LE PRINCIPE
En combattant le principe multitudiniste, j'ai d'avance établi, messieurs, quel est le principe scripturaire de l'Eglise. Quelques mots suffiront pour achever de le mettre en lumière.
Vous n'attendez pas de moi que je cite et que je discute ici des textes ; mais ce que je puis faire, avec la certitude de n'être pas démenti, c'est d'en appeler à vos souvenirs. Il n'y a rien de vague ni d'obscur dans ce que l'Evangile nous dit du trait caractéristique auquel le Sauveur reconnaît ses disciples. Ce qui fait le disciple de Christ, ce qui fait, en d'autres termes, le chrétien, c'est la nouvelle naissance. Nous sommes justifiés par la foi seule, et la foi qui nous justifie est celle qui nous transforme. L'Evangile ne nous laisse pas en doute sur la portée de ces mots : croire en Jésus-Christ. En croyant, nous accomplissons l'acte le plus simple et aussi le plus considérable qui puisse s'accomplir ici-bas ; nous remportons, par la force que Dieu offre à tous, la victoire sur notre égoïsme ; nous changeons absolument la direction de notre vie ; nous entrons dans un chemin nouveau ; nous passons des ténèbres à la lumière; nous commençons une œuvre redoutable et redoutée, une œuvre dont nous ne verrons pas la fin ici-bas, l'œuvre de notre sanctification.
Voilà ce que c'est que croire en Jésus-Christ. Il y a là tant d'humiliations, tant de changements profonds, tant de sérieux combats, que l'Evangile a pu opposer sans cesse sa « folie » à la sagesse du monde. Or, que devient la folie de la croix, lorsque tout le monde est chrétien, lorsque le courage consisterait à avouer qu'on ne l'est pas, lorsque la « folie )> consisterait à déclarer qu'on n'est pas de l'église?
Vous savez, messieurs, si j'exagère. Il suffit d'avoir habité un village, pour ne pas ignorer comment les choses se passent. Le village a son église. Tous les enfants du village font leur instruction religieuse au même âge; tous terminent cette instruction par la déclaration de leur foi. Tous communient, et quand il se présente une seule exception, elle fait scandale. Dans le village, en effet, tout le monde prend part aux grandes communions, et les plus débauchés et les plus impies n'ont garde d'y manquer. Il y a là un droit à exercer ; on est citoyen, cela suffit !
Du plus au moinsja même idée règne d'un bout à l'autre des églises nationales ; elle se rattache à leur principe même; elle est dans leur essence. Nous voilà bien loin,vous en conviendrez, de l'opposition fondamentale entre l'Église et le monde.
L'Église n'est pas le monde ; mais elle n'est pas non plus la secte. Rien n'est plus contraire que la secte à l'esprit de l'Évangile.
Les églises libres sont-elles sectaires ? Ceci est une question de fait ; chacun peut la résoudre en examinant ce qui se passe aujourd'hui. L'unité croissante de TÉglise se dégage de plus en plus au sein des diversités dont nous sommes témoins. Cette « poussière d'églises » qu'on affecte de nous montrer en Amérique, ne saurait cacher à l'observateur impartial les quatre ou cinq grandes dénominations qui seules ont de l'importance, et le lien étroit qui les assemble en un tout très-vivant et très-réel.
Le spectacle que présente l'Amérique, nous le contemplons en Europe. Une dans sa diversité, l'église évangélique tend visiblement à devenir toujours plus une et toujours moins diverse. En tous cas, les diversités qui laissent subsister et prévaloir l'unité n'ont certes rien de sectaire. Pourquoi l'unité de l'Eglise ne se concilierait-elle point, d'une part avec l'indépendance des églises particulières — ceci va de soi — de l'autre avec la variété de certaines nuances? Quand l'autorité n'absorbe pas la liberté, n'arrive-t-ii pas naturellement que l'unité n'absorbe pas la variété? Et voilà comment l'Eglise ne supprime pas les églises, bien qu'e::< supprime les sectes.
La secte est orgueilleuse ; ceux qui en font partie sont trop portés à regarder du haut en bas le commun des mortels. L'Église est humble ; si ses membres se déclarent chrétiens, s'ils suivent Tordre de Jésus-Christ qui veut que nous manifestions notre foi, s'ils repoussent le nivellement effroyable des croyants et des non-croyants, ils sont bien loin de se croire les chrétiens modèles, les chrétiens par excellence ; ils se sentent bien petits et bien mauvais, comparés à d'autres hommes qui n'ayant pas les mêmes lumières les -dépassent de tant de façons ; ils aiment et respectant d'avance en eux des frères ; ils espèrent tout, ils ne jugent personne.
Je vous assure, messieurs, que ces sentiments, auxquels on n'obéit jamais assez, dominent cependant au sein des églises libres. Elles ne sont ni triées, ni fermées. On y entre sous sa propre responsabilité, et non point en vertu d'un certificat de conversion. On s'y souvient des églises apostoliques, qui n'étaient nullement des églises pures. — Entre l'église mondaine et l'église pure, il y a, comment dirai-je? il y a l'Eglise.
L'Eglise n'a pas besoin d'être multitudiniste, pour prendre soin des multitudes. Où se pressent les plus grandes multitudes chez les Anglais ? Dans le Tabernacle de Spurgeon, qui est pourtant un prédicateur très-séparé, car il est baptiste. Et qui, plus que lui, a appelé les incrédules, les corrompus, les abandonnés ? Qui a ouvert plus larges les bras de la charité évangélique ? Oui, qu'on entre, qu'on écoute la parole adressée à tous ; mais que nul ne soit trompé, et n'aille croire qu'il est chrétien ou presque chrétien par droit de naissance î
U semblerait vraiment, à entendre certaines personnes, que nous avons à choisir entre ces deux termes : le multitudinisme et la secte. On nous menace, si nous ne sommes pas sectaires, de retomber en plein multitudinisme, par le seul effet de l'hérédité. — « Après la profession personnelle des pères qui ont fondé l'Eglise, viendra la profession impersonnelle des enfants qui suivront la même trace. Ainsi le système de recrutement libre ne survivra pas à la première génération. »
Par bonheur, l'histoire a répondu, et de nombreuses gé-
nérations se sont succédées déjà au sein des églises indépendantes, sans qu'on soit tombé sous le multitudinisme. Comment cela se fait-il? Simplement parce que les principes vrais ont en eux une puissance admirable. Le principe de l'Eglise nous dit si clairement : « on ne naît pas chrétien ! » que l'hérédité religieuse ne parvient pas à se reformer en sa présence. Les pères, les enfants, qui ont respiré cette saine atmosphère de vérité, redoutent par-dessus tout le mensonge des professions de pure forme. Le mot croire conserve, dans les églises dont je parle, une signification si solennelle, qu'on y regarde à deux fois avant de se dire croyant. Les parents comprennent que les enfants attendent le signal de leur conscience. Ou ne voit plus de communions ni d'adhésions à âge fixe. Ainsi naît cette distinction profonde entre les auditeurs et les membres, qui a frappé tous les observateurs attentifs. Les simples auditeurs sont souvent très-sérieux, très-zélés, ils s'associent au travail et aux sacrifices ; et pourtant, retenus par la crainte de prendre l'illusion pour la réalité, ils ajournent le moment où ils feront partie de l'église en se déclarant chrétiens *.
En somme, la question d'église est d'une extrême simplicité. Le gros bon sens, au défaut des déclarations de l'Écriture, devrait suffire à la résoudre.
Si l'appel de Dieu s'adresse à une nation, comme cela a eu lieu pendant l'époque préparatoire, le culte est national, cela va de soi ; Israël a une théocratie, il n'a pas d'Eglise.
Mais si l'appel de Dieu s'adresse aux individus, si Dieu ordonne la création d'une société de volontaires venus de toute nation et de toute langue, si cette société qui est
l.Sans la crainte d'introduire au milieu d'un débat déjà difficile une nouvelle difficulté, j'aurais ajouté que la résurrection du multitudinisme sera rendue définitivement impossible par le retour au baptême des adultes. Plus j'étudie l'Évangile, moins j'y découvre le baptême des enfants. Or, c'est par cette porte du baptême des enfants que le multitudinisme estentré dans l'église, et c'est par elle qu'il cherchera toujours à y rentrer. **■ Si je suis baptisé, je suis chrétien; si je suis chrétien, je suis membre de l'église. Il y a là une logique naturelle dont le cœur naturel fait son profit.
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l'Eglise vient renverser les cultes nationaux — je dis plus,la notion même de nationalité religieuse — alors il ne peut plus être question que d'adhésions personnelles ; l'hérédité n'a plus aucun rôle à jouer.
Supposez, messieurs, que M. Buisson fonde une société pour propager et défendre les thèses du christianisme libéral ; croyez-vous qu'il y mettra tout le monde ? Croyez-vous qu'il y assurera une place héréditaire aux enfants des membres actuels ? Non certes. La première condition pour taire partie de cette société, ce sera naturellement, nécessairement, l'adhésion personnelle de chacun au christianisme libéral. En prenant pêle-mêle ceux qui sont pour et ceux qui sont contre, on commettrait une absurdité telle, que nous ne parvenons pas même à la supposer possible.
Je me demande comment il se fait que ce qui est souverainement absurde lorsqu'il s'agit d'une société volontaire quelle qu'elle soit, devienne tout à coup excellent lorsqu'il s'agit de l'Eglise. Je me le demande, et à vrai dire, je crois avoir trouvé la réponse : Le monde n'est pas fâché que l'Eglise soit absurde, afin qu'elle soit impuissante.
l'histoire
L'histoire confirme avec éclat, messieurs, la vérité que nous venons de reconnaître, les yeux fixés sur l'Écriture et aussi sur le plus simple bon sens.
A peine le principe chrétien de l'Église s'était-il dressé en face du principe païen de la nationalité religieuse, que le travail de réaction avait commencé. Conversion, adhésion personnelle, croyants distingués des non croyants, vérité exclusive et en lutte avec Terreur, nécessité de se prononcer, d'examiner des questions de foi, de sonder des questions de conscience, de remuer les questions de péché, som-
mation de renoncer aux sérénités antiques, d'accepter le train de guerre et de remplacer le vieux formalisme commode par l'insupportable devoir de croire sérieusement, de douter sérieusement, de nier sérieusement, tout cela avait mis en révolte le cœur naturel.
Peu à peu, et plus vite qu'on ne l'imagine, la profession individuelle recula devaut les retours offensifs de l'hérédité et de la croyance collective. Ce qui sauva quelque temps la profession individuelle, ce fut tout simplement le martyre. L'Église, perdant une à une ses garanties, posséda pendant trois cents ans la garantie des persécutions.
Alors paraissent pour la première fois « les vaincus nos ancêtres, » car nous aussi, et à meilleur titre que M. Buisson, nous nous glorifions de cette généalogie des vaincus. — Nous sommes dans un cirque ; comment ne pas nous rappeler que d'autres cirques, bien plus vastes que celui-ci, ont retenti du cri populaire : Les chrétiens aux lions! Et les chrétiens étaient amenés ; des hommes, des femmes, des jeunes filles proclamaient en face des bêtes féroces et d'une foule plus féroce encore, la réalité de leur foi personnelle en Jésus-Christ.
Plus tard, les vaincus devinrent les vainqueurs, le christianisme monta avec Constantin sur le trône, et le monde acheva de se précipiter dans l'Eglise. Le monde, on peut le dire, en prit possession. Je n'ai jamais compris, messieurs, qu'un chrétien pût parler de cette époque de triomphe et de déchéance autrement qu'avec un sentiment de profonde affliction. Que devenait l'Eglise? Que devenait l'Evangile? Que devenait cette épée tranchante de la Parole de Dieu qui nous blesse et qui nous guérit, qui nous guérit parce qu'elle nous blesse ? Que devenait la notion capitale de la nouvelle naissance ? Que devenait le sel du christianisme ? Que devenait son action sur les masses ? Que devenait cette puissance de l'individualisme religieux, qui aurait si bien tiré parti de l'individualisme germain ? Que devenait cette verdeur d'une foi inconciliable avec le péché, qui aurait si profondément remué, et le monde latin corrompu, et les durs instincts de l'invasion barbare ?
Hélas ! le moyen âge est là pour nous répondre. — Mais
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ne perdons pas courage : au travers de ce temps maudit, nos vaincus se montrent encore. Qui sont-ils ? Je n'en sais rien. Leurs noms, les tourmenteurs ont rarement daigné nous les transmettre. Leurs doctrines, elles ont été travesties comme ils l'étaient eux-mêmes, lorsqu'on les menait au bûcher, un bâillon sur la bouche, affublés d'un déguisement dérisoire.
Sur les vaincus d'alors, nous ne savons guère qu'une chose : ils ont protesté au nom de la pensée indépendante et de la conviction personnelle ; ils ont mieux aimé leur conscience que leur vie. En tous cas, il est une vérité qu'ils ont maintenue : le droit de la vérité. En tous cas, il est un crime qu'ils ont dénoncé : la force mise au service de la religion. N'eussent-ils fait que cela, ce serait beaucoup ; mais ils ont fait plus ; en dépit des bâillons, plusieurs ont poussé un cri qui est parvenu jusqu'à nous : L'Écriture ! Jésus seul médiateur î Grâce et paix en lui ! — ■ Nous avons entendu ce cri-là.
Vient la Réforme. Partout où elle l'emporte, elle fonde des églises nationales. Peut-être était-ce inévitable, je F ai déjà dit. Peut-être ne pouvait-on pas réaliser à la fois les deux réformes, celle du dogme et celle de l'Église. Peut-être l'intervention des peuples et des princes a-t-elle eu un caractère providentiel.
Je dis peut-être, messieurs, parce que je ne suis pas entièrement convaincu. Je crois que Dieu est assez fort, à lui tout seul, pour défendre la vérité qu'il nons a donnée. Moins puissante, moins victorieuse, moins bien armée, mais plus éclairée qu'elle ne l'était sur le caractère individuel de la foi, la Réforme aurait pu avoir d'autres destinées, et, qui sait? des destinées meilleures.
Ce qui est certain, c'est que la Réforme victorieuse a eu grand besoin de la Réforme vaincue pour échapper aux tentations que tout multitudinisme porte en soi. Nous sommes loin de sentir ce que nous devons aux huguenots, aux têtesrondes, aux puritains. Ces hommes de la Bible, ces ennemis de toute tradition, ont fait contrepoids aux langueurs, aux formalismes, aux tendances tantôt scolastiques, tantôt despotiques du protestantisme national. Il s'en faut que je les
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admire en tout ; mais ils ont entretenu la vie, ils ont ramené à la simplicité évangélique. Ces affranchis de Christ ont découvert la liberté.
La liberté attendait pour paraître qu'il y eût ici-bas des hommes libres. A peine y a-t-il eu de tels hommes, que toutes les libertés sont venues, se tenant parla main : liberté religieuse, liberté politique. Les puritains inventaient deux siècles avant la révolution française, les principes de 89.
Alors le monde a revu cette merveille, quïl n'avait aperçue qu'une heure, au commencement de notre ère : l'Eglise, l'Eglise distincte du monde et séparée de l'Etat. Elle a été, ne l'oublions pas, le gardien de la doctrine et le fondateur de l'indépendance.
La doctrine, que serait-elle devenue s'il n'y avait eu que des églises nationales ? Sans parler du catholicisme romain, dont l'éciosion et le développement ne se conçoivent pas en dehors de ce milieu, la Réforme triomphante, dotée et multitudiniste, n'a pu garder qu'imparfaitement la vérité qui est en Christ. Le rationalisme allemand, qui renaît sans cesse de ses cendres ; le puséisme, qui, sous vingt formes diverses, n'a cessé de travailler l'église anglicane depuis qu'elle existe, sont là pour en témoigner t.
Par bonheur, les simples théologiens de la Bible étaient à l'œuvre, au sein des églises privées de tout appui humain et menacées de péril lorsquelles se tenaient longtemps éloignées de la vérité. Ceux-là s'égaraient aussi quelquefois, mais, n'ayant rien à ménager, ne reconnaissant d'autre autorité que celle du Seigneur et d'autre interprète que l'Esprit saint, ils en revenaient toujours à la doctrine si claire de l'Evangile. La demi-vérité, le demi-christianisme, que les églises de multitude ne sauraient répudier pour toujours, ne pouvaient satisfaire des églises vivant de la vie de leurs membres et ne comptant que sur la grâce de Dieu.
1 1 Les catholiques et les épiscopaux puséites possèdent de» églises libres en Amérique, mais elles ont ailleurs leur origine et leur point d'appui.
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Ainsi la doctine était sauvegardée, et de plus, la liberté faisait sont chemin. Les puritains fondaient la libre Amérique ; les têtes-rondes fondaient la libre Angleterre. Dans un pays neuf, dans un pays à traditions, les mêmes principes ont produit les mêmes effets. Sans les têtes-rondes, les Stuarts auraient conservé la couronne, la révolution de 1688 n'aurait pas eu lieu, la Grande-Bretagne n'aurait pa9 eu son bill des droits, la vraie liberté anglaise ne serait pas née.
Supprimez les dissidents, messieurs, et dites-moi ce que devient l'Angleterre ! Supprimez les puritains, et dites-moi ce que devient l'Amérique ! Supprimez l'Angleterre et l'Amérique, et dites-moi ce que deviennent ici-bas la liberté et le progrès !
î/ÛTAV
Maintenant, messieurs, maintenant et pas avant, je puis vous parler des relations de l'Eglise et de l'Etat. Vous pensiez, peut-être, que je les aborderais plus vite ; mais ce n'était pas le point décisif, le nœud du débat. La confusion de l'Eglise et de TEtat n'est que la suite forcée d'un autre fait bien plus grave, la confusion de l'Eglise et du monde. C'est là ce qui a dû nous occuper ; c'est là ce qui attire les regards de quiconque ne s'arrête pas aux superficies et cherche à résoudre le vrai problème.
Prise en elle-même et isolée de ce qui seul lui donne de l'importance et de la valeur, l'union de l'Eglise et de l'Etat ne supporte pas l'examen.
Sur quoi s'appuierait-elle ? Sur un principe ? Mais le mélange des deux domaines peut être un fait, il ne ressemblera jamais à un principe. — Sur une utilité ? Mais le mélan ge des deux domaines fait à la fois beaucoup de mal à l'Ë glise et beaucoup de mal à l'Etat.
Quant à l'Eglise, vous me dispenserez, après ce que j'ai dit, de vous présenter une démonstration détaillée. C'est le fondateur de l'Eglise qui a séparé de sa main divine le temporel et le spirituel : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » C'est l'histoire, la triste histoire du christianisme national, qui se charge de nous prouver l'importance de cette parole.
L'histoire nous montre sous ses trois formes l'union de l'Eglise et de l'Etat. Quelle est celle qui n'a pas nui à l'Evangile ? L'Eglise sur l'Etat nous a donné le règne du clergé, la société cléricale, et pour tout exprimer d'un seul mot, le moyen âge. L'Etat sur l'Eglise nous a donné le byzantinisme et le czarisme. La simple union nous a donné les religions administratives, les clergés fonctionnaires, l'institution chrétienne surveillée par une société laïque qui tient à l'institution et qui ne veut pas qu'elle soit autre chose.
Telles sont les trois formes de l'union. Leur effet commun — nous en revenons toujours là — est d'identifier le monde et l'Eglise. C'est cet effet commun qu'il faut détruire. L'autonomie n'y suffirait certes pas. Séparée de l'Etat mais demeurée identique au monde, l'Eglise ne serait ni plus libre ni plus vivante que par le passé. Nul ne peut prévoir ce que produirait, à un moment donné,l'application du suffrage au sein d'une église autonome et mondaine. Elle se gouvernerait elle-même ; c'est-à-dire que les majorités incrédules la gouverneraient. Or, sous l'action de cette impiété systématique qui lève maintenant la tête, les majorités incrédules gouvernant le christianisme enfanteraient un état de choses dont le scandale pourrait dépasser toute imagination.
Plus heureux que l'Eglise qui, nous venons de le voir, gagnerait peu à s'affranchir du gouvernement, si avant tout elle ne s'affranchissait du monde, l'Etat trouve dans la séparation des deux domaines un soulagement immédiat.
Gomment s'y prennent, messieurs, les gens qui nous parlent sans cesse des services que le régime de l'union rend à l'État? En vérité, je l'ignore. Il y a une vieille routine qui, comme toutes les routines, continue à se faire obéir, quoiqu'elle ne corresponde plus à rien de réel, à rien d'actuel.
Nous vivons encore sur la théorie des concordats, dans un siècle où le suprême bonheur d'un gouvernement serait de n'avoir plus de concordat. Nous conservons la superstition des libertés gallicanes, quand il n'y a heureusement plus de Parlement nulle part pour faire donner la communion en vertu d'un arrêt, et quand lultramontanisme règne ouvertement et partout. Nous aimons à nous figurer que les appels comme d'abus, que les arrêts du Conseil d'Etat en matière religieuse ont une grande importance, tandis que la pensée religieuse circule, et c'est son droit, en dehors de toute approbation administrative. Nous serions désolés si Ton ne nous admettait pas au concile, et qui sait? nous sommes prêts à user de notre veto lors de l'élection d'un nouveau pape, oubliant que ces questions ont cessé, Dieu merci, de relever d'un gouvernement quel qu'il soit.
Qu'en revient-il à l'Etat, catholique ou protestant, qui se mêle encore de religion ? Ayant un clergé fonctionnaire et une église mondaine, il possède l'avantage — c'est le seul, mais il y tient — d'affaiblir autant que possible l'influence de la religion. Du reste, « il administre les cultes ; » il fait asseoir des évêques ou des cardinaux sur les bancs d'une Chambre des lords ou d'un Sénat. Et pourtant le côté sérieux de son rôle lui échappe tellement, que nous n'en revenons pas de stupéfaction lorsque la cour des Arches rend une décision doctrinale au nom de la reine Victoria, ou lorsque la publication de la correspondance de Napoléon Ier, nous le montre tout occupé de diriger la religion de son empire.
Que les attributions religieuses de l'Etat lui aient été utiles au temps où elles étaient effectives, cela peut se soutenir à la rigueur ; mais qu'elles lui soient utiles aujourd'hui qu'elles sont devenues absurdes, je ne sais trop comment on s'y prendait pour le soutenir.
Le fait est que, le jour où il en serait enfin délivré, FÉtat éprouverait un immense soulagement. Qui nous dira ce qu'il y a de forces perdues dans ces essais de gouvernement impossible du spirituel ? Ce qu'on dépense d'efforts pour rouler cette pierre de Sisyphe n'est pas croyable. Voyez la France depuis cinquante ans. Quelle est la question où se sont usés tons ses gouvernements? Quelle est celle qui leur a demandé des prodige» mcassantg d'habileté? Quelle *st
celle qui leur a coûté peu h peu leur popularité et leur force ? La question religieuse. Relations avec le clergé, relations de la politique et de la religion, politique religieuse du dedans et du dehors, pouvoir temporel, expéditions romaines, que sais-je? on n'est jamais au bout.
Ah ! quel soulagement, je répète le mot, si d'un trait de plume — il n'en faudrait pas davantage — on renvoyait les questions religieuses à la religion et les questions politiques à la politique! Avez-vous lu l'autre jour le message du général Grant ? Il ne se préoccupe, l'heureux homme ! ni du pouvoir temporel, ni de l'influence d'un clergé quelconque, ni de soutenir au-dedans ou au-dehors une religion quelconque. S'il parle de religion, c'est un sentiment personnel qu'il exprime, et il l'exprime en termes dont nos gouvernements européens n'oseraient pas imiter la précision et l'énergie. Il est à la fois pieux comme homme et incompétent comme président des Etats-Unis.
La séparation seule peut donner à notre Europe cette liberté de mouvements, cette simplicité d'allures. Par la sé-
ration seule nous échapperons aux querelles confession- ^eiles, à la politique catholique ou protestante, et peutêtre, car nous n'en sommes pas bien loin, aux guerres de religion.
Et qu'est-elle, au fond, cette séparation, si nécessaire à l'Eglise, si utile à l'Etat ? Le droit commun, la liberté.
Ceux qui la réclament ne demandent pas qu'on remplace les anciens privilèges par des privilèges nouveaux. Ils ne demandent pas que quelqu'un soit gêné ou opprimé. Liberté des protestants, liberté des catholiques, liberté des croyants, liberté des incrédules, liberté de l'État, par-dessus le marché, liberté de ses lois civiles, liberté de sa politique intérieure et extérieure, voilà ce qui est contenu dans Tincompétence religieuse des gouvernements.
Ceci vous montre, messieurs, par où la question spéciale que je traite se relie à la question libérale tout entière. J'en veux à M. Buisson, je l'avoue, d'avoir compromis à la fois ces deux mots, auquels bien peu peuvent se comparer dans la langue des hommes : chrétien, libéral. Moi qui ne suis pas un chrétien libéral, mais dont l'ambitioa est d'être