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LA NEF DE RAYMOND VI

État de la province au commencement du treizième Biècle. — Les nécessités qui s'imposaient aux constructions religieuses donnent naissance à un art nouveau spécial au Languedoc. — Consti'uction de la nef. — Le siège de Toulouse par Simon de Montfort n'interrompt pas les travaux.

— Les voûtes, les fenêtres, la rose occidentale, les contreforts, l'abside.

— Eglises dérivées de la nef de Saint-Etienne. — Guerre dans les rues du quartier Saint-Étienne, en 1216.

Dans les dernières années du douzième siècle , Toulouse brillait de l'éclat d'une civilisation avancée. La gloire des lettres ajoutait son rayon à celui des arts avec les troubadours familiers de la cour de Raymond V. La culture des campagnes, très peuplées à cette époque, et le commerce avait accru la prospérité de la ville et du comté. Les chanoines de Saint-Sernin avaient terminé leur église ; l'art roman, auquel la province devait demeurer fidèle, venait de construire d'autres sanctuaires à Saint-Pierre-des-Cuisines, où l'on voit encore un portail richement sculpté, aux nouvelles maisons de Saint-Jeande-Jérusalem et du Temple dont il ne reste que des tombeaux. Les hôpitaux s'étaient multipliés pour soulager les nombreuses variétés des souffrances humaines. Les 1 4

grandes familles avaient surmonté leurs demeures de tours robustes que Simon de Mont fort devait démolir et dont les ressauts étagés, comme les clochers, donnaient à la ville un aspect de force redoutable autant que de richesse.

Mais cette prospérité du pays toulousain avait introduit le relâchement des mœurs en même temps qu'une vive hardiesse d'esprit. L'agitation sourde qui soulevait les âmes depuis plusieurs années se transformait en une effervescence générale, mêlant les hardiesses de doctrine et les poursuites de réforme ecclésiastique à une étrange croyance venue de l'Orient, pour expliquer le douloureux problème de ce monde par les deux principes égaux du bien et du mal. Le peuple, abusé, se laissait entraîner par le mirage d'une rénovation religieuse et sociale sous le souffle de l'esprit d'amour. Le comte Raymond V s'était efforcé d'apaiser ce soulèvement tumultueux; mais lorsqu'il mourut, en 1194, il laissa la province en proie à des dangers qui devaient s'accroître avec son successeur.

Raymond VI ne sut pas garder l'habile sagesse de son père. Prince faible et irrésolu, redoutant tantôt de rompre avec l'Église, tantôt entraîné par le mouvement d'indépendance et aussi de révolte sensuelle qui enflammait la contrée entière, soutenu d'ailleurs par les princes féodaux du Languedoc et des Pyrénées, il laissait piller les monastères et les églises, et chassait de leurs sièges les évêques fidèles, comme ceux de Garpentras et de Vaison. Lorsque la guerre eut éclaté et que les seigneurs du nord

se furent précipités sur le Languedoc, il comprit, après de vaines et indécises promesses de soumission, qu'il n'avait rien à attendre que du sort des armes.

Mais une grande partie des habitants de Toulouse étaient demeurés fervents catholiques, et un nombre plus grand encore peut-être, comme il arrive dans les temps que les nouveautés agitent, entendaient demeurer fidèles aux coutumes du culte, en se laissant émouvoir par les sentiments nouveaux. C'est justement à ce moment que les Toulousains voulurent reconstruire leur cathédrale.

Le vœu général des populations urbaines demandait alors de vastes édifices, à la fois religieux et communaux, leur offrant un asile pour les grands jours où ils auraient à prendre, sous l'œil de Dieu, les résolutions importantes, comme pour la célébration des cérémonies magnifiques. Ce vœu ne fut réalisé nulle part mieux que dans les églises languedociennes.

L'art architectural conservait dans les provinces méridionales les traditions romanes. Il ne suivait pas l'élan qui emportait dans les airs sur les courbes élancées de l'ogive les églises du Nord, mais il créa des monuments d'une puissante et originale beauté, appropriés aux nécessités du culte comme aux exigences des matériaux employés; et Toulouse, qui avait eu, au douzième siècle, une école personnelle de sculpture, vit se développer au treizième une architecture géniale dont la cathédrale Saint-Étienne présente le premier modèle.

Le sentiment religieux exige que les fidèles se voient

réunis dans la maison de Dieu comme en famille, qu'ils puissent tous apercevoir l'autel et entendre la parole sainte. Les foules méridionales surtout aiment les chants d'ensemble, les nombreuses réunions populaires où elles se tiennent et se pressent, tandis qu'un élan unanime les soulève, et les églises à trois ou cinq nefs entremêlées de piliers qui se multiplient comme les arbres d'une forêt, ne répondent pas mieux à ce désir instinctif de l'unité dans la prière qu'aux nécessités du culte. A Toulouse, d'ailleurs , la brique , employée presque uniquement à partir du treizième siècle, parce que la pierre, lointaine et rare, devenait trop coûteuse, se prêtait peu à l'emploi des colonnes et des piles isolées. Les monuments de Rome, dont les imitations devaient être nombreuses encore dans la contrée, donnaient l'exemple des voûtes de briques couvrant de vastes espaces ^ Les Thermes de Garacalla et de Dioctétien avaient attiré l'attention par leurs immenses salles carrées, leur ampleur monumentale, leur construction robuste et leurs grandioses voûtes d'arêtes. Constantin s'en était inspiré pour la basilique qu'il fit construire au Forum, où la voûte centrale était contrebutée par de petites voûtes perpendiculaires couvrant les bas-côtés. Lorsqu'on ne voulut plus se contenter des couvertures en charpente ou des petites voûtes romanes, les

1. Une superbe voûte sur plan carré s'élevait bien dans le palais de Juhen, en plein cœur de Paris, où on la voit encore; mais le Languedoc et la Provence subissaient, beaucoup plus que les provinces du Nord, l'influence de Rome.

artistes méridionaux se rappelèrent ces monuments superbes. Le prestige de la Ville Éternelle n'avait pas cessé, d'ailleurs, de les dominer, et l'analogie du climat, des matériaux et des mœurs mêmes devait les amener à imiter ces imposants modèles.

S'inspirant à la fois de ces souvenirs et des nécessités liturgiques, les maîtres des œuvres toulousains élevèrent ces nefs immenses, grâce auxquelles ils couvrirent économiquement de vastes surfaces, mais dans aucune église avec plus d'ampleur que dans leur cathédrale.

Elle fut construite dans les premières années du treizième siècle. Les murs furent élevés sur les anciennes murailles extérieures de la cathédrale de l'évêque Izarn, et on commençait à jeter les voûtes au printemps de 1211, lorsque Simon de Montfort parut devant Toulouse. La crainte des périls de la guerre fit abandonner les travaux ; mais le comte Raymond YI ordonna aussitôt de les terminer, parce qu'un aussi grand édifice aurait été en danger de ruine si la construction avait été interrompue ^

i. « Franciscus sacerdos archidiaconus Limoensis, canonicus regularis tholosane sedis, testis juratus, dixit... se vidisse et audisse, quod quando ecclesia S^^ Stephani tholosane sedis edificabatnr tempore guerre que fuit inter ipsum comitem et comitem Montisfortis, et ipsi qui edificabantur ecclesiam dimisissent opus timoré quorundam et tantum edificium esset ecclesie sub periculo ruine constitutum nisi consommaretur, dictus cornes dédit operam ut predictum opus perficeretur » Enquête devant l'évêque de Lodève, en 1247, sur la vie et la mort de Raymond VI. (Archives de Saint-Sernin, liasse LXXIX, n'^ XXI, titre 1.) — Percin a reproduit l'enquête sur Ray-

Simon de Montfort, pressé par le manque de vivres, fut d'ailleurs obligé de lever le siège le 29 juin, et il partit vers le comté de P^ix.

Les Toulousains purent reprendre alors la construction à peine interrompue de leur puissante voûte, qui dut d'ailleurs être rapidement terminée.

Trois travées de quinze mètres de longueur, séparées par des arcs doubleaux, où la pointe ogivale se montre à peine, constituent cette nef unique qui n'a pas moins de dix-neuf mètres vingt-quatre centimètres de largeur. Ces voûtes imposantes sont ainsi les plus hardies que l'on eût construites encore en France. Les arcs doubleaux s'appuient sur les anciens chapiteaux de l'église du onzième siècle assemblés sur des pilioi's carrés, couronnés simplement par une maigre moulure. Les formerets ne remplissent qu'une fonction réduite et ne constituent pas un berceau entre les piliers, une partie de la résistance s'appuyant sur les murs. Cette construction demeure ainsi très indépendante des modèles voisins et ne reproduit pas plus les églises à coupoles de l'Aquitaine, auxquelles elle fait toutefois songer, que les basiliques romanes de la Provence.

mond VI dans les Monumenta conventus tolosani ff. predicator-um, 2« partie, p. 77. 11 semble résulter de ce passage que la construction des voûtes était déjà entreprise, puisqu'il eût été périlleux de l'interrompre. Il est probable d'ailleurs qu'on avait commencé les travaux avant l'arrivée des croisés dans la province.

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C'était la voûte romaine, renforcée sur les arêtes de pénétration par des nervures saillantes en briques appareillées, permettant de maçonner les triangles des voûtes comme sur des cintres permanents. Moins plate que les voûtes des monuments de Rome, elle n'exigeait pas autant de hauteur, autant de frais ni autant de difficultés à vaincre que les coupoles. Elle permettait d'ailleurs d'ouvrir de larges fenêtres jusque sous le niveau de la clef. La voûte toulousaine est surtout remarquable par son grand développement en largeur, qui obligea à substituer des travées barlongues, aux travées carrées, afin que le croissement des arcs ogives ne dépassât pas la hauteur des arcs doubleaux. A Saint-Étienne même, la largeur n'est pas suffisante encore pour que les naissances des arcs ogives reposent sur les talloirs des chapitaux, et elles pénètrent en pointe dans l'angle entre les doubleaux et les murs.

Mais, malgré sa hardiesse et sa nouveauté, la construction fut poursuivie avec une grande économie. La guerre avait déjà diminué les ressources de la province et l'hérésie avait affaibli le zèle des populations. Les arcs furent taillés simplement sur des arêtes carrées, contribuant d'ailleurs à l'aspect robuste de cet ensemble imposant et austère. On ne se permit pas la moindre sculpture. On utilisa les chapiteaux de l'église antérieure et jusqu'aux anciens tailloirs et bandeaux à fleurons ou à billettes raccordés au dessus. Le comte Raymond voulut rappeler cependant que la nouvelle cathédrale était son œuvre

plutôt que celle de l'évêque Foulque, qui soulevait contre lui la coalition des seigneurs du Nord, et il fit sculpter sa croix aux douzes perles sur la clef de voûte de la première travée. Celle de la seconde montre un fleuron d'une large facture, et l'écusson énigmatique de la troisième ne reçut aucune figure héraldique.

Les fenêtres où l'ogive est à peine sensible sont remplies par des meneaux posés plus tard à diverses époques et jusque dans le cours du quinzième siècle. Mais celle qui surmonte la tribune des chanoines a gardé son ornementation première imitant celle des fenêtres de la cathédrale de Reims : ogives géminées et rose à seize lobes encadrée dans un cercle de pierre, sur lequel se poursuivent des animaux fantastisques d'une vigoureuse allure. La fenêtre opposée était pareille, au moins en projet, ainsi que l'indique un fragment de bandeau encore attaché à l'un de ses montants.

Cette fenêtre reçut au quinzième siècle les meneaux actuels, de même que celle qui surmonte de ses réseaux flamboyants la chapelle construite par Bernard de Rousergue. La fenêtre médiane a seule conservé ses meneaux géminés et tréflés de la fin du treizième siècle.

Les Toulousains réservèrent leurs efforts pour la façade, la partie de l'église qui, avec le clocher, a toujours excité le zèle des populations, parce qu'elle frappe les yeux plus qu'une autre. Il est probable cependant qu'ils conservèrent les portes de l'église du onzième siècle, qui devaient être d'ailleurs couvertes de sculptures, comme

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la porte de la salle capitulaire. Une économie résolue dut les obliger à n'entreprendre que les reprises indispensables ; mais ils voulurent cependant ouvrir au-dessus des arcatures la belle rose à deux rangs de meneaux rayonnants, profilés à pans coupés^ que de doubles arcs trilobés unissent au sommet. Elle s'inspira des roses magnifiques qui s'irradiaient comme une brillante couronne au front des cathédrales du nord, et elle rappelle absolument la rose occidentale de Notre-Dame de Paris, qui date de 1220, mais en conservant toutefois des profils et des détails un peu lourds. Elle s'étale sur douze rayons qui étrésillonnent deux cercles concentriques et s'arcboutent sur un oculus central à redans fleuronnés. Ce réseau de pierre, à la fois solide et léger, s'est maintenu sans altération à Toulouse comme à Paris. La rose toulousaine, c{ui présente une ouverture de 6'^76*^ , est toutefois moins grande que celle de Notre-Dame, dont le vide intérieur est de 9"^60^ Les arcs trilobés entre les rayons, simples à Paris, sont doubles à Toulouse, et par suite d'un aspect moins large et moins monumental ^

Les deux fenêtres qui accostent la rose indiquent par leur forme cintrée l'intention de s'harmoniser avec celles de l'arcature de l'église d'Izarn, mais elles sont moulurées différemment et on s'aperçoit au premier regard qu'elles ne sont pas contemporaines.

Ces différences, une nécessité d'économie, la trace de

I . Voir Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'archilectu?'e, VIII, p. 46.

reprises au-dessus de l'arcature, les fragments d'anciennes assises que l'on aperçoit sur les deux murs extérieurs, l'emploi à peu près unique de la brique, la sobriété extrême des sculptures qui paraissaient avoir été multipliées dans la cathédrale du onzième siècle, le culte respectueux pour les œuvres des ancêtres que l'on pouvait maintenir, confirment la pensée que Raymond VI posa sur ces murailles vénérées les voûtes superbes qui ouvraient une ère nouvelle à l'architecture méridionale.

Elles furent maintenues par de puissants, mais très simples contreforts de briques, sans ressaut ni amortissement, n'atteignant même pas les plus liantes assises des murs. Deux d'entre eux vinrent encadrer sur le flanc septentrional l'ancienne construction conservée de l'évêque Izarn. On ne prolila ni corniche, ni balustrade, et l'économie voulue n'est pas moins manifeste au dehors qu'à l'intérieur. Elle apparaît jusque dans la faible quantité des matériaux. La voûte si hardie n'a que l'épaisseur d'une brique, quarante centimètres à peine.

Cette construction très solide n'a pas bougé, malgré les rudes secousses qu'elle a supportées par la destruction de l'abside et l'ouverture de la grande porte.

L'abside du treizième siècle, dont on voit encore les attaches à l'extrémité des deux murs de la nef, devait se composer d'un sanctuaire central accompagné de deux absidiales latérales. Une seule abside voûtée en cul de four eût paru lourde et trop large. Peut-être même cette disposition était-elle demeurée de l'église antérieure.

Catel avait vu, avant que l'on rétablît le chœur, abimé par l'incendie de 1609, deux chapelles qui étaient aux deux côtés de la porte du chœur, plus anciennes que les constructions de Bertrand de l'Isle, à voûtes fort basses, n'excédant pas trois toises ^ Il est possible qu'elles fussent une dépendance de l'abside du onzième siècle.

L'église fut couverte par une charpente et une toiture à deux versants. On distingue très bien encore, au-dessous du balcon de l'horloge, la trace de l'ancien rampant de la toiture de ce côté, parallèlement à l'autre et à la même hauteur. Mais lorsque le cardinal d'Orléans eut élevé l'immense clocher, qui étend sa masse de briques sur la longueur de deux travées, un seul versant sur cet espace jeta les eaux vers le midi.

La toiture ne repose pas sur une combinaison de charpente, mais sur de simples chandelles de bois, posées au hasard sur les voûtes heureusement très robustes, et que l'on prendrait pour de vraies coupoles quand on se promène sur leurs formidables renflements.

La nef de Saint-Etienne engendra des églises sans nombre qui couvrirent bientôt la province, et ces constructions originales manifestèrent, pendant tout le moyen âge, le génie natif et persistant de la race languedocienne dans des siècles oû elle fut cependant soumise chaque jour davantage à la suprématie intellectuelle et politique de Paris. Elles progressèrent toutefois d'un pas de plus

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