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SÉPARATION

DE L'ÉGLISE ET DE l'ÉTAT

un libéral chrétien *, j'ai besoin de protester au nom du libéralisme comme j'ai protesté au nom du christianisme.

Qu'est-ce qui fait les âmes libres ? Qu'est-ce qui fait les églises libres ? Qu'est-ce qui fait les peuples libres ? Qu'est-ce qui a mis ici-bas le self governement, le gouvernement de soi-même, appliqué à la vie, aux affaires privées et publiques ? Il n'y a pas deux manières de répondre ; à la base de nos libertés modernes on trouve Jésus-Christ. Les peuples de la Bible ont seuls restreint avec fermeté le rôle des gouvernements, ont seuls environné de remparts le domaine sacré de l'individu, ont seuls pratiqué ou préparé sérieusement la séparation de l'Eglise et de l'Etat.Ailleurs, l'Etat omnipotent a conservé bien plus de partisans qu'on ne l'imagine. Donc il faut choisir ; on ne peut tout avoir, le christianisme libéral et le libéralisme. Si nous renversons la foi à l'Evangile, ne nous figurons pas que nous aurons la liberté, et ne nous trompons pas nous-mêmes, en ayant l'air de souhaiter la séparation.

Il est vrai qu'il existe une fausse séparation, dont s'accomoderaient sans peine ceux qui redoutent instinctivement la vraie. Pour que l'Église séparée de l'Etat soit aussi mul- 'tudiniste, aussi inerte, aussi étrangère à la conversion et du dogme que le sont trop souvent les églises unies à l'Etat, il n'y a qu'à recourir à ce procédé très-simple : emporter le budget.

Avec le budget— qu'il ait la forme d'une allocation fournie annuellement par l'Etat, ou de propriétés ecclésiastiques — l'église mondaine reste debout. On peut ainsi avoir la sépation, ce qui a bon air, et éviter le système volontaire, lequel est gênant. Le budget supprime ce droit fondamental dont j'ai déjà parlé, le droit de mourir. Grâce au budget, ce qui n'est pas viable vit ; les indifférences, les négations, les doctrines contraires luttant en pleine église, tout cela vit,

1. Cette parole, qui a été remarquée, n'est pas de moi. C'est M. Agéuior Boissier qui me l'a dite, et elle m'est revenue en mémoire lorsque je parlais au cirque. H faut rendre à chacun son bien.

tout cela dure. Le culte continue à se pratiquer ; les masses passives continuent à le suivre ; les illusions religieuses continuent à mener doucement les hommes de leur berceau à leur tombe.

Cette séparation-là, la séparation dotée et en bloc, n'ect bonne qu'à assurer la domination d'un clergé et à créer un Etat dans l'Etat. La vraie séparation porte d'autres fruits : mettant en action les simples fidèles, elle place l'influence dans le peuple même de l'Eglise.

Et quelles bénédictions elle apporte avec elle, cette pauvreté évangélique ! Qu'il fait bon servir Dieu en ne comptant que sur Dieu ! Qu'il est fortifiant, le pain quotidien ! Heureuse l'église à la besace, l'église vivant au jour le jour comme celles du premier temps, du beau temps ; l'église qui n'existe que par ses membres, par les sacrifices de ses membres, par la foi de ses membres ; l'église qui cesse d'exister le jour où ses membres cessent de vivre et d'aimer. La : > paration, la vraie, ne donnera sans doute pas par miracle à toutes les églises le caractère évangélique ; mais elle leur dira nettement à toutes que c'est fini, bien fini, qu'elles n'ont quoi que ce soit à espérer de l'Etat, qu'en se mêlant d'élections et de politique, elles perdraient désormais leur temps.

Avec la fausse séparation, au contraire, l'église mondaine, munie de ressources assurées et plus à l'aise que jamais, sentant d'ailleurs que la rupture n'a rien de définitif, conserve toutes ses prétentions d'influence politique. Elle est si mal séparée, qu'elle persiste à jouer le rôle d'un parti. Elle est si peu absorbée par la pensée religieuse, qu'elle ne cesse de poursuivre des pensées de domination. Elle ressemble tellement au monde, qu'elle garde ses vieilles ambitions mondaines. Elle aspire comme par le passé à se faire servir, à se faire protéger, à se faire obéir. Elle n'entend pas que l'Etat cesse de la soutenir par sa diplomatie, et au besoin par ses soldats. La fausse séparation ne crée qu'une indépendance, celle du clergé ; elle n'affranchit pas l'Etat, tant s'en faut.

Soyons donc sincères, messieurs, et sachons vouloir ce que nous demandons. Nous demandons la séparation ? Eh bien, que ce soit la véritable. Plus de privilèges, plut d'im-

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pôts payés par les uns au profit des autres. Que ceux qui veulent un culte le paient.

L'église dotée n'est pas l'église séparée. Or, il importe si fort que l'église soit apostoliquement pauvre, qu'elle devrait s'imposer à elle-même — plusieurs l'ont fait — l'obligation de ne jamais rien posséder, à l'exception des édifices nécessaires au culte.

Les hommes politiques qui ont réfléchi au problème dont nous nous occupons et qui tiennent compte de la différence énorme que le catholicisme établit entre notre situation et celle des Etats-Unis, sont unanimes à penser qu'une des grandes difficultés de la séparation en Europe, sera la formation possible d'une vaste propriété ecclésiastique, d'une nouvelle main-morte. Je l'ai entendu dire à plusieurs d'entre eux ; ils se représentaient la passion d'accumuler pour l'église, s'exerçant sans scrupule aucun ; ils prévoyaient les captations d'héritages.

J'indique, je n'insiste pas. Nous n'avons point à rédiger ici les articles d'un acte de séparation. Si, en vue des circonstances spéciales de notre monde latin, on juge à propos, lorsque cet acte sera formulé, d'y mettre l'interdiction de la propriété ecclésiastique, je crois qu'on fera sagement l.

1.11 serait nécessaire, en tout cas, de ménager la transition.

On pourrait décider que, pendant uue période de dix années,les édifices religieux appartenant aux communes et à l'État ne seraient vendus ou loués que sous la condition d'être affectés, les édifices protestants à un culte protestant, les édifices catholiques à un culte catholique, les édifices israélites à un culte israélite.

On pourrait exiger des représentants de chaque église la déclaration solennelle des propriétés dont elle jouirait directement ou indirectement, sous forme nominative ou sous forme de valeurs au porteur. La même période de dix ans serait accordée aux églises pour dépenser cette fortune en œuvres religieuses et charitables. Au terme de la dixième année, les représentants de chaque église seraient appelés à déclarer avec une égale solennité qu'elle ne possède absolument plus rien sous une forme quelconque, à l'exception des édifices du culte. La loi d'ailleurs, donnerait à la sincérité de ces déclarations ou au refus de les faire, telle sanction qu'elle jugerait convenable.

Mais je n'écris point une loi. Je ne cherche qu'à montrer qu'il

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J'ai tenu parole, messieurs ; j'ai mis les points sur les i ; j'ai écarté les généralités vagues et commodes ; j'ai parlé, non de la séparation mal définie que chacun accepte plus ou moins, mais de la séparation qui brise avec le monde et supprime le budget.

Celle-là n'est rien moins qu'une révolution immense. Et elle approche, ne nous le dissimulons pas. Je n'ai pas dit un mot, vous me rendrez cette justice, pour en précipiter la venue. Je n'ai pressé personne ; ce qui nous presse, ce sont les événements, c'est ce siècle marchant en chemin de fer. Les choses vont si vite aujourd'hui, qu'on devrait savoir quelque gré à ceux qui, nous avertissant quand il est temps encore, nous empêchent d'être surpris par les événements.

Voyez de quel train vont les idées de séparation. Il y a vingt ans, on passait pour fou quand on y croyait. Hommes sérieux, journaux sérieux, tout ce qui se respecte traitait du haut en bas cette rêverie. Aujourd'hui, ceci est énorme, hommes sérieux et journaux sérieux ont compris. Dans les livres, dans les discours, dans la chaire des professeurs, à la tribune des assemblées législatives, la séparation apparait sans cesse.

Et les faits avancent du même pas que les théories. Qu'est-ce que cette question du pouvoir temporel, qui depuis des années tient le monde en suspens ? Qu'est-ce que

n'est pas impossible de résoudre certaines difficultés dont on s'alarme outre mesure. Quoi qu'il en soit, un lait demeure certain : dans notre Europe telle qu'elle est, la propriété de mainmorte ne saurait être traitée sur le pied de la propriété ordinaire.

ce bill sur l'Irlande que vient de présenter M. Gladstone? Qu'est-ce que cette loi que votre Grand Conseil a votée l'autre jour pour abolir la sanction pénale des dimanches et des jours de fête ? Autant de signes précurseurs de la grande révolution !

Déjà les églises libres sont partout à l'œuvre, et les pays où la foi biblique a conservé sa vigueur donnent l'exemple à tous les autres. Voyez l'Ecosse, où les églises indépendantes occupent tant de place et où 1 église établie se prépare si visiblement à la séparation.

La séparation est et doit être une œuvre de foi. Il importe qu'il en soit ainsi et que l'impulsion soit donnée par les chrétiens. Savez-vous pourquoi, messieurs?

Il n'y a de révolutions qui réussissent, que celles qui sont faites au nom d'une foi. Les négations ne suffisent à rien de durable et de grand.

Accomplie contre l'Évangile et non par l'Evangile, la séparation serait odieuse et n'aurait pas un caractère définitif ; or, il faut qu'elle soit définitive et qu'elle soit honorée Elle ne serait ni l'un ni l'autre, si elle ressemblait le moins du monde à la suppression des cultes sous la Terreur, si l'on pouvait dire qu'il s'agit de fermer les églises et de retourner à la déesse Raison.

Mais, encore un coup, c'est toujours l'Évangile qui a réclamé et, ce qui vaut mieux, opéré la séparation. En fait, lui seul peut la vouloir réellement; le monde tient aux églises nationales, et l'État est peu soucieux de s'en passer.

Pourquoi ne l'avouerais-je pas ? Le désir de ne pas laisser enlever au christianisme une initiative qui lui appartient, est entré pour beaucoup dans le parti que j'ai pris, de porter à cette tribune une question qu'on ne poserait pas sans l'Evangile et qu'on résoudrait mal sans lui.

Est-il besoin de l'ajouter au surplus, si pour nous l'antichristianisme n?a point de place dans cette œuvre, nous sommes heurenx d'y réserver celle qui revient de pleindroit aux amis de la justice et de la liberté ? La liberté n'est pas une négation, la liberté est une foi. La religion a l'habitude de l'avoir pour alliée. Il est bon, certes, qu'à côté des

hommes qui soutiennent la séparation parce que l'Évangile la veut, on en voie d'autres qui la soutiennent parce que la liberté en a besoin. Pour mon compte, je suis heureux d'avoir ce double motif de la réclamer aujourd'hui.

Accomplie au nom de l'Évangile et de la liberté, la révolution qui s'avance ne sera pas seulement grande, elle sera magnifique. La vie a ses secrets, et elle fait ses miracles. On Ta bien vu en Amérique, où les dons volontaires suffisent à construire en moyenne trois églises par jour, où un budget supérieur à celui que fournissent les grands États est fourni chaque année par les dons volontaires, où les dons volontaires soutiennent des œuvres colossales, où la guerre civile et les ruines qu'elle a causées n'ont pas affaibli un seul instant ces prodiges des dons volontaires. On l'a bien vu dans cette Écosse, que j'ai besoin de nommer encore et où la création de l'église libre a été un des plus beaux spectacles de notre temps1. On l'a bien vu en Angleterre, en Suisse et en France.

Et remarquez-le, ces dons volontaires dont je parle, ce ne sont pas les dons des riches, ce sont avant tout les dons des pauvres. Loin d'être des églises aristocratiques, les églises libres sont démocratiques dans le sens le plus élevé du mot. Là où chacun agit, là où chacun donne, là où chacun occupe sa place en vertu de la foi au même Sauveur, il y a nécessairement une égalité réelle, mieux que cela, une fraternité.

Ceux qui rêvent des églises libres aristocratiques ont-ils

1. Voici en quels termes, cités par M. John Lemoine, on parlait l'autre jour au Parlement de ces pasteurs qui ont fondé l'église libre d'Écosse en 1843 : « Ceux-là n'attendirent pas un acte du Parlement pour sortir de leurs bénéfices. Ils laissèrent de belles églises et de belles résidences ; ils quittèrent les maisons où ils avaient passé les plus heureuses années de leur vie. Ils s'en allèrent pauvres et nus. Ils n'avaient ni un autre toit, ni une autre dîme, ni une autre indemnité. On ne leur dit pas même : Dieu vous bénisse ! — Cette église à la besace a bâti neuf cents églises, six cent cinquante presbytères, cinquante écoles, trois séminaires, deux écoles normales. Elle a déjà reçu deux cents millions, et chaque année les dons volontaires lui assurent un revenu de dix millions.

assez réfléchi à la portée de ce terme : fraternité? Cette portée est telle, qu'elle s'étend des membres aux auditeurs, des chrétiens déclarés aux chrétiens virtuels. Quuoique le sot orgueil puisse se glisser partout, on peut affirmer qu'il n'est nulle part plus mal à l'aise qu'au sein d'une église fidèle.

Il nous sera bon, messieurs, de vivre de cette vie-là. Ne plus compter sur l'État et compter sur Dieu, regarder en haut et non point en bas, se sentir actif, se sentir responsable, se sentir appelé, non à écouter mollement des sermons, mais à prendre une part énergique et virile au saint travail pour l'Evangile, quelle situation plus excellente que celle-là? La loi ne protège plus nos dimanches ! Eh bien, nous les protégerons, nous. L'État ne garde plus le christianisme! Eh bien, nous le garderons, nous.

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