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• propagé dans tout l'Occident, ils ne purent en ressentir » rinfluence sur leurs institutions nationales. 11 pourrait » sembler qu'au défaut de cette influence étrangère, le » progrès de la civilisation nationale et indigène n*ait pas » été interrompu dans son développement propre, et que
* malgré cela, quoiqu'un peu plus tard, il ait marché » vers son but. Mais s'il est possible de se tracer une rè- » gle pour évaluer le degré plus ou moins avancé de cul- )• ture chez un peuple, l'histoire du moyen âge nous en- » seigne clairement que dans tous les pays où le droit » romain, ni le droit canonique, n'ont exercé le haut » domaine, les populations y sont demeurées dans un » état de vraie dépression, privées de tout développe- » ment moral ou civil. •
(Concluons donc, pour retourner à notre sujet, que l'abolition de Fesclavage dans les États chrétiens, fut exclusivement Tœuyre de l'Église catholique.
Cette même Église, dans la vigueur toujours féconde de sa jeunesse sans fin, créa plusieurs instituts religieux qui, par leur mission de civilisation sur TOrient, en même temps que de défense pour TOccident, peuvent être considérés comme une continuation permanente des croisades. Les Templiers, les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, rOrdre Teutonique, et celui de Calatrava, eurent tous leur origine dans les croisades. Ils formèrent en quelque sorte le poste avancé de TOccident catholique , contre rOrient dominé par le schisme ou par les fils de Mahomet. Les actions héroïques de ces valeureux champions de la chrétienté , inspirent une admiration toute remplie de pensées bien chrétiennes. Si les grands faits dont leurs
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historiens nous ont laissé la mémoire, étaient écrits avec la pureté de langue et le talent des anciens auteurs du paganisme, le monde avide de les lire les célébrerait sans aucun doute, de toutes parts et dans tous les langages.
Parallèlement aux éclatantes actions de ces grands courages, nous voyons en même temps la charité d'humides prêtres enfanter dans un but identique, d'autres institutions non moins précieuses. Je veux parler des ordres religieux destinés à briser les chaînes de leurs frères captifs chez les infidèles que le glaive des chevaliers combattait. Deux entre autres de ces créations étaient entièrement dévouées à celte sainte œuvre. L'une était Tordre de la très- sainte Trinité, et l'autre celui de la bienheureuse vierge Marie pour la Rédemption des captifs.
Si rinstitution de tous les ordres religieux présente au philosophe comme au chrétien, d'abondants sujets des plus importantes réflexions , rien n'est plus sublime et plus beau que le tableau offert par ceux dont il s'agit en ce moment. Quelle idée gigantesque et quelle pensée divine I
Le fondateur du premier, saint Jean de Matha (1213), et celui du second, saint Pierre Nolasco (1250), sont français l'un et l'autre. Les membres de chaque institut s'obligeaient, outre les trois vœux ordinaires de religion, à recueillir des aumônes pour le rachat des chrétiens captifs chez les musulmans et chez les gentils. Ceux du second y ajoutaient le vœu de se livrer eux-mêmes en otage pour les esclaves qu'ils ne pouvaient autrement racheter.
Est-il possible de porter plus avant l'héroïsme de la charité envers le prochain? Qui pourrait même l'inspirer,
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siDon celui-là seulement qui se reyètit par amour d'une chair infirme, souffrit et mourut sur la croix pour nous sauver?
Que de chrétiens furent délivrés de Tesclavage par le zèle de ces apôtres de la charité I Saint Jean de Matha, dans le courant d'une seule année, en avait racheté 186 au Maroc, et 110 chez les maures d'Espagne.
Papes et évèques, rois et princes, riches et pauvres, ^ous s'empressèrent à l'envi de protéger et de répandre ces deux vénérables instituts, dont la diffusion répondit à lant de soins. Le seul ordre de la Trinité possédait 340 cou- Tents sur la fin du dernier siècle. Avant l'apostasie de l'Angleterre, il y en avait 43 dans ce royaume , 9 en Ecosse, et 52 en Irlande. Le charitable rival de cet institut n'était pas moins florissant ; de telle sorte que, don* nant à chaque maison, terme moyen, 15 religieux, on peut voir qu'il y avait dans l'Église catholique, lors de ses luttes continuelles avec l'islamisme, environ 6,000 hommes occupés uniquement à parcourir la terre et les mers ; à braver les dangers, les fatigues et la mort, pour racheter leurs frères de l'esclavage. Pendant ce temps, les moinesévèques de Russie se disputaient avec les seigneurs de l'empire, non à qui briserait le premier les chaînes de leurs serfs, mais à qui les appesantirait davantage sur eux. Probablement qu'à la tyrannique Église catholique seule, et ncm à la noble et indépendante orthodoxe du nord, il a été dit : « Je regarderai comme fait à moi-même » ce qui aura été fait au dernier de mes frères. » (Matth. XXV, 40.) Que chacun donc marche dans sa voie, vers le triomphe
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éternel ou vers la ruine. Quant à nous, enfants heureux de la sainte Église romaine, nous tressaillons de joie en pensant que, depuis le jour où Paul parlait en termes si touchants à Philémon de son esclave, jusqu'au glorieux pontire Grégoire XVI (bref du 3 décembre 1839), jamais notre mère n'a eu pour les esclaves, ses fils bien-aimés comme nous, que des paroles efiicaces d'espérance et de consolation ^
Jamais donc aucune religion, jamais aucune communion chrétienne, séparée de la nôtre, n'a su accomplir tant et de si grandes choses que l'Église catholique. Ce qu'elle a été dans tous les temps, elle t'est encore aujourd'hui, à cette époque d'égoîsme universel dans les sociétés civiles. Elle seule est demeurée fidèle à la mission qu'elle a reçue dans la personne de Pierre, et de la succession auguste des pasteurs suprêmes qui la gouvernent. Elle seule a conservé la véritable foi, la véritable charité, la véritable espérance aux promesses étemelles. En elle seule se trouve la voie, la vérité, la vie : hors de son sein, il n'existe que ténèbres, langueur et mort; parce qu'en elle seule vit et vivra toujours l'esprit de Dieu.
Mais appelons en particulier l'église russe devant le tribunal, je ne dis pas de la foi catholique, mais de la civilisation et de rhumanité! Demandons-lui de nouveau ce qu'elle a fait pour tant d'âmes confiées à ses soins. A-telle cherché le moyen de briser leurs chaînes? S'est-elle
A Voir pièoe$ justiGcalives, n» 1*'. — - Nous insérons ici ce prédeox document , aûn de faire connaître à Téglise russe la grandeur d^&me qoi se trouve dans le langage des souverains pontifes, lorsqu*ib élèvent la foix en (aveur de» malheureui qui souffrent.
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occupée d'adoucir la misère de son peuple, de panser des blessures profondes et saignantes? A-t-elle défendu de quelque manière les droits sacrés de l'homme et du chrétien contre la tyrannie du czar et des seigneurs? A-t-elle ouvert les portes de ses sanctuaires pour oflrir un asile aux serfs, ses enfants? Leur a-t-elle procuré, serait-ce même pour quelques instants , un peu de trêve à leurs maux, en les abritant à l'ombre de la croix et de l'autel ?
De tout cela, en un mot, qu'a-t-elle fait pour imiter l'Église catholique, pour oser seulement lever le front devant elle et la regarder en face? Ce qu'elle a fait? Honte éternelle aux églises esclaves du despotisme I Elle n*a rien fait, rien, absolument rien pour ses enfants, rien que river leurs fers et les rendre plus étroits et plus lourds. Honte donc, et infamie éternelle à ses patriarches, à ses métropolites, à ses archevêques et à ses évêques ! Honte sur elle et sur tout son clergé I
Ne l'avons-nous pas vue, à deux reprises différentes, sous Boris Godounow, s'interposer pour que l'esclavage fût établi et proclamé? Ne l'avons-nous pas vue, à deux reprises différentes, dans les jours de profond avilissement de 1610 et 1613, s'accorder avec les seigneurs pour maintenir ce même esclavage? Ne l'avons-nous pas vue les seconder pour en faire une condition de rigueur à Ladidas, prince de Pologne, à Michel Romanow, le Tartare qu'on appelait au trône vacant de la Moscovie? Et lorsque ce dernier fut devenu çzar, lorsqu'il fit reprendre leurs chaînes aux malheureux serfs émancipés par les troubles de l'État . lorsqu'il eut consolidé de nouveau Tesclavage par une loi tyrannique, n'avons-nous pas vu le clergé
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russe concourir à cette loi de tout son pouvoir, et de tout son pouvoir aussi , se couvrir à jamais de la honte rejaillissant sur les auteurs d'un pareil acte?
Mais au moins, dans le code que le czar Alexis Michaëlowitch promulgua en 1648, dans ce code à la rédaction duquel concoururent le patriarche Joseph, les métropolites, les évoques et Tuniverselle très-sainte assemblée de prêtres et d'archimandrites de la Russie , sans doute on trouvera quelque chose tendant à Tamélioration du sort des esclaves? Eh bien, pas une disposition, pas un mot dans ce sens. Ce n'est pas assez. Toutes les mesures prescrites, toutes les dispositions indiquées portent avec le sceau d'approbation de TEglise nationale, le caractère le plus odieux de la tyrannie.
Cette sainte église russe ne peut donc prouver par aucun fait qu'elle professe et enseigne la doctrine du Sauveur sur l'affranchissement du genre humain. Bien moins encore laisse-t-elle soupçonner qu'elle la pratique, ce qui vaudrait mieux encore que la professer pour soi et l'enseigner aux autres. Son cœur est trop magnanime pour se laisser émouvoir à la vue si déchirante du malheur de ses enfants. Ne connaissant pas Famour, elle a effacé de son évangile les préceptes de charité, que le Sauveur du monde avait cru devoir y mettre pour des âmes plus faibles que la sienne. Et cependant ces préceptes ont vaincu , ont foulé aux pieds l'orgueil du paganisme antique : qu'elle tremble donc, l'insensée, de trouver aussi dans sa lutte contre les mêmes principes, la cause d'une ruine plus voisine peut-être qu'elle et ses maîtres ne le pensent.
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Lorsqu'eniyrée des pompes de ses fêtes, elle occupe dans ses temples la position majestueuse qu*on lui refuse partout ailleurs, pourra-t-elle répéter à la face du monde ces paroles que le Sauveur scella de son propre sang après nous les avoir apprises? « En ma présence, disait-il, il n*y >< a pas de distinction de personnes. Le Grec et le Mëde , » le Scythe et le Parthe, le puissant et le faible , le libre » et l'esclave, tous sont égaux devant moi. Et celui-là » seulement sera mon frère , celle-là seulement sera ma » sœur, qui accompliront mes commandements. » L'église russe, je le répète, pourra-t-elle jamais tenir un pareil langage? Comment aura-t-elle le cœur d*exhorter ses enfants à supporter en patience leur esclavage, sans leur donner au moins l'espérance qu'à la mort ces chaînes tomberont, et qu'alors maîtres et esclaves seront égaux devant le Juge éternel? Comment annoncer également aux maîtres leur origine et leur fin commune, à eux et à leurs esclaves? La voix ne tremblera-t-elle pas à ses prêtres, lorsqu'ils seront obligés de répéter avec l'Âpôtre , organe de l'Esprit de Dieu : « Vous , maîtres , » observez les devoirs de la charité envers vos esclaves ] » ne vous emportez pas avec eux en menaces ; sachez » que votre Dieu et le leur est au ciel, et qu'il n'y a pas de » distinction de personnes devant lui. Traitez vos serfs » avec équité , avec justice ; car, sachez-le , vous avez » comoie eux un Maître dans le ciel. »
Mais, hélas I une telle doctrine ne sera jamais prêchée parle clergé de Russie. Si quelque prêtre, quelque évêque, prenant au sérieux l'Évangile , venait émettre de telles doctrines, il serait, sans aucun doute, traité immédiate-
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ment comme un perturbateur de la paix de l'État, c'està-dire que l^évêque aurait toutes les chances d'être mis en pénitence dans un couvent, tandis que le prêtre partirait pour les régions glaciales de la Sibérie. C'est ainsi qu'on apprendrait à l'un et & l'autre comment on doit enseigner au peuple la parole de Dieu, si l'on veut entrer dans la pensée du souverain directeur des consciences en Russie.
On peut en juger par le fait suivant. Un écrivain distingué de l'empire publia, il y a peu d'années, une sorte d'instruction religieuse et morale pour la jeunesse. Il rapportait entre autres maximes la suivante : « Au tri- » bunal de la pénitence, il n'y a pas de différence entre la » pourpre du prince et les haillons du mendiant. » Une proposition aussi mal sonnante alarma le synode. Cette sainte assemblée craignit qu'une semblable doctrine ne m prendre au peuple des sentiments trop chrétiens. On soumit en conséquence l'ouvrage entier à l'examen des grands métropolites de St-Pétersbourg et de Moscou, avec ordre d'en faire leur rapport.
Ces deux respectables personnages jugèrent le cas comme l'avait fait au premier abord le procureur suprême du synode. L'auteur fut obligé, sous peine d'encourir l'indignation du concile^ de rétracter cette proposition , regardée probablement comme hérétique par la docte assemblée. ,
On peut juger du reste de la différence que l'Eglise russe reconnaît entre le riche et le pauvre , à la manière dont elle punit les homicides commis sur les serfs par les seigneurs. Ces derniers ne sont alors condamnés qu'à des
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peines ecclésiastiques dont ensuite on s'exempte sans aucune difficulté, en déboursant une somme d'argent suffisante. Lesrelationssynodales de chaque année rapportent, comme nous ravons vu, plusieurs centaines de jugements semblables. Et nous devons être assurés qu'on est loin de les connaître tous. Il est en effet prouvé que le synode punit seulement, dans ce cas, les petits propriétaires des serfs, et qu'il passe sous silence ces peccadilles dans la personne des^ands.
La gentilité païenne admettait autrefois l'esclavage dans des conditions honteuses pour l'humanité ; cependant, on rougit de le dire, la conduite de la Russie remporte sur ce que l'antiquité nous a laissé en ce genre de plus tristes souvenirs. D*un autre côté, les écrivains de la Grèce et de Rome, Hérodote, Xénophon, Platon, Âristole, Thucydide, Plaute, Térence, Horace, Cicéron, Suétone , Tacite, Pline, Perse, Juvénal et plusieurs autres, nous ont transmis^ en les flétrissant, les actes de cruauté commis sur les esclaves par les grands de leur temps. Tout païens qu'ils étaient, ils ont stigmatisé du sceau de l'infamie de pareilles actions. Au contraire , dans la nation russe, qui se plait à se donner le titre de sainte, pas un écrivain n'a osé s'élever jusqu'ici contre de tels forfaits; pas un seul n'a été assez hardi pour prononcer une parole en faveur de ses frères en Jésus-Christ , en faveur d'hommes rachetés comme lui au prix du sang d'un Dieu ; pas un seul n'a dévoilé au monde Tiniquité de ses maîtres, ni transmis aux races futures la mémoire des attentats d'un empire qui se fait un jeu de fouler aux pieds les droits les plus sacrés de l'homme et du chrétien. Car telle
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est la triste condition d*un peuple digne vraiment, par la tyrannie qui l'opprime, de la compassion de tout l'univars. Il en est réduit à ce point qu'il ne lui reste pas même Fespérance d'un meilleur avenir. Cette malheureuse nation, trompée par son église, tyrannisée outre mesure par ses maîtres, doit, pour éviter les plus sanglantes persécutions du pouvoir, courber la tète en silence, et baiser toute tremblante le knout qui la gouverne. D*où Fon conclut à l'apparence des choses, que, dans ce peuple entier, comme dans son église, la tyrannie a fait désormais disparaître les sentiments de grandeur, de dignité, de religion et de foi qui ont élevé si haut les nations vraiment chrétiennes.
Les écrivains de l'antiquité nous ont également transmis, pour renseignement des rois, le souvenir des débauches infâmes d'une Cléopàtre et d'une Messaline; mais quel écrivain russe aurait osé seulement flétrir d'une parole trop méritée la mémoire de ses impudiques souveraines? Cette Elisabeth Petrowna, que le souvenir de ses hypocrisies publiques protège encore chez plusieurs contre la libre expression de la vérité historique; cette Catherine II surtout, cette Messaline dans ses mœurs, cette femme impie dans sa foi, qui donc, parmi les écrivains de la Russie, a osé leur mettre sur le front le véritable diadème que leur mémoire mérite ?
L'une et l'autre, ces grandes reines, ont su se firaycr par le crime le chemin d'un trône rougi par elles du sang de leurs proches. L'une et Tautre se sont plongées dans les horreurs du libertinage le plus effréné, ne voulant laisser à aucune des royales j)rostituées qui les
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ont précédées sur une semblable scèue l'honneur de les avoir surpassées en désordres ou en cruauté. Bien plus, ces deux souveraines, Catherine principalement, ayant voulu, entre autres débauches sanguinaires, propager leur église orthodoxe par les persécutions et }es violences, ont acquis à leur pays et à cette même église , en même temps que la malédiction de Dieu et des hommes, un principe fatal de bouleversement et de mort.
Les écrivains du paganisme rapportent avec horreur le fait de ce maître qui précipita dans la mer un esclave d'un coup de pied, parce que ce malheureux avait brisé un vase de cristal. Mais des écrivains russes, pas un seul ne nous a signalé ces maîtres qui font avec une si cruelle facilité mourir leurs serfs sous le bâton. En existe-t-il un d'entre eux qui nous ait dit comment, il y a peu d'années, une riche comtesse fit mourir de ses propres mains une femme de cette classe, uniquement parce que sa beauté faisait ombrage à sa gracieuse maîtresse? Nous ont-ils dit comment cette malheureuse fut conduite devant sa douce maltresse ; comment elle fut dépouillée de ses vêtements ; comment enfln de nobles mains, inventant un supplice que l'enfer seul pouvait imaginer, ne rougirent pas de planter dans les mamelles de cette victime un si grand nombre d'épingles qu'elle en mourut au milieu d'atroces douleurs? Nous onMIs dit comment, dans ces derniers temps aussi, une autre noble dame fit massacrer son propre mari par un serf? Cette mort imprévue excita les soupçons du gouvernement, j'allais dire de la justice. On ordonna un procès dont le résultat fut de constater la certitude de la mort violente, mais sans ar-
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river à démasquer la volonté supérieure qui rayait causée. Et qui aurait pu révéler ce secret terrible ? La dame? non sans doute. L'esclave? moins encore peut-être. Il savait que dans ce cas la justice épargne le maître et fait tomber sur Fesclave la punition que tous les deux méritent. Toutefois, les mauvais traitements auxquels il fut soumis ensuite de la part d'une main qui avait tant d'intérêt à sa discrétion, lui inspirèrent le dessein d'une vengeance digne de l'un et de l'autre. 11 dénonça toutes les circonstances de son crime. Qu'en advint-il? Pas un che« veu ne fut arraché à la noble dame. Quant au serf, après avoir été demi-assommé sous les coups de verges, on Vexila dans les mines de la Sibérie.
Quel étrange caractère à .ces lois ? Nous tromperionsnous beaucoup en affirmant qu'on n'y trouve pas l'omlH^ de principe chrétien ? Une semblable législation ne protége-t-elle pas tous les crimes en les cachant ainsi? Nous ne serons point étonnés après cela si nous trouvons dans les statistiques russes un si petit nombre d'homicides. Quelle énorme quantité de crimes et d'attentats sont dissimulés par le voile étendu des propres mains d'une législation qui n'a rien de chrétien ! Comment, du reste, en serait-il autrement, lorsque, de si haut dans l'empire, on épouvante si souvent le monde au récit des plus sanglants attentats commis sur les propres membres de sa famille ?
Mais au moins Téglise, dans cette circonstance, ne reste pas spectatrice impassible de semblables méfaits? Elle exerce sans doute une influence quelconque sur la société civile et les mœurs publiques? — Avec son habituelle et
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si touchante charité pour le pouvoir, elle excuse le tout de son mieux, et conseille au peuple de baiser avec amour les fers qu'on lui ajuste ainsi.
Aussi, qu'est-elle devenue cette église infidèle ? Un cadavre en putréfaction, remué par tous les vers de sectes sans nombre qui pullulent dans son sein; qui déjà l'eussent fait tomber en lambeaux, si elle n'était soutenue dans sa vie factice par la dure épée des Tartares qui la gouvernent; épée tyrannique s'il. en. fut, qui peut seule toutefois donner à cet empire la vie éphémèredont il jouit
Partout où s'étend cette puissance, elle y établit en même temps l'esclavage, aidée qu'elle est en cette opération par sa trop servile église. Tel est son mode tout particulier de civiliser le peuple de ses conquêtes. Il lui suffit de l'esclavage» et de l'esclavage bénit et sanctionné par son église.
Mais peut-être à tout ceci pourrait-on objecter que Tempereur a pris toutes les mesures pour préparer au moins dans ses domaines l'abolition de l'esclavage. Hélas ! à cette assertion les faits nous autorisent à demander en réalité quelles sont ces mesures ? Pour ce qui concerne les choses faites depuis un certain nombre d'années, personne ne peut s'y méprendre. C'est tout simplement une de ces ruses de la Russie mal tresse en l'art de tromper; c'est une ruse mise en avant comme tantd*autres très-heureusement imaginées pour faire illusion à l'Europe.
N'a-t-on pas vu, en eflTet, Catherine elle-même déclarer par des édits d'une rédaction très-élégante, qu'elle voulait donner des biens-fonds en propriété aux serfs de la
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glèbe; tandis que, dans le fait, ce qu'elle donnait, c'était des milliers de ces malheureux avec leurs biens, leurs enfants et leurs femmes, livrés par elle aux complices de ses débauches ? En 1766, elle alla même jusqu'à promettre un prix considérable à la meilleure dissertation sur la question suivante : « Est-il plus utile à l'État que les serfs » de la glèbe aient seulement des biens-meubles ou des » fonds en propriété, et quelle doit être l'étendue de » droits ? »
La dissertation fut faite, le prix donné, sans aucun doute; mais le sort des serfs ne changea point, ou plutôt il devint pire que jamais. Quel avait donc été le but de Catherine? Elle voulait obtenir les applaudissements de l'Europe. Ils ne lui manquèrent pas en effet; mais en même temps elle commit un crime de plus contre les droits de l'humanité qu'elle insultait. Tel est aussi en partie le but de son successeur Nicolas dans ses oukases sur l'esclavage. La pensée d'abaisser les seigneurs y entre aussi pour une grande part.
L'église russe voudrait peut-être aussi répondre que ses maîtres, et en particulier l'empereur Alexandre, ont toujours senti la nécessité d'abolir l'esclavage dans le inonde. Elle dira que ce prince donna des instructions à ses plénipotentiaires au congrès de Vérone, en 1822, pour travailler avec les autres envoyés des puissances à supprimer l'infâme trafic de la traite des nègres. Mais en cela ne pourrait-on pas comparer la Russie à l'Angleterre, si ardente à poursuivre au loin sur les mers l'esclavage qu'elle entretient parmi les populations si nombreuses de ses possessions indiennes ?
Nous voulons bien cependant ne pas mettre en doute les bonnes intentions du czar dans cette solennelle circonstance ; nous voulons croire que, cette fois au moins, plus docile et mieux avisé sur ses véritables intérêts, il a cédé comme les autres puissances à l'impulsion donnée alors en premier lieu par UÉglise romaine. Cependant ne peut-on pas dire que, semblable au convive de TÉvangile, en se présentant ainsi au grand banquet de la civilisation catholique, il pouvait parfaitement s'entendre adresser ces paroles : « Mon ami, pourquoi t'es-tu présenté sans la » robe nuptiale? Comment peux-tu dans une telle assem- » blée parler de l'abolition de l'esclavage chez les autres, y> toi qui dans tes propres États fais sur tes propres su- » jets un trafic bien plus honteux que sur des nègres » étrangers encore à la grande famille des chrétiens? Ton » trafic, à toi, ne s'exerce-t-il pas sur tes propres fils, sur » des frères qui ont avec toi une foi commune, une patrie » commune, auxquels, que tu veuilles ou non le recon- «> naître, tu es redevable de ta gloire, de ta grandeur et » de ton trône. »
SECTES RELIGIEUSES DE L'ÉGLISE IfATIONALE EN RUSSIE.
11 n'y a pas d église qui ait été plus morcelée, plus déchirée par l'hérésie que ne Ta été l'orthodoxe église russe. Les sectes qu'elle a engendrées sont d'un caractère tout particulier, entièrement différentes de celles qui ont fait du protestantisme un manteau de mille couleurs. En les considérant attentivement, on ne peut s'empêcher d'y reconnaître une grande ressemblance avec les hérésies qui ont ravagé l'église, grecque dans les premiers siècles. De telle sorte qu'on peut y voir refleurir et germer de nouveau dans toute leur vigueur, les plantes funestes du schisme et de Thérésie, que les églises asiatiques ont toujours produites en abondance. De nos jours comme autrefois, on voit chaque année un certain nombre de Russes quitter l'empire sous prétexte d'un pèlerinage à la Terre-Sainte ou dans quelque monastère du Levant. Là, ces malheureux , après s'être fait initier aux mystères coupables d'Origène, reviennent mutilés dans leur patrie, malgré les rigoureuses défenses portées par les lois. Cette
secte a le plus grand nombre de ses adhérents parmi les petits marchands. On en trouve une quantité à Saint» Pétersbourg, à Moscou et dans les autres villes principales où, pour l'ordinaire, ils s'occupent du commerce d'orfèvrerie, particulièrement de la vente des chandeliers, lampes et images d'église. On les reconnaît à ce qu'ils ne portent pas la barbe dont les autres marchands russes sont au contraire très-vains.
Comme dans l'ancienne église grecque, la plupart des hérésies russes ont leur origine dans quelque couvent. Les sectes qu'elles forment, prennent également leur force et leur vie dans la honte du crime, et pour l'ordinaire on y rencontre un honteux mélange de superstition et d'àthéisme.
Le brutal Pierre-le-Grand avait une manière à lui pour détruire les erreurs de ce genre qui lui tombaient sous la main. Il faisait mettre le feu aux monastères qui en avaient été la source; il puriflait tout dans le même incendie, hommes et choses, doctrines et doctrinaires.
Malgré cette expéditive façon de convertir les gens, Pierre fut loin d'avoir détruit les sectes de l'empire. Nous pouvons assurer, sans crainte de nous tromper, que près du tiers de la population schismatique en Russie est engagée dans quelque secte. Cette gangrène de l'hérésie s'étend depuis les monts Ourals jusqu'à la mer Caspienne; des régions de la Sibérie jusqu'à la mer d'Âsof et à la mer Noire ; d'où, passant dans le cœur de l'empire, elte se répand et se propage partout. Il n'y a pas une province, pas un diocèse qui n'en soit infecté ; où elle n'ait jeté les plus profondes racines. C'est comme un serpent
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qui enlace de toutes parts le corps languissant de l'église orthodoxe, et lui insinue chaque jour dans le sein luipo^ son mortel.
L'état d'esclavage dans lequel gànit ia plus grande partie de la population de l'empire a, plus que toute autre chose, contribué à la propagation de toutes ces erreurs.
Du reste, l'hérésie est très-ancienne en Russie. Nous l'y trouvons, dès les premiers temps où le christianisme s'y introduisit. En l'année 1003, le moine André commeaçut déjà la prédication de ses erreurs séditieuses, en se soulevant audacieusement contre la hiérarchie ecclésiastique, contre le culte des images et les lois de TËglise. Peu de temps après (de 1006 à 1020), un autre moine, Démétrius, répandant les mêmes erreurs, fut pris par le métropolite Nicéphore 1«' et enfermé dans une prison où il mourut. L'hérésie propagée contre la loi du jeûne par Ijéon, évèque de Rostow, occasionna de grands troubles et de grands mouveoieaits. Le grand-duc André Bodolowbsky le chassa de son siège. Aototae, évéqoe de Tschernigow, qui s'était réuni à l'héréstanitte^ «jproufa le même sort que son maître. Plus i^aves eacope fmsàt les conséquences des eireurs préobées publIqueBamt i Novogorod en 137$, parKasp Strigolaiic 11 jelia Im tadéments de la secte connue d'abord sous le dool 4eâtngolnikes, et qui vit aujourd'hui dans toute sa ton» soas celui de Raskolnikes. Mais l'hérésiarque paya tôea cher ce funeste succès. En compagnie du diacure Nicétays et de plusieurs de ses autres disciples^ il fut précipité dupoot dans le fleuve, où il périt misérahlemeat.
D^uis ce temps, Novogorod parait ètrederenue le centre et la source de Thérésie dans Tempire. Dans la dernière moitié du 15« siècle, le juif Zacharie se mit à débiter la sienne. En attaquant de flront la religion chrétienne en général, il donna en même temps une terrible secousse à Téglise nationale. Nous en avons parlé ailleurs ^.
L'hérésie, au commencement du xvi« siècle, prit une nouvelle vigueur à l'occasion de l'introduction de l'esclavage et du changement des livres liturgiques.
Au jugement de tout le monde, les livres liturgiques de l'église grecque avaient alors le plus grand besoin de corrections. L'ignorance excessive des copistes et du dergé^ les avait remplis des fautes les plus grossières. En conséquence, Maxime , moine grec du mont Âthos fl550), s'occupa beaucoup de cette entreprise qui le renffit très-célèbre, mais qui n'eut pas un très-heureux sucicès. Toutefois, les patriarches Job, Philarète et Joseph l^ sToccupèrent, avec le plus grand zèle^ de faire réussir l'entreprise, et en effet ils publièrent quelques livres entièrement corrigés. Le patriarche Nicon les surpassa tous dans son ardeur à poursuivre la même œuvre. Par ordre du czar Alexis, il convoqua, dans ce but, un concile à Moscou en 1654. Le patriarche d'Antioche, le métropolite de Servie et trente-six évêques russes ou orientaux, y intervinrent. On y mit en question la réforme complète de tous les livres liturgiques, afin de retourner à la pu*-
« Vicissitudes de CÉglise catholique des deux rites en Pologne et en Russie, — In-S». Paris, Debécourt, 1848, t !•% p. 6i.
reté primitive du rite gréco-slave. Les dissensions survenues entre le patriarche et le czar arrêtèrent le succès de l'entreprise. Joseph, successeur de Nicon (1667 à 1672), la continua, en vertu de la décision du concile de Moscou
en 1666.
Ce concile, du reste, imprima une tache d'infamie à
réglise russe et en général à toute Téglise schismatique orientale , par la manière indigne dont il se conduisit à l'égard de Nicon. Ce concile, présidé par le czar, eut la lâcheté de déposer ce patriarche ; et cela, uniquement pour obéir à la volonté du souverain. 11 agit de même en courtisan servile pour ce qui concernait la correction des livres liturgiques. Et cependant le patriarche d'Antioche et plusieurs métropolites et archevêques orientaux y étaient intervenus.
Cette réforme, pour être acceptée, rencontra de grands obstacles, tant dans le peuple que dans le clergé. Tous préféraient les anciens livres, même mutilés, aux noo: veaux qui respiraient partout Thérésie introduite dans les corrections. Le mécontentement des esprits devint très-grave et menaçait d*occasionner les plus grands malheurs. Une pareille réforme entraînait inévitablement des changements dans les cérémonies du culte public; il n'en fallut pas davantage pour soulever des dissensions, qui ne sont pas encore éteintes à beaucoup près aujourd'hui. Les partisans des anciens usages poursuivirent d*une haine implacable, les membres de Téglisé oflicielle qui se prêtèrent aux changements. Us voulurent les flétrir en les appelant Niconiens du nom du patria^ che Nicon, qu'ils regardaient comme l'auteur de la ré*
forme. Les autres, de leur côté, les qualifièrent de Raskolnikes, c'est-à-dire séparés ou schismatiques, nom du reste qu'ils repoussèrent, se disant tantôt Siarowiersi ou partisans de l'antique croyance , tantôt Prawoslaconiije^ c'est-à-dire orthodoxes. Mais Téglise olïîcielle s'opposa toujours à une pareille dénomination, voulant se faire passer elle-même pour orthodoxe et conservatrice de la foi antique. Tout ce qu'on leur accorda, fut de les nommer Starobradzi^ c'est-à-dire observant les anciens usages.
Ainsi la réforme des livres liturgiques devint le signal d'une hérésie qui , sous diverses formes , pénétra dans l'empire, et menace constamment l'existence môme de l'église nationale. Comme il n'arrive que trop souvent, des coutumes et des cérémonies dont on s'occupa d'abord, les esprits passèrent bien vite aux questions de dogme ; on attaqua, sans réserve, même le sacerdoce, et ainsi on ébranla peu à peu tous les principes de la doctrine ecclésiastique. H surgit en peu de temps, de tout ce conflit , une quantité considérable de sectes qui remirent en lumière les plus monstrueuses erreurs des anciens hérétiques de l'Orient.
Toutefois, nous devons le dire, toutes les sectes russes n'ont pas pris naissance à cette occasion. On remarque même une grande diflTérence entre celles qui existaient avant la réforme des livres, et celles qui survinrent ensuite.
Avant l'année IGS^ elles étaient locales, et pouvaient être extirpées sans beaucoup de difflcuUés, peut-être. Dans tous les cas, le poison se propageait alors très-lentement; pour l'ordinaire, les évêques pouvaient circon-
âl4 l'églisb schismàtique russe.
scrire le mal aux lieux qui rayaient vu naître. Ce fut tout différent depuis lors. L'hérésie se propagea comme an terrible incendie, dont les flammes s'étendirent sur toute la Russie, aussi bien dans le centre que sur les frontières, au midi comme vers le pôle. L'église nationale tout entière fut pénétrée de la contagion, et rien ne put arrêter, dans ses progrès, un mal si contagieux. Ni les érèques, ni les czars n'eurent assez de puissance pour ramener à l'obéissance un si grand nombre d'égarés. Ni le» ana* thèmes des uns, ni les châtiments séyères infligés parles autres ne purent y réus^r. Ils augmentèrent au contraire, avec les obstacles suscités, le zèle et le nombre des sectaires qu'ils combattaient. Toutes 1^ éparcbies en regorgèrent.
Mais quelle cause assigner à un tel événement?-*- 11 faudrait bien peu faire la part des sentiments innés dans le cœur de l'homme pour hésiter à l'indiquer. On la trouve évidemment dans l'état affreux auquel une portion inh mense de ce peuple a été réduite par l'esclavage. Telle est la source de ces innombrables sectes qui rongent au eoeor l'église de Russie et finiront par la dévorer.
En aucune autre matière , le serf russe n'a le droit de penser et de vouloir selon ses propres lumières et sa propre volonté. Cependant^ comme dans le cœur de l'homme , il est impossible de déraciner entièrement le sentiment intime de la liberté individuelle ^ le paysan sectaire a reporté sur ses croyances religieuses, ce qu'on lui a enlevé de toute autre part. Là, en effet, il tnnxve att moins la liberté de servir et d'adorer Dieu à sa niattièrt, sans qu'on lui impose^ pour dernière eutravo, la néeeeailé
l'église schismàtique russe. dis
de modeler ses adorations sur celles de ses maîtres et de ses bourreaux.
Cette liberté de croyance lui semble donc une sorte de compensation pour celle qu'il a perdue, et dont instinctivement au moins il entrevoit le bienfait. Quant à réglise nationale, elle est pour lui un objet d'horreur. Car elle ne sait lui prêcher autre chose , sinon de couii>er la tète sous les chaînes qu'il porte, de trembler à la seule vue du knout impérial, le plus éloquent missionnaire de l'orthodoxie. Se soumettre à celle-ci , c'est compléter l'esclavage de son âme , de son corps et de sa pensée; c'est se fermer toute espérance d'en jamais sortir.
On s'étonne que cette observation ait échappé aux écrivains qui se sont occupés de la nature, de l'obstination et du progrès des sectes en Russie. On y eût , sans aucun doute , trouvé l'explication de plus d'un mystère. Pas un sectaire n'a appartenu , dans le principe , à la dasse des hommes libres. 1^ noble qui a des emplois , non plus que le propriétaire foncier, n'appartiennent ni lun ni l'autre k des sociétés de ce genre. A peine y trouve-t-on quelques marchands ou artisans affranchis ou fils d'affranchis; les* quels croient , dans la doctrine de la secte qu'ils professent , devoir conserver un héritage de leurs pères. On y rencontre au contraire beaucoup d'anciens soldats, qui s'y réservent ainsi une portion de la liberté à laquelle ils se sont accoutumés dans leur vie militaire, soumise à un esclavage moins dur que celle des serfs. Ce sont ordinalrenient les plus z^és propagateurs de la secte. Le seigneur et le iK>ble rougiraient de faire partie d'une secte ; car tf ors ils s'y trouveraient en rapport plus immédiat avec
216 l'église sghismatique russe.
les paysans, et y chercheraient vainement les égards dont
l'église nationale les entoure.
Ainsi Fesclavage en Russie est la cause première qui enfante tant de secles. Tant qu'il subsistera, ces hérésies ne seront jamais comprimées. Bien plus, elles seront toujours un grave sujet de troubles , non-seulement dans réglise, mais dans l'empire, dont elles menacent jusqu'à l'existence. Tous les moyens que l'église prendra d'après les ordres , et sous l'impulsion du czar, loin de remédier à ce mal , hâteront au contraire la dissolution de l'église et de TÉtat, si l'esclavage n'est pas préalablement aboli.
L'église, du reste, non moins que le gouvernement, semblent ne pas ignorer le péril qui les menace de ce côté. Et cependant l'un et l'autre aussi s'empressent à l'envi d'entonner, avant le temps, un hymne de triomphe sur la prochaine et inévitable chute des sectes , faisant croire également au monde que , pour y parvenir, la persuasion et la douceur ont été les seules armes employées par les convertisseurs. Les nouveaux oracles du saint synode et les hommes de talent gagnés à la cause , dans le seul but décolorer, aux yeux de l'univers, de mensongères inventions, nous représentent l'église russe luttant contre les sectes , comme une tendre mère le ferait par la douceur et la longanimité. Bien entendu qu'ils font en même temps un rapprochement fort bien choisi entre cette conduite et celle de l'Église catholique, cette impitoyable marâtre, à qui le fer et le feu peuvent à peine suffire pour opérer de semblables retours. Mais d'aussi doctes et véridiques personnages semblent un peu trop ignorer ici l'histoire de leur propre église. Ou bien ^ habitués qu'ils sont
l'église sghismatique russe. 217
à des miracles d'omnipotence continuels, de la part du pou voir qu'ils encensent, ils supposent qu'un ordre de leur maître suffit pour dire à l'histoire d'arracher de ses annales les pages sanglantes où elle avait inscrit les violences de ces conversions. Ils croient que cet ordre suffise pour imposer l'oubli de faits consignés déjà dans la mémoire des siècles , alors que Tinflexible vérité constate au contraire les voies cruelles suivies par la puissance moscovite, pour arriver au terme toujours désiré, mais jamais atteint. Grâces à Dieu> Thistoire, cette impartiale maîtresse des peuples et des rois, ne saura jamais obéir à de semblables ordres.
Nous l'interrogerons donc sans crainte; et jusqu'à la fin des âges, sa voix imposante fera retentir des vérités bien humiliantes pour l'orgueil hypocrite de l'orthodoxie des czars.
Les exemples que nous avons rapportés ailleurs^ relativement aux châtiments infligés à Novogorod aux partisans de Zacharie, démontrent clairement le mensonge des adulateurs de la Russie. Ces exemples font voir que l'église nationale a besoin , pour éteindre l'hérésie , de la noyer dans le sang de ses auteurs; que pour maintenir sa foi orthodoxe , il lui faut des échafauds et des bûchers.
D'autres faits le confirment encore. Le concile national de Moscou condamna, en 1171 , le moine Théodore, évèque élu de Rostow, à être brûlé vif, pour crime d'hérésie sur le jeûne et le culte des images. La sentence fut exécutée. En 1227, quatre hommes furent brûlés à Novogo-
• Vicissitude* de CÉglise catholique des deux rites en Pologne et en Russie, t. l*"^, p. 62 et suiv.
rod pour crime de sorcellerie, et le même sort arriva, en 1429, à douze individus de Pskow, pour délit semblable. Dans la dernière moitié du xv« siècle, les scènes sanglantes se multiplièrent de plus en plus, pour. faits de cette nature; elles se renouvelèrent môme souvent dans le xvu« siècle.
Quel esprit de contradiction cruelle dans cette églisel En 1577 on brûle vif à Moscou le héros , le sauveur delà patrie , le prince Michel Vorolinsky, soupçonné de sorcellerie et de commerce avec les démons; et voilà que, sept ans après , l'orthodoxe empereur fiait venir de Laponie soixante devins et astrologues païens pour les consulter sur les destinées futures de son empire.
Tout le peuple de la sainte cité des czars , le maître compris , crut à la parole de ces imposteurs ignorants. Et pendant ce temps,* le haut clergé, le métropolite Denis lui-même se taisaient ; ils ne trouvaient pas une parole pour flétrir de pareilles actions !
Denis se trouvait à côté du prince lors de l'assemblée de ces devins; et, sur le point de mourir, il avait moins de confiance dans les secours de la religion que dans les orades de ces imposteurs , qu'il voulut combler de présents.
Plus les sectaires s'accrurent , plus aussi devinrent fréquentes les scènes sanglantes exécutées en Thonneurde l'église nationale. Le prêtre Nicétas , propagateur zélé de la secte des raskolnikes , fut anathématisé par le concile de Moscou en 1682, et condamné à avoir la tête tranchée. Semblable sort fut réservé à un grand nombre de ses partisans. D'autres persécutions déterminèrent l'émigration en Pologne, de plus de 30,000 autres sectaires,
l'église dCHISMÀTIQUE RUSSE. âl9
dans le même temps. Pour convertir les âmes à l'orthodoxie, Plerre-le-Grand connaissait , comme arguments de persuasion irrésistible , le knout, Téchafaud , le bûcher; et, comme nous l'avons dit, lorsqu'un couvent bien infecté d'hérésie avait besoin de quelque chose de mieux, il le brûlait avec tous les moines. Le médecin Démétrius, auteur d'une secte qui rejetait la hiérarchie ecclésiastique et le culte des saints , et trois ans après lui , le pope Thomas Jama, durent mourir par la main du bourreau.
Pour imposer un frein politico-religieux aux mouvements de son peuple , le magnanime réformateur ne vit rien de mieux que la création d'une inquisition secrète. Les victimes immolées par ce tribunal au fanatisme de domination religieuse furent innombrables. Ainsi, Pierre, si exalté sous le titre de Grand > fut , dans cette circonstance, \e grand inquisiteur de son empire. Les dispositions contenues dans son règlement ecclésiastique de 1721 pour la découverte des sectaires, surpassent de beaucoup les odieuses mesures reprochées, avec tant d'exagération, aux inquisiteurs même d'Espagne.
Nous en citerons quelques exemples :
Dans la section où l'on traite du pouvoir que l'autorité ecclésiastique doit exercer sur les séculiers, on lit ^ : « Le » clergé veillera à ce que les fidèles communient souvent, • et au moins une fois l'année; parce que, poursuit redit, » celui qui ne communie pas , fait connaître qu'il n'ap»* » partieni pas au corps de Jésus-Christ, c'est-à-dire qu'il ^ n'est pas membre de l'égUsC; et au contraire apostat.
> ÉdItvDD de DttQtiick en 1734) p^ 60.
â20 l'église sghismatique russe.
» C'est le meilleur signe pour reconnaître les raskolnikes » et les apostats. Les évèques y veillerontdone trës-atten- » tivement, ordonnant aux curés de faire un rapport in- » diquant ceux de leurs paroissiens qui n'ont pas com- » munie depuis plus d'une année , ou qui même ne » s'approchent jamais de la table eucharistique.
« On doit forcer de semblables fidèles à assurer par » serment, qu'ils sont enfants de l'église orthodoxe, et >» à maudire les sectes hétérodoxes ; de telle sorte que « quiconque refuserait de prêter ce serment, et qui hési- » terait à maudire toute relation avec les sectaires, puisse » être découvert comme étant de ce nombre ; parce que » c'est toujours un grand avantage de les connaître.
» Si un sectaire a été découvert par ce moyen ou par ») tout autre, on doit le dénoncera révêque sous la juri- » diction de qui il se trouve, et celui-ci remettra la dé- » nonciation à l'assemblée ecclésiastique compétente.
» 11 est important à celte assemblée de connaître le » nombre des raskolnikes existant dans les différentes » éparchies de l'empire. Une connaissance exacte en pa- » reille matière peut être de la plus grande uUlité, en » bien des cas.
» C'est un grand péché sur lequel aucun ecclésiastique » ne peut garder le silence, que les seigneurs cachent des » raskolnikes , par intérêt , dans leurs domaines et les » fassent passer pour orthodoxes.
» Un pareil délit a tout l'aspect de l'athéisme. Les évê- » ques s'y opposeront de toutes leurs forces, faisant leur »> rapport sur de semblables méfaits au synode; lequel » après avoir pris les informations convenables, excom-
l'église schismatiqub russe. ' 221
muniera ce nobe, sl'il demeure obstiné. L'évêque, dans son rapport, ne dira pas qu'il existe des raskolnikes dans les domaines de tel ou tel seigneur; mais simplement que celui-ci a fait résistance violente au curé ou autres personnes envoyées par Tévêque pour découvrir les raskolnikes. Il devra en apporter des témoignages dignes de foi. Ces témoignages examinés, le collège ecclésiastique adressera au seigneur des lettres pour l'engager à laisser faire dans ses domaines les recherches nécessaires pour découvrir les sectaires. S'il y consent, il n y a plus rien à lui faire. Si, au contraire, il montre clairement qu'il protège les raskolnikes, le collège ecclésiastique prononcera l'excommunication contre lui.
> Cette manière d'opérer aura lieu seulement quand il s'agira de raskolnikes secrets ou de basse condition. S'il est question d*ecclésiastiques ou de maîtres d'écoles raskolnikes, on procédera de même, qu'ils soient sectaires publics ou cachés. On le fera également vis-à-vis des seigneurs possédant ouvertement des serfs raskolnikes.
» Dans toute la Russie on ne donnera aucun emploi , dans l'Église ou dans TÉtat, pas même le moindre, aux raskolnikes, aGn que ces dangereux ennemis qui méditent sans cesse des embûches et des malheurs contre l'État et contre le souverain , ne soient pas armés à notre propre perte.
» Si une personne est soupçonnée d'être raskolnike , bien qu'en apparence elle se conduise comme un orthodoxe, elle sera obligée de prêter le serment qu'elle
» n'est pas de la secte, non sans prononcer, en même » temps, des malédictions sur elle-même et sur tous les » raskolnikes, dans le cas où elle viendrait à embrasser » leur croyance. On la menacera, en outre, de châtiments » sévères, dans le cas où, par la suite, on recevrait de » mauvaises informations sur son orthodoxie. Le procès* » Verhal sera ensuite signé de sa propre main.
» Les signes qui indiquent suspicion de raskolnikisme » sont les suivants : 1<> si Ton omet, sans raisons légi- » times, la communion prescrite par ordonnance impé- » riale , donnée et imprimée en 1718; 2° si l'on récèle » sciemment les maîtres des raskolnikes ; 3o si on leur » envoie des aumônesi, à domicile. Quiconque se trouve » convaincu de ces pratiques et autres semblables, en- » courra justement le soupçon d'être raskolnike. Dans ce » cas i'évéque devra en faire immédiatement son raM>ort » au collège ecclésiastique. »
Dans les instructions dirigées aux prêtres , diacres e autres clercs, on dit également : « Avant rordinatioii, te » sujet qui se présente doit condamner publiquement » toute connivence avec les raskolnikes, et jurer qu'il a » l'intention de dénoncer à son évèque tous les sectaires » cachés, autant qu'ils pourront venir a sa conoaissanee. » 11 doit en outre jurer fidélité à l'empereur en consen- » tant à révéler tout ce qui pourrait être contraire à S. M., » même les secrets du confessionnal,
» Un prêtre, étant appelé pour un malade, doit confes- » ser ce dernier, seul et sans aucun témoin; mais il ne le » fera pas communier sans qu'il y ait des témoins pré* » sents; parce qu'un grand nombre de mauvais prêtres
l'sglise sghismatique RuasB. â23
» afin de cacher les raskolDikes, assurent avoir communié D le malade en secret, même quand ils ne l'ont pas fait. » Pour une telle perversité , le prêtre sera privé de son » caractère sac^dotal et sera consigné au tribunal laïque, » afin de subir les punitions corporelles; tandis que le » raskolnike qui s'est caché ainsi, perdra ses biens.
» Celui qui découvre et dénonce un semblable prêtre » et un tel raskolnike, recevra la moitié des biens con- » fisqués.
y> On procédera de la même manière contre les prêtres » qui, se laissant corrompre par les raskolnikes, reçoivent » en apparence leurs enfants pour les baptiser, et les leur » rendent ensuite sans leur avoir conféré le sacrement.
» Le prêtre, comme vrai pasteur de ses paroissiens, doit » veiller avant tout , et principalement , à ce que les » moines et les maîtres des raskolnikes ne pénètrent pas » dans les maisons de ces derniers. S'il en découvre, il V doit les saisir et les consigner à son évêque. S'il omet » de le faire, il perdra son emploi et sera remis au bras » séculier pour être puni. >'
Peut-on, je le demande, imaginer rien de plus tyrannique que ce règlement, où l'on va jusqu'à faire un devoir de révéler le secret de la confession? Et pourtant c'est encore aujourd'hui la base de toutes les mesures adoptées par le gouvernement russe, pour la conversion des sectaires.
Mais au moins ces moyens odieux ont-ils été capables d'arrêter les progrès du mal qu'on voulait détruire ? Peutêtre y serait-on parvenu, si ce mal n'avait pas depuis longtemps jeté d'aussi profondes racines. Mais comme
224 L*ÉGLISB SGHISMATIQ13E RUSSE.
nous Tavons déjà vu, à Toccasion de Tesclavage , toute la force des sectes en Russie vient de ce que les paysans, esclaves en tout le reste, y trouvent un moyen de donner cours, au moins dans ce sens, à l'amour de l'indépendance et de la liberté inhérent au cœur de l'homme. Et certes quand la tyrannie extérieure pèse sur un peuple comme elle le fait sur les serfs de la Russie, il est impossible d'arracher à des cœurs aussi violemment opprimés, ce dernier usage de la liberté naturelle à tous.
Aussi, malgré tant d'efforts, loin d'être détruites, les sectes font chaque jour en Russie de nouveaux progrès. Avant de promulguer le règlement dont nous avons donné une idée, Pierre avait déjà sérieusement songé à combattre cette plaie, dont il sondait en tremblant la profondeur. Aux mesures religieuses il ajouta aussi tous les moyens de répression politiques et administratifs. Dans cette vue il publia, dès 1702, un oukase ordonnant aux raskolnikes de payer une capitation plus forte que celle imposée aux hommes de leur classe; leur enjoignant en outre de porter au cou une médaille de cuivre, représentant une figure à longue barbe. Un autre oukase, de 1724, doubla le montant de la capitation individuelle.
Le même système de répression contre les sectaires se continua dans toute sa rigueur, sous les règnes suivants, jusqu'au temps de Catherine. Et malgré tout cela, les sectes semblaient chaque jour prendre plus de consistance dans l'empire. En 1730, l'impératrice Anne vit le mal si grand qu'elle s'adressa au synode, lui recommandant la conservation de la religion orthodoxe et du culte national. L'église russe, en effet, paraissait alors sur le point de
l'église schtsmatique russe. Sâ5
s'engloutir dans l'abime de Phérésie, de la superstition et do rimpiété. Un oukase terrible, publié Tannée suivante, ordonna que les sorciers seraient brûlés vifs, et qu'on punirait sévèrement du knout ceux qui auraient recours à leurs opérations.
Sous le règne de Timpie Catherine II, les sectaires eurent un moment de trêve qu'ils employèrent à fortifier de plus en plus leurs principes. Cette femme astucieuse revint sur les mesures de violence excessive prises par ses prédécesseurs. Elle sentit la perte que TÉtat avait faite lorsque, sous Alexis Michallowitch, les trente mille raskolnikes avaient émigré en Pologne. Par un oukase du 14 décembre 1762, elle voulut les rappeler dans Tempire, en leur faisant de flatteuses promesses. Ces belles paroles ne les rassurèrent point, et ils continuèrent à séjourner dans leur premier asile.
Malgré ces encourageants manifestes en faveur des sectaires, la Russie devait encore recevoir une rude leçon de tolérance en 1781. Dans cette année, la plupart des Kalmouks et des hommes du Wolga, au nombre de 30,000 kibitques^yOÙ 120,000 personnes, presque tous sectaires, se réfugièrent dans la grande steppe des kirgis, pour se soustraire à l'oppression politique et religieuse de la Russie. De ce nombre il y avait 30,000 guerriers très-braves. En 1714, sous Pierre-le-Grand, le même motif avait fait également soulever 160,000 Tatars nogaïs, lesquels se mirent sous la domination musulmane de la Crimée.
^ Le kibitque est un de ces chariots qui servent de demeure à ces peuplades encore à l'état nomade. Chaque famille a son kibitque, en sorte que l*OD compte quatre personnes, terme moyen , pour chacun.
La txéve aux violences contre les sectaires continua sous Paul et Alexandre, et même sous Tempereur actuel; ils devinrent conséquemment une sorte de puissance dam l'État, et réglise nationale eut à craindre de nouveia pour son existence. Alexandre, épouvanté des progrès de rhérésie, eût bien désiré y mettre un terme; mais craignant la résistance désespérée des sectaires, il crut plus prudent, non-seulement de les tolérer, mais mémo de leur donner, autant que possible une existence régulière dans la société civile. Et, en effet, les sectes principales finireot par être reconnues solennellement. On ouvrit dans toutes les villes principales des registres où pouvaient se faire inscrire ceux qui refusaient d'appartenir à l'église nationale. L'empereur eut ensuite l'idée de donner aux sectaires une sorte de constitution religieuse, ce qui fut accueilli avec une joie souveraine et une immense faveur; de tdie sorte que des registres se couvrirent de signatures.
La mort prématurée d'Alexandre arrêta l'exécution de ce projet. Nicolas, son successeur, changea eotiérement de système, quelque temps après son avènement. Gomme ses ministres des affaires religieuses, Ouvarow et Prottsow considéraient que l'avenir de la puissance russe est attaché à celui de l'église nationale, ils lui persuadèreat facilement de retourner à l'antique système d'oppreasioo sur tous les dissidents. Et de fait, on en revint aux sanguinaires dispositions adoptées par Pierre-le-Graad peur l'extirpation des sectes.
En attendant, pour dissimuler autant que possible le nombre considérable de celles-ci, on les a rangées en deux catégories principales, je veux dire, en sectes ad-
L'ÉGUSE SCHISMATIQUE RUft^E» ^^7
mettant ou n'admettant pas le sacerdoce et les sacrements. Les partisans des premières sont appelés Po^ powskis (qui admettent les prêtres), et les autres Bespo^ pwoskis (qui n'admettent pas les prêtres). Chacune d'elles se subdivise en une quantité plus ou moins grande d^ sectes secondaires.
Dans la catégorie des bespopowskis, on compte troi^; principales sectes pour l'extirpation desquelles le gouvervemement russe n'épargne aucun effort. Ce sont les christcvis^ les molacaniens et les doucoborskes.
Les premiers choisissent entre eux un homme et une femme de beauté remarquable, qu'ils vénèrent ^ l'un (Somme Jésus-Christ, l'autre, comme la sainte Vierge. Us ont en outre un sénat de douze paysans serfs qui figurent les douze apôtres. Les partisans de cette secte s'adonnent entre eux, en compagnie de ces illustres personnages, à des excès de débauches et d'impuretés inimaginables.
Les molacaniens, ou buveurs de lait , s'élèvent surtout contre le précepte du jeûne. Les doucoborskes sont une sorte de francs-maçons détestés particulièrement de Tempereur. Ils n'ont ni prêtres, ni églises, et ne se soucient même pas de livres liturgiques. Le Pater noster est la seule prière en usage parmi eux.
Quant au nombre des sectaires, nous pouvons en avoir une idée d'après les relations synodales.
Celle de 1836 le fait monter à 216,462 individus du sexe masculin, et à 262,908 de l'autre sexe, en tout 479,870 personnes. Leur conversion, dit le véridique rapport du colonel Protasow, s'est opérée à l'aide des évêques, avec un succès si merveilleux, que de 1836 à (839, on en ramen 102^204 dans le sein de l'église.
228 l'église sghismatique russe.
De tous ces égarés, il ne reste donc plus que 377,666; et si, comme on n'en peut douter, les conversions marcheDt de ce pied- là jusqu'à la fin , avant très-peu d'années ce sera un affaire faite. Jusqu'à présent on en a converti de 25 à 30 mille par année; mais on ne s'arrêtera pas en aussi beau chemin. Avant peu de temps, nous n'en doutons pas , le bon synode aura la consolation de voir son œuvre accomplie, de la manière la plus complète. En moins de deux lustres , il aura purgé sa sainte église de tant de sectes qui la déshonoraient; il l'aura fait revenir, comme par enchantement, à cette beauté native, à cette fleur de jeunesse qui en fera l'objet de l'admiration du €iel et de la terre.
Voilà pour le résultat officiel et apparent des eflTorts tentés, par l'église russe, pour la conversion des sectaires. Venons maintenant à la réalité.
Si pour le progrès dans l'extirpation des sectes on s'en rapportait à de pareilles relations, sans aucun doute les choses iraient à ravir. Mais d'où vient que, par une contradiction inexplicable, le môme synode, dans son rapport de 1839, fait tant de doléances sur l'obstination invincible des sectaires et sur la propagation croissante de leurs doctrines 1 A l'en croire, ce bon synode, d'un côté tout se convertit; et de l'autre, Téglise nationale menace d'être absorbée, anéantie par les sectes. Lequel croire? le mal ou le bien? les conversions ou la diffusion effrayante de l'erreur ?
Les relations synodales qui nous célèbrent, en termes si pompeux , des triomphes dont le récit nous ravissait , les voilà qui ne cessent de nous mentionner de scandaleux nids d'hérétiques occupant des districts tout entier
l'église schismàtique russe. 2S9
Voilà que, dans tout l'empire, les évéques, ces héros de la religion , n'ont assez à faire que d'aller, chevauchant par monts et par vaux, détruisant , ruinant ces nids wfà* mes d^ hérésie^ ces priiicipaux asiles des sectaires. A les entendre, il y en a partout; ils pullulent avec une effrayante fécondité ; c'est à en trembler pour TÉglise et pour l'État ^ Et d'un autre côté , par forme de compliment à l'empereur, voilà qu'en face de 40 millions d'orthodoxes lné« branlables^ 377,666 seulement de vagabonds se trouvent encore hors d'une voie dans laquelle dès demain nous allons les voir rentrer. Alors , bon synode , il n'y a donc pas à trembler si fort pour ton invincible église. De par ta grâce , de par ton zèle et tes travaux , comment pourrait-elle jamais se laisser entamer par de pareils misera^blés ? Vraiment tant d'efforts pour repousser un danget ~ si minime , me semblent peu en harmonie avec ce grand courage qu'on aime à reconnaître dans Tolficier brillant qui te commande.
Quoi! l'empereur, le ministre de la guerre, celui de l'intérieur et de l'instruction publique, le sénat, le conseil de l'empire, les ministres du domaine impérial et ce^ lui de la police; voilà que tous, d'un commun accord, vous employez tous vos efforts contre une si mesquine hérésie, dispersée sur la surface d'un aussi vaste empire, divisée en autant de sectes ! Les métropolites, les archevêques, les évéques, tout est en mouvement pour la sainte œuvre de la conversion de ces égarés ; et à vous entendre, tout réussit à ravir. On n'y épargne d'ailleurs absolument rien. L'empereur, ce juge si compétent des choses ecclésiastiques, promet de confirmer tout ce qu'on fera.
190 l'églisb schismatiqub russe.
pourvu qu'on arrive. Le ministre des finances ouvre à deul battants, pour la circonstance, les portes du trésor public ordinairement si discrètes à l'endroit du clergé ou de réglise. Le ministre du domaine impérial fbndc de nouvelles paroisses; il ordonne que, jusqu'à l'entier achèvement des églises en construction , on en occupe d'autres fournies, en attendant, de prêtres nombreux. Le ministre de l'instruction publique décrète et proclame l'institution d'écoles également sans nombre ; il les fournit abondamment des maîtres nécessaires. Le séhat et le conseil impérial se mettent à votre disposition pour ré^ gler, de la manière la plus équitable, la position civile et politique des sectaires convertis. Le ministre de Tinté* rieur, par un héroïsme de 2èle qui l'emporte sur tout le reste peut-être, ordonne à tous les gouverneurs et autres officiers des provinces d'animer partout les métfch poli tes, les évèques, tout le clergé à marcher à cette croisade, sous la férule bien entendu, sous la bienfaisante et féconde férule du très*eîcelient, très-^puissant et trèsecclésiastique seigneur, le seigneur Protasow, colonel des hussards de l'empire. Il ordonne, dis-je , à tout ce dergé haut et bas, moines et prêtres , d'exécuter fidèlement, promptement et entièrement les ordres de la trés-sainte majesté impériale pour Textirpation définitive de toute hérésie. Les ministres de la guerre et de la police mettwt enfin à la disposition des évéques et archimandrites de nombreuses troupes de soldats et de sbires, pour pffdté* ger les missionnaires dans cette apostolique enlnsprise. Une si louable activité, un si grand déploiement de ressources, pour réduire à leur devoir une troupe de see*
taires à peine saisissables dans leur petit nombre, corn* parativement à la population de Tempire, ne s'expliquent d'aucune manière. Et nous nous voyons à regret forcés d'ayouer, qu'ici comme en tant d'autres occasions, le véridique procureur suprême a puisé le chiffre de ses conversions, l'expression de ses succès et de ses espérances, bien moins dans la réalité des faits que dans un trèslouable désir de plaire à son empereur. Désir tout-puissant, à ce qu'il parait, et qui fait enfanter des merveilles à tous ces braves hussards, gouverneurs ou autres digni'taires ecclésiastiques de la Russie.
En d'autres termes, c'est uneingénieuse fantasmagorie» imaginée pour les délassements de S. M. I., un intermède qu'on lui offre pour l'adoucir, entre la lecture d'un bulletin du Caucase et d'un oukase contre la Pologne. Mais s'il est possible, par des fables de ce genre, de se mériter les faveurs de son maître, on n'a jamais, je m'imagine, eu la prétention de tromper de même , l'œil intelligent dû publie, l'œil impartial de l'étranger que le noble soleil de riadépendance éclaire.
A c6té de cette fable, voici la vérité.
Sans aucune exagération, comme déjà nous l'avons dit, otL peut soutenir qu'un tiers de la population schismatique delà Russie se trouve travaillée par les sectes. En 183S il y avait des éparchies tout entières, notamment dans les provinces du nord, des deux côtés des monts Ourals et ^i Sibérie, oh (a plus grande partie des habitants ap- IMrtenait aux sectes. Des couvents entiers se trouvaient remplis de moines partageant ces principes. M. Koeppeo, conseiller d'État, membre de l'académie de Saint-Péters-
232 l'église sghismatiqub russe.
bourg, employé supérieur dans radministration du domaine impérial, rapporte qu'en 1839, dans le seul couvent de Danielow à Olonetz, il y avait 235 moines raskolnikes et 600 religieuses de la même secte dans le monastère voisin. Un autre couvent, assez rapproché des premiers, renfermait 80 moines sectaires, tandis que non loin de là encore se trouvait une communauté de 700 religieuses, partageant les mêmes principes. De plus , nous savons positivement que la dévotion des peuples pour ces moines et religieuses est si grande, qu'on les vénère comme des saints, et qu'on leur porte des offrandes de toute nature, a ce point que, par crainte d'un soulèvement, le gouvernement n'ose pas sévir contre eux. De plus, lorsqu'un homme instruit et honorable comme ce conseiller d'Étal, affirme des faits qui contredisent les narrations intéresr sées de M. le colonel Protasow, les hommes impartiaux n'hésitent pas un moment à reconnaître la vérité dansles paroles du premier, et une fable orientale dans les broderies oratoires du second. Du reste, il ne faut pas nous étonner de rencontrer de semblables fictions dans les relations officielles du saint synode. En cela d'un côté, il nous dit ce qu'il désire, et nous savons combien le cœur humain est porté à croire ce qu il voudrait avoir obtenu. D'un autre côté, nous savons que la littérature des peuples enfants, réussit ordinairement dans le genre de l'apologue. Ne pouvant rien faire de mieux, le galant colonel en compose quelques-uns sur une riche matière ; comment aurions-nous le courage de lui en vouloir pour cela?
Mais voici quelque chose de moins gai à reprocher i
l'église SCHISMATIQUB RUSSE. 233
M. le commandaDt supérieur du saint synode. Passe pour le jovial apologue ; mais, pour Dieu 1 lorsque vous trempez vos mains dans le sang, n'insultez pas à vos victimes.
Je veux parler de la manière dont les relations synodales prétendent que l'église russe s'y prend pour convertir les sectaires et s emparer des catholiques.
Nous lisons dans celle de 1839 : •« Les autorités diocé- » saines s*appliquent à ramener par une douce persuasion, » les sectaires à la connaissance de la vérité. Ils em- » ploient dans cette fin les curés et les missionnaires^ » — Donc, la douce persuasion est Tarme dont on se sert exclusivement en Russie , pour ramener les hérétiques. Comment se fait-il cependant que, d'après l'aveu du synode lui-même» on ait déployé [)Our ^extirpation de ces sectes brutales^ tant d'autres moyens, si peu enharmonie avec la douce persuasion ?
Si cette persuasion si douce doit être seule employée pour convertir les sectaires, pourquoi ordonne-ton d'ar^ rêter les chefs, de les enfermer dans les couvents, où, certes, ils ne sont pas tenus sous le joug d'une bien douce discipline, tant qu'ils persévèrent dans leurs principes? Pourquoi ces mêmes couvents sont-ils pleins de ces malheureux, et pourquoi est-il nécessaire d'y tenir une garnison de soldats? Pourquoi le gouvernement fait-il convertir en églises nationales lesoratoires privés des sectes? Pourquoi fait-il construire des églises semblables dans les lieux habités par les bespopowskis? pourquoi y placet-il ses prêtres orthodoxes, puisque ces gens-là ne reconnaissent ni prêtres, ni autels ?
234 L*ÉGLISE SGHISHÀTIQUB RCBSS.
Belle douceur de persuasion vraiment, dont les mystérieuses cruautés des couvents scbismatiques et les horreurs de la Sibérie nous donnent une juste idée I
Du reste, les registres ouverts par Alexandre, lorsqu'il voulait donner des droits civils aux sectaires, sont d'un puissant secours aux convertisseurs de Nicolas pour tn* vaiiler, à coup sûr, tous ceux qui ont vraiment besmo d'être le plus attaqués par les douceurs de la persuasion orthodoxe. Tous les noms sont là. 11 suffit d'ouvrir les yeux et de marcher.
Ce n'est pas tout, les propriétaires de serfs et les inspecteurs des biens de la couronne prennent une part active et très-efficace, dans le même sens, à Tosuvre doit conversion des sectes. Dans la grande Russie, en Sibérie, 4ans la chaîne de l'Oural , oelles-<û se sont rapideineiit propagées parmi les serfs des domaines impériaux. Si par hasard une de ces familles attadiées à la glèbe devient trop nombreuse pour que la terre où elle se trouve suffise à la plus chétive nourriture et au paiement de ta philanthropique capitation imposée par le matire à dia* qne esclave, alors une partie de la famille est obligée d'aller ailleurs chercher son pain et le moyen de payer rimpôt. Si cette famille est orthodoxe, nulle difficulté M se présente. Sans s'inquiéter si Ton rapproche ainsi d'uM manière trop frappante le titre de l'esclavage du ngne de la rédemptfon, on passe au cou du serf qui émigré tme petite croix de métal, et dans une bourse sa feoiUa ib route et le wnsentement écrit du maître. Si ce même es- <5lave est sectaire, lui et sa famille jeûneront tant que h douce persuasion de Torthodoxie ne l'anra pa^ convevti.
E'ÉGLISE SGHISUATIQUB RUSSE. S35
L'autorisation d'émigrer, il ne Tobliendra qu'au prix du sacriGce de ses i)riiiclpes.
La réoeption dans le sein de l'église russe est de deux sortes : sans conditions, ou avec conditions. Si le sectaire cède de miite^ on le nomme un besuslawpo (réuni). S'il S'obstine, et qu'il veuille conserver encore de ses anciens usages, ce que le convertisseur juge compatible avec les principes de l'orthodoxie, alors on le nomme de croyance tommune (tdinotMnie). Dans ce cas, le converti prétendu demeure bien et dûment un sectaire; seulement l'appa*rc^ce est sauvée, et il n'en faut pas davantage.
Lorsque les évéques ont obtenu une conversion quel^ conque, ils en font grande fête ; peu leur importe si elle est complète ou non, fausse ou sincère. J/essentiel est pour mix, comme pour nous, enfants de TÉglise catholique, d'avoir agi de manière à plaire à leur maître; avec cette différence que nous, qui agissons pour Dieu à qui la sin* cmté du cœur est seule précieuse, il nous faut des con* rersions où le cœur soit change. En Russie, au contraire, le juste juge, le rémunérateur suprême, c'est Tempereur» Of*, pour celui-ci, l'extérieur est suffisant. Un nom de plus inscrit sur le registre, un acte de plus d'hypocrisie et de néosonge, voilà tout ce qu'il faut pour obtenir sa récom* pense.
Pour encourager les sectaires à se réunir à l'église na« iionale, on se sert beaucoup, dit-on, de l'exemple des Ruth^iens apostats de la Lithuanie et de la Russie-filaa^ che. A entendre le procureur suprême, ce seul fait en détermina un grand nombre au retour. On lit* dans la relation de 1839 : « Dans les autres éparchies, c'est-à-dire
236 L'ÉGLISE SCHISMÀTIQUB EUSSE.
» dans les diocèses occidentaux de la Lithuanie et de la » Russie -Blanche, Texemple des convertis a opéré an > merveilleux effet. » Et parlant des succès obtenus par révèque de Calherinoslaw, le même document s'exprime ainsi : « La nouvelle de la suppression de la sainte union y» ruthénienne dans tout Tempire de Russie a grandement >» consolé les auditeurs, » c'est-à-dire les sectaires.
Nous voulons bien un moment ajouter foi aux paroles du procureur suprême du synode ; toutefois, nous lui demanderons comment il se fait que la violente et pofide apostasie des Ruthéniens, demeurée secrète jusqu'à la fin de septembre 1839 S ait pu, dans l'espace de temps si court entre la déclaration de ce fatal événement et la publication des relations synodales; comment, dis-je, cette nouvelle a pu parvenir à Gatherinoslaw ; comment l'évêque a pu la communiquer si rapidement aux sectaires, puis annoncer au saint synode TeSet produit sur ces derniers ; comment enfin le procureur suprême aurait reçu assez tôt cette communication pour l'insérer dans son rapport ? En effet, Gatherinoslaw est éloigné de plus de 460 lieues de Saint-Pétersbourg; de telle sorte que la noavdie de l'apostasie des Ruthéniens n'a pas pu arriver à l'évèqué avant la fin d*o:.obre, époque où la saison ne permet ploi à un évêque, en Russie, de parcourir un diocèse de 1,1SI milles carrés géographiques d'étendue pour annoncer l'événement aux sectaires et faire ensuite parvenir sa relation à Saint-Pétersbourg. Que devra-t-on donc conclure do
* Voyez Tcxcellent ouvrage : PersécuHon et souffrances de rɧtki catholique en Ruisiê, par un ancien conseiller (CÉtat de Russie. — Parii, i842,Gauine, p. 68.
l'église sghismàtique russe. 237
tout cela, sinon que toutes ces relations synodales ne sont rien autre chose que des exagérations effrontées, des mensonges manifestes publiés pour tromper Fempereur, pour rexeiter à prendre des mesures de plus en plus barbares contre ceux qui ne partagent pas toutes ses croyances ; et cela, au risque très-réalisable de troubler gravement la paix de ses États ? Devons-nous être surpris après cela si, trompé par de pareils flatteurs, Nicolas, dont le caractère pouvait promettre de si grandes choses à Thonneur de sa couronne, laissera au contraire après lui dans les siècles à venir une mémoire que les basses flatteries de ces hommes l'auront conduit à souiller d'ineffaçables taches de cruautés ?
Du reste, nous devons réellement de la reconnaissance au naif procureur suprême pour l'inattendue sincérité avec laquelle il parle de l'apostasie ruthénienne, qu'il ap«« pelle sans façon suppression de l'union avec l'Église romaine. Cet aveu lui sera sans doute échappé par mégarde; mais l'histoire le recueillera, et fasse le Ciel que ces pages contribuent à en conserver le souvenir !
Ce que ces pages constateront également, c'est la £ausseté de l'assertion que les sectaires se sont réjouis xle l'apostasie detf évêques ruthéniens. Oui , vous vous êtes réjouis de votre perfidie, de vos ruses, de vos violences, couronnées d'un succès sur lequel l'avenir vous dira le dernier mot; vous vous êtes réjouis, vous les traîtres et les barbares qui avez fait rougir de sang et de honte le front d'une église opprimée, trompée, livrée aux apostats et aux bourreaux. Mais jamais ces sectaires, dont vous voudriez invoquer en votre faveur le témoignage, ne se sont réjouis
de ces scènes où le sang se mêlait à la tromperie; de ces scènes que Fhistoire aussi caractérisera, dont un seal épisode suffit pour soulever contre vous r£urope civilisée tout entière, pour abaisser aux pieds de la dernière de vos victimes la majesté de votre orgueilleuse couronne.
Non, les sectaires ne se sont pas réjouis de nos douleurs et de nos larmes ; ils en ont senti pour eux toutes les conséquences ; ils en ont maudit les auteurs, comme l'ont fait, comme le font encore grand nombre de yos propres sujets, de vos évoques que vous avilissez, que vous abreuvez d'amertume et d'outrages, et qui tournent déjà leurs yeux vers cette Église catholique qui peut seule leur rendre l'honneur et la liberté.
En attendant , réjouissez-vous des maux que vous amassez contre vous-mêmes pour un avenir trop pro» chain. Comptez , célébrez vos succès et vos conversions. Réjouissez-vous en particulier de vos triomphes sur les sectaires. Aveugles que vous êtes, ne voyez-vous pas que dans ce moment ils inclinent tout au plus la tète, courbés qu'ils sont sous le poids d'une dure nécessité. Mais dans le fond de leur cœur, ils demeurent plus fermes que des rochers dans leurs croyances et leurs principes. La pbôe terrible qui se voyait jusqu'à présent, au dehors, voilé que votre violence la fait rentrer à l'intérieur de ces Auks de bronze, de ces cœurs aigris par la plus odieuse des 8e^ vitudes. Laissez, je vous le conseille, laissez le mal se concentrer ainsi dans vos propres entrailles. Et quand le moment de la vengeance divine arrivera; quand cette heure appelée à grands cris par le sang de yos victimes
l'église SCniSMATIQUE RUSSE. 239
aura sonné, alors vous verrez ces milliers dePougatschew qui vous menacent, sortir de votre sol en frémissant, et vous ensevelir, vous et votre factice puissance, sous les débris et les ruines.
POPULATION PROTESTANTE EN RUSSIE. — SA POSITION VIS-A-VIS DE L*ÉGLISE NATIONALE.
Le nombre des sectateurs des confessions d'Augsbourg OU de Genève peut s'élever à environ deux millions pour toute la Russie. Il est évident qu'un aussi petit nombre répandu dans un empire de 364,388 milles carrés géographiques, ne peut donner aucune inquiétude à Téglise nationale. Il est également évident que le gouvernement n'a pas de grands avantages à espérer d'une persécution exercée contre ces protestants , si peu de chose comparativement à la masse du peuple. Ils ne possèdent pas en effet , comme autrefois les catholiques^ des églises richement dotées , de pieux établissements à large revenu , des monastères possesseurs de territoires étendus et de serfe nombreux. La conGscation des biens ecclésiastiques opérée sur eux , comme elle Ta été, contre les traités , relativement à TÉglise catholique , n'engraissait pas beaucoup le trésor impérial et Tégiise de Torthodoxie.
Toutefois, nous voyons le gouvernement russe trèsempressé de faire entrer les protestans de l'empire , dans
l'église sghismâtique russe. 241
le sein de son église nationale. Sa politique évidente est de n'avoir dans tout l'empire qu'un seul Dieu, un seul souverain , une seule foi. Le protestantisme lui-même doit donc s'attendre, comme tous les autres dissidents, à éprouver la violence imposée pnr des vues despotiques, pour l'unité religieuse poursuivie par le cabinet de Saint- Pétersbourg.
De plus, malgré sa tolérance apparente , l'église nationale russe supporte à contre-cœur le protestantisme dans son sein. Elle ne craint pas pour ses dogmes, mais un pareil mélange lui pèse; et si elle l'a supporté jusqu'ici , on le doit aux ordres positifs des empereurs désireux de se ménager la ressource de l'Allemagne protestante.
Cette église a toujours regardé les sectateurs du protestantisme comme une sorte de païens^ près de qui elle défend aux fidèles de se mettre en service. On le voit d'après le code d'Alexis Michallowitch en 1648 ^
* Voici comment s'exprime ce code de lois, au sujet des protestante allemands domiciliés en MoscoYie:
Advenm non bapiizati Moschux, et in aliis dvilatibus habeant ad domesticos labores et servitia advenas pariter cnjuscumque fidei ; Rathenl vero apnd eos per obligationes, ycI libère, \e\ in servitule nullo modo sinU Eteuiffl anno 4628, data notitia fuit magno domino Tzari , et totius Russiae magno duci Micbaeli Fedorowitz, ac ejus Tzaro patri piae memorix, magno domino duci sanctisslmo Philareto Nikit», Moschoviae et totius Russiae palriarch», quod Moschuae , et in civitatibus orthodoxi cbristiani serviant alienis à fide, et non baplizatis advenis Germanis, apud quos in prsjudicia, violationem fidei et multas abominationes incurruut; morientibuspatris spiritualis copia non sit, et Yiventes coganturin quadragesima aliisque jejuniis carnes comedere. Ideoque mandaverunt , omnes orthodoxos cbristianos e domibus non baptizatorum advenarum esse evocandos, et quod in posterum apnd eos non sint, ne anims christianse inquinentur, et sine patribus spiritualibus moriantur. Quare nunc propter banc causam cbristiani russi advenis non baptizatis nullo modo senriant, aui in domibus eorum sint. Quod si aliquis eorum huic constitution! contra fecerit, corri-
Quelles plaintes n'éleva point le célèbre Etienne Ja* worsky ( 1722 ) sur les progrès du protestantisme occasionnés par les nombreux Allemands que Pierre -le-Grand attirait en Russie 1 Dans son célèbre ouvrage de Petra fidet, écrit en 1714 , il se déchaîne avec une égale animo* site contre les sectaires et contre les luthériens , portant le défi aux théologiens protestants d'Allemagne; Laurent Mosheim y répondit par une diatribe animée i.
Il parait que Pierre-le-Grand , pour ménager les protestants fort molestés dans cet écrit , en avait défendu la publication; aussi Fouvrage ne fut-il imprimé que sept ans après la mort de Tauteur.
Le monarque, néanmoins, ne put pas résister complètement au mécontentement de son église , et il dut malgré lui prendre quelques mesures contre les protestants. Son oukase du 17 avril 1719 au sujet des mariages mixtes, ne parle que des protestants , et s'oppose formellement aux progrès que ces derniers faisaient parmi les Russes, au moyen de semblables mariages.
Théophilacte Lopatinsky, évèque de Tv^er, et ensuite archevêque de ce même siège , et vice-président du synode, écrivit, en 1728, un libelle énergique contre la doctrine de Luther et de Calvin. Cet écrit offensa fortement le maréchal de Biron, qui fit perdre à l'auteur la faveur de l'impératrice. On le dépouilla de son autorité, et on le jeta dans une prison , d'oi!i il ne sortit qu'en 1740 , après douze ans d'une dure captivité.
galur seYere in aliorum exemplum. — Statuta Moteovitica , $ 69, p. 209* Gbei Mayerberg : Iter in Moseoviam,
* Dispuiatio de panis haretieorum cum Stephano lawarskio atelàh pUcapo Resaneiui et Mutomemù — Halmstadili 1781*
l'église schismàtique russe. 2i3
Les inconsidérées réformes religieuses de Pierre III animèrent la fureur de Téglise nationale russe contre les protestants. L'incrédule Catherine II qui voulait en cette circonstance s'appuyer sur le sentiment national de Forthodoxie, partagea ou feignit de partager l'indignation de l'église.
Voici comment , après avoir fait consommer le meurtre de son mari, elle s'exprime à ce sujet , dans son manifeste du 2 juillet 1762 : « Parmi tant de périls que la Russie a » courus à l'occasion de Pierre, dit-elle, il n'y en a pas eu » de plus grand que celui qui menaça notre religion grec- » que, qui fut ébranlée alors dans ses dogmes fondamen- » taux; de telle sorte qu'on dut craindre, non sans motif, » de voir substituer une religion nouvelle à l'antique foi » de la Russie, h
Avec quelle violence ne s'exprimait pas également dans le sermon qu'il Gt au couronnement de Catherine, le fameux Démétrius Setchénow, métropolite de Novogorod et de Saint-Pétersbourg , lequel trahit ensuite la cause de l'indépendance de son église! « Quelle honte, disait-il, V n*avons-nous pas dû subir de la part de Pierre, par suite » de son attachement à sa secte ? Avec quelle épouvante » n'attendions -nous pas le moment où il nous aurait dé- » pouillés de nos sacrés ornements du sacerdoce , où il » nous aurait rasé la tête et enlevé nos vénérables barbes, > pour nous obliger à nous vêtir comme les prédicants de «» la Prusse et du Holstein, afin de nous livrer à la risée de » tout le peuple ! Déjà nous devions nous attendre à rece- • voir un autre catéchisme , je veux dire celui de Luther, » si, par bonheur, Pierre n'avait pas été jeté en prison. Le
Sl4i l'âglisb schismâtique russe.
w comte Boutourlin , le maréchal comte Rosomowsky, » hettman de l'Ukraine, et le comte Panin notre envoyé en » Suède , ont accompli admirablement leur commission. » Notre garde impériale fit voir au prince un catéchisme » tout à fait sien ( la tasse empoisonnée et le bâillon). On » ne lui demanda plus de faire une profession de foi, mais » de signer son abdication. Je vous le jure, mes trës-chers » frères 9 jamais nous n'avons lu sa signature avec un » plaisir aussi vif, qu'en la voyant au bas de cet acte.»
Quel langage de la part du premier pasteur de l'église russe , qui, instruisant son peuple dans le lieu saint, justifie le régicide avec plus d'audace que ne l'eussent osé les assassins juridiques de Louis XYI en France, et de Charles l**" en Angleterre !
Il résuite de tout cela que, si l'église russe a toléré le protestantisme dans l'empire , elle le fit par ordre et sous la contrainte de l'autorité impériale. Jusqu'en 1730 , en effet, nous voyons s'asseoir sur le trône des czars, des princesses allemandes, nées dans le protestantisme et exerçant une influence efficace sur les esprits par rapport à leur croyance religieuse. De plus, l'empire à sa naissance avait le plus grand besoin des allemands, lesquels malheureusement , étaient alors protestants pour la plupart. On les employait activement à l'œuvre de civilisation commencée, à la création de Tindustrie et du commerce dans l'empire. Les plus habiles ministres d'État, les plus grands généraux et les ambassadeurs les plus célèbres furent aussi presque tous allemands. Faut- il s'étonner, après cela , si le gouvernement russe respectait les opinions religieuses d'étrangers de cette distinction, aux-
l'église SGHISMATIQUE RUSSE. 245
quels il était redevable de sa civilisation et de sa grandeur? Faut-il s*étonner s1l ordonnait à Féglise nationale de les respecter également, et de s'abstenir d'attaquer leurs principes religieux ?
Quant aux princesses de la Germanie protestante, il est certain que l'église russe » aujourd'hui comme au temps d'Alexis Michailovitch, les considère comme une sorte de païennes; qu'elle les rebaptise avant de les recevoir dans son sein, lorsque, pour monter sur le trône des czars, elles doivent faire profession de Torthodoxie: pratique hérétique, contraire à la pratique de l'Église schismatique d'Orient, aussi bien qu'à celle de l'Église catholique. L'Orient, en effet, condamne comme nous, la répétition du baptême.
Le patriarche Philarète Romanow (1619 à 1633), introduisit le premier cet usage condamnable. 11 le 6t ensuite sanctionner en 1620 dans le concile de Moscou.
Les princessesallemande s'assujettirent sans difficulté à cette disposition. Mais le prince danois Waldemar, fils de Ghristiern lY à qui l'on offrit, en 1643 , la main de la grande-duchesse Irène Michallowna, renonça aux avantages d'une semblable union, plutôt que de s'y soumettre.
A cette occasion, il y eut une grande controverse entre les théologiens danois d'une part, et le patriarche Joseph assisté du haut clergé russe de l'autre. Ces derniers n'abandonnèrent pas pour cela leur opinion hérétique. Pierre-le-Grand ne fut pas plus heureux dans l'exercice de son autorité théologique sur la même matière. % Par oukase du 8 août 1718, il défendit de rebaptiser les protestants qui voudraient entrer dans l'église orthodoxe ;
246 L'ÉGLISE SGHISMàTIUUE RUSSE.
mais celle-ci n'entendit pas raison ; car pour toute princesse qui veut s'allier à la famille impériale, malgré la décision doctrinale de Pierre, chef de l'église russe, il lui faut , bon gré, mal gré, subir l'humiliante cérémonie.
Si la princesse est destinée au grand-duc héréditaire, alors le baptême précède l'acte de sa confirmation et de sa réception dans le sein de l'église nationale. La cérémonie en soi est vraiment touchante ; elle varie peu du rite catholique latin, quant au sens des prières. Seulement elle est plus pompeuse dans la majesté de ses formes bizantines.
Le lecteur trouvera peut-être ici avec plaisir quelques détails sur l'admission solennelle dans Téglise russe, de la princesse Gulielmine de Hesse-Darmstadt, épouse du grand-duc Paul Pétrowitch, depuis empereur sous le nom de Paul \^'. Cette princesse, qui reçut à son nouveau baptême le nom de Nathalie-Alexiewna, entra dans le sein de l'église russe le 15 août 1773 ^
Nous omettrons la description des cérémonies sans fin à laquelle la princesse fut soumise comme observances préparatoires. Quand ces cérémonies furent terminées, Gabriel, archevêque de Saint Pétersbourg, lui adressa les interrogations suivantes à la porte de Téglise:
L'Arghbvéqub. — a Dans quel but vous êtes-vous pré-
' Noas tenons ces intéressants détails du récit officiel , imprimé à MoS' cou en 4773, en langue slavonne sous ce titre : Description des cérémonies religieuses par lesquelles S. A. I. Torlliodoxe grande-duchesse Nathalie Aiexiewna, épouse fiancée de S. A. I. Torthodoxe prince-héréditaire, et grand-duc Paul Pétrowitch , s'est réunie à noire église orthodoxe le 15 août 1773, dans la capitale de Saint-Pétersbourg, dans Péglisedela cour du palais d'hiver, et a reçu la confirmation. — )o-4* de 19 feoille^'
L*i6LI8B 8CHIS1IATIQUE RUSSE. 247
» sentée à l'église de Dieu» et que désirez-vous? •
Ijl Princesse. — « Je désire ôtre reçue dans la sainte » église orthodoxe gréco-russe. »
L'Arch. — La grâce de Dieu soit avec vous! » — Puis il continua : « Renoncez-vous aux opinions et aux dogmes » qui sont en opposition avec la parole de Dieu et avec » les dogmes de notre sainte église orthodoxe, et les re- » jetez-vous ? »
Là Princ — « J'y renonce et je les rejette. »
L'Arch. — • Que croyez- vous donc? »
A cette demande, la néophyte récita intégralement et à haute voix le symbole de la foi, après quoi l'archevêque continua ainsi :
« Que croyez-vous des autres dogmes, des traditions » écrites et des commandements de notre église ortho- » doxe? »
Au lieu d*une réponse verbale, la princesse lut à haute voix la déclaration suivante : « J'accepte et je reconnais » les canons apostoliques et ceux de réglise qui, dans les » sept conciles oacuméniques, ont été reçus et confirmés, » également les autres traditions écrites, dispositions et » discipline de l'église gréco-russe. Également je veux re- » cevoir et entendre la Sainte-Écriture dans le même sens > que l'accepte et l'entend la sainte église orientale.
w Je crois et professe sept sacrements du Nouveau-Tes- » tament, c'est-à-dire le baptême, l'onction, f eucharistie, la » confession, l'ordre, la bénédiction du mariage et l'extrême^ » onction. Ces sacrements ont été institués par Notre- » Seigneur Jésus-Christ et par son église, afin qu'on ob- » tienne, par leur moyen et leur efficacité, la grâce de Dieu .
Qi8 l'Église schismatique russe.
» Je crois et professe que dans la divine Eucharistie sont
• consacrés, sous les mystérieuses formes du pain et du vin, » le vrai corps et le vrai sang de Notre-Seigneur Jésus- » Christy en rémission des péchés et en gage de la vie « éternelle.
» Je crois et professe que les saints qui régnent dans le » ciel avec Jésus-Christ, doivent être honorés et invoqués, » selon le sens de la sainte église orientale, et que leurs
• prières et leur intercession coopèrent, près du Dieu mi » séricordieux, à notre salut. II est également bien reçu » de Dieu d^honorer leurs eorps^ demeurés célèbres par » leur incorruption, comme prédeuses reliques de leurs » vertus.
» Je crois et professe qu'il est bon de retenir près de » soi les images de notre sauveur Jésus-Christ et de nm- ^ maculée mère de Dieu, ainsi que des autres saints ; de les » honorer, non de les adorer; mais bien de s'exciter par > la contemplation k imiter les œuvres des justes que ces
• images représentent
« Je crois et professe qne les prières des fidèles pour les V défunts qui sont morts dans la foi, nesont pas méprisées
• par la divine miséricorde.
» Je crois et professe que l'orthodoxe é^ise catholique » a reçu de notre sauveur Jésus-Christ le pouvoir de lier i et d'absoudre; de telle sorte que ce qui sera lié ou » absous sur la terre, au moyen de ce pouvoir, soit éga- » lement absous et lié dans te cid.
*» Cette vraie et orthodoxe foi de l'église gréco^rosse, » laquelle je professe spontanémmt de boodie et de » cœur, je veux la conserver et la professer constam-
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» ment en toutes ses parties, avec Taide de Dieu, jusqu'à » la fin de mes jours. Je veux également renseigner et la » propager selon mes forces, en exécuter les commande- » ments avec joie et zèle, et conserver mon cœur dans la » vertu et dans l'innocence. En confirmation de cette
> vraie et sincère profession de ma foi, je baise la parole » et la croix de mon Rédempteur. Amen I »
L'Archevêque à ce moment lui présenta l'Évangile et le crucifix qu'elle baisa. Après quoi elle se mit à genoux pour la confession et l'absolution. Elle reçut ensuite la confirmation, et fut encensée plusieurs fois. Enfin, le célèbre Platon, archevêque de Twer, chanta la messe solennelle, pendant laquelle la princesse reçut la sainte Communion.
Elle avait été conduite préalablement par l'impératrice à la porte royale de l'Église ( en russe tsarskya wrata ) , devant laquelle elle se prosterna trois fois le front sur la terre, et elle baisa l'image du Rédempteur et de la sainte Vierge. Elle fit de plus une génuQexion chaque fois qu'elle voulut se prosterner ou baiser les images.
Platon termina la cérémonie par un sermon dont nous rapportons quelques passages. « L*auguste cérémonie , » dit-il, que nous avons accomplie aujourd'hui, est un
> mémorable triomphe pour Téglise. Sur le grand arbre » planté par Dieu a été greffée une nouvelle branche d'o- » live. Sur le champ de Téglise a crû la plus belle fleur. » A son corps mystique s'est réuni un membre de haut » lignage. Le filet de l'Évangile a fait une nouvelle et il- » lustre prise. Dans l'école de Jésus-Christ a comparu une » autre Marie pour s'asseoir à ses pieds et écouter sa pa-
» rôle. Notre sainte église orthodoxe a reçu une nouvelle » prosélyte pour participer à ses mystères, vénérer ses » doctrines et les professer. Et la vérité de notre foi gra- » vée par le Saint Esprit sur la table de son cœur a rem- » pli nos oreilles de joie et d'allégresse, en entendant » cette profession de foi spontanée. »
Ensuite Torateur défend la vérité de l'église russe; et déclame contre l'indififérence religieuse qu'il appelle le pas le plus prochain vers l'athéisme. Il souhaite à la noble convertie une foi plus vive, une vie vraiment orthodoxe. Après avoir fait un éloge pompeux de cette princesse, il termine ainsi : « Elle a donc fait avec ferveur et dévotion » ce sacrifice si agréable a Dieu (l'abjuration) et aux » hommes. Et nous, en contemplant les excellentes qua- » lités de son cœur, la pureté de sa conduite, ses dons » éminents et sa dévotion , nous ne pouvons douter » qu'elle ne demeure jusqu'à la fin un irréprochable ob- » jet des grâces divines. »
Que diraient maintenant les protestants d'AUemagne, si Tune ou l'autre de leurs princesses avait embrassé avec autant de solennité la foi catholique, à Munich ou à Vienne? Ne pousseraient- ils pas des clameurs à faire retentir non-seulement (oute l'Allemagne, mais le monde entier? N'y verraient-ils pas comme une apparition prochaine de l'Antéchrist, et la ruine imminente de l'univers? Sans aucun doute, ce serait le signal d'un torrent de libelles, qu'on publierait de nouveau contre l'Église catholique et contre son chef.
Ici, au contraire, ces mêmes princesses allemandes, les voilà qui renient avec éclat le luthéranisme ; [nous les
voyons prendre, pour entrer dans l'église orthodoxe, exactement la même route que le ferait une païenne. Et vous vous taisez, docteurs du protestantisme, enfants de Martin Luther, vous êtes devenus des chiens muets qui n'avertissez plus la sainte cité des approches de l'ennemi !
Qui ne se rappelle encore les lettres amères du défunt roi de Prusse, lorsque sa sœur, la duchesse de Anhalt- Goêthen, embrassa la foi catholique? Et pourtant le même roi n'a-t-il pas été dans le ravissement, lorsqu'en devenant rheureuse épouse de S. M. Nicolas de Russie, sa propre GUe eut à subir la rebaptisation des gentils, afin d^être admise dans la sainte communion de l'orthodoxie.
11 est vrai qu'aux instantes sollicitudes du même roi, nous devons la honte de voir une princesse de Bavière occuper aujourd'hui le trône de Berlin, au prix d'une apostasie: elle, dont les glorieux et catholiques ancêtres soutinrent si constamment la foi, et sauvèrent tant de fois, par leur courage, l'indépendance de la patrie germanique 1
Que si l'on compare maintenant ces étranges anomalies du protestantisme à la conduite actuelle de TÉglise catholique, on verra de quel côté se trouvent l'esprit de noblesse et de générosité, l'esprit de tolérance religieuse, si souvent et si hautement vanté autant que peu connu du protestantisme. La France, la Belgique, rAutricheont vu le protestantisme sur le trône ou sur les marches du trône ; quelle violence matérielle ou morale a-t-on employée pour de semblables conversions?
Mais les anciens ménagements de la Russie à l'égard du protestantisme allemand commencent sensiblement à
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dîparaltre. Les protestants de Germanie occupent encore, il est vrai, des positions éminentes dans l'empire ; ils emploient encore leurs talents et leurs fatigues à procurer la gloire de cette ingrate couronne* Mais les temps d'autrefois sont changés. L'orgueil moscovite se flatte déjà d'avoir atteint dans sa civilisation les limites du perfectionnement ; et la présence de nos Germains rhumilie, s'il les voit conserver encore l'apparence de leur vieille nationalité. La Russie veut dorénavant une civilisation de physionomie tout à fait russe. Les étrangers , elle daignera encore employer leurs facultés à son usage, mais à la condition qu'ils perdront leur caractère d'étrangers en embrassant la foi nationale, le culte national, les lois nationales. En cas de résistance, elle les repousse.
A cette tendance de la Russie qui se manifeste dans toutes ses opérations, à l'intérieur comme à l'extérieur de l'empire, on doit attribuer le soin extrême de son gou* vernement à tout russifier autour de lui, religion, civilisation et politique.
Réùssira-t-il dans cette gigantesque entreprise? Nous n'en savons rien. Parviendra-t-il à résoudre un pareil problème avec les seuls moyens nationaux ? Nous ne pouvons le décider d'une manière absolue. Toutefois, ce que nous croyons bien comprendre, c'est que les semences de civilisation étrangère introduites dans cette masse ignorante autant que barbare, ne nous semblent encore ni assez nombreuses, ni surtout assez mûres, pour produire dès maintenant de bons fruits. L'avenir en deviendra juge. En attendant, que la Russie prenne garde d'en être la victime.
Pour ce qui œncerae le protestantisme, si nous jetons un regard sur les relations du saint synode, si nous considérons le tableau des conquêtes de Torthodoxie sur les autres communions chrétiennes, nous verrons que la religion nationale exerce assez dinfluence sur elles pour obtenir des conversions dans les provinces, même les plus reculées de l'empire. De 1836 à 1839, c'est-à-dire en quatre années, 1359 protestants embrassèrent la foi nationale et furent réunis à Téglise.
Du reste, les conversions que le saint synode fait sonner si haut, se sont opérées jusqu'à présent en grande partie sur des individus isolés, sur la plus basse classe du peuple, et pour des motifs qui, en grande partie, ne sauraient être rangés parmi les moyens de conviction spontanée. La plupart de ces intéressants néophytes sont des bandits ou des esclaves fugitifs qui, pour éviter d'avoir à compter avec la justice ou avec leurs maîtres, se sont jetés dans les bras de l'église russe ; et celle-ci, en échange de l'abandon que ces malheureux font entre ses mains de leurs croyances primitives, les prend sous son aide et sous sa protection.
Une cause plus imminente de ruine pour le protestantisme, c'est l'oukase sur les mariages mixtes publié par Pierre-le-Grand en 1719, renouvelé en 1830, avec extension à toutes les provinces de Tempire.
Dans les parties protestantes de la Russie, c'est-à-dire en Gourlande et en Livonie, sur la mer Baltique, l'ancienne noblesse protestante se trouve déjà extrêmement mélangée à la population orthodoxe; à ce point que dans vingt ou trente ans toute cette noblesse aura passé à l'é-
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glise russe si, comme on n'en peut douter, Toukase de 1830, renforcé par un autre décret de 1836, est mis rigoureusement à exécution.
Comme cette noblesse se trouve en possession du droit de patronage sur les églises des différents fiefs, on tirera, pour détruire le protestantisme, un grand parti des seigneurs appartenant à l'église russe en vertu dés oukases sur les mariages mixtes. Dans ce cas, le gouvernement leur fera comprendre tout l'intérêt qu'il porte à ce que les chapelains protestants de ces églises soient remplacés peu à peu par des orthodoxes ; et les seigneurs, pour se ménager les bonnes grâces en haut lieu, n'hésiteront pas à user dans ce sens de leur droit de nomination. Dé nombreux faits de ce genre se sont déjà vus, et se voient encore renouvelés chaque jour.
C'est aussi de la même manière qu'il y à peu de temps, des villages livoniens protestants, excités par leurs seigneurs, faisaient des demandes au gouvernement pour être admis dans l'église russe. Le gouvernement crut cependant, dans la crainte des clameurs qu'il s'attendait k exciter parmi les protestants d'Allemagne , devoir modérer un peu dans cette circonstance son zèle de prosélytisme. On ne publia rien de cet heureux événement ; seulement les demandes furent soigneusement enregistrées par le saint synode. Puis, les autres villages protestants seront travaillés successivement dans le même sens, comme on l'avait fait pour les Ruthéniens catholiques dès le temps de Catherine et de Paul. Puis, la sanglante comédie de la Russie-Blanche se renouvellera, au jour marqué, pour les populations protestantes de la Baltique. Un
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beau matin nous verrons se réunir les membres du saint synode avec une paire de surintendants généraux des communions protestantes et une demi-douzaine de prédicants de la même croyance; puis le monde étonné apprendra que, spontanément, par pure conviction et sans restriction aucune, tout le protestantisme de ces provinces aura demandé en masse son admission au sein de régi ise nationale!
Ce moment ne semble pas trës-éloigné. Nous serions même tenté de lever les scrupules du gouvernement russe, et de lui démontrer que cet événement est désiré des docteurs de la loi protestante en Allemagne.-
Ne voyons-nous pas, en effet, cette pensée émise de la manière la plus claire et la plus éhontée dans un écrit d'un certain M. Ernest-Jules Rimmel, professeur de théologie à runiversité d'Iéna ? Je veux parler d'une lettre dédicatoire écrite, le 24 juin 1843, par ce docteur au procureur suprême du synode russe, en lui faisant hommage d'un livre intitulé : Libri symbolici ecclesiœ orientalis *. Ce zélé propagateur des saines doctrines prie le Ciel, dit-il, au nom de tout le protestantisme, afin que l'orthodoxe en-
* Ta igpitur accipias, rogo, hune librum testimonium haud contem-
neodum, quantopere vestne ecdesie, auspiciis imperaloris tui invictissimi atque sapientissimi ad Dovam laudem efflorescenlis , res nobis etiam cune sinL.... FavitDeus, iit vestra ecclesia fundamentis innixa bis, qus boc yolamine coDtineDlur, in diem majora faciat incrementa , atque gentes ^ ad nnum ingens imperium pertinentes, Innumers, illae imprimis, que olim exterorum fraude avulss fuerunt, uni ecclesiae se obstrictas esse sentiant. — Favit Deus , ut gentes ad unum ingens imperium pertinentes , innumene uni ecclesîae se obstrictas esse sentiant. > — Quelle latinité barbare que celle de ce ministre protestant 1 quels sentiments honteux d'adulation pour une communion étrangère à ses principes, et quelle indignation de semblables paroles ne doivent-elles pas exciter dans T&me de ses coreligionnaires I
treprise du procureur suprême réussisse ; a6n que, grâce à l'appui de son très-sage et très-victorieux empereur, celui-ci voie se répandre chaque jour et se dilater Téglise vénérable qu'il dirige, jusqu^à ce que bientôt elle ait réuni dans son sein toutes les populations d'un aussi vaste empire ; que par conséquent les protestants euxmêmes subissent une pareille fortune; qu'ils deviennent adorateurs d'images, idolâtres, que sais-je ? toutes choses, en un mot, que Téglise russe admet aussi bien, et même avec plus d'afTectation extérieure, que l'Église catholique.
Ainsi peut-être les protestants ouvriront aux Russes, à ces grands civilisateurs par l'esclavage et le knout, les portes de notre Germanie. Peut-être daigneront-ils nous procurer les bienfaits d'un pareil régime politique et religieux en l'honneur de la liberté protestante.
Qu'on se le rappelle bien, les Russes savent parfaitement mettre en pratique cette maxime : Ce qu'on diffère, on ne l'abandonne pas. Soyons donc assurés que cette puissance veille constamment sur Theure où il lui sera permis d'abolir la condition de la paix de Stargard (16 mars 1763), qui arrête le plus ses projets sur l'Allemagne. Grâce à l'éminente perspicacité de Frédéric, la Russie, refoulée au delà de nos frontières, dut se résigner k rendre à la Prusse une partie de ses États, d'assurer à l'Allemagne son indépendance. Qu'on laisse faire nos patriotiques protestants ; grâces aux troubles religieux du xvi« siècle, ils ont ouvert nos frontières aux Fraînçais; qu'ils se retournent maintenant vers le Nord, et qu'ils»en fassent descendre les Moscovites, nous inscrirons ce nouveau bienfait dans les annales de notre reconnaissance.
Du reste, pour ce qui concerne la destruction du protestantisme en Russie, il ne parait pas douteux que nos luthériens rationalistes n'aient la consolation de la voir s'accomplir avec le temps. Nous en avons déjà indiqué le principe dans nos Vicissitudes, etc. ^. Ce que viennent de publier tous les journaux en est une nouvelle preuve. Le voici :
La régence du gouvernement de Livonie vient de publier les dispositions suivantes, qui règlent pour l'avenir les rapports de Téglise russo-grecque dans la province de Livonie :
1. Conformément à la volonté suprême de l'empereur, il y aura dans le gouvernement de Livonie 34 arrondissements ecclésiastiques orthodoxes. Dans ce nombre sont comprises les 9 églises collégiales orthodoxes qui existent déjà dans les villes de Riga, Dorpat, Lemsal, Pernau, Wenden, Werro et dans quelques terres seigneuriales. Les 25 autres églises devront être immédiatement construites, de même que les maisons pour les ecclésiastiques, pour les servants d'église et pour les écoles d'arrondissement ecclésiastique.
2. En attendant que les arrondissements ecclésiastiques soient définitivement organisés, il sera procédé sans tarder à rétablissement d'églises provisoires pour les besoins spirituels des nouveaux convertis.
3. Jusqu'à l'établissement des églises permanentes, les arrondissements ecclésiastiques désignés plus haut seront répartis entre les églises temporaires.