

Vous vous récriez : « Qu'est-ce donc qu'il y a de plus vivant dans l'âme que le désir de savoir! » Eh bien! Messieurs, étudiez avec moi loyalement, comme je vous le demandais hier, les obstacles à vaincre pour arriver à la connaissance de la vérité, et par lesquels nous sommes presque toujours arrêtés. J'en compte trois, faciles à signaler, et dont l'étude, — pour être intéressante, — n'en est pas plus consolante : le dédain de la vérité qui naît de la légèreté d'esprit ; — la crainte de la vérité qui naît de la mollesse; — et la haine de la vérité qui naît de l'orgueil.

Je ne pense pas. Messieurs, que le re[)roche de dédain, de crainte ou de haine s'applique à vous. Je l'ai dit en toute sincérité : vous êtes une élite et venez ici avec un réel désir d'entendre la vérité. Par conséquent, si je mets quelque amertume à parler de ce triple obstacle à la lumière, veuillez considérer que je veux atteindre, par vous, ceux qui ne sont pas ici. Mais veuillez aussi, en toute loyauté, reconnaître ce qu'il y a d'imparfait dans votre docilité, et ne réservez pas la leçon tout en-

tière aux absents. Appliquez-la quelque peu à vous-mêmes : je vous laisse le soin de déterminer en quelle mesure, avec la conviction que, dans hien des cas, votre conscience a quelque repioclie à se faire.

Le premier obstacle à la recherche de la vérité, c'est le dédain. (J'aurais pu dire le mépris, car le mot est aussi juste; mais j'adoucis l'expression, vous laissant libres de la forcer quand il vous conviendra.) Ce dédain a pour cause la légèreté d'un esprit sans pénétration ou sans élévation.

Tout d'abord, l'esprit humain peut manquer diï pénétration à l'endroit de la vérité, n'en voir que la surface, et encore d'un œil tellement distrait qu'il en garde à peine souvenir. Ce mal est fréquent en notre temps : pour le constater, écoutez la plupart des hommes de votre entourage. Qu'est-ce, pour eux, que la vie surnaturelle? Une sorte de luxe de la vie intellectuelle, dont il est permis de se passer, d'autant plus qu'il n'est aucunement nécessaire à la dignité de la vie. Pour beaucoup, (et certainement quelques-uns de vous en sont), la vérité surnaturelle n'est pas de même dignité ou valeur que les autres connaissances, dont nous pouvons faire des objets d étude. Un homme bien élevé ne

peut ignorer l'histoire, la philosophie, les mathématiques : ce sont connaissances indispensables. Plus indispensables encore celles qui peuvent, à un moment donné, se traduire en profits matériels, en influences, en plaisirs, même en pouvoir. Voilà des études vraiment dignes d'intérêt !

Mais si l'on vient à la vérité surnaturelle, tout change. Qu'on ait, dans la bonne société, une notion quelconque de la doctrine catholique, sans doute! Il est mal porté aujourd'hui d'en être absolument ignorant; il y a déjà longtemps que le P. Lacordaire le disait ici même : « L'impiété est canaille ». Il faut donc avoir une certaine notion des vérités religieuses; mais l'avoir très complète? Bagage inutile, sinon, — parlons net, — complètement ridicule. On peut poser, en certains salons, pour la science historique, géographique, philosophique ; avez-vous jamais cru que l'on pût y poser pour la théologie? Vous pouvez rendre un cercle attentif à propos de n'importe quelle question de l'ordre naturel. On me pardonnerait peutêtre à moi de l'essayer j en raison de mon habit, dans un cercle de dames : mais si vous en étiez, Messieurs, avec quel empressement vous gagneriez le fumoir ou le billard, en vous demandant s'il est permis d'être indiscret et maladroit à ce point!

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Pour vous, c'est une superfétation de l'éducation, un luxe inutile de la vie intellectuelle.

D'où vient celte erreur, sinon de notre légèreté d'esprit. Quelle origine peut être plus haute que celle de la vie surnaturelle? De quels problèmes plus élevés, plus profonds, plus ardus, une science peut-elle s'occuper? A quelle sublimité, à quelle profondeur l'esprit peut-il monter ou descendre plus facilement et plus sûrement qu'avec la vérité surnaturelle? Dès lors, quelle est cette futilité, qui trouve admirable la découverte d'une planète, d'un sérum, d'une loi naturelle, d'une phraséologie, d'une condîinaison financière, et trouve à peine estimable de monter au-dessus des effets pour étudier leurs causes, au-dessus de leurs causes pour en faire la synthèse, et finalement contempler l'Être lui-même? — Pourtant elle est vôtre. Messieurs, quand vous raillez le catéchisme des enfants, l'empressement des femmes autour de nos chaires, et même les formes les plus sérieuses de l'enseignement catholique par le livre ou le discours. Votre présence ici ne vous lave pas suffisamment des reproches que la vérité a le droit de vous faire, — car c'est pour un ii.stant, — et la vérité a droit sur l'ensemble de la vie. Pour avoir recherché et entendu, en passant, deux mots de

vérité, avez-voiis satisfait à la loi de la vie? La théologie, disaient nos pères, est assez grande (lame pour prendre le pas sur toutes ses servantes, les sciences naturelles : nous en pensons tout autrement. Nous nous appliquons à des éludes vaines jusqu'au ridicule, parfois humiliantes et inavouables ; mais nous occuper de certaines grandes choses avec le respect qu'elles comportent nous semble excessif. Nous les dédaignons, et c'est le mol : mépris, qui conviendrait, en bien des cas, pour les chrétiens tout autant que pour les mondains. Si ^vous croyez facile le devoir de chercher el de connaître la vérité, appréciez ce premier obstacle, et voyez ce qu'il empêche dans la plupart des intelligences.

Il V a une autre face à la question. Que vaut la vérité pour beaucoup, et en quoi mérile-t-elle leur attention ? — Ils l'estiment d'après ce qu'elle produit. Une vérité stérile, comme ils disent, c'est-àdire derrière laquelle il n'y a pas immédiatement une jouissance, un honneur, un profit, n'a pas d'importance à leurs yeux. L'esprit ne manque pas seulement, vous le voyez, de pénétration ; il manque aussi parfois d'élévation.

Pourtant, ce ne sont pas les phrases qui font

défaut, en nos jouis, à la ylorilicalion des aspirations ou des élans vers la lumière et la vie ; mais les faiseurs de phrases, tous les premiers, — ces beaux esprits qui ouvrent, en paroles, leurs ailes au-dessus des plus hauts sommets, — se traînent en réalité sur les fumiers, parce que c'est là que se rencontrent le grain, le toit, le voisinage des gens qui les nourrissent, jusqu'au jour où ils les égorgent, après les avoir exploités.

Telle est, Messieurs, l'élévation d'esprit ordinaire en notre temps. Qu'esl-ce qu'une vérité qui ne produit pas d'argent, ne pose pas dans l'estime des hommes, n'ouvre pas le chemin des emplois et des honneurs, — une vérité qui fait vivre d'espérance pour la vie future seulement? Quand vous envoyez vos fds au collège, vous avez déterminé leur carrière et la nature de leurs éludes : « Mon fils, travaille, voilà ton avenir. Il ne s'agit pas d'obéir aux entraînements de l'imagination, de rêver de poésie ou d'art : tu feras surtout des mathématiques pour entrer à Polytechnique ou à Centrale, et arriver un jour à quelqu'une des positions qu'ouvrent ces écoles. Si tu veux faire de la littérature, prends le chemin de l'Ecole normale : tu trouveras, derrière tes goùls artistiques et littéraires, quelque chose de palpable, de traduisible eu

louanges, en dignités, et même en émoluments ». — Mais l'envoyer au catéchisme?... Sans doute il le faut bien, pour la première communion. « Allons, faisons vite; et tu sais, — après la communion,— il s'agit de choses sérieuses! »

Tel est trop souvent votre langage. Si par malheur, au collège, le professeur de science religieuse empiète, ne fut-ce que d'une demi-heure, sur le domaine des autres études, ce collège-là est mal noté; au besoin, on fait visite au proviseur, pour lui rappeler que le temps est précieux, qu'on n'en a pas à perdre, et qu'il s'agit d'arriver au baccalauréat, porte ouverte sur toutes les carrières. Quant au catéchisme, l'enfant a passé par l'église; il en sait bien assez, et c'est une affaire réglée. Quelle pitié, n'est-ce pas? Après avoir entendu, en tant de beaux discours, et lu dans tant de livres, l'apothéose du siècle, on est tenté de s'en aller, baissant la tète et courbant les épaules, honteux pour son temps et pour soi-même, — parce que ce siècle semble avoir un sac de gros sous pour cervelle et j)Our cœur, de par la volonté de ceux qui se prétendent les plus intelligents et les plus éclairés. — « Vous avez des ailes, jeune homme, et vous voudriez peut-être, à l'exemple de ceux qui furent la gloire des siècles chrétiens, vous enfermer, comme Tho-

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mas dAqaiii, clans une cellule, entre un crucifix et un livre, pour arriver à la connaissance de Jésus- Christ! Quel ridicule! Allons donc! Vous avez un beau nom; les salons sont ouverts à vos succès de galanterie, d'élé§ance, d'esprit, et vous voulez être Thomas d'Aquin! Mais il n'y a donc plus de fêtes où briller, de sourires à recueillir, d'héritières à épouser? Vous voulez être Thomas d'Aquin, jeune homme, et vous avez de la fortune; il y a mille affaires qui rapportent cent pour cent, même honnêtement, et on peut aider la Providence, n'estce pas? Vous voulez être Thomas d'Aquin! Liissez ce rêve ! La vérité sans profit n'est pas la vérité, ou, si c'en est une, vous y songerez plus tard. Lorsque vous aurez vieilli assez pour n'être plus bon' à rien, vous reprendrez le chemin de l'église, et n'ayant plus les jouissances qui conviennent à l'âge puissant, vous aurez celles qui conviennent à l'âge caduc. Entre les petits enfants et les vieillards, place à ceux-là cpii ont souci de développer leur vie dans la vraie fécondité ! Laissez de côté le catéchisme et la théologie; faites des affaires, jeune homme, gagnez de l'argent, amusez-vous, rabaissez l'idéal de l'homme, du mari, du patriote, du chrétien : mais ayez fait comme nous! Quand vous arriverez au bout de la course, et qu'en face de la

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Vérité éternelle vous aurez à expliquer votre conduite, vous pourrez dire: « J'ai fait comme tout le monde! » — Ali! prenez garde que vous continuiez à faire comme tout le monde! La porte du ciel est étroite, et le sentier pour y aller n'est pas large, vous le savez : la Vérité n'est pas de ces femmes faciles, dont la porte s'ouvre à tous ceux qui frappent et dont les sourires se multiplient au gré des solliciteurs !

Voilà donc une première difficulté : la légèreté d'esprit qui engendre le dédain, par manque d'élévation ou de pénétration. Une seconde vient de la crainte, fille de la mollesse. Peut-être, Messieurs, allez-vous dire : « Cela ne nous regarde pas : nous ne sommes pas de ceux qui ont peur ». — Réfléchissez. Le reproche ne tombe pas, si vous le voulez, tout entier sur vous; mais, je vous en prie, retenez-le pour le profit de ceux qui en peuvent avoir besoin plus que vous, et aussi, du moins en partie, pour vous-mêmes qui en avez certainement un peu besoin.

La mollesse produit deux sortes de craintes : l'une qui tient à la difficulté de s'assimiler la vérité dans une connaissance exacte et complète, l'autre (pii lient aux applications nécessaires de cette vérité

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pour le rcfrènement des passions. Notre temps est brave, c'est entendu, surtout pour les Français ; mais à la condition qu'il ne s'agisse pas de réagir contre soi-même. La vérité, qui nous tend les bras, se livre seulement aux efforts suivis et persévérants; difficulté, par conséquent, de l'approcher et de l'étreindre. ^ « 0 beauté suprême, s'il ne fallait qvie te rencontrer sur le chemin, où je me traîne plutôt que je n'y marche, à demi couché dans la poussière ou la fange, comme il me serait doux de te presser sur mon cœur et de confondre mes désirs avec tes joies I » — Mais la vérité ne se plaît ni à la poussière ni à la fange des bas fonds; elle habite les hauteurs : et, semblable aux fées des légendes, elle recule devant le regard qui la poursuit. Il faut franchir des abîmes, braver des torrents et des gouffres, pour la rencontrer dans l'austère silence où elle daigne, suivant l'Ecriture, révéler ses charmes secrets (i). Soyons sincères avec nous-mêmes, quel est le caractère de ce siècle qui aime tant la raison et la science? C'est de s'amuser, surtout dans la vie intellectuelle. On nous présente un livre. — « Est-ce amusant? — Oh! pas beaucoup, c'est sérieux. — Nous verrons cela plus tard ! » Il se produit une œuvre remarquable :

(i) EccL, IV, 21 : « Et dcnudabit absconsa sua illi •.

« Est-ce amusant ? Allons voir Lien vite ! — Non : c"est grave, digne de l'attention d'un esprit sérieux. — Nous verrons cela plus tard ! »

Si l'on donne, au Théâtre-Français, Athalie, Pohjcucte, les Iloraces, la foule va un peu plus loin, où l'on sert quelque ineptie ultra-légère, absolument dépourvue de pensée et plus encore de tenue; c'est si anuisant ! On pouvait lire, aujourd'hui même, dans un journal : « Il est étonnant que les pères de famille consentent à mener des Ijlles de treize ans à la plupart des pièces où ils les conduisent ». Il n'est pas démontré que la fille de treize ans s'y amuse beaucoup : mais le père s'y amuse tant! Hélas! il n'est pas démontré non plus qu'un jour la fille de treize ans amuse beaucoup son père ; il y aura peut-être de fâcheux retours! En attendant, il racontera, demain, les choses amusantes qu'il a vues, conseillera aux amis de les aller voir, au besoin leur offrira son fauteuil ou sa loge. Les livres ont la même destinée. Les cours savants ont quelquefois trois auditeurs, dont le professeur se contente : mais que, d'aventure, les mêmes cours s'égayent d'une excursion dans le domaine du sentiment, où les psychologues modernes montrent tant d'audace, — les femmes s'y pressent, et les hommes y feraient foule, si le

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respect Imnmin ne les empêchait de prenrlre trop d'intérêt aux ciioscs qui amusent tant ces dames! Une mollesse invétérée ne nous permet pas d'éprouver, en face des idées sérieuses, autre ciiosc que de la crainte. Il faut, pour les aborder, un effort dont nous sommes rarement capables : d'où, comme vous le voyez, il n'est pas si aisé qu'il parait lie rechercher et de connaître la vérité.

Il y a une autre crainte plus misérable encore. La vérité surnaturelle se propose nécessairement la réforme des habitudes, que nous choyons avec tant de soin, mais sans les avouer, — habitudes plus ou moins équivoques, peut-être même désiionorantes. Je ne voudrais pas dire trop de mal de mon temps : je lui dois pourtant plus de franchise encore que d'indulgence, — et c'est vraiment un siècle de pharisaïsme. Pourvu que le tondjeau soii blanchi, et que la façade n'ait pas de lézarde, il importe assez peu de savoir ce qu'il y a au dedans. La réelle honnêteté, an point de vue simplement humain, combien d'entre nous oseraient dire ce qu'ils en pensent en pratique! Oh! Messieurs, je ne suis pas pessimiste et n'ai pas la prétention de voir seulement des malhonnêtes gens dans la société moderne; mais les hommes de conscience droite, dans toute la force du terme, en connaissez-vous

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beaucoup? Sans nous appliquer la dure parole du Sauveur, écoutons Joseph de Maislre parler de soimême. — « Je ne sais pas ce qu'esl la conscience d'un scélérat, parce que j'estime n'en pas être un; mais je sais ce qu'est la conscience d'un honnête hnmme, et cela fait peur! » — Oui, Messieurs: tout ce qu'il y a de compromissions, de capitulations et d'apostasies dans l'âme d'un honnête homme, au profit de cet instinct pervers que nous gardons, comme la trace de notre imperfection native et de la chute originelle, cela fait peur! Or la vérité est une lumière qui descend dans les bas-fonds où jamais nulle clarté n'a brillé, pour en révéler les immondices cl les fétidités. C'est pourquoi nous ne l'aimons guère ; nous en avons plutôt peur. C'est, il est vrai, une mère de beauté merveilleuse, mais de la beauté grave qui sied aux mères ; toujours jeune, elle a cependant l'expérience de la vie, de ses épreuves, de ses combats, de ses victoires. Elle porte son enfant dans ses bras, pressé sur son cœur avec toute la tendresse possible, mais avec résistance aux élans de l'enfant qui veut lui échapper : étreinte douce et forte, qui est à la fois une défense, un encouragement et un châtiment. Nous avons peur de cette mère, — d'une beauté si grave, d'une tendresse si dévouée, mais si

vigilante et si énergique; nous avons peur de ses icgards qui sondent nos coeurs et nos reins, de sa voix qui invite à l'effort et réprimande les manquements au devoir ; nous en avons peur surtout, parce qu'elle est sévère à ces lâchetés, ces compromissions, ces abaissements auxquels nous ne voudrions pas renoncer.

L'homme sans passions ne serait pas un homme, en ce sens qu'il n'aurait pas en lui la marque de l'imperfection naturelle aux créatures, et aussi parce qu'il n'aurait pas les élans, les enthousiasmes, les entraînements qui portent l'homme vers les sommets, à travers les luttes, les réactions, et les détachements. La vérité prend les passions parla main, les règle et les complète, mais en les épurant impitoyablement de tout ce qui compromet l'honneur. Il ne nous plaît pas toujours qu'elle le fasse. — « Nolait intelligere ut bene ageret » (i), a dit le Psalmiste en parlant de l'homme : il n'a pas souci de voir trop clair, parce qu'il lui faudrait agir. — Notre temps connaît bien cette crainte, n'est-ce pas, Messieurs : l'énergie s'y fait rare et les caractères n'y sont pas fréquents. Il V a une ressource contre la lumière : c'est de fermer les yeux, et, combien de fois nous arrive-t-il

(i) Psalm. Xïxiii, 4.

de les foriiier, parce que la lumière menace de pénétrer jusqu'au cœur !

Un troisième obstacle à la vérité, c'est la haine. Ici vous protestez plus vivement, et je reconnais avec joie que le reproche ne vous vise plus, tout en vous priant de le porter oîi il convient qu'il agisse. Eh! mon Dieu, peut-être, — car nos auditoires se forment d'hostilités autant que de sympatliies et d'indifférences, — peut-être ma parole va-t-elle atteindre ici-même quelqu'un qui a besoin d'entendre: je le supplie d'écouter et, — s'il a compris, — de rendre hommage à la vérité.

Si le mot de « haine » vous étonne, veuillez vous rappeler que ce qui est imparfait suscite des émotions incomplètes et qui laissent à peu près indifFérent. Mais la perfection suscitera toujours des passions, et sa mesure sera celle de la passion, amour ou haine. Les théories humaines ont rarement de ces effets, parce que nous les tenons pour douteuses, et lors même qu'elles ont le plus de rayonnement, nous savons qu'il court risque de s'éteindre, dans une ombre d'autant plus épaisse que l'éclat aura été plus vif. Devant la vérité surnaturelle ou divine, il n'est pas possible de resU'i indifférent, et quand on affirme l'indiffé-

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rcncc relig-ieiîse, on parle un langage inexact.

Avez vous trouvé beaucoup d'hommes indilFérenls en matière de rclii^ion? Au premier abord, le nombre en païaît considérable. Etudiez-les. Si vous ne touchez pas, devant eux, à ces questions, ils n'ont pas l'air de savoir qu'il en existe; mais si vous les soulevez, la passion s'en mêle dès les premiers moments. Aussi les associations de toutes sortes qui se fondent, parmi nous, inscrivent-elles dans leur règlement la clause: « On ne traitera ni de religion ni de politique w.On a peur de susciter des querelles et des brouilles irréconciliables. Pour la politique, inutile d'insister. Cela se comprend de reste; on ne provoque pas une réunion pour la dissoudre à la première rencontre. Quant à la religion, c'est pire encore. Écartons donc, dès réunions où l'on tient aux plates tranquillités de notre siècle, toute discussion politique et religieuse. Mais alors que devient votre belle indifférence ? Le même sceptique, qui « laisse tout le monde libre d'obéir à sa conscience », tyrannise, à son foyer domestique, sa femme, ses enfants, ses serviteurs fidèles aux obligations de la semaine sainte et aux lois de l'Église. Rien de ridicule comme celte fameuse théorie.

Comment se fait-il que les journaux librc-pen-

2 es OBSTACLES A L'ETUDE

seurs soient pleins de récriminations contre les {)rédicateurs osant rappeler que l'Ég-lise est indépendante, que les commandements de Dieu priment les commandements de l'homme, que l'âme est supérieure au corps, et qu'il fera, un jour, bien meilleur être dans le ciel avec le bon Dieu que d'être dans la terre avec les vers, et dans l'enfer avec le diable? Où donc est leur indifférence ?

Vous lisez un journal impie, pour faire acte d'indépendance, et craignez de lire ostensiblement un journal chrétien, parce que ce serait prou ver l'asservissement de votre pensée, comme vous dites ! Vous faites de l'esprit contre la foi, et vous êtes fiers de l'avoir fait, parce qu'on vous applaudit comme très spirituels: mais vous seriez vexés que les dévots se permissent de rire à vos dépens, etc'est un droit que vous leur déniez. Non, Messieurs, vous n'êtes pas indifférents en pareille matière, parce qu'il n'est pas possible de l'être. C'est l'amour ou la haine. Oh! l'amour parfois bien timide, qui se cache, qui en vient jusqu'à s'ignorer; la haine aussi qui s'ignore, et se montre d'autant plus naïvement qu'elle s'ignore davantage.

Il y a toutefois la haine qui se connaît et tient à se montrer savante, ingénieuse, raffinée, tenace, mortelle. Cette haine, si vous ne la ressentez pas,

OBSTACLES A L'ETUDE aOr)

avouez au moins que vous la laissez librement agir. — Quel spectacle que celui du fils laissant insulter sa mère, de l'ami laissant outrager son ami, du père laissant asservir son fils I Eh bien, ce spectacle est celui que vous donnez trop souvent. Votre mère, l'Eglise, est insultée : a-t-on jamais vu chez vous autre chose que ces indignations faciles, dont on a pu se moquer à la tribune? — On outrage, tous les jours, ce que vous aimez le plus, dites-vous : ètes-vous prêts à mourir pour le défendre ? Oh ! non, non, on ne meurt plus pour ces causes-là 1 — Vous avez des enfants que l'on empoisonne, de longue date, en dosant le poison avec une habileté qui donne froid dans les os; comment les avez-vous défendus? La haine de Dieu est surtout aidée par votre indifférence ou plutôt votre abdication ; car vous n'êtes pas indifférentsau fond, mais vous n'avez pas le courage de barrer passage à cette haine I

D'autant plus tenace et agissante qu'elle est plus aveugle, elle a pour caractère de se refuser à toute étude, ou, si elle étudie, à l'étude loyale et généreuse : — ce qui la rend d'autant plus à craindre. Elle ne veut, à aucun prix, du règne de la vérité, et n'entend lui laisser dans le monde aucune place. Je me trompe : si la vérité consent à être une es-

clave ou du moins une servante, contenle d'un morceau de pain dur et avili, peut-èlre lui laisseront-ils le droit d'exister pour attester leur triomphe : César permettait à l'esclave, qui suivait san ciiar, de l'insulter pour rehausser sa gloire. Mais qu'elle ne règne pas, qu'elle ne gouverne pas les esprits ! Qu'elle ne soit pas l'àme des sociétés ! Qu'elle reste à l'ergastule, sinon à la prison, — si vous y tenez, à l'atelier, dont ces prùneurs du travail sont profondément dédaigneux, — mais pas de règne ici bas !

Ils veulent encore davantage, en interdisante la vérité de régner même sur la mort et au delà, lis entendent, moitié par orgueil et moitié par peur, (car il n'y a rien de peureux comme l'orgueil), que la mort paraisse servir encore à leur triomphe. Dans cette période douteuse qui sépare la cessation apparente de la vie et sa cessation réelle, l'àme peut se rejeter, d'un dernier et rapide élan, vers la vérité éternelle. Ils ne sont donc jamais sûrs de la posséder; il faut au moins qu'ils aient le cadavre, enveloppe de l'âme, — sur lequel ils triomphent, n'étant pas sûrs d'avoir triomphé d'elle. Si tant est que, dans le secret de son éternité, le Christ soit vain- (jueur, il faut qu'ils aient, sur le Christ, cette revanche de la rue où ils promènent le cercueil profané, entre

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deux files d'insulteurs — criant d'autant [)lus fort qu'ils ignorent davantage, — sous la conduite d'habiles ou de trembleurs, qui n'osent ou ne veulent pas se compromettre. Et ce trioniplie d'ici-bas leur donne l'illusion qu'ils l'auront au-delà ! Comme les poltrons chantant dans la nuit pour se persuader qu'ils n'ont pas peur, ces bravaches de la vie intellectuelle se persuadent peut-être, à force de bruit, qu'ils se sont fait une conviction et assuré la paix. Grâce à Dieu, la raison humaine tombe rarement aussi bas. Il faut avoir singulièrement abusé de la grâce et du bon sens pour arriver à ne plus être capable de mettre la raison en rapport avec la vérité. Je me rappelle ce vieillard, vrai fds de Voltaire, qui achevait, devant moi, une diatribe contre le Jugement et l'Enfer, par ces paroles à voix basse : « Priez pour moi! » — Voilà bien le fond de l'âm* humaine, Messieurs. Tous n'ont pas le courage de dire : « Priez pour moi ». Il est vrai qu'entre eux ils ne pourraient pas se le dire: ils n'ont pas confiance dans la prière les uns des autres. En retour ils ont une peur atroce que la tombe soit seulement un passage, et pour masquer ce trou où tout s'abîme, suivant eux, ils couvrent le cercueil et ornent leur boutonnière de Heurs d'immortelle !

Cette haine, Messieurs, vous la favorisez, en ébranlant ou empêchant le règne de la vérité. Vous ne l'éprouvez pas ? Je le crois... mais non pas de tous : il y a certainement ici quelqu'un qui l'éprouve, et le portrait que je viens de tracer a, parmi vous, son original.

Vous n'avez pas de haine, soit : mais cela suffit-il? Il faut que vous viviez de la vérité, — il n'y a pas d'autre vie pour l'àme, — et que vous en viviez dans une science véritable. Reprenez votre âme et interrogez-la devant Dieu: demandez-lui ce qui l'empêchait, jusqu'à présent, de vivre réellement dans l'amour et la recherche de la vérité. Est-ce légèreté d'esgrit? Allons, Messieurs, un effort, et raffermissons noire esprit. Est-ce mollesse de cœur? Allons, Messieurs, soyons hommes, une fois en passant, et donnons à notre volonté assez d'énergie pour lutter contre la passion.. Reprenons notre âme et secouons cette crainte, fille de la haine, qui convient si peu à notre tempérament, à nous qui sommes naturellement aimants et braves. Reprenons notre âme : et, s'il faut l'amener comme malgré elle aux pieds de la vérité, faisons-le, en appelant au secours la Vérité elle-même.

« Seigneur, personne ne vient à vous, si vous

ne l'attirez (i). Eh bien! Seigneur, attirez moi (2).

— Je sais bien que, depuis long-temps, vous m'appelez et que je résiste; mais vous êtes tout-puissant ! — Forcez la porte de cette âme, où je ne veux pas que descende la lumière; forcez la porte de ce cœur, verrouillé par moi pour y cacher les folles passions qui me dominent. Seigneur, relevez ma tète courbée sous la peur, et reprenez possession de mon âme. Faites que je voie (3) ! comme disait l'aveugle, — que je voie dans la plénitude de votre lumière. Que je vous voie surtout, ô mon Dieu, — toujours davantage, l'œil affermi par vous-même et toujours désireux de plus de lumière,

— afin que, dès ici-bas, je sois participant du suprême bien de l'éternité, qui est de vous voir, de vous voir pour vous aimer, de vous aimer pour vous posséder, dans l'incessant renouvellement de la gloire et du bonheur.

(i) Joann., vi, 44 : « Nemo polcst venire ad me, nisi Pater... traxcrit oiim ».

(f!) Canlic, 1, s3 : « Trahe me posl le ! » ('.'1) Luc, xvui, 42 : " Domine, ut vidcam ! »

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