‹ L'Église schismatique russe, d'après les relations récentes du prétendu saint-synode, tr. de lChapitre 85 sur 129 · RELATIONS SYNODALES · texte numérisé non relu

RELATIONS SYNODALES

Dans le triste état où le despotisme de la puissance politique a réduit l'église de Russie, il s'ofTre à Thistorien un devoir également grave et douloureux à remplir. 11 lui faut plus d'une fois dévoiler des vérités bien honteu* ses. Par conséquent il ne faut pas que les intéressés puissent l'accuser, dans ses récits, d'inexactitude ou de mensonge. C'est ce que nous avons tâché d'éviter dans ce travail. Pour cela nous nous sommes appliqué à retracer le tableau si lamentable de l'église russe, d'après les actes qu'elle publie elle-même. Nous nous sommes appuyé avant tout sur les relations officielles du Synode de Saint- Pétersbourg ; relations rédigées, comme on le sait, sous la surveillance et le protectorat du chef suprême de cette

Quatre de ces relations nous sont parvenues; elles embrassent la période de 1836 à 1839.

Se procurer des documents de ce genre est chose bien

s L'ÉGLISE SCIIISMÂTIQUE EUSSE.

difficile, parce qa*on les imprime à un très-petit nombre d exemplaires, et seulement pour des personnes choisies. Cependant elles se sont répandues au dehors malgré les soins de la politique. Des circonstances tout à fait providentielles ont fait tomber celles-ci entre nos mains.

L'empereur Alexandre, qui avait grandement à cœur la réforme de toutes les branches de Tadministration de son empire, tenait beaucoup à connaître le progrès des améliorations qu'il décrétait. Pour satisfaire à ce désir digne d'un bon prince, le ministre de l'intérieur mettait de temps en temps sous les yeux de son maître , un état détaillé de ce qui s'était fait. Ces rapports étaient bien reçus par l'empereur dont Tamour-propre s'y trouvait flatté. Le ministre de l'instruction publique imita cet exemple et fit connaître de la même manière le lèla qu'on mettait à propager les sciences et l'instruction dans l'empire. Le procureur aupréme du Saint-'Synode tid voulut pas non plus rester en arrière de ses deux oollè* gués. Le plus souvent possible il mettait donc sous les yeux d'Alexandre les exemples de zèle et de continuelle attention avec lesquels on travaillait au bien de l'église nationale.

Le triumvirat de ces ministres parait da reste a'étre établi pour exercer, sous Tinfluence absolue de la volonté impériale, le suprême pouvoir de l'autocratie. On y trou* ve cette symbolique unité qui, sous la triple égide du domaine universel^ de la popularité et de VorthodoxU^ doit, dit-on, assurer un jour l'avenir glorieux de l'em pire.

Toutefois, on doit bien l'observer, les relations inspirées

L'ÉGLtBB SGHISMATtQUE RUSSE. 3

par cet auguste triumvirat sont loin de pouvoir être considérées comme exemptes d'erreurs et même de faussetés. On a honte de le dire, elles fourmillent au contraire d'inventions et d'inexactitudes intéressées. 11 semble qu'en les rédigeant^ on ait eu pour but unique d'élever le souverain sur un piédestal en guise d'idole, et d'exalter les ministres comme une sorte de demi-dieux. Mais au moins est-il incontestable que ces derniers s'y établissent en vrais pontifes du culte despotique de l'empereur ; que leurs relations adulatrices deviennent entre leurs mains comme autant d'encensoirs prodiguant les parfums à leur divinité, après toutefois qu'ils en ont dirigé quelque peu la fumée sur eux-mêmes.

Nous devons Tavou^ aussi, les relations du procureur suprême du Synode, dont nous allons nous occuper plus spécialement, surpassent de beaucoup celles de ses collègues dans l'art qu'on y a mis à tout embellir. Au premier aspect, on dirait quelque tableau de la Chine, où les ombres n'existent pas. Mais, hélas 1 pour peu qu^on s'y arrête et qu'on examine, aussitôt apparaissent aux regards l'art et la tromperie dominant partout sans honte et sans vergogne. Quant à nous, notre attention constante dans cet écrit, sera de séparer la vérité toute nue des belles et mensongères inventions qui la parent.

Pour Fordinaire ces 'relations se divisent en cinq sections, renfermant un plus ou moins grand nombre d'articles traitant tous de choses relatives à l'église et au clergé, à la position de ce dernier vis-à-vis de l'État et de réglise. Du reste, un seul coup d'œll suffit pour les faire apparaître comme un amas de propositions hyperboliques,

destinées à concilier à leur auteur la bienveillance du monarque, et à tromper le peuple. Le procureur suprême, M. le colonel Protasow, ne parait pas non plus avoir mis beaucoup de logique dans sa rédaction; il a écrit dans le plus beau désordre, s'inquiétant peu si Tune de ses assertions se trouvait ou non contradictoire avec telle autre. Mais nous devons être, sous ce rapport, très-indulgent à son égard ; il n'est pas donné toujours au [dus brave colonel de hussards, comme Test M. Protasow, de mettre sa rhétorique dans un ordre aussi satisfaisant qu'il le ferait pour un escadron. Et pour être par l'empereur nommé commandant en chef d*un synode, on n'en devient pas nécessairement pour ce fait un maître en théologie ou en littérature. La logique du raisonnement n'est pas très-cultivée dans les camps, surtout dans les camps russes. D'ailleurs, pourquoi nous étonner si le colonel Protasow s'est peu adonné, dans sa jeunesse, au genre ecclésiastico-militaire, qui conviendrait à sa nouvelle vocation? 11 avait les meilleures intentions du monde pour mener à la russe l'église et le clergé; c'était déjà beaucoup. La faveur de Tempereur fit le reste ; S. M. le nomma son aide de camp général, faveur insigne acco^ dée seulement aux premiers officiers de l'armée. 11 n'en fallait, sans aucun doute, pas davantage pour remédier à l'absence d'habitudes ecclésiastiques du procureur suprême.

Mais peut-être on nous dira : La rédaction des relations synodales est une chose tout ecclésiastique ; on la confie sans doute aux archevêques ou métropolites, siégeant au synode. 11 n'en est absolument rien. Loin de consulter

l'église sghismatique russe. 5

ces prélats, le procureur suprême s'occupe exclusivement de ce travail ; il s'y fait aider, tout au plus, par quelques employés subalternes, laïques, bien entendu, comme lui. Ces messieurs écoutent l'oracle, et ensuite tous leurs soins s'appliquent à broder sur ce canevas un tableau qui puisse flatter les regards du maître. Aussi, l'empereur, trompé par ces fourberies, ne manque-t-il jamais d'écrire en marge de ces pièces : « Nous avons lu avec beaucoup de satisfaction. »

Les métropolites, les archevêques et les évêques sont tous obligés de faire connaître au Saint-Synode les événe* ments, même de peu d'importance, arrivés dans leur diocèse. Ils doivent aussi rédiger les rapports annuels, d'après lesquels le procureur suprême compose ses relations. Quant à ces dernières, les membres du Synode n'ont pas même le droit d'y apposer leur signature. Quelle merveille après cela, si, non-seulement les évêques et le clergé, mais les personnes un peu instruites doivent rire de pitié , en lisant le récit pompeux, les descriptions ampoulées d'oeuvres et d'établissements, dont les succès et même l'existence n'ont de réalité que dans les relations mensongères du Synode I

OBIOINB PE l'église RUSSE.— •ÉTABLISSEMENT DES MÉTROPOLITES.

La manière â*agir du gouvernement russe en fait de religion, non moins que les immenses eflbrts de sa politique, sont devenus Fobjet de l'attention générale. Pour bien se faire une idée de l'avenir réservé à l'église et à la puissance, unies ainsi forcément l'une k l'autre dans un but de domination temporelle, il est important de bien connaître l'état intérieur et réel de l'une et de l'autre. Nous nous proposons cette fois de placer sous les yeux du publie un tableau fidèle de l'église nationale dans l'empire.

Si ïoa s'en rapportait aux soins et à l'empressement que la cour de Russie met à répandre partout ses doctrines religieuses, on supposerait à Téglise nationale de cet empire une situation des plus florissantes, une vigueur juvénile capable de lui assurer la victoire sur toutes les autres communions chrétiennes. Rien ne semblerait devoir arrêter ses conquêtes, et il faudrait nous résigner

8 L'ÉGLISK SCniSMATIQUE RUSSE.

à la voir bientôt planter Tétendard de sa foi sur les ruines des sectes d'Orient, en même temps que sur les murailles humiliées de TOccident catholique.

Déjà n'avons-nous pas entendu les panégyristes moscovites entonner Thymne des triomphes futurs, pour une église destinée, disent-ils, à établir partout la domination de la Russie? Ne les avons-nous pas entendus prédire à cette église, qu'elle renverserait, à l'aide de son peuple orthodoxe ^ , l'ordre social actuel, travaillé par les maladies religieuses et par Timpuissance politique de l'Occident? N'ont-ils pas osé nous dire que ce cadavre, enchaîné sous la protection du pouvoir politique, redonnerait la vie aux sociétés modernes, qu'il attirerait sur elles une nouvelle rosée de bénédictions célestes, une abondance inattendue de grâces et de sainteté? L'Église d'Occident a fait son temps , disent-ils ; elle doit désormais céder la place à sa jeune sœur, plus vigoureuse et plus active.

Comme si elle n'était point devenue, cette sœur orgueilleuse, un enfant adultérin qui n'a plus aucun droit au foyer paternel! Comme si, esclave presqu'à sa naissance, elle ne courbait pas aujourd'hui, plus servilement que jamais, la tète sous la plus inique des oppressions! Et ce serait elle qui poursuivrait, comme on le prétend, le cours de si glorieuses destinées ! Ce serait elle qui les accomplirait pour le salut du monde et le bonheur du genre humain ! Quel aveuglement et quel orgueil ! « L'avenir de Féglise nationale est l'avenir de la Rus- Ci) Nom usinpê par le schisme grec, pour se consoler de celai de çatlio- Hquo qu'il se seulail dans rimpossihililé <le prendre.

L'ÉGLiSe 8CHISMATIQUB RUSSE. 9

» sie, » a dit un auteur de cette nation ^ Que Dieu garde leur empire du terrible anathème prononcé involontairement par cette parole.!

Nous laissons à nos lecteurs à juger ce qu'on peut at« tendre d'une église opprimée, foulée aux pieds par un pouvoir qui la retient volontairement dans la honte de l'ignorance, malgré les bruyantes protestations contraires; d'une église qui, au lieu de la liberté des enfants de Dieu , au lieu des pensées de foi, des divines inspirations que notre mère la sainte Église romaine nous donne, ne montre à ses infortunés sectateurs que la honte du knout et les chaînes de Tesclavage. Seule, il est vrai, elle pourrait résoudre le grand problème social et religieux de nos temps, comme le gouvernement russe Ta compris 4 mais, grâce à Dieu, un pareil problème ne se résoudra pas ainsi. Et d'ailleurs si, par impossible , un semblable malheur arrivait, qui pourrait envier à une église quelconque, la honte d'y avoir travaillé comme complice?

Toutefois, nous venons de le dire, et il est bon de l'observer avec soin, avant d'entrer dans le détail des faits actuels; l'église russe a été menacée dès le principe, du joug odieux qu'elle subit en ce moment. Aussitôt que le despotisme des czars s'appesantit sur la Moscovie, dès ce moment l'église éprouva les effets de cette violente domination.

Nous avons donné ailleurs ^ quelques détails sur l'origine du christianisme en Russie. Nous y avons vu qu'a-

(1) M. le comte Gourowsky dans son écrit intitulé : La Russie et la civilisation,

(2) Vichslludes de CEglise Catholique des deux rites en Pologne et en R«.we, clc, ;îv8-, Pans, D^bécourt 1843, t. 4«', p. l'^etsiiiv.

10 L'iGLISE gCBISMATIQUE KUMB.

près avoir reçu quelques étincelles de la foi dans les siècles antérieurs^ ce pays commença réellement à être compté parmi les membres de la grande famille cbré« tienne, au ix*, et surtout dans la seconde moitié du x* siècle. Nous y avons vu comment, à côté des noms vé* nérables des SS. apôtres Cyrille et Méthodius, brillaient celui de la grande duchesse Olga, cette étoile du matin qui précédait dans sa patrie r aurore du Soleil de justice prêt à l'éclairer ^ ; celui surtout du grand S. Wladimir, alors que ce héros de la foi donnait au monde l'un des plus imposants spectacles qu'ait jamais offert l'histoire ecdé* siastique 2. Nous y avons vu, et il était facile de le dé-

(1) Olga ! Aujourd'hui encore ce nom repose sur une tête illustre que la grâce du Seigneur pourrait, elle aussi, faire devenir pour la Russie Taurore d*un nouveau soleil. Pourquoi faut-il que nous n*ayons enc<H«& former |ci que des vœux ? ^ Nestor parle ainsi de la sainte grandentachesse Olga s'efTorçant de convertir son peuple : a Avant-coureur du diris- » tianisme, elle était comme Tétoile du matin qui précède le soleil, » comme l'aurore qui annonce que Tastre du jour va paraître dans toat B l'éclat de sa gloire. Elle brillait comme la pleine lune dans une nuit » obscure, comme un diamant dans la fange. »

(2) La religion chrétienne ne s'établit définitivement en Russie que sons lerègne de Wladimir-le-Grand, surnommé l'Apostolique (980-i014). Longtemps idolâtre , après avoir fait fumer les autels de ma dieaz da sang des victimes humaines, il se convertit en 988, reçut le baptême des mains de l'évêque de Cherson ou Korsun, ville chrétienne de la Tauride, et depuis lors, aussi zélé pour la foi chrétienne qu'il l'avait été pour le eultede« faux dieux, Wladimir brisa partout leurs images et les fit livrer aux flammes. Perun, le dieu principal de la Russie, celui que Wladimir avait le plus honoré, et dont les statues, à la tête d'argent, s'élevaient iar les montagnes saintes, au milieu même de Kiew et de Nowgorod-la-Grande, près du palais des souverains , Perun fut renversé de son piédestal. Attaché à la queue d'un cheval tandis que douze hommes le brisaient à coups de massue, il fut promené au milieu des populations étonnées, et précipité dans les flots du Dnieper. Le peuple pleura d'abord amèrement la chute de ses dieux ; alors parut une proclamation qui enjoignait à tous les habitants^ riches ou pauvres, seigneurs ou esclaves, de se rassembler tel jour, au matin , ^ur les bords du Dnieper» pour y recevoir le baptême » sous

l^'iGLISB SCmSMATIQUE AUSSI. 11

montrer, combien il est faux que l'Église russe ait reçu sa foi du schisme de Constantinople; combien au contraire elle doit de reconnaissance à l'église catholique grecque et romaine pour ce plus grand des bienfaits.Nous y avons vu comment les missionnaires catholiques envoyés en Russie par le patriarche S. Ignace de Constantinople, fondèrent leur première église à Kiew, que le sang des martyrs arrosa bientôt, et qui devint ensuite le siège métropolitain de la Russie. Les prélats occupant ce siège continuèrent à venir de Constantinople, comme les premiers apôtres du pays l'avaient fait avant eux. Ils demeurèrent unis à l'Église romaine, non*seulement Jusqu'au moment où le sdiisme de Michel Cérulaire fût consommé, mais encore au delà. Nous l'avons également démontré. Nous avons vu aussi, comme preuve de cette importante vérité, que tous les anciens livres liturgiques

peine d^étre déclarés ennemis du prince. Cette proclamation ébranla les consciences des Russes, ils commencèrent à regarder comme sainte et bonne la nouvelle religion que le grand-duc et les boyards embrassaient en dépit de leurs dieux, et coururent sur les bords du fleuve au jour indiqué» attendant avec anxiété l*arrivée do prince. Le pieux duo parut bientôt en-* touré d'un brillant cortège de boyards et de prêtres ; à un signal donné tous entrèrent dans le fleuve pour y recevoir le baptême. Nestor nous a laissé une touchante description de cette auguste solennité, < que le ciel 1 el la terre^ écrit-il dans l'enthousiasme de sa joie, célébraient ensem- » ble en ce jour. Les plus grands , dit-il , entrèrent dans Teau jusqu'au 1 col, d'autres n'en avaient que jusqu'à la poiirine; les plus jeunes se ie* I naient près du rivage, les mères tenaient leurs enfants entre les bras, » tandis que les prêtres assis dans des barques récitaient les prières du bap-

> téme. Wladimir à genoux sur le rivage priait. Grand Dieu I disait-il ,

> créateur du ciel et de la terre, jette un regard de compassion sur ton V peuple, bénis tes nouveaux enfants, donne-leur la lumière qui leur fasse

• voir en toi le vrai Dieu, afin qu'ils t'adorent comme les chrétiens. Affer* » mis la foi en leurs cœurs , et soutiens-moi contre les tentations du mal.

> Je me confie en toi, et avec ton secours je sortirai victorieux du combat

• avec l'enfer. > VicUtUudes de VEgL CathoL^ etc^ t. i*S p* 7«

de la Russie étaient d'origine catholique , et approuvés primitivement par l'autorité pontificale; que, de plus, du ix* au xin« siècle, les écrits des prélats russes ne portaient encore aucune trace d'opinions schismatiques.

A la tin du xin« siècle le siège métropolitain de Kiew fut transporté à Wladimir, et ensuite à Moscou , ce qui occasionna beaucoup de troubles ; puis on créa deux métropolites séparés pour Kiew et Moscou: dispositions qui favorisèrent puissamment le schisme avec Rome. Le premier de ces deux sièges, plus éloigné de Tinfluence politique des princes moscovites, persévéra plus longtemps dans l'union. Mais, à la fin du xvi« siècle , on substitua le patriarcat de Moscou aux deux métropolites , et depuis ce moment le schisme persévéra dans son opiniâtreté. Enfin Pierre-le-Grand compléta l'œuvre d'asservissement sur son église, en remplaçant le patriarcat par le collège ecclésiastique connu sous le nom de très-saint Synode dirigeant.

Examinons rapidement la marche suivie par la persévérante tyrannie des czars pour en arriver à faire peser sur leur église nationale le joug qu'elle porte aujour* d'hui.

Si nous fixons sérieusement notre attention sur les phases diverses et la marche de cette église, nous verrons de suite que cette malheureuse sœur de l'église schismatiquede Constantinople a dû, comme celle-ci, subir, par une punition providentielle, le joug humiliant de l'autorité temporelle. L'une et l'autre, en effet, n'ont été qu'un instrument de révolte contre l'autorité hiérarchique de Rome, entre les mains de puissances orgueilleuses. L'une

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et l'autre donc ont cessé de vivre libres, protégées par la puissance toujours imposante du siège apostolique. L'une et Vautre ont pris et reçu leurs chaînes des mains qu*elles avaient aidées à les forger.

r^s grands-ducs de Moscovie se sont donc conduits avec leur église exactement comme les empereurs par rapport à celle de Constantinople. Ils en ont fait une humble servante de leur pouvoir. Toutefois, ils n*ont pas cru devoir s'en tenir là, ou plutôt, pour y parvenir , ils durent commencer par violer, de la manière la plus positive, les droits que s'arrogeait le patriarche cecnméniqîie sur Téglise russe, fille de réglise orientale. Ces patriarches s'étaient conservé la prérogative de nommer le métropolite de Russie. Mais quatre de ces derniers, je veux dire, Michel l*"" (988-992), Léonce (992-1008), Jean (1008-1035), et Théopente (1036-1051), n'avaient pas encore été consacrés, que déjà le droit du patriarche de Constantinople avait été annulé par Jaroslaw I^^^ (1019-1054). A la mort du dernier de ces métropolites, le prince convoqua immédiatement tous les évoques russes à Kiew , avec ordre d'élire pour métropolite, Hilarion, prêtre de Bérestoy, sans même en donner connaissance au patriarche byzantin.

De même qu!il avait enlevé à celui-ci le droit de nommer le métropolite ; de ;même, aussi , il usurpa sur ce dernier le droit de nommer les évêques , comme l'avaient fait jusqu'alors les premiers titulaires. De sa propre autorité il élut un certain Luc Schidite évêque de Wladimir.

Jaroslaw en annulant la juridiction du patriarche de Constantinople et celle de son propre métropolite, se constitua, par le fait, chef de son église ; et , pour ne pas

14 L'tGLI8E SGHI8MATIQUE RUSSE.

rester en arrière des hiérarchiques empereurs de Byieance qui avaient appelé leur capitale la Nouvelle-Rome , il délibéra pour savoir s1l donnerait à Moscou le titre de Nouvelle-Constantinople, A l'exemple des mêmes empereurs, les princes russes s'arrogèrent également les droits les plus sacrés et les plus inviolables de l'église. Le czar Swétopol Michel I« ordonna en 1108 au métropolite Nicéphore P^^, d'inscrire dans le catalogue des saints le pieux Théodose, archimandrite du monastère des Grottes à Kiew, et d'en introduire le culte dans toute la Russie; d'où l'on peut juger à quelle antiquité remonte en Russie l'usage des canonisations de cabinet , dont Tempereur Nicolas nous a donné d'une manière peu heureuse le récent exemple.

Toutefois, le patriarche de Constantinople ne perdait pas de vue ses droits sur l'église 'russe. Aussitôt après la mort d'Hilarion il envoya , pour lui succéder, un métro^ polite du nom de Georges, grec de nation, qu'il avait élevé de lui-même à celte dignité. Mais Georges voyant com* bien peu sa personne était agréable au prince moscovite, abandonna son siège et se retira en Grèce , au bout de six ans. Michel II, son successeur, fit de même pour la même cause, et vint se réfugier à Constantinople sa patrie.

Le grand-*duc Jaroslav^ II (1146-1154) exerça le pouvoir souverain sur l'église, avec plus d'arrogance encore que Jaroslaw l^^. Il apprit à peine la mort du métropolite Michel II, qu'il s'occupa aussitôt d'affranchir entièrement son église de la dépendance spirituelle de Constantinople. 0 chassa tous les prêtres grecs de ses États; puis, faisant venir six évêques à Kiew, il leur ordonna d'élire le moine Clément comme métropolite. L'élection et la conséera-

l'égusb schismatiqve nussK. 15

lion eurent lieu en effet, sans que Constantinople en fût le moins du monde avertie. Quelques évéques protesté* rent en vain , assurant qu'ils ne reconnaîtraient pas le métropolite Clément , à moins qu'il n*eût reçu la confirmation et la bénédiction du patriarche. L'ordre de Jaroslaw Gt pâmer outre. Pour remédier en quelque sorte au vice de cette élection , ou plutôt pour calmer le clergé , Qnopbre, évèque de Tschemigow, s*imagina de bénir le nouveau métropolite avec la tète de saint Clément pape , que Ton conserve dans Téglise métropolitaine de Kiew.

Toutefois, Niphont, archevêque de Novogorod, refusa de le reconnaître. H déclara qu'il le considérait comme un pasteur entré dans le bercail par la fenêtre et non par la porte, ayant été élevé sur son siège par Tœuvre du prince. U appelait en même temps les autres prélats des âmes vénales, servilement asservies à de honteuses considéra* tions de respect humain. Le prince irrité contre Niphont, le fit enfermer dans le couvent des Grottes; violence qui devint la cause de guerres civiles sanglantes , auxquelles les grands, le peuple et même le clergé prirent part.

Jurji Wladimirovitch Dolgorouky, le plus puissant des leigneors , oncle et en même temps le mortel ennemi du prince, délivra le prisonnier. L'élection du métropolite fut déclarée nulle par la voix unanime du clergé comme du peuple. Le patriarche de Constantinople, Cosme II , ayant appris ce qui venait de se passer, fit hautement l'éloge de Niphont, le comparant aux plus illustres Pères de l'Église.

Quand Dolgorouky ,*favôrisé par les événements, fut monté sur le trône, il chassa aussitôt le métropolite

i6 L*ÉGL1SË SCHISMATIQUE RUSSE.

intrus, et il en demanda un, élu et consacré canonique* ment, au patriarche de Constantinople. Le choix tomba sur Constantin, qui fut consacré à Kiew en 1155. Le nouvel élu fut reçu avec grand applaudissement par toute la Russie. Tous les évèques se réunirent à lui dans un con* elle où fut anathématisée la mémoire de Jaroslaw , en punition de ce que ce prince avait usurpé les droits de réglise. On annula en même temps tous les actes de rintrus Clément.

Quand le nouveau métropolite arriva, Niphont était déjà mort. AGn d'honorer sa mémoire, le concile, du consentement du prince, des grands et du peuple , le mit au nombre des saints nationaux, le déclarant en même temps le Protecteur de la Rmsie.

Le successeur de Constantin fut Théodore, grec comme ce dernier, nommé comme lui par le patriarche de Constantinople; il ne gou veina pas son église plus de deux ans.

Après la mort de Théodore, le czar Rostislas*Micbd voulut de nouveau s'arroger le droit de nomination à cette dignité , s'efTorçant de replacer sur le siège métropolitain Clément, déposé par le concile. Hais les évêqu^ protestèrent, et le patriarche de Constantinople envoya Jean, comme métropolite, pour remplacer le défunt. Il le flt sans même consulter le prince, qui eut le bon esprit de dissimuler le dépit qu'il en ressentait.

Toutefois, roppression de Téglise russe allait toujours croissant dans Fombre, et ses orthodoxes princes l'eussent bientôt réduite à un triste état , si l'invasion des Tartares n'y eût mis bon ordre.

L'AGLISB SCHISMATIQUE RC88B* 17

Bien autrement généreux que ses vaincus , Usbeck, khan de la borde, avait, dans son fameux jarlik de 1313, confirmé tous les droits de TÉglise ; il avait ainsi , par ce procédé si généreux et si honorable dans un chef de barbares, stigmatisé tous les actes de persécution passés ou futurs des souverains plus ou moins civilisés de la Russie.

La protection des Tatars sur l'église russe s'étendait au delà des limites du territoire conquis par la horde. Outre cela, plus d'une fois les czars implorèrent utilement la médiation des métropolites entre eux et les khans de la horde. Hais à peine le joug étranger ftLt41 secoué, que réglise placée de nouveau sous la dépendance de ses orthodoxes souverains , eut bientôt à regretter le régime dont elle goûtait les douceurs sous la domination musulmane.

Vingt ans s*étaient passés depuis qu'Iwan ill , profitant des dissensions intestines de la horde , avait vaincu les Tatars; lorsqu'en 1500 il indiqua la tenue d'un concile à Moscou, sa pensée, dans cette réunion d'évèques , était de faire adopter le projet qu'il avait conçu de s'emparer des biens du clergé.

Le métropolite Siméon ne voulut pas même assister à une assemblée où il s'agissait d'un dessein aussi nuisible aux intérêts de l'Église. Il s'abstint d'y paraître , mais en même temps il écrivit au czar la plus magnanime protestation contre ses vues i. Cet acte de courage arrêta le

(i) Noos rapportons ici le texte de cette protestation ainsi conçue : « Le laint père Siméon, métropolite de toutes les Russies, dit l'en, t Toyé ao ciar, ainsi que les évêques et tout le clergé réunis sous rinspiiaitioo da Saint-Esprit, yous déclarent que depuis le grand empereur

18 L'ÉGLISE 8CHISMÂTIQUE RUSSE.

prince qui dut se borner à défendre, pourTayenir, de nouveaux dons à l'église; prohibition qu'il fit du reste exécuter avec la plus grande rigueur. En effet, le prince Ouchtmosky et un archimandrite de Moscou furent punis du knout sur la place publique , à cause de certains immeubles donnés par le premier au couvent de Spansky. Iwan IV, dit le terrible et le cruel, fut le fils et successeur d*iwan 111. C'est le Tibère de la Russie. Il ne connut dans le gouvernement de TÉglise, et dans celui de l'État, d'autre règle que son caprice, étanchant son ardente soif de meurtre dans le sang des victimes qui lui ofiraient la moindre résistance. Aucun tyran, avant ou après lui, n'a aussi cruellement persécuté l'église russe , et sévi avec autant de fureur contre le clergé. Ni vertu , ni mérite , ni dignité dans les premiers pasteurs, ne sufiirent pour obtenir grâce devant lui. Le métropolite Daniel , pour éviter la mort, dut, malgré lui, renoncer à son siège et se re-

• CoQStanlio, émule des apôtres, et sa mère Hélène, jusqu'aux jours les j plus rapprochés de nous, les évèques et les monastères ont toujours pos-

> sédé des villes, des terres et des YÎUages. Les synodes ne s'y sont jamais » opposés, en défendant uniquement d'augmenter les propriétés immobi- » Hères et personnelles. Nous voyons sous tos prédécesseurs les grands-ducs » Wladimir, Jaroslaw, André Bogoljubski, son frère Wsewolod» Iwaa » Danielewictch, le petit-fils de saint Alexandre et contemporain du métro- » polite Plerre-le-Thaumaturge, et jusqu'à nos jours ; nous voyons que les B étèques et les monastères ont possédé des villes, des terres, des bomrgi » et des villages, et ont levé des impôts et des tailles. Saint Wladimir et le

> grand Jaroslaw n'ont-ib pas dit dans leur constitution rdigieuse : Celui » de mes enbnts ou de mes successeurs qui violera ces lois, qui nsorpera B les biens de l'Eglise ou la dime des évéques sera maudit dans tous les » temps et dans l'éternité ? Les Khans, impies eux-mêmes, n*ont pas osé » dépouiller les évéques et les moines, et leur ont accordé des lettres

* de franchise. Nous ne permettrons donc pas et ne jugeons pas éqoi- B table que les biens de l'Église soient réunis à la cooronoe ; ils appar-

* tiennent à Dieu, et comme tels ils sont inviolables, t

L*É6LISE teHISMÂTIQUE RUSSE. 19

tirer dans an couvent à Moscou ; et pour cacher au peuple, qui Taimait, le véritable motif de sa retraite, il fut obligé, le 2 février 1539, de déclarer, par écrit public, qu'il avait pris cette résolution afin de prier plus à l'aise dans la solitude pour le prince et pour la patrie. Son successeur Joseph , autrefois archimandrite du monastère de Troiz , fut confiné dans le grand monastère de Cyrille sur la mer Blanche , et il y eût été mis à mort par ordre du souverain, si Tabbé n'eût pas réussi, par ses prières , à fléchir les malheureux exécuteurs de cet ordre barbare; trouvant ainsi les instruments moins cruels encore que la main qui les dirigeait. Même sort fut réservé à Macaire et Athanase, qui occupèrent successivement le siège métropolitain , après les premiers.

La vengeance que ce tigre couronné tira du métropolite Philippe II et de Siémen, archevêque de Novogorod, fut si horrible qu'elle eût fait rougir de honte Néron luimême. 11 n'épargna pas davantage Léonidas successeur de Siémen sur le siège de Novogorod ; bien qu'il eût été le lâche adulateur de ses passions. Comme ce prélat refusait de bénir le quatrième mariage que le prince voulait contracter, contre la discipline de l'église orientale, Iwan le fit coudre dans une peau d'ours, et déchirer par des chiens.

L'effrénée licenoe de ses mœurs fut telle , que sans demander aucune dispense aux évèques, après avoir répudié sa quatrième femme et l'avoir renfermée dans un monastère ; après s'être défait de la cinquième, il en épousa également deux autres, sans demander en aucune manière la bénédiction ecclésiastique pour de tels maria-

20 l'église SCHISMATlQtE RUSSE.

ges. 11 obligea toutefois les évêques à faire et faire faire des prières publiques pour ces sortes de femmes qu'il se donnait. Enfin il n'eut pas horreur de tuer son fils de sa propre main, se contentant d'envoyer ensuite, en expiation de ce crime, dix mille roubles en aumônes aux quatre patriarches de TOrient.

VA malgré tant de forfaits, il eut encore le courage de se déclarer chef suprême de son église. 11 convoquait luimême les conciles, forçait les évoques à s'y présenter sous peine de mort. 11 présidait ces assemblées, dictant et promulguant des lois ecclésiastiques, qu'il ordonnait de considérer comme ordonnances divines.

Il enleva toute autorité aux évêques, leur laissant uniquement la faculté d'ordonner les ministres sacrés pour le service des églises. 11 ne leur laissa pas même sur ceuxci le droit de réprimande et d'admonition. Par décret du 12 avril 1562, il fonda un tribunal de haute police composé de deux laïques, André Bersenow et Cosain Tjutin, qui devait surveiller la conduite du clergé, tant séculier que régulier. Ce nouveau tribunal, comme on devait s'y attendre, fut loin d'oublier l'usage du knout, l'employant indistinctement contre les moines et contre les prêtres coupables de quelque délit. Lorsque le métropolite ou les évêques voulaient s'opposer à ces odieux traitements, on leur répondait : « Nous ne corrigeons pas le prêtre, mais » le coupable, selon l'antique loi de nos pères. »

Dans quel état d'avilissement n'était pas tombé l'épiscopat russe sous cet abominable règne, puisque malgré les scandales de ses scélératesses de tout genre, Iwan ne craignait pas d'insulter amèrement à la morale publique

L*ÉGLISB SCHISMATIQUB RUSSC. Si

et aux évoques eux-mêmes en leur envoyant des exhortations écrites pour les engager à réprimer les vices publics ! Audace infernale, révoltant cynisme dans la personne d un homme qui écrivait à Cosme, archimandrite du couvent de Cyrille, en parlant de lui même : « A vous, moines, il » vous est donné de nous éclairer dans les épaisses ténè- » bres de notre orgueil. Et qui peut recevoir instruction » de moi qui suis un chien puant? Qui peut être guidé par » moi, et comment puis-je éclairer personne, moi qui ai » toujours été plongé dans Tivrognerie, la fornication, Ta- » dultère, la sodomie, les homicides, le sang, les dépréda- » tions, les rapines et dans toute espèce de scélératesses?»

Etavectout cela, cet abominable pnnce ne rougissait pas de s'intituler le vicaire de Dieu!

Ce ch('f suprême de l'église russe en qui se trouvait un étrange mélange de superstitions païennes et d'idées chrétiennes, ajoutait plus de foi dans les pratiques superstitieuses des magiciens de Laponie, qu'aux paroles de son métropolite et de tous ses évêques. Il mourut, ainsi qu'il Favait prédit, comme un chien puant^ le 20 mars 1S84 , sans sacrements, au milieu des efforts qu'il faisait pour écarter de sa mémoire le souvenir de tant de forfaits. Le métropolite Denis eut à peine connaissance du danger imminent du prince, qu'il se rendit près de lui pour le revêtir de l'habit religieux. Mais Iwan était plus attentif aux devins dont il était entouré qu'au métropolite». Celui-ci eut à peine terminé les prières d'usage, que le malheureux prince, à qui , dans cette prise d'habit, on avait donné le nom de frère Jonas, avait paru devant le trône de Dieu I

Théodore l^i*, son fils et successeur, était incapable de gouverner. Boris Godounow, frère de la czarine, se chargea pendant ce règne de tenir les rênes de l'autorité. H gouverna l'État et l'Église, comme Favait fait lwan,ne suivant de règle que l'arbitraire et ses caprices. Il finit par usurper le trône dont précédemment il avait exercé les prérogatives. Théodore, tout religieux et bien disposé qu'il fût, se trouva hors d'état de guérir les blessures que son père avait faites à l'église. 11 n'eut d'ailleurs ni la force, ni le génie suflîsants pour empêcher que Boris n'en augmentât le nombre et la profondeur.

Le métropolite Denis, homme recommandable sous tous les rapports, fut chassé de son siège et renfermé dans un couvent de Novogorod. En 1587, Godounow le remplaça par l'ambitieux et vil Job, archevêque de Rostow. Job était précisément l'homme qu'il fallait à Boris pour faire sanctionner ses usurpations par l'autorité de l'Église. On ne doit donc pas s'étonner des honneurs dont il voulut combler ce prélat, devenu l'instrument de ses odieux desseins. 11 travaillait ainsi efficacement à rendre plus complète et plus sûre l'autorité souveraine qu'il avait usurpée sur l'Église et sur l'État.

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