RUE A U B E R
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LES DROITS DE LA VËH1TÉ
Les droits de la vérité sont inscrits à toutes les pages de la Bible ; mais quand nous voulons en comtempler la manifestation la plus saisissante et la plus forte, quand nous voulons comprendre à quel point nous nous devons à la vérité, à la vérité entière, à la vérité dans ses moindres détails, quand nous voulons mesurer 1 étendue de l'impiété — si commune chez les gens pieux — qui dispose de la vérité révélée, qui prend ceci et laisse cela, qui pactise avec Terreur, trahit la saine doctrine pour mieux la servir, conclut des transactions soi-disant habiles dont la parole de Dieu fait les frais, nous ouvrons l'Evangile de Jean au dix-huitième chapitre.
Jésus, abandonné de ses disciples, livré par son peuple, traîné devant le tribunal des gentils, Jésus, chargé d'opprobres et prêt à marcher au supplice ignominieux de lu croix, Jésus se déclare roi. Son royaume n'est pas de ce monde. Il est roi... de la vérité.
« Es-tu donc roi ? — Tu le dis ; je suis roi. Je suis né
pour cela, et c'est pour cela que je suis venu dans le monde, afin de rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de ia vérité, écoute ma voix. »
« Qu'est-ce que la vérité? » répond Pilate.
Combien de Pilate, même parmi les chrétiens î combien qui ne saisissent qu'à demi la portée du langage souverain de l'homme de douleur ! — Qu est-ce que la vérité? Qu'estce que ce royaume qui n'est point d'ici-bas, et qui n a de sujets que les hommes qui sont de la vérité? Jésus est roi, il est né pour cela, il est venu au monde peur cela, et pour cela il a rendu témoiguage à la vérité. Jésus-roi est le grand témoin delà vérité! Les témoins de la vérité formentson peuple.
Il y a là une notion de la vérité, de ses droits absolus sur nos consciences, de sa sainteté, de son inviolabilité divine, que repousse instinctivement notre cœur charnel. — Si la vérité est cela, si sou empire se confond avec celui de mon Sauveur et de mon Dieu, que deviennent mes distinctions entre les dogmes qu'il faut mettre en lumière et les dogmes qu'on peut voiler, entre les dogmes opportuns et les dogmes inopportuns, entre le témoiguage qu'il convient de rendre aujourd'hui et celui qu'il conviendra de rendre demain, entre la fidélité partielle qu'autorise la prudence, et la fidélité complète qui serait inhabile ?
En présence de la vérité mise à une telle place — et c'est la sienne — que penser des misérables considérations par lesquelles je cherche et je parviens, hélas, à me tromper?
— « Je suis dans une situation qui n'est pas bonne en ellemême, j'en conviens, dans une situation qui affaiblit le témoignage que le peuple de Christ est chargé de rendre à la vérité; mais cette situation est provisoire. »
Et qu'importe! Jésus n'est il plus roi? Son royaume n'est-il pas celui de la vérité ? A-t-il autorisé son peuple à trahir la vérité provisoirement ?
— «J'attends un signal ; il n'est pas encore distinctement parvenu à mes oreilles. »
Et qu'importe î le signal est donné depuis dix-huit siècles. Les droits de la vérité n'ont pas été suspendus un seul moment.
— « Aussi ne les ai-je pas désertés ; mon témoignage est fidèle ; j'annonce la vérité. »
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
Et qu'importe ! la vérité qui s'associe expressément avec Terreur, est-ce encore la vérité ? Notre témoignage personnel peut-il suppléer celui de notre église? Les vérités qui concernent l'église, et l'union des frères, et l'exclusion des hérétiques, et le maintien de la saine doctrine,, ne sontelles plus des vérités ? Qui nous a autorisés à les renier, en attendant des temps meilleurs?
— «D'autres les reniaient naguère; d'autres attendaient; d'autres ont supporté le régime imparfait qu'ils repoussent aujourd'hui. »
Et qu'importe ! Il ne s'agit pas des autres. Leurs torts, quels qu'ils aient pu être, n'excuseront jamais les vôtres. Y a-t-il quelque part, pour vous, une parole de votre roi qui vous permette d'abandonner durant un temps quelconque une fraction quelconque de sa vérité?
— « Cette vérité se trouve consignée dans de vieux formulaires qui n'ont pas été formellement abolis. »
Et qu'importe ! tous les parchemins du monde ne tiennent pas la place de l'obéissance actuelle, toutes les démonstrations j uridiques ne tiennent pas la place du fait. Le fait, c'est le refus catégorique de reconnaître une doctrine ; le fait, c'est le recrutement matériel et héréditaire de votre église ; le fait, c'est l'enseignement simultané et à titre égal de deux religions opposées. La vérité est-elle notre chose, que nous osions la traiter ainsi ?
— « J'ai la liberté de la prêcher, et je la prêche. »
Et qu'importe! Jésus, notre roi, est-il donc si faible? Sa vérité est-elle donc si impuissante, qu'elle ne puisse triom- : pher par elle-même? Où avons-nous trouvé ces théories indignes de la vérité, en vertu desquelles il faudrait la sauver en la voilant, en pactisant avec l'erreur, fût-ce une minute ? A quel niveau abaissons-nous donc Christ et sa vérité ? Les hérétiques vous donnent — et très-volontiers, car ils ont besoin de vous — la liberté de prêcher la vérité dans leur église mondaine ; la Parole de Dieu vous la donne-telle ?
— « J'ai de grandes espérances ; nous avançons ; nous nous transformons ; les orthodoxes feront bientôt la loi. »
Et qu'importe I qui nous a appris à dire : « Encore quelques années d'infidélité, et la fidélité triomphera?» Qui
nous a appris à dire : « Faisons le mal, afin qu'il en arrive du bien ? »
— «Nous sauverons l'Église historique, nous relierons l'avenir chrétien au passé chrétien en supportant avec patience un présent qui n'est pas chrétien. »
Et qu'importe ! Il n'est pas question d'histoire ici. Les plus brillantes traditions ne valent pas un atome de vérité. La vérité seule nous est confiée. Dieu nous demandera compte de la vérité.
— « Si nous faisions maintenant tout ce que la vérité exige, nous ne serions pas compris, nous neserionspas suivis, nous aboutirions à des résultats misérables. »
Et qu'importe î Les conséquences ne sont pas dans notre main ; elles sont dans une main plus forte et plus sage. Obéir, obéir constamment, complètement, voilà notre rôle. Il y a une audace effrayante et dont on se rend mal compte, dans le point de vue utilitaire appliqué à la vérité.
Il serait facile de pousser plus loin cette confrontation des arguments de notre sagesse avec la vérité immuable. Bien d'autres prétextes de désobéissance momentanée ont été ou seront inventés à bonne intention, par des frères excellents. Nous en avons inventé, et peut-être à notre insu, en inventons-nous encore nous-mêmes. — A quoi bon en épuiser la triste énumération ? Tous ne revienne nt-ils pas, au fond, à ceci : « La vérité complète n'est pas toujours de mise. Il est parfois utile de négliger une partie de la vérité ? »
Eh bien, c'est contre une telle assertion que nous avons besoin de protester ; c'est contre une telle assertion, quelle que soit l'application restreinte qu'on lui donne, que s'élèvent les paroles explicites, absolues, sans restrictions et sans réserves, de celui qui se déclarait roi à l'heure de mourir et qui était venu dans le monde afin de rendre témoignage à la vérité.
Dans la crainte de mêler une considération quelconque de succès à l'idée du devoir et d'affaiblir Y autorité des paroles de Jésus-Christ en essayant d'en montrer la sagesse, nous avons laissé debout la prétendue utilité dont on s'appuie. Peut-être y reviendrons-nous plus tard. En ce moment, nous tenons à laisser à Fobéissâncfc que Christ demanda
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
son vrai caractère et ses mobiles légitimes. Nous obéissons, parce qu'il a parle. Nous sommes les témoins de la vérité, parce quelle est la vérité. Nous le serions — ou du moins, nous devrions l'être — alors même qu'on aurait le droit de dire : « Les progrès de la vérité exigent que certaines vérités soient méconnues pendant un temps, notamment celles qui concernent l'Eglise. Pour assurer l'instruction chrétienne des masses, Dieu a besoin que nous tendions la main aux faux docteurs. Pour faire pénétrer partout l'importance de la saine doctrine, Dieu a besoin que nous sanctionnions l'indifférence théorique et pratique en matière de doctrines. Pour créer la foi personnelle, Dieu a besoin que nous consacrions 1 hérédité religieuse. Dieu a besoin de l'erreur pour protéger la vérité. Dieu a besoin de ne pas rompre trop brusquement avec le monde pour accréditer son Evangile. Il nous demande quelquefois le sacrifice de nos convictions. Il est utile que nous ne leur donnions pas toujours toutes les conséquences qu'elles auraient à une époque moins corrompue. »
Quand ce langage serait aussi fondé qu'il l'est peu, quand les conséquences avantageuses de la désobéissance seraient aussi évidentes que le sont ses conséquences funestes, nousn'hésiterions pas à répondre : « Nous ne sommes pas chargés de réussir, mais d'obéir. L'utilité ne saurait prévaloir sur la vérité, sur la fraction la plus minime de vérité. Un soldat ne connaît que sa consigne ; notre consigne est : la vérité ! la vérité ! »
On passe aujourd'hui pour un esprit absolu — aux yeux des chrétiens! — lorsqu'on parle ainsi.
Et cependant, tournons de nouveau les yeux vers notre roi. Quel témoignage rend-il à la vérité? la mutile-t-il ? la diminue-t-il ? l'abandonne-t-il habilement, afin de faciliter ses conquêtes? — Non. Plutôt que de déserter la vérité dont il est le témoin, plutôt que de l'accommoder au goût des hommes, plutôt que d'ouvrir une large porte par laquelle le monde peut passer, il accepte la honte, les souffrances, la mort pour lui ; il accepte la honte, les souffrances et la mort pour ses disciples ; il accepte l'impopularité perpétuelle de son œuvre, la faiblesse constante et parfois la quasidisparition de son Eglise ; il accepte la haine incessante
L'ÉGLISE SELOtf l'évangile
des grandes masses auxquelles la vérité est et sera constamment odieuse.
Voilà l'exemple de Jésus-Christ. — Ses apôtres ont-ils été plus habiles ? Non. Pour gagner les âmes, ils ont tout donné, leur temps, leurs forces, leur vie, tout, excepté ce qui n'était pas à eux : la vérité. Jamais un atome de la vérité révélée n'eût été sacrifié par eux — sacrifice impie — se fût-il agi de gagner un monde.
Esprits étroits et absolus, n'est-ce pas ! — On sut mieux s'y prendre plus tard. A mesure que TEglise s'éloignait du modèle apostolique, elle apprenait l'odieuse science que, par une alliance de mots significative, on a nommée politique religieuse. L'Eglise se fit « tout à tous » dans un sens que Paul n'avait pas connu : païenne pour attirer les païens, mondaine pour attirer le monde. Et elle réussit ; et elle fut grande ; et elle eut l'empire, au lieu des persécutions qui lui avaient été annoncées. Ayant suivi un chemin qui n'était pas celui du Seigneur, elle arrivait où le Seigneur ne l'avait pas envoyée.
Ceux qui admirent ses triomphes sous Constantin et sous Théodose, ceux qui se félicitent de voir enfin les multitudes évangélisées, fût-ce au prix de quelques sacrifices de vérité, ont-ils bien mesuré l'étendue de ces sacrifices ? Sans parler des masses corrompues et chrétiennes, sans parler des évêques courtisans, des conciles dirigés par les empereurs, des persécutions réclamées par l'Eglise, en attendant les missions à coups d'ordonnances royales et à coups d'épée qui devaient continuer sur un plus large patron l'œuvre trop modeste des apôtres, ouvrez quelques pages des Pères, des meilleurs, vous reculerez épouvantés en voyant à quel prix on avait acheté le monde païen. La personne des Pères est entourée d'un juste respect ; mais il y a une périlleuse faiblesse dans le respect traditionnel dont on entoure leurs écrits. Les grandes erreurs y sont presque toutes, au moins en germe : vie monastique, sainteté du célibat, clergé, action magique des sacrements, matérialisme ecclésiastique. Ce que les apôtres n'avaient jamais fait, les églises ne tardèrent pas à le faire après eux ; elles recherchèrent le commode, l'utile, au lieu de s'en tenir au vrai.
IJûe fois lancé sur cette voie, il était difficile de s'arrêter.
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
Notre navire n'a qu'une ancre: la fidélité rigoureusement scripturaire. Ceux qui la rejettent s'abandonnent aux vents et aux courants ; ils ne savent pas jusqu'où ils seront entraînés. Quand nous avons admis qu'on peut trahir la vérilé dans l'intérêt- de la vérité et que l'évangélisation de quelques millions d'hommes vaut bien deux ou trois préceptes bibliques que nous nous réservons de rétablir plus tard, nous sommes perdus. Le même argument, toujours aussi simple, aussi raisonnable, justifiera une seconde déviation, une troisième, une quatrième. Et comme le succès couronne effectivement nos désobéissances, comme notre popularité croît en raison inverse de notre fidélité, comme des nations entières sont placées ainsi sous une influence chrétienne ou soi-disant telle, comme il y a des âmes sauvées malgré notre péché — et, selon nous, à cause de notre péché — nous nous confirmons toujours plus dans un point de vue où la vérité révélée n'est plus la règle suprême, mais un des éléments de nos déterminations. Alors un pape pieux, Grégoire le Grand, invite un moine pieux aussi, Augustin, à mêler les croyances idolâtres de l'Angleterre au christianisme, afin de convertir les Anglais. Alors, les missionnaires jésuites, dont plusieurs sacrifiaient leur vie avec tant de courage, adoptent les superstitions de la Chine, afin de convertir les Chinois. Alors, le grand adversaire des jésuites — un Pascal — écrit des consultations qui prouvent aux jansénites qu'ils doivent signer la condamnation de Jansénius, consultations parfaitement sages, irréfutables au point de vue de l'utilité, et que la sœur de Pascal sut réfuter cependant, en les jugeant avec son cœur et avec sa foi.
Ceci est beaucoup plus grave qu'on ne l'imagine. Ceci a un intérêt beaucoup plus actuel qu'on ne le croit. Notre temps n'est peut-être pas aussi impie que d'autres l'ont été; il est essentiellement sceptique. Il y a une sorte de foi dans l'incrédulité caractérisée : il n'y a rien dans le doute universel, dans l'atténuation des idées de vérité et de devoir, idées qui sont absolues ou ne sont plus. — On répète sans cesse que l'obéissance s'en va, que îe respect s'en va ! Nous le répéterons à notre tour, et nous dirons pourquoi. Où seront aujourd'hui l'obéissance et le respect, si les chrétiens
l'église selon l'êvanoilk
eux-mêmes croient pouvoir marchander leur obéissance et ne respectent la vérité révélée qu'autant qu ils ne jugent pas plus prudent de la repousser ou de l'ajourner, dans son intérêt ? Où sera la loi, bi les chrétiens eux-mêmes n'ont pas de loi, dans le sens réel du mot? Où seront les principes, si les chrétiens eux-mêmes n'ont que des principes de circonstance ? Où sera la notion fondamentale de l'absolu, du devoir absolu, de la vérité absolue, si les chrétiens euxmêmes ne semblent reconnaître que des devoirs relatifs, des vérités relatives ?
Et voilà comment nous périssons. Nos sociétés sont arrivées à un état jusqu'à présent inouï, et que des physiciens nommeraient état d'équilibre instable. Le point de gravilé est déplacé, c'est-à-dire que les principes absolus et entièrement obligatoires n'existent plus ni en politique ni en religion. La puissance de négation et d'attaque est hors de proportion avec la puissance d'alfirmation et de résistance. Nous critiquons admirablement, et nous n'établissons rien ; l'opposition en toutes choses est devenue notre état normal, opposition qui est sûre, dans un délai donné, de renverser ce qui est, et qui n'est pas moins sûre d'être renversée ellemême quand elle sera devenue quelque chose. Gouvernements, systèmes sociaux, systèmes philosophiques, systèmes ecclésiastiques, rien n'échappe à cette loi de l'ordre nouveau. Le socialisme, aux mains d'un Proudhon, est un merveilleux démolisseur ; il ne saurait édifier. Les partis politiques démontrent parfaitement que leurs adversaires ont tort ; ils ne sauraient formuler, encore moins réaliser leurs propres doctrines. Négateurs impitoyables, impuissants à affirmer, ils démontrent sans réplique les folies de l'esprit radical et la stupidité de l'inertie conservatrice. En matière religieuse, nous pulvérisons le papisme, le rationalisme, le cléricalisme, le puséisme, le plymouthisme, le mysticisme, le multitudinisme, et nous avons raison ; mais vienne le moment de fonder, de faire vivre la vérité après avoir repoussé l'erreur, l'incapacité contagieuse de notre temps nous saisit, nous craignons de nous élever jusqu'à 1 idée de l autorité absolue delà Bible, et, douteurs au milieu de notre foi, révolutionnaires incurables, nous essayons de bâtir sur le terrain mouvant des convenances et des appréciations utilitaires !
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
Le devoir de distinguer l'Eglise du monde est dans la Bible ; mais le moment serait mal choisi ! Le devoir de s'unir aux chrétiens est dans la Bible ; mais il rencontrerait trop d'obstacles !
Ou revenons-en à l'obéissance toute simple, ou cessons de nous plaindre des révolutions. Ou reconnaissons les droits de la vérité chrétienne, ou renonçons à gémir sur les maux de 1 Etat et de l'Eglise.
La vérité, c'est tout ce que Dieu a jugé bon de nous révéler dans sa Parole, aussi bien ce qui concerne la vie que ce qui concerne le dogme, aussi bien ce qui concerne la personne du Saint-Esprit que ce qui concerne la personne du Fils, aussi bien ce qui concerne l'Eglise que ce qui concerne les individus, aussi bien ce qui concerne les doctrines que la Bible elle-même nous donne comme fondamentales que ce qui concerne les doctrines moins directement essentielles au salut. Les exemples apostoliques nous prouvent que la présence de certaines erreurs secondaires ne suffit pas à rompre la communion des frères, à détruire la notion d église, ou à justifier laséparation ; ils n'ont jamais prouvé, ni qu'il y ait une seule erreur innocente, ni qu'il y ait une seule vérité qui, connue de nous, ne nous oblige pas complètement, une seule que nous ayons le droit de voiler, dont nous ayons le droit de ne pas tirer, pour notre propre compte, toutes les conséquences pratiques.
Autre est la situation morale de nos frères qui se trompent, autre la situation morale où nous nous trouvons, nous qui savons que la vérité est vérité et qui refusons d'en tenir compte, soit en enseignant tout le conseil de Dieu, soit en dénonçant tout ce qui y est contraire, soit en nous écartant de toute association où l'hérésie, le scepticisme, la mondanité ont évidemment effacé le caractère d'église. Il y a souvent du sérieux dans l'erreur ; il y a du respect envers la vérité chez cet homme qui la nie encore, chez cet autre qui en repousse encore une partie. Ils cherchent, ils cherchent en âmes consciencieuses, qui sentent qu'admettre une vérité, c'est prendre l'engagement de lui obéir. Ils cherchent, et ils trouveront. Mais que penser de nous, chrétiens — car notre histoire à tous se retrouve ici — que penser de nous qui distinguons entre croire et obéir?
i/ÊGLISE SELON l'ÉVANGIIE
Sommes-nous aussi respectueux envers le Dieu de vérité, que tel incrédule?
Nous venons de dire que notre histoire à tous se retrouvait ici. En effet, Dieu nous préserve d'imiter le langage de l'hypocrite : « Permets, frère, que j'ôte la paille qui est dans ton œil ; » et il ne voit pas la poutre qui est dans son propre œil ! L'avertissement que nous adressons aux autres, nous nous l'adressons d'abord à nous-mêmes. Nous aussi, nous avons grand besoin d'apprendre quels sont les droits de la vérité sur nos âmes et sur nos vies. Entre l'assentiment de l'intelligence qui proclame l'autorité sans réserve de la Bible entière et la soumission réelle du cœur, il y a bien loin. Nous l'éprouvons chaque jour. Combien de déclarations bibliques auprès desquelles nous passons en hâte et comme ayant peur de trop approfondir! Combien de préceptes bibliques dont nous évitons, à notre insu peut-être, de presser les conséquences !
Tristes témoins de la vérité que nous sommes, nous amoindrissons à l'envi sa souveraineté et nos obligations envers elle. De là, les misères de notre réveil ; d'autres que lui ont renfermé un plus grand alliage de convictions erronnées ; aucun n'a traité plus légèrement ses convictions vraies ou fausses ; aucun n'a moins compris la suprême dignité de ces mots : vérité, devoir. Nous avons vraiment l'air d'avoir oublié qu'admettre une vérité, c'est admettre que tout ce qui s'en écarte est erreur. Nous avons l'air d'avoir oublié qu'admettre un devoir, c'est admettre que tout ce qui s'en écarte est révolte. Or, répétons-le encore, il est au moins aussi grave de se tromper sur la portée de tels mots que sur leur objet ; il est au moins aussi fâcheux d'atfaiblir la conscience religieuse en rabaissant en elles-mêmes les notions capitales de vérité et de devoir, que d'égarer la conscience à la suite de fausses vérités et de faux devoirs pris au sérieux.
L'étude que nous avons entreprise est donc importante au plus haut degré. Toutefois, nous la renfermerons dans des bornes extrêmement étroites. Notre but n'est pas d'épuiser la liste — hélas, bien longue — des doctrines relâchées qui ont cours parmi les chrétiens d'aujourd'hui, relativement à la vérité et à ses droits. Nous ne voulons qu'éveiller
LES DROITS DE LA VÉÎUTÉ
l'attention, en signalant celles qui exercent le plus d'influence.
Elles nous semblent être au nombre de quatre.
Les uns É*e contentent de dire : — « Ce n'est pas renier la vérité, que de l'accommoder aux faibles. »
Les autres dislent : — « Ce n'est pas renier la vérité, que de donner la première place à l'édification, que de préférer là vie au dogme. »
Il y en a qui ne craignent pas d'ajouter : — ■ « Ce n'est pas renier la vérité, que de fermer les yeux sur les erreurs innocentes. »
Il y en a enfin qui vont jusqu'à dire : — « Ce n'est pas renier la vérité que de s'associer à ses adversaires déclarés, que d'appartenir à un établissement ecclésiastique qui répudie le caractère d'église et qui refuse de maintenir en fait les fondements de la foi. »
« Ce n'est pas renier la vérité, que de V accommoder am faibles. »
Telle est la première formule et la plus modérée parmi celles qui nous servent — sans que nous nous en rendions compte — à retrancher de l'obéissance tout ce qui entraînerait trop de sacrifices ou contrarierait trop ouvertement les prévisions de notre sagesse.
Mais si modérée soit-elle, la formule n'en implique pas moins notre indépendance vis à-vis de la vérité. Appelés à distinguer entre ce qu'il faut dire et ce qu'il convient de taire, nous devenons maîtres, nous devenons juges ; les rôles sont intervertis.
Nous n'avons pas d'ailleurs à examiner ici jusqu'à quel point les faibles qu'on met en avant se trouvent intéressés à ce que nous accommodions l'Évangile à teur faiblesse*
Plus que d'autres, selon nous, ils ont besoin qu'on leur présente un christianisme complet et conséquent. Les forts pourront résister peut-être au spectacle d'une église sans doctrine, ou d une église mondaine, les faibles en concluront toujours que Terreur vaut la vérité et que le monde e^t l'Église. On sait que, sur ce point, nous n'en sommes pas réduits aux hypothèses ; les plus éloquents et les plus orthodoxes des prédicateurs d'une église infidèle seraient épouvantés s'ils entendaient l'opinion qu'exprime l'immense majorité de leurs auditeurs et de leurs admirateurs. Entre leur discours et le discours absolument opposé qui retentissait le dimanche précédent dans la même chaire, on n'aperçoit que des nuances de doctrine, ou plutôt des nuances de position, de caractère et de talent !
Nos réserves faites, passons outre. Nous tenons à ne pas nous détourner du but spécial de notre étude actuelle. Il s'agit du devoir, non de Yutilité de l'obéissance, et, quoiqu'ils soient en réalité inséparables, nous maintiendrons la distinction des deux points de vue : le premier est incomparablement plus élevé, plus chrétien, plus vrai. Il y aurait péril à les confondre, dans un temps surtout où l'on apprécie si volontiers la vérité d'après ses conséquences probables.
Tous ceux qui soutiennent le système de Y accommodation ne se rendent pas coupables d'un tel excès. 11 y en a qui appuient leur système sur la Bible, et qui croient obéir en désobéissant : c'est avec eux qu'il est nécessaire de discuter.
Voici quel est leur langage :
— «Il est incontestable que Jésus et ses apôtres ont maintenu la vérité dans ses traits essentiels ; ils n'ont pas amoindri l'Évangile et supprimé l'Église, pour attirer la foule ; ils n'ont pas admis les usages idolâtres ou les traditions pharisaïques, pour faciliter l'entrée des païens et des Juifs ; ils n'ont pas consenti à faire ce que le monde leur demandait : une église n'ayant ni doctrine exclusive, ni profession individuelle, une église enseignant à la fois le oui et le non, de manière à ôter au oui et au non toute leur valeur, une église recrutée par Ja naissance, et dont on devient membre comme on devient membre de l'État, sans détermination
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
spontanée et sans sacrifices. Cependant un fait subsiste : si Jésus et ses apôtres n'ont jamais annoncé que la vérité, ils n'ont pas toujours annoncé toute la vérité. La même progression qui se remarque quand on passe de l'Ancien Testament au Nouveau, se remarque quand on passe des Évangiles aux Épîtres ; il est des dogmes que Jésus n'a pas jugé sage de prêcher et que les apôtres ont prêchés après lui. Ceux-ci, à leur tour, ont distribué avec discernement le lait des enfants et la viande des hommes faits. Afin d'évangéliser les juifs et les païens, ils commencent par se placer à leur point de vue. Bien plus, ils conseillent certaines concessions et consentent à accomplir certains actes qu'explique seul le désir de vaincre Terreur en pactisant momentanément avec elle. »
Cela est spécieux, tant qu'on demeure sur le terrain des généralités. Regardons-y de près, et nous verrons que chaque argument, pris en particulier, manque de force. Aucun ne porte une atteinte réelle aux droits absolus de la vérité. '
Premier argument : « La vérité entière n'est pas toujours de mise, car la vérité entière n'a pas toujours été révélée par Dieu. Sa manifestation était incomplète avant le Nouveau Testament, et, dans l'intérieur même de l'Ancien Testament, personne ne peut méconnaître la gradation ascendante qui part de la loi pour arriver aux psaumes et aux prophètes. »
Sans doute. Mais il s'agit de nous ; nous avons eu le bonheur et le privilège de naître après la venue de Jésus-Christ. Aujourd'hui le soleil brille, et nous n'en sommes plus réduits à la lampe qui éclairait dans un lieu obscur. La vérité qui nous oblige, c'est celle que nous connaissons. 11 ne dépend pas de nous, grâces à Dieu, de nous replacer par abstraction sous l'empire d'une révélation moins parfaite que celle qui nous a été accordée. La même sagesse suprême qui n'avait donné que la lumière des traditions patriarcales aux enfants asservis de Jacob, qui n'avait donné que le Pentateuque au peuple conduit par Josué, qui n'avait donné que les livres de l'Ancien Testament aux Juifs ramenés par Esdras et par Néhémie, la même sagesse a ordonné de prê-
cher désormais à toute créature Y Evangile, c'est-à-dire la vérité aussi entière qu'elle puisse l'être jusqu'au jour où nou9 connaîtrons comme nous avons été connus. Qu'aurait* on pensé d'un Israélite pieux du temps de Josias qui aurait prétendu ne pas tenir compte de toutes les Vérités nouvelle proclamées par David ou par Esaïe, sous prétexte quelles étaient inconnues à ses ancêtres pendant l'administration des Juges?
second argument : « La venue de Jésus-Christ n'a pas changé la marche naturelle de l'esprit humain. L'éducation progressive n'a pas cessé d'être une nécessité. La vérité entière ne saurait convenir â toutes les âmes, à toutes les églises, et par conséquent, la vérité entière ne saurait avoir sur nous des droits absolus. Notre Sauveur n'a-t-il pas dit à ses apôtres : « J'ai encore beaucoup de choses à vous annoncer, mais vous ne pouvez pas les porter mainte* nant? » Pourquoi les églises mal affermies et qui ont traversé une longue infidélité pourraient-elles porter ce qui &ti écrasé les apôtres ? Jésus a permis de restreindre la vérité et l'obéissance selon les dispositions et les circonstances. »
On oublie la suite de son discours t « Quand celui-là sera venu, l'Esprit de la vérité, il vous guidera dans toute la vé* rité. » Le Saint-Esprit — si remarquablement nommé YEsprit de la vérité — ne serait-il pas encore venu ? Les dis* ciples attendraient-ils encore la pentecôte ? On le croirait vraiment, à voir le peu de place qu'occupe dans le culte, dans les pensées, dans la vie habituelle des chrétiens, le di* vin défenseur qui, envoyé il y a dix-huit siècles, demeuré toujours avec nous afin de nous conduire dans toute la vérité. Toute la vérité î les apôtres ne pouvaient la porter avant la venue du Saint-Esprit ; le plus humble des enfants de Dieu peut et doit la porter — ou plutôt être porté par elle — depuis la venue du Saint-Esprit. Il n'y a plus rien à ajouter à la vérité, aussi personne n'a-t-il le droit d'en rien retrancher. Quiconque retranche ou néglige aujourd'hui une vérité quelconque en raison de nos misères ecclésiastiques, nie implicitement l'action et la toute-puissance du Saint- Esprit.
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
troisième argument : « Cependant, c'est après la descente du Saint-Esprit que Paul écrivait le neuvième chapitre de !sa première épître aux Corinthiens : « J ai été aux Juifs {comme Juif afin de sauver les Juifs ; à ceux qui sont sous jla loi, comme sous la loi, afin de gagner ceux qui sont sous ha. loi ; à ceux qui sont sans loi, comme sans loi — bien que je ne sois pas sans loi à l'égard de Dieu... — afin d'en gagner de ceux qui sont sans loi. J'ai été aux faibles comme faible, afin de gagner les faibles. J'ai été toutes choses à tous, afin d'en sauver absolument quelques-uns. » La théorie de l'accommodation n'est-elle pas exposée ici en termes exprès? Paul n'indique-t-il pas avec détail les portions dê vérité qu'il faut sacrifier momentanément, dans l'intérêt de la vérité elle-même ? »
Par bonheur, nous possédons le commentaire irrécusable des paroles de l'apôtre. Nous savons exactement dans quel sens il a été toutes choses à tous.
Quel témoignage se rend-il à lui-même, en prenant congé des anciens de cette église d'Ephèse où il avait longtemps évangélisé « tant les Juifs que les Grecs ?» — « Je suis pur du sang de toùs ; car je n'ai rien soustrait dans le but de ne pas vous annoncer tout le dessein de Dieu. » Donc, s'il avait soustrait quelque chose de la saine doctrine, s'il n'avait pas annoncé tout le dessein de Dieu, il ne se sentirait pas pur du sang des Ephésiens.
Quel témoignage se rend-il encore en écrivant sa pre^ miére lettre aux Corinthiens ? — «Je n'ai su autre chose parmi vous, que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. » — Il y avait là des Juifs, qui demandaient des miracles. Comment Paul s'est-il fait Juif aux Juifs? En prêchant Christ crucifié qui est pour les Juifs une occasion de chute. Il y avait là des Grecs qui cherchaient la sagesse. Comment Paul s'est-il fait Grec aux Grecs ? En prêchant Christ crucifié qui est pour les Grecs une folie.
Enfin, lisez ses lettres, celles même quïl adresse aux églises les moins avancées : y en a-t-il une, une seule, qui porte la trace des ménagements indignes qu on voudrait lui attribuer, une seule où la prudence apostolique ait effacé ou atténué quelqu'une des vérités propres à effrayer,
te
à blesser, h écarter les Grecs, les Juifs ou les faibles?
Et cependant, il demeure certain que Paul s'était fait tout à tous. Qu'entendrons-nous par là?
Il a été aux Juifs comme Juif.
Oui, certes, il l'a été, et dans le sens le plus touchant, le plus énergique, nous dirons presque le plus passionné. 11 a été véritablement Juif afin de gagner les Juits ; mais il Ta été sans sacrifier ou ajourner une seule des vérités de la foi.
Parcourez les chapitres neuvième, dixième et onzième de l'épître aux Romains : « J'ai une grande tristesse et une douleur continuelle en mon cœur — car moi-même je désirais d'être exécration de la part du Christ — pour mes frères, mes parents selon la chair, qui sont israélites, à qui l'adoption, et la gloire, et les testaments, et l'établissement de la loi, et le culte, et les promesses... » et quel est leur privilège par excellence? « C'est d'eux, pour ce qui regarde la chair, qu'est sorti le Christ, qui est sur toutes choses Dieu béni pour tous les siècles. »
Voilà les ménagements et les concessions de Paul. Il part des Juifs, de leur gloire, de leurs promesses, de son ardent amour pour eux, et, du premier pas, il arrive à la divinité de Jésus-Christ. — Poursuivons.
« Frères, la bienveillance de mon cœur et la supplication que je 4àis à Dieu à l'égard d'Israël, est pour leur salut; car je leur rends témoignage qu'ils ont un zèle de Dieu. » Et qu'ajoute-t-il aussitôt? « Mais ce zèle n'est pas selon la connaissance ; car, méconnaissant la justice de Dieu et cherchant à établir leur propre justice, ils ne se sont pas sou» mis à la justice de Dieu. Car la fin de la loi, c'est Christ, en justice pour tout croyant... ; car il n'y a aucune différence de Juif et de Grec ; car celui qui est également le Seigneur de tous, est riche pour tous ceux qui l'invoquent. »
Nouvelle concession ! L'apôtre part des prérogatives du peuple de Dieu pour arriver à la parfaite égalité du Juif et du Grec, à leur incapacité commune, à leur salut commun par la foi en Christ. — Poursuivons encore.
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
Je dis donc : « Dieu a-t-il rejeté son peuple ? Qu'ainsi n'advienne ! car moi-même je suis Israélite, de la postérité d'Abraham, de la tribu de Benjamin. Dieu n'a point rejeté son peuple qu'il a préconnu. » Et quelle est la parole qui suit ? « Il y a quelque chose de réservé selon l'élection de
grâce Ce que recherche Israël, il ne l'a pas obtenu ;
mais l'élection Ta obtenu, et les autres ont été endurcis. »
Dernière concession ! Paul part de l'élection du peuple, pour arriver à ce qui la contredit le plus directement, à l'élection des individus, d'un petit nombre d'individus.
Mais rassurons-nous, l'élection nationale reparaîtra aussi un jour, car les dons et la vocation de Dieu sont sans repentance. Paul, qui se fait Juif aux Juifs afin de gagner les Juifs, ne leur cachera pas plus les vérités relatives à leur rétablissement futur qu'il ne leur a caché les vérités relatives à leur chute actuelle : « Ont-ils bronché pour tomber? Qu'ainsi n'advienne ! Mais parleur chute, le salut parvient aux nations, pour les provoquer eux-mêmes à jalousie... En tant que je suis l'envoyé des nations, je rends honorable mon ministère, pour provoquer, s'il est possible, à jalousie, ceux qui sont de ma chair, et sauver quelquesuns d'entre eux. Car si leur rejection est la réconciliation du monde, que sera leur réception, sinon une vie d'entre les morts?... Un endurcissement partiel est arrivé à Israël, jusqu'à ce que la plénitude des nations soit entrée. Et ainsi, tout Israël sera sauvé. »
Placez à côté de ce langage, aussi vrai que sympathique, les expressions par lesquelles Paul relève la dignité de son peuple, la magnifique comparaison de l'olivier, les avertissements adressés aux gentils qui seraient tentés de se glorifier contre l'arbre juif sur lequel ils ont été entés, et dont la racine les porte. Remarquez le soin que mettait l'apôtre des nations à rappeler son origine juive: pharisien, fils de pharisien. Remarquez le soin qu'il mettait à prêcher d'abord dans les synagogues, avant de se tourner vers les gentils, et vous comprendrez comment il est permis et louable de se faire Juif aux Juifs.
Paul se faisait encore Juif aux Juifs dans ses prédications.
18 L'ÉGLISE SELON L'ÉVÀNGÏLfc
Il applique le précepte du bon sens qui veut qu'âfin de conduire nos auditeurs à des vérités nouvelles, nous commencions par établir les vérités — et il y en a toujours — qui nous sont communes avec eux. Quand, à Antioche de Pisidie, les chefs de la congrégation dirent aux apôtres : « Hommes frères, si vous avez quelque parole d'exhortations pour le peuple, dites-la, » Paul se montra Juif afin de gagner les Juifs. Il refît l'histoire des Israélites ; il retraça les souvenirs bibliques qui étaient précieux aux membres de la synagogue comme à lui-même ; puis, arrivé au roi David, il s'écria : « C'est de sa postérité que, selon la promesse, Dieu a suscité à Israël Jésus pour Sauveur. » Et dès lors, la bonne nouvelle est annoncée ; il déclare que quiconque croit en Jésus est justifié par lui de toutes les choses dont on ne peut être justifié par la loi de Moïse ; il ne craint pas d'accuser ceux de Jérusalem, qui ont demandé à Pilate de lé faire mourir, quoiqu ils n'aient trouvé aucun sujet de lé condamner.
A ceux qui étaient sous la loi, Paul a été comme sous la loi.
Ce que nous venons de dire nous dispenserait d'entrer dans de longues explications, sïl était en aucun cas nécessaire d'en donner pour prouver que Paul n'a jamais été infidèle à la doctrine de la grâce, et ne s'est jamais fait vis-àvis de personne, surtout vis-à-vis de ceux qui étaient sous la loi, le prédicateur d'un christianisme légal.
Il s'est fait prédicateur de la loi, de la même manière absolument qu'il s'était fait Juif. La vérité n'a pas eu plus à souffrir de la seconde que de la première de ces manifestations de sa charité.
Ouvrons de nouveau l'Épître aux Romains. Il faudrait la citer tout entière, si l'on voulait exposer comment celui qui était comme sous la loi proclamait la justification par la foi seule. Le second et le troisième chapitre suffiront à notre but. Quiconque voudra les lire* y verra l'apôtre se placer* très-réellement et très-sérieusement au point de vue deê hommes qui sont sous la loi, et s'appuyer sur la loi pour annoncer la grâce.
« Tous ceux qui ont péché sous une loi, seront jugés par le moyen d'une loi, car ce ne sont pas les auditeurs de la loi qui sont justes auprès de Dieu, mais ce sont les observa-
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
teursde la loi qui seront justifiés... Or, nous savons que tout ce que la loi dit, elle l'adresse à ceux qui sont sous la loi, afin que toute bouche soit fermée et que tout le monde soit sous la condamnation devant Dieu. C'est pourquoi, par des œuvres de loi, nulle chair ne sera justifiée devant lui : car c'est par le moyen d une loi qu'on a connaissance du péché. Mais maintenant, sans loi, la justice de Dieu est
manifestée par le moyen de la foi en Jésus-Christ Nous
concluons donc que l'homme est justifié par la foi sans
œuvres de loi Rendons-nous donc impuissante la loi,
parle moyen de la foi? Qu'ainsi n'advienne I au contraire, nous établissons la loi. »
A ceux qui étaient sans loi, Paul a été comme sans loi.
Il n'est pas nécessaire de quitter TEpître aux Romains. Elle a réponse à tout. Elle nous présente Paul juif, légal, païen... et toujours chrétien, toujours fidèle, toujours annonçant la même doctrine, sans y rien changer, aux Juifs, aux hommes de la loi, aux hommes privés de loi.
Les deux premiers chapitres sont si connus qu'une rapide allusion doit suffire. Il s'agit de gagner les païens; Paul se fait païen à sa manière.
« Ce qu'on peut connaître de Dieu est manifeste parmi les hommes, vu que Dieu le leur a manifesté. Car, depuis la création du monde, ce qu'on ne peut voir de lui, et sa puissance et sa divinité éternelles, se voit clairement étant considéré dans ses ouvrages, pour qu'ils soient inexcusables, parce qu'ayant connu Dieu, ils ne l'ont point glorifié comme Dieu. »
Suit la description lamentable de la corruption de ces hommes, aussi rebelles aux lumières naturelles de leur conscience que d'autres l'ont été à la loi écrite ; leurs idoles, leurs impuretés, leurs crimes sans nombre, leur orgueil, les rendent inexcusables : « Tous ceux qui ont péché sans loi, périront aussi sans loi : » En effet, ils ne sont pas absolument sans loi. « Lorsque les nations qui n'ont point de loi pratiquent naturellement les choses de la loi, ceux-ci, n'ayant point de loi, sont loi à eux-mêmes, et ils font voir l'œuvre de la loi écrite dans leurs cœurs, leur conscience rendant aussi témoignage, et leurs réflexions accusant ou excusant tour à tour. »
Et voilà le gentil conduit au même point où est parvenu le Juif, à ce point central où tous les vrais chemins se rencontrent, à cette sentence de condamnation qui enveloppe tous les hommes, à cette croix où le sang de Christ a coulé pour tous.
Il va sans dire que Paul se fait également païen, lorsqu'il annonce pour la première fois l'Évangile parmi les païens. Son discours devant l'aréopage en est un exemple remarquable. Le même motif qui lui avait dicté un début emprunté à l'histoire juive dans la synagogue d'Antioehe, lui inspire, à Athènes, un début emprunté aux notions générales d une providence divine et à la piété particulière des idolâtres qui l'écoutent. Mais bientôt il quitte le terrain de la religion naturelle ; il annonce le jugement, la conversion, la résurrection de tous, prouvée par la résurrection de Jésus- Christ ; et il serait arrivé à des développements plus complets, si les sages et les nouvellistes d'Athènes ne l'avaient arrêté en disant : « Nous t'entendrons de nouveau là-dessus. »
Permis à nous de faire comme Paul. Missionnaires chez les sauvages, appuyons nos premières paroles sur les vérités que les sauvages connaissent. Missionnaires parmi les catholiques, appelons-en aux dogmes admis par les catholiques. Missionnaires au milieu du monde — et tout prédicateur s'adresse au monde, le monde est le grand auditoire de toutesles églises — invoquonsles sentiments universels. Commençons comme Paul, à condition de continuer comme lui, de conclure comme lui. L'Evangile mutilé, fragmenté, n'est plus l'Evangile ; or l'Evangile est la puissance de Dieu. On ne raccourcit le glaive de la parole qu'en en rompant la pointe. La prédication missionnaire demeurera stérile, si elle n'annonce pas tout le eonseil de Dieu. Et notezle d'ailleurs, alors même que nous aurions le droit — ce qui n'est pas — d'écarter certaines vérités de nos prédications missionnaires, nous n'aurions pas le droit d'écarter ces vérités de la profession que Dieu nous demande, des devoirs qu il nous impose en notre qualité de chrétiens et d'églises chrétiennes.
Paul enfin a été aux faibles comme faible.
C'est de cette dernière déclaration qu'on abuse principa-
Liùb DKUlTtj DE LA VÉRITÉ
Icinent ; nous ne saurions assez nous en étonner, car il n'y a peut-être pas dans la Bible d'exposés de doctrine plus rigoureusement exacts, plus profonds, et, à coup sûr, moins relâchés, que ceux que Paul présente aux églises dont il dénonce la faiblesse. Mais ceci est grave ; aussi en a-t-on fait l'objet d'un argument spécial que nous allons considérer en lui-même.
Quatrième argument : « Paul applique formellement à des églises le principe en vertu duquel la vérité parfaite ne doit pas être annoncée aux assemblées de chrétiens qui sont encore trop faibles pour la recevoir. Il ne s'agit plus d une prédication qui s'adresserait au monde et qui suivrait dans les développements delà doctrine les progrès successifs des auditeurs; il s'agit des hommes mêmes qui font profession du christianisme, et auxquels la prudence apostolique veut que Ton épargne, quand ils ne sont pas affermis, la manifestation entière de la foi. — L'auteur de TÉpître aux Hébreux écrit « à des frères saints, participants de l'appel céleste. » Cependant il s'arrête au chapitre cinquième en disant : « Nous avons à dire beaucoup de choses et des choses difficiles à interpréter, parce que vous êtes devenus paresseux d'oreilles. Car, lorsque vous devriez, vu le temps, être docteurs, vous avez de nouveau besoin qu'on vous enseigne quels sont les premiers éléments des oracles de Dieu, et vous en êtes venus à avoir besoin de lait et non de nourriture solide. Car quiconque en est au lait n'a pas l'expérience de la parole de la justice, car il est un pelit enfant ; mais la nourriture solide est pour les hommes faits, qui, a cause de l'habitude, ont le sens exercé à discerner le bien et le mal. » — Paul écrivant « à l'assemblée de Dieu qui est à Corinthe, aux sanctifiés dans le Christ Jésus. » leur tient un langage semblable 1 : « Je ne puis vous parler comme à des hommes ayant l'Esprit, mais comme à des hommes charnels, comme à de petits enfants dans le Christ. Je vous donnai du lait à boire et non un aliment à manger, car vous ne 1 auriez pas pu. Mais maintenant même vous ne le pouvez pas encore, car encore vous êtes charnels. »
J. Chapitre III de sa première lettre.
S'il y a autre chose dans ces paroles qu'un reproche vivement exprimé et revenant à ceci: «Vous mériteriez d'être traités comme ceux du dehors, auxquels on ne prêche d'abord que les parties élémentaires du christianisme, »il est bien évident que l'écrivain sacré se gardera de mettre dans la lettre même qui déclare l'incapacité, des doctrines qui dépassent les simples éléments. En tout cas, le doute ne saurait subsister, car les expressions de r l'Écriture prêtant au doute sont toujours expliquées par l'Écriture. Lisez jusqu'au bout, et votre incertitude disparaîtra.
Or, que renferme l'Épître aux Hébreux ? à quel régime met-elle, en fait, ces hommmes qui en sont venus à avoir besoin de lait et non de nourriture solide, ces hommes qui ont besoin qu'on leur enseigne les premiers éléments des oracles de Dieu ? — Elle n'a pas plus tôt parlé de la sorte, qu'elle ajoute, contradiction étonnante : « C est pourquoi, laissant la parole du commencement du Christ, avançons vers l'état d'hommes faits, sans poser de nouveau le fondement de la conversion, de la foi, etc. » — Et, en effet, l'Épître aux Hébreux se renferme si peu dans les premiers éléments, que nous y trouvons une des expositions les plus développées de la divinité de Jésus-Christ, une exposition non moins développée de son humanité, le mystère de sa sacrificature éternelle selon l'ordre de Melchisédec, le repos des saints, la chute sans relèvement possible de ceux qui ayant été rendus participants de l'Esprit-Saint s'en sont éloignés, les types de l'ancienne alliance, la grande parole : « sans effusion de sang, il n'y a pas de pardon, » l'autre grande parole : « le juste vivra par la foi, » qu'accompagne le récit des miracles de la foi dans l'histoire de l'Église, une autre parole enfin non moins grande et non moins dure à la chair : « sans la sanctification, nul ne verra le Seigneur. » — Est-ce là le lait des enfants, ou la viande des hommes faits? Encore n'avons-nous pas tout dit. Nous pourrions signaler d'autres dogmes difficiles : le ministère des anges, 1 action du calomniateur, la puissance de la parole de Dieu, la joie dans les épreuves, la nécessité des persécutions, le devoir de « sortir vers Jésus hors du camp, en portant son opprobre. »
La première épître écrite aux Corinthiens leur déclare « que maintenant même ils ne peuvent pas supporter d'autre
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
nourriture que le lait. » — Or il leur parle du jour de notre Seigneur Jesus-Christ, de la folie de sa croix ; il leur prêche une sagesse parmi les parfaits, une sagesse de Dieu en mystère : « les choses que l'œil n'a point vues et qui ne sont pas montées au cœur de l'homme. » — Paul réserverait-il à ces choses-là les noms de premiers éléments, de lait destiné aux enfants? Et la doctrine de « 1 Esprit ! » et celle de la discipline ecclésiastique ! et celle de la communion au corps et au sang du Christ ! et celle du corps dont Jésus est la tête et dont nous sommes les membres ! et celle de l'amour sans lequel nous ne sommes rien, eussions-nous de la foi jusqu'à transporter des montagnes, livrassions-nous nos corps pour être brûlés ! et celle de la dernière victoire du Seigneur! et la plus insondable peut-être des révélations: « Alors aussi le fils même sera assujetti à celui qui lui a assujetti toutes choses, afin que Dieu soit toutes choses en tous! » et les merveilles incompréhensibles de notre résurrection : « Voici, je vous dis un mystère — ils ne peuvent supporter que les éléments ! — : « nous ne dormirons pas tous, mais nous serons tous changés, en un instant, en un clin d'œil, à la dernière trompette, car elle sonnera, les morts se réveilleront incorruptibles, et nous serons changés... »
Arrêtons-nous. On voit jusqu'où s étendaient les ménagements des apôtres vis-à-vis des églises qui ne pouvaient pas supporter la vérité entière! Demander qu'on ménage de la même manière les églises du dix-neuvième siècle, elles qui semblent toucher aux derniers temps, serait-ce aller trop loin? Donnez-leur le même symbole de toi individuelle et collective, le symbole des faibles : cela suffira, car le symbole des faibles est exactement et sans en retrancher un atome, le symbole des forts.
Nous n'en avons pas iini avec la première des théories relâchées qui atténuent aux yeux des chrétiens les droits de la vérité : « Ce n'est pas renier la vérité, que de V accommode?* « aux faibles. »
Cette théorie, dont l'examen a dû être particulièrement attentif, car elle prétend s'appuyer sur des motifs scripturaires, fait valoir encore deux arguments. — Après avoir vainement cherché à découvrir dans la Bible la Doctrine de l'accommodation, elle cherche à y découvrir le fait. Les apôtres auraient recommandé l'accommodation ! les apôtres l'auraient pratiquée ! tel est le sujet du cinquième et du sixième argument que nous allons apprécier.
cinquième argument : «L'abandon exprès d'une partie de la vérité a été ordonné par l'apôtre Paul dans le chapitre quatorzième de l'Épître aux Romains, et dans les chapitres huitième et dixième de la première Épître aux Corinthiens. »
C'est ici l'assertion très-légèrement avancée et très-généralement admise, qu'il nous reste à discuter. — Commençons par l'Épître aux Romains.
Les douze premiers versets de son quatorzième chapitre recommandent l'esprit de support et condamnent l'esprit de jugement, sujet si essentiel aux yeux de l'apôtre, qu'il y revient encore dans les sept premiers versets du chapitre suivant : « Quant à celui qui est faible dans la foi, recevezle, non point pour les disputes d'opinions... nous devons, nous les forts, porter les infirmités des faibles, et ne pas avoir de complaisance pour nous-mêmes. Que chacun de nous complaise donc au prochain en ce qui est bon pour l'édification... ne nous jugeons plus les uns les autres. » Jusque-là, rien qui indique une concession faite aux dépens
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
de la vérité, une approbatiou donnée à quelque erreur que ce soit. Ne pas disputer, agir conciencieusement soi-même en croyant à la conscience dautrui ; résister aux sollicitations de l'orgueil qui veut s'ériger en juge et qui va blâmant, contestant, méprisant ; penser que, si notre frère ne mange pas de tout, c'est à cause du Seigneur qu'il ne mange pas et qu'il en rend grâces, est-ce trahir la cause de Dieu et pactiser avec le mensonge ? oh ! alors, que Dieu nous donne de trahir tous sa cause ainsi, car le respect des intentions, la charité qui fuit les querelles, la sagesse qui ne veut ni tout faire ni tout dire en un jour, sont au nombre des fruits les plus exquis, mais aussi les plus tardifs et les plus rares que produise la foi chrétienne.
La seconde partie du chapitre, on le dirait, fournit des armes à la théorie que nous combattons. Il ne s'agit plus seulement d'apprécier avec bienveillance les intentions de ceux qui se trompent et d'éviter à leur égard des formes brutales ou hautaines : il s'agit de leur cacher la vérité ; il s'agit de s'associer de fait à leurs erreurs.
Rien de plus inexact. La seconde partie ne contient que le développement de ce que contient la première; toutefois, que ce développement est grave ! Par nos paroles précipitées, par nos actes sans ménagement, nous pouvons mettre une occasion de chute devant nos frères, nous pouvons détruire l'œuvre de Dieu !
Est-il question de taire la vérité ou d'entretenir les erreurs soi-disant innocentes ? Semblerait-il qu'on dût tirer une telle conclusion du verset 22? « Toi, tu as la foi ? aie-la par devers toi, devant Dieu! » — Mais ce verset n'a pour but que de détourner notre regard du prochain sur nous-mêmes, de sa paille sur notre poutre ; et cela est si vrai, que dans le même chapitre, Paul ne craint pas de condamner comme erronée la pratique même qu'il recommande : ne pas heurter aveuglément ! « Je sais qu'il n'y a rien de souillé par soi-même. » Bien plus, sa lettre, que les faibles liront tout comme les forts, est l'exposé de doctrine le moins complaisant qui assurément ait jamais été écrit. Si nous devons, dans le sens qui vient d'être indiqué, avoir notre foi par devers nous devant Dieu, Paul a fort peu payé d'exemple et dans l'Épttre aux Romains, et dans toutes ses épîtres ; il a fort
mal enseigné la théorie des réticences charitables quand il a ordonné aux chrétiens « de prendre garde à ceux qui causent des divisions et des occasions de chute au préjudice de la doctrine », « de ne pas enseigner autrement, » « d'exhorter avec doctrine » ; quand il leur a annoncé « qu'il y aurait un temps où les hommes ne supporteraient pas un enseignement sain ; mais, ayant des oreilles qui leur démangent, s'amasseraient des docteurs selon leurs propres désirs ».
La charité ne coûte rien à la vérité. Nous ne sommes pas infidèles, bien au contraire, parce que nous écartons les contestations, parce que nous recherchons les choses qui vont à l'édification mutuelle et à la paix. Pour que nos paroles soient vraies, il n'est pas absolument nécessaire qu'elles froissent. Pour que nos actes soient conformes à la parole de Dieu, il n'est pas absolument nécessaire qu'ils affligent et qu'ils scandalisent. L'amour peut tout dire, l'orgueil spirituel blesse toujours. Faites comme Paul ; au milieu de la délicatesse infinie de ses ménagements, il déclare mal fondés les scrupules de ses frères. Aimez-les comme lui, respectez-les comme lui ; comme lui vous pourrez les avertir, au moment et dans la forme convenables. Que si vous agissez différemment, si vous foulez aux pieds les égards que la politesse naturelle enseigne au défaut de la charité ; si vos paroles, si vos actes heurtent violemment des préjugés encore naïfs et sincères, vous mettrez devant vos frères une occasion de chute, d'abord en troublant leur conscience, ensuite en provoquant une imitation qui, ayant lieu contre leur sentiment intime, sera un péché: « Que ce qu'il y a de bien en vous ne soit pas blâmé... ne détruis pas l'œuvre de Dieu à cause d'un aliment. Toutes choses, il est vrai, sont pures, mais il y a du mal pour l'homme qui mange en donnant occasion d'achoppement... Si quelqu'un pense qu'une chose est souillée, elle est souillée pour lui, et si ton frère est contristé à cause d'un aliment, tu ne marches plus selon l'amour. Ne fais pas périr par ton aliment celui pour lequel Christ mourut... Celui qui hésite, est condamné s'il mange ; parce que cela ne vient pas de la foi. Or, tout ce qui ne vient pas de la foi, est péché. »
C'est ainsi que la vérité même, aux mains de l'orgueil
LÈS DROITS DE LA VÉRITÉ 27
humain, peut devenir une cause de péché ! Concluons donc, avec l'apôtre, « qu'il est bien de ne pas manger de viande, de ne pas boire de vin, et de ne faire aucune chose en quoi notre frère ait occasion d'achoppement, ou de chute, ou d'affaiblissement. »
Concluons de la sorte, bien décidés à ne sacrifier, aucune parcelle de vérité, soit en paroles, soit en action ; et bien décidés aussi à suivre, avec l aide de Dieu, la voie paisible, douce, patiente, au lieu de nous jeter dans la voie brutale, où l'on marche en heurtant, en provoquant, en scandalisant à tout propos. Ne connaissons-nous pas ces deux espèces de chrétiens : les uns, parfaitement fidèles, ne pactisant avec aucune erreur, n'abandonnant aucune vérité, mais instruisant sans blesser, édifiant sans ruiner, pleins de cette urbanité, de cet amour « qui ne se vante pas, qui ne s'enfle pas, qui ne pense pas le mal ; » les autres, se croyant plus fidèles, parce qu'ils sont plus rudes, confondant la répréhension fraternelle avec l'esprit du jugement, renseignement avec les contestations, repoussant le support que Dieu ordonne à l'égal des compromis que Dieu condamne, mettant leur honneur à dire ce qui choquera le plus, à faire ce qui scandalisera le plus, et croyant avoir relevé les faibles parce qu'ils les ont prématurément entraînés à une imitation que leur conscience n'approuve pas. — Lequel se sera le mieux conformé à la volonté du Seigneur, celui qui, entrant dans une chapelle où de pauvres catholiques vont invoquer une image, se découvrira comme tout le monde, qui évitant tout acte indiquant une association quelconque au culte idolâtre, évitera aussi tout grossier manque de respect, qui ira ensuite parler à ces âmes de l'amour de Christ, seul médiateur entre Dieu et les hommes, qui leur signalera enfin l'erreur funeste dans laquelle ils sont tombés ; ou celui qui, gardant le chapeau sur la tête parce que l'image n'est rien, troublant le culte par des insultes adressées à l'idole, ne laissera dans les esprits qu'une iritation pleine d'amertume, ou qu'un froissement voisin de l'incrédulité, ou qu'une inclination à imiter des actes d'irrévérence que le sentiment intime désavoue ? L'un aura fait des chrétiens l'autre des esprits forts ; et les chrétiens finiront par tourner le dos aux idoles beaucoup plus réellement que les eâ*
prits forts. Le premier sait aussi bien que le second, qu'il y a quelquefois de grands coups à frapper, une sainte hardiesse à déployer ; il sait qu'il y a des ménagements qui sont cruels, qu'il y a une dureté qui est pleine d'amour ; il ne se croit autorisé à tolérer ou à ménager aucune erreur principale ou secondaire ; cependant il pense qu'il faut s'adresser d'abord aux consciences, qu'il faut renouveler le fond avant de s'attaquer aux actes extérieurs, et que le mode de prédication qui ridiculise une pratique avant d'avoir détruit le principe consciencieux d'où elle émane, n'est pas le plus conforme à la charité.
Le huitième chapitre de la première Épître aux Corinthiens, ne parle plus seulement de la distinction des viandes, mais des viandes sacrifiées aux idoles : c'est un commentaire admirable du chapitre que nous venons de parcourir, il nous montre comment la fidélité n'a pas besoin de se faire brutale pour être complète et comment les méthodes violentes, appliquées sans préparation aux manifestations extérieures d'un mal qui existe encore, risquent de tuer le malade. Il y a des gens qui, au lieu de guérir le principe de la petite vérole, font rentrer les boutons ; on sait le résultat ! Nous appliquons une médecine semblable lorsque nous scandalisons, quant aux pratiques, ceux dont nous n'avons pas modifié avant tout le sentiment consciencieux.
Cherchez le principe d'une telle conduite, vous trouverez l'orgueil : « Nous savons que nous avons tous de la connaissance ; la connaissance enfle, mais l'amour édifie ; et si quelqu'un pense savoir quelque chose, il n'a encore rien connu comme il faut connaître. »
Vous savez ! dit l'apôtre : à la bonne heure ; ce que vous savez est vrai, « une idole n'est rien dans le monde. » Or, tous ne sont pas si instruits, « la connaissance n'est pas en tous. » Cependant ceux-là aussi mangent, « et quelquesuns, se faisant encore conscience de l'idole, mangent une chose comme sacrifiée aux idoles. » Cela est bien simple, « car si quelqu'un te voit, toi qui as de la connaissance, assis dans un Heu consacré aux idoles, la conscience de celui
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
qui est faible ne se fondera-t-elle pas là-dessus pour manger les choses sacrifiées aux idoles ? » Et ils entrent ainsi dans un chemin qui peut les mener à la mort : « leur cons^
cience qui est faible en est souillée et le frère qui est
faible, à cause duquel Christ mourut, ne périra-t-il pas par ta connaissance ? »
Ce n'est pas un aliment qui nous rend recommandables à Dieu. Nous ne sommes pas chrétiens, parce que nous mangeons indistinctement tout ce qui se vend à la boucherie. Ce qui ne veut pas dire assurément que le principe de la distinction des viandes soit indifférent ou qu'il y ait aucune erreur indifférente. Le chrétien qui aurait négligé d'avertir charitablement ses frères faibles — comme le fait Paul — que l'idole n'est rien, que la distinction des viandes est fondée sur un mensonge, le chrétien qui aurait dit : « Ces erreurs sont sans importance, » aurait peut-être été plus coupable encore que celui qui, abusant de sa connaissance et de sa liberté, aurait mis des occasions de chute devant eux.
Il y a simplement deux manières d'obéir à tous les préceptes et d'annoncer toute la vérité. — L'apôtre ne veut pas enseigner autre chose, quand il résume ainsi sa pensée, qui est la pensée du Saint-Esprit : » Prenez garde que ce droit même que vous avez, ne devienne une occasion d'achoppement pour les faibles... En péchant contre les frères et en blessant leur conscience qui est faible, vous péchez contre le Christ. C'est pourquoi, si un aliment est une occasion de chute pour mon frère, je ne mangerai plus jamais de viande, afin que je ne sois pas une occasion de chute pour mon frère. »
Le dixième chapitre de la même lettre est à son tour un commentaire aussi admirable de celui que nous venons de lire, que celui-ci Tétait du chapitre quatorzième de TÉpître aux Romains. La Parole de Dieu, attentivement et complètement méditée, ne laisse aucune place aux doutes qui pourraient naître quand on la parcourt à la hâte ou quand on se contente de citer des textes, des fragments isolés.
Ainsi, n'est-il pas vrai qu'un doute, qu'une pensée in-
quiétante est restée dans nos esprits après avoir lu le chapitre huitième ? Serait-il donc permis de s'asseoir dans le temple des idoles ? l'association au culte abominable qu'on leur rend serait-elle la marque d'un grand développement évangélique? — Il nous semble entendre les lecteurs légers de la lettre de Paul, la commenter dans l'assemblée de Corinthe : « Vous le voyez, il n'y a pas de mal, en soi, à être à table au temple païen ; c'est même une preuve dê force. Il ne faut s'en abstenir qu'à cause des faibles, et en leur présence. Les actes extérieurs importent peu ; la vraie spiritualité s'élève au-dessus de ces misères ; elle s'unit à Dieu, et, dès lors, les actions du corps ne sont plus des péchés. » — Convenons-en, l'occasion était belle. Être à table dans le temple des idoles I que veut-on déplus? Nous sommes étonnés que l'école mystique n'ait pas mieux profité de cette largeur extraordinaire de Paul pour démontrer l'innocence de toutes les solidarités, de toutes les complicités, de toutes les adhésions données aux superstitions les plus grossières.
Or, voici que, dans la même Épître, une page plus loin, l'apôtre condamne absolument l'acte qu il avait paru approuver !
Il est très-vrai que l'idole n'est rien, que par conséquent, la viande offerte aux idoles n'a rien en elle de réellement souillé ; mais faire ce qui indique une sorte de profession d'idolâtrie, faire ce qui produit une impression funeste sur autrui, voilà qui n'est pas indifférent. « Toutes choses me sont permises, mais toutes choses n'édifient pas. »
S'agit-il de nous asseoir à une table publiquement dressée pour manger ce qui a été sacrifié aux idoles, de nous asseoir dans un temple, par exemple, l'interdiction est absolue ; elle ne ne se fonde pas sur le respect de la conscience des faibles, elle se fonde sur le respect de notre propre conscience: « Que dis-je donc? qu'une idole soit quelque chose? ou que ce qui est sacrifié aune idole soit quelque chose ?Non; mais que ce que les nations sacrifient, elles le sacrifient aux démons et non pas à Dieu. Or, je neveux pas que vous ayez mocmunication avec les démons... Vous ne pouvez participer à la table du Seigneur et à la table des démons... »
S'agit-il au contraire d'un repas ordinaire, dans un lieu
LÊS DROITS DÊ LA VÉRÎTÉ
Si
Ordinaire ? Si l'on nous avertit que certaines viandes ont été sacrifiées aux idoles, abstenons-nous à cause de la conscience des autres : des faibles, qui peuvent pensât encore que ces Viandes conservent quelque chose d'impur, alors même qu'elles ne sont plus mangées d'une manière et dans un lieu qui donnent au festin le caractère d'une profession d'idolâtrie ou d'indifférence à l'égard de l'idolâtrie. Leur opinion est fausse, la liberté chrétienne des forts n'a pas à s'arrêter pour si peu ; néanmoins leâ principes de charité établis par les chapitres précédents trouvent ici leur application : « Mangez de tout ce qui se vend au marché, sans vous enquérir de rien pour raison de conscience. Que si quelqu'un des incrédules vous invite, et que vous y vouliez aller, mangez de tout ce qui vous est présenté, sans vous enquérir de rien pour raison de conscience ; mais si quelqu'un vous dit : C'est une chose sacrifiée aux idoles, n'en mangez pas, à cause de celui qui a donné Pâ* vertissement, et à cause de la conscience... Or, je dis, lâ conscience, non la tienne, mais celle de l'autre ; Car, pour^ quoi ma liberté serait-elle jugée par une autre conscience?»
L'Écriture défendait si positivement de manger les viandes offertes aux idoles, soit dans les repas expressément idolâtres — à cause du péché réel de communion publique avec l'idolâtrie — soit dans les repas particuliers quand elles étaient désignées comme provenant d'un sacrifice — à cause de la conscience des faibles et des convives païens euxmêmes — que les apôtres à deux reprises ont compris cet article dans laliste bien courte des prohibitions imposées aux chrétiens d'entre les gentils (Aetes XV, 29, et XXI, 25.} Enfin, l'Apocalypse met au nombre des péchés de l'Église de Pergame et de celle de Thyatire, la tolérance accordée par elles à des doctrines permettant de manger les Choses sacrifiées aux idoles.
On n'a donc pas le droit de diré que l'abandon partiel de la vérité ait été jamais, en aucune mesure, recommandé par les apôtres. Ils ont recommandé de ne donner ni à la manifestation de la vérité ni aux attaques contre l'erreur des formes propres à tuer la conscience au lieu de tuer l'erreur elle-même, des formes propres à blesser dans son prin-
cipe de vie le germe des convictions sérieuses, et à pousser vers l'imitation prématurée des actes, ceux en qui Ion n'a pas encore produit la conformité des sentiments. Paul ne respecte aucune opinion fausse, la distinction des jours et des viandes est nettement condamnée par lui ; il est vrai qu'il ne respectait pas davantage l'esprit tracassier, vaniteux, faisant montre de ses lumières, jugeant le prochain, tourmentant et scandalisant à plaisir, mmltipliant les manifestations extrêmes afin de mieux étaler sa liberté chrétienne. Cet esprit-là régnait un peu à Gorintheet à Rome... ne le connaîtrions-nous pas aussi ? ne le découvririonsnous jamais dans nos propres cœurs.
Il y a dans le livre des Rois une parole que nous avons besoin de méditer. C'est la réponse d'Elisée à Naaman : « Va en paix. 0 — Va en paix ! Et Naaman vient de lui dire : « Quand mon maître entrera dans la maison de Rimmon pour se prosterner là, et qu'il s'appuiera sur ma main, je me prosternerai dans la maison de Rimmon ! » et Naaman a dit encore : » Ne pourrait-on point donner à ton serviteur de la terre d'Israël la charge de deux mulets ? car ton serviteur ne fera plus de sacrifices ni d'holocaustes à d'autres dieux, mais seulement à l'Éternel. » A quoi pense Elisée? A-t-il oublié la déclaration solennelle : « Tu ne te prosterneras point devant un autre dieu, parce que l'Éternel se nomme le Dieu jaloux ? » A-t-il oublié la défense positive d'offrir des sacrifices ou des holocaustes à Dieu hors du temple et par d'autre mains que celles des fils d'Aaron ? Non, Élisée n'a rien oublié. Non, Élisée ne sanctionne rien, ni la participation au culte idolâtre, ni les sacrifices offerts en violation de la loi, ni même la superstition soi-disant innocente qui attribue une sainteté particulière à la terre d'Israël. Mais Élisée sait que Naman, païen il y a une heure, est à présent adorateur du vrai Dieu : « L'Éternel, s'est-il écrié, est le seul Dieu qu'il y ait sur la terre. » Or, Elisée pense qu'une révélation comme celle-là suffît à remplir et à occuper une âme pendant un jour. Il pense que le lendemain prendra soin de ce qui le regarde, et que Celui qui a commencé cette œuvre merveilleuse daignera l'achever. Il pense que les bons principes sont féconds, pourvu qu'on ne veuille pas leur demander tous
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
leurs fruits à l'instant même où ils ont été semés. Il pense que Dieu ne veut pas résoudre toujours à l'avance nos difficultés de conduite et nous donner la provision de solutions que nous voudrions avoir. Il pense que nous avons à sentir notre dépendance, même sous ce rapport, et à vivre de notre pain quc^lien. — Va en paix, dit-il à Naaman, c'està-dire, ne.t'inquiète pas aujourd'hui d'autre chose que de ce que l'Éternel vient de t'accorder. Va en paix, c'est-à-dire marche en avant avec foi, avec confiance, les regards fixés sur celui qui t'aime, qui te Ta prouvé, qui a été te chercher au travers de ton idolâtrie, de tes grandeurs mondaines et de ta lèpre. Va en paix, tu as bien plus à apprendre et bien plus à sacrifier que tu ne l'imagines aujourd'hui. Si je levais un de tes doutes, j'en soulèverais cent, j'ébranlerais ta résolution, j'effrayerais ta foi naissante : le moment viendra ; il n'est pas venu.
La Bible désavoue également l'infidélité qui retranche quelque chose à la vérité, et l'impatience qui veut l'introduire tout entière le même jour dans la même âme. Sachons faire quelquefois la réponse d'Élisée, Un homme qui vient de se convertir nous déclare qu'il restera peut-être dans l'Église officielle dont nous sommes séparés: « Va en paix, lui dirons-nous, cher frère ; nous verrons cela plus tard. Occupe-toi maintenant du Sauveur qui t'a fait goûter combien il est bon. » Cet homme est disposé à admettre la succession épiscopale comme les anglicans, ou l'abolition des sacrements comme les quakers, ou l'abolition de l'Église comme les plymouthistes : « Va en paix, lui dironsnous encore. Ces questions sont graves ; nous y reviendrons. Toi-même, tu seras conduit à rejeter tes opinions actuelles. Dieu t'a donné et te donnera. Quant à présent, savoure la grâce qu'il vient de t'accorder. »
sixième argument : «Si les apôtres n'ont pas recommandé les concessions, ils en ont fait eux-mêmes, aux dépens des droits absolus de la vérité. Paul n'a-t-il pas consenti à se purifier et à circoncire Timothée? »
Il ne peut y avoir que deux manières d'envisager les actions qu'on nous cite.
Ou elles étaient contraires à la volonté de Dieu, telle
que Dieu l'avait révélée au moment de la purification de Paul et de la circoncision de Timothée ; ou elles étaient conformes à cette volonté.
Les deux interprétations ont des partisans ; toutes deux s'appuient sur des arguments qui ne manquent pas de gravité. Quoique nous inclinions vers la seconde, nous ne nous sentons pas le droit de transformer une préférenee en certitude. Il est permis de douter quelquefois, et* quand on doute, il faut savoir le dire, il faut savoir dire qu'on ne sait pas. Un ton plus tranchant serait-il mieux accueilli ? nous ne voulons pas nous en informer. Puisse-t-il, en tout cas, n'être jamais le nôtre ! Il y aura peut-être des lecteurs aux yeux desquels nos sincères aveux d'hésitation et d'ignorance donneront du poids à nos affirmations.
Quelle a été la conduite de Paul d'après l'un et l'autre système, et quelle conclusion doit-on en tirer ?
Le premier système est bien simple.
Paul agit d'une manière opposée à la volonté de Dieu telle qu'elle était révélée dès lors, telle qu'elle lui était spécialement révélée à lui, auteur de l'Épître aux Galates. Paul savait que la circoncision et les cérémonies légales étaient abolies. En écrivant aux Églises de Galatie ou de Rome, il n'avait indiqué aucune distinction entre les chrétiens-gentils et les chrétiens-Juifs qui en faisaient certainement partie.
Paul a cédé à un entraînement qui s'explique sans peine. — Pour Timothée, il voulait l'adopter comme son compagnon d'oeuvre, comme son disciple, son fils bien-aimé. Préoccupé du désir d'écarter, dès l'entrée, les obstacles qu'on pourrait lui opposer, il s'est décidé à accomplir sur lui le rite de la circoncision qu'il n'avait accompli ni sur les autres païens convertis, ni même sur Tite, qu'il ne s'associait pas aussi complètement. — Pour la purification, il importe de se représenter la vivacité des craintes et des répugnances en présence desquelles Paul se trouva lors de son arrivée à Jérusalem. Le peuple est irrité contre lui : on l'accuse auprès des disciples eux-mêmes ; sa prédication sera entravée ; l'œuvre générale est menacée d'un grave échec ; une petite complaisance, et tous les dangers sont
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
écartés ; les autres apôtres, moins éclairés que lui au sujet de l'abolition définitive de l'économie légale, le pressent de faire taire tant de bruits. Et Paul se détermine à voiler un moment la connaissance qu'il a reçue, à subordonner, du moins il le croit, les petits intérêts au grand. Paul se laisse pousser vers le temple, où il va chercher, non une purification qu'il sait accomplie par le sang de Christ, mais la suppression des divisions et des scandales.
Si les choses se sont passées ainsi, que sommes-nous autorisés à en conclure ?
Que Paul a commis deux fautes ; rien de plus, rien de moins. Jusqu'à ce qu'on nous ait montré dans l'Écriture une approbation formelle, ou qu'on en ait effacé la sentence contre ceux qui disent : « Faisons du mal, afin qu'il en arrive du bien, » il restera démontré que celui qui accomplit sciemment un acte illégitime a tort.
Paul, qui avait écrit contre la circoncision, a circonci par faiblesse ; Paul, qui avait prouvé l'abolition des cérémonies légales, a participé aux cérémonies par faiblesse ; exactement de la même manière que Paul, qui a écrit le treizième chapitre de la première Épître aux Corinthiens, a manqué de charité et de douceur envers Marc et Barnabas.
Que l'Écriture rapporte sans réflexions les fautes de Paul, rien de plus ordinaire. Elle a raconté de même les mensonges de Jacob. — Et ne peut-on pas penser que la faute commise par Paul à Jérusalem a été punie par ses conséquences, ainsi que l'avaient été celles de Jacob ? C'est afin d'éviter l'orage que Paul se purifie, et voilà que l'orage éclate avec dix fois plus de force : la concession devient profanation.
Quoi qu'il en soit, il demeure évident que nous ne saurions argumenter des torts de Paul pour justifier les nôtres, que ses chutes ne sont pas meilleures à imiter que celles de Pierre, et que sa faiblesse à Jérusalem ou à Lystre n'est pas plus sainte que sa colère à Antioches (Actes XV, 33, 39.)
La seconde interprétation tend à établir que Paul, lorsqu'il se purifiait à Jérusalem, lorsqu'il circoncisait Timo-
l/ÉGLISB SELON i/ÉVANGILE
thée, agissait en conformité parfaite avec la volonté de Dieu, telle qu'elle était révélée alors et à Paul et aux autres apôtres.
Comment croire en effet à l'hérésie collective, persistante de tous les apôtres et de la grande Église de Jérusalem, de l'Église que décrit le chapitre quatrième des Actes, de l'Église vers laquelle affluent les contributions et les preuves d'amour des autres Églises, de l'Église que l'on consulte et qui condamne avec éclat l'erreur des judaïsants ? — Or, voici vingt-sept ans que cette Église est fondée ; voici vingt-sept ans que ses membres persévèrent d'un commun accord dans le temple (Actes II, 46, 47), qu'ils sont tous zélateurs de la loi, qu'ils font tous circoncire leurs enfants et suivent tous les coutumes (XXI, 20, 21) ; et le Saint-Esprit, qui dès l'origine a si puissamment signalé le devoir de soustraire les gentils aux prescriptions légales, le Saint-Esprit aurait laissé subsister jusqu'alors l'erreur qui les faisait peser sur les Juifs convertis ! N'est-il pas évident que Dieu lui-même distinguait entre les chrétiens grecs et les chrétiens Juifs, tolérant pour un temps parmi ces derniers le maintien d'usages dont il interdisait formellement l'introduction chez les premiers?
Il ne me répugne pas moins d'admettre dans le ministère de Paul deux chutes aussi profondes que le seraient en réalité celles-ci, deux chutes que l'apôtre n'aurait jamais déplorées plus tard, tandis qu'il enregistrait avec tant de soin celle de Pierre!... Pourquoi supposer que Paul ait fait par entraînement à Lystre et à Jérusalem ce qu'il a fait spontanément à Cenchrée ? y avait à Genchrée des Juifs à ménager, lorsque, plusieurs années auparavant, Paul s'y était fait couper les cheveux en vertu d'un vœu, suivant, lui aussi, les coutumes légales que l'Évangile n'avait pas nécessairement abolies , et ne soupçonnant pas encore qu'il eût cessé d'être juif parce qu'il était devenu chrétien ? Sa bonne foi n'est-elle pas évidente ?
Le récit de ce qui se passa à Jérusalem semble aussi mettre cette bonne foi dans tout son jour. — Paul vient d'arriver. Les frères se réjouissent des choses merveilleuses que Dieu a accomplies par son moyen. Mais un bruit, bruit faux et calomnieux sans doute, s'est répandu parmi les
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
Juifs de Jérusalem. « On leur a souvent dit de toi, que tu enseignes la défection à l'égard de Moïse à tous les Juifs qui sont parmi les nations, en disant qu'ils ne doivent pas circoncire leurs enfants, ni suivre les coutumes ! » Comment prouver la fausseté d une telle imputation ? « Fais ce que nous te disons : nous avons quatre hommes qui sont sous un vœu ; prends-les et te purifie avec eux, et paie pour eux, afin qu'ils se rasent la tête; et tous sauront qu'il n'est rien de ce qu'on leur a souvent dit de toi, mais que tu marches aussi toi-même en gardant la loi. » Or Paul ne leur répond pas, n'essaie pas un instant de leur répondre que, loin de desavouer sa propre doctrine, il est forcé de dénoncer l'erreur profonde, la grossière infidélité où vivent depuis un quart de siècle tous les apôtres et tous les chrétiens de Jérusalem ; que, loin de faire lui-même ce qu'il a interdit aux autres de la part du Seigneur, il prêchera la grâce à ses frères égarés, leur déclarant que ceux qui exécutent des œuvres de loi sont sous la malédiction, Paul se tait ; bien plus, il consent! Il va accomplir un acte que sa conscience désavoue, et l'accomplir afin de prouver qu'on ïa calomnié en lui attribuant l'intention d'attaquer la circoncision et les coutumes légales! — Il y a des impossibilités morales comme des impossibilités physiques. Paul croyant que ses paroles contre les cérémonies s'appliquaient aux Juifs, et consentant à démentir son ministère entier, n'est-ce pas une de ces impossibilités? Imaginez qu'au lieu de lui proposer de se purifier, lui Juif,on lui eût proposé de faire purifier un païen converti, Troph ne, par exemple, qu'il avait amené à Jérusalem, ne vo;:~>vous pas de quel air il aurait repoussé une semblable proposition? Ne voyez-vous pas reparaître l'homme qui a tenu tête aux frères descendus de Judée à Antioche, aux envoyés de Jacques et à Pierre?
11 en est de même de la circoncision de Thimothée. — Paul a écrit aux Galates : « Quant à Tite, quoiqu'il fût Grec, il ne fut pas contraint d'être circoncis... Nous ne leur cédâmes par conviction pas même un moment, afin que la vérité de 1 Evangile demeurât chez vous... Voici moi Paul, je vous dis que, si vous vous faites circoncire, Christ ne vous servira de rien... » — Et Paul consentirait à circoncire! mais il ne s'agirait pas seulement d'une concession, il s'agirait
L'fiGtTSE SELON l/ÉVANGTLE
d'un reniement-, il s'agirait de se séparer de Christ ; îl s'agirait rie déchoir de la grâce. Paul a prononcé d'avance sa propre condamnation. — li y a donc quelque dilference enîre Timothée que Paul circoncit et Tite qu il a refuse de circoncire, et tous les gentils auxquels il déclare que, s ils se -font circoncire, Christ ne leur sert de rien. Timothée était tils d'une femme juive et d'un père grec, doub'e circons4- nce qui explique tout. Sans la seconde, Timothée aurait éie circoncis dès son enfance, et il n'y aurait pas eu de décision à prendre ; sans la première, il n'y aurait pas eu de décision à prendre non plus, car le fils d un uere grec et d une mere grecque n'aurait jamais pu êlre circoncis, Paul avec lesautres apôt res l'aurait détendu contre les prétentions des ju<Lïsan's. — Restait à résoudre une question de fait, non de dogme. Que, dans sa solution, 1 apôtre ait tenu compte de la "<rt p'ibilité des Juifs, d'autant plus excitée « qu s vaie l que le père de Timtohee ela't Giec, » et qu'ainsi ce jeuuô homme — l'un des leurs par sa mere — n'avait pas été circoncis, nous sommes prêts à {admettre. N'admetlra-t-on pas aussi que Timothée, devenu chrétien sous I influence de sa mere et de sa graod*mère (2 Timothée, ï,5j pouvait Lien être devenu juif auparavant sous les mêmes influences, et que Paul en conséquence a pu avoir un ni ouf nouveau de le traiter comme juif ?
Il aurait donc existé à cette époque une différence pleine» ment voulue ou du moins pleinement lolérée de Dieu, entre les chrétiens Juifs et les chrétiens gentils. — D où vient-elle? Dune autre différence fondamentale et qu'il impu.j do bien saisir, si 1 on veut avoir la clef de beaucoup de difficultés et de contradictions prétendues. — Israël a été élu en qualité de nation. Par une exception unique dansl'hisioire du monde, c est la nation que Dieu a prise h lui, c'e^t la nation que Dieu a châtiée, la nation qu il rappellera dans la terre promise ; enlin, c'est la nation qu il convertira un jour : <« Tout Israël sera sauvé. » — De là, des conséquences tacites à concevoir. Les pratiques établies par les livres de 1 Ancien Testament n'avaient pas seulement pour Israël le Caractère qu elles ont pour nous : elles avaient le caractère dinstit niions nationales ; e!les et a en t le sgne de ralliement d un peuple, du peuple choisi par Dieu même ; il est
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
naturel ries lors que les Juifs convertis aient attendu un ordre formel, avant rie rejeter entièrement ces signes d'une adoption permanente et spéciale.
L ordre formai n'est pas venu sur-le-champ ; pourquoi? la signification nationale de la circoncision et des autres rites leur ôlait aux yeux des Juifs chrétiens la signification dotjmalique, seule dangereuse. Antre était la conservation de certains usages attachés à la qualité de Juif, antre leur adoption par les gentils qui man testaient ainsi, non 1 intention d appartenir à la nation juive, mais 1 intention de se justifier devant Dieu. Distinction essentielle et qui fait comprendre que les déclarations des premières epîires de Paul, loin d'attaquer le maintien des usages juifs parmi les Juifs, s'appliquaient essentiellement à la fausse doctrine qui voulait les imposer aux gentils comme un moyen de salut. Même l'Epure aux G al aies, si péremptoire, a soin dédire : « Vous clcs séparés de Christ, vous tous qui vous justifiez en la loi. » 11 semble que tout revienne à cette déclaration de la première Epttre aux Curiu biens : <« Quelqu'un lut-il appelé étant circoncis, qu il ne ramène point 1 incirconcision ; quelqu'un fut-il appelé dans l'ineirconcision, qu'il ne se li—se pas circoncire. La circoncision n'est rien, et 1 incirconcision n est rien... » Dieu n'avait pas encore donné le commandement de détacher de la circoncision les Juifs qui, au péril de leur vie, reconnaissaient Jésus pour leur unique Sauveur ; Dieu voulait qu on se tournât uniquement contre ceux qui disaient aux gentils : « A moins que vous ne soyez circoncis selon la coutume de Moïse, nous ne pouvez, être saures » (Actes XV, 1).
Au reste, la tolérance de Dieu à 1 égard de la conserva* tion des coutumes juives parmi les Juifs, devait avoir un terme. Un événement ne pouvait suppléer une révélation, et la ruine de Jérusalem, la destruction du temple, la cessation du culte juif ne suffiraient pas à justilier l'abandon ultérieur des usages que la parole expre se du Seigneur n'aurait pas pofé.its. — La parole qui les proscrit se trouve dans l'£pî; ic aux Hébreux. Les autres épîtres, adressées à des Églises où dominait l'élément gentil, écrites en présence de la sanction donnée par tous les apôtres aux pratiques juive* de* tliicUciis de la Palestine, ne pouvaient avoir la
portée d'une lettre adressée à ces Juifs-Chrétiens, Épître où se trouvent des textes : IV, 14 et suivants, VII, 11 et suivants, VIII, 2-6, X, 1-13, qui réduisent la sacrifîcature, l'ordre lévitique et le temple de Jérusalem à n'être que Y ombre des célestes réalités manifestées par Jésus-Christ ; VIII, 7-13, où 1 ancienne alliance entière est déclarée caduque : « ce qui vieillit est près de s'évanouir » ; IX, 1-15, où toutes les cérémonies de la loi sont presque constamment rappelées au passé, où il est parlé « des ordonnances charnelles imposées jusqu'au temps du redressement » ; XII, 18 et suivants, où il est d\l aux Juifs qu'ils ne se sont pas approchés de la montagne, de Sinaï, qu'ils ont dit adieu à la loi pour se tourner vers la grâce ; enfin XIII, 9-14, où l'enseignement entier de l'apôtre se résume et se termine par la conclusion pratique : « Sortons donc vers lui, hors du camp, en portant son opprobre. » — On est d ailleurs assez d'accord sur l'époque tardive de la rédaction de l'Épître aux Hébreux, pour qu'il ne soit pas nécessaire d'en rappeler les preuves, empruntées en partie aux versets 19, 23 et 24 du dernier chapitre.
Quant à ceux qui n'acceptant pas l'idée d'un progrès dans la révélation de Dieu entre la Pentecôte et la clôture du canon sacré, ne pourraient croire que Dieu ait voulu tolérer pour un temps parmi les juifs-chrétiens ce qu'il devait supprimer plus tard, il suffira sans doute de leur rappeler que l'assemblée de Jérusalem dirigée par le Saint-Esprit défendait absolument aux gentils les viandes sacrifiées aux idoles; or la première Epître aux Corinthiens venait plus tard réduire cette défense aux festins publics dans le temple des idoles et aux viandes au sujet desquelles un avertissement exprès était donné. Nous pensons l avoir établîmes usages juifs étaient pleinement autorisés parmi les juifs-Chrétiens au moment où Paul accomplit les deux actes si souvent invoqués. — Parce que Paul a fait des actes légitimes, auronsnous le droit d'en faire d'illégitimes ? Parce qu'il a procuré la paix sans abandonner aucune portion de 1» vérité,auroasnous le droit de procurer la paix en abandonnant la vérité? — Singulière logique que celle-là 1
En résume, de deux choses l'une : ou Paul a t'ait ce quo
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
Dieu ne permettait pas, et sa faute ne justifie pas les nôtres ; ou Paul a fait ce que Dieu permettait, et sa soumission ne justifie pas nos désobéissances.
On le voit donc, quand on n'a pas étudié de près certains passages de la Bible, ils offrent une excuse indéterminée, et dautant plus commode, à toutes les infidélités. On se dit en termes généraux : « Les droits de la vérité ne sauraient être absolus, car Paul se faisait tout à tous, car il voulait qu'on ménageât les faibles, car il accordait aux préjugés des juifs sa propre purification et la circoncision de Timotbée. »
Nous savons maintenant à quoi nous en tenir. La méditation attentive des textes cités ne conduit pas au même résultat, Dieu merci, qu'une lecture superficielle.
Elle nous conduit à respecter de plus en plus, et sans en sacriiier un atôme, les droits absolus de la vérité.
— « Ce n'est pas renier la vérité que de donner la première place à l'édification et de préférer la vie au dogme.»
Nous avons déjà signalé ceci plusieurs fois ; passons vite.
Mais ne passons pas sans avoir mis en lumière ce qu'il y a réellement au pond d'une théorie dont rien n'égale, semble-t il, la haute spiritualité.
Est-elle dirigée contre la théologie qui n'est que théolologie, contre la dogmatique qui n'est que dogmatique ? On le dirait. Regardez-y de plus près cependant. — Où sont les partisans du dogme sans vie et de la foi sans amour? Le dogme sans la vie n'est pas la vérité ; la foi sans l'amour n'est pas la vérité. Ceux qui défendent les droits absolus de
vérité sont donc adversaires déclarés de ces deux erreurs;
l'égltse selon* l'évangile
leur but est précisément d'empêcher qu'on ne sépare ce que Dieu a uni, qu'on ne distingue entre le ri\j0 ne et la vie, qu'on ne dise : « Choisissez entre les deux moitiés de la vérité divine ; il faut préférer l'une ou l'autre ; il faut sacrifier l'une à l'autre: il faut oublier un peu le dogme pour avoir la vie, ou bien oublier un peu la vie pour s'occuper du dogme ; il faut se rallier à la tendance dogmatique ou à la tendance pratique. »
S'il était absolument nécessaire de trouver des r*pr*~'"v tants de la tendance jiralujue, ne dcvnrt-on pas les chercher parmi les hommes qui adhèrent aux réformes ecclésiastiques entreprises au milieu de nous? Qu est-ce qui séparait les pasteurs démissionnaires vaudois de leurs collègues demeurés dans 1 église officielle? une question de domine? Non. Les uns et le-; autres tenaient à 1 orth \ :c. G éi ait une question de pratique, de conduite, d'application. — Qu'est-ce qui sépare les pasteurs démission noires français des chrétiens demeures dans l'Église oflicitîlle? une question de dogme ? Non, les uns et les antres t'ont la même profession personnelle. G est encore une question d'application.
Et qui donc marche peut-être vers l'orthodoxie séparée do la vie, sinon les églises de multitude? — Nous l'avons pl isieurs fois remarqué : une de leurs chances — nous osons à peine dire la meilleure — est d'abou'ir à la restauration d ;s formulaires; or, des formulaires irréprochables derrière lesquels, en dépit d une discipline impuissante, le monde vient se ranger, c'est le rè.irne du dogme sans vie. Il n'y a pas de despote plus farouche, plus dur et plus hostile parfois au vrai christianisme, que la fidélité dogmatique des églises mondaines. L'Allemagne en a lait la triste expérience ; elle a vu .jusqu'où une église nationale peut pousser le zèle orthodoxe et la haine du réveil.
Nous nous sommes souvent demandé pourquoi les chrétiens qui condamnent le mouvement ecclésiastique prennent contre nous le parti de la vie, de l'amour, du progrès intérieur. La masse incrédule à laquelle ils veulent demeurer associés serait-elle plus vivante qu'orthodoxe, plus pénétrée d'amour que de foi, plus accessible au progrès intérieur qu'aux convictions dogmatiques ? Non : cela n'est pas ; cela
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
ne peut pas, cela ne doit pas cire ; les œuvres sont au niveau des croyances.
Serait-ce que, de notre côté, on arborerait le drapeau d'une sèche théologie, et que, mutilant ainsi l 'Evangile, on en prendrait ce qui s'adresse à la tète en négligeant ce qui s'adresse au cœur? — Nous répondons encore : Non, sans hésiter. Nous savons, hélas, quelle distance énorme sépare noîre obéissance de no're connaissance, combien notre conduite est loin de glorifier celui que nous confessons des lèvres. Nous sommes de tristes chrétiens. Ne veut-on aflirmcr que cela, nous 1 avouerons en gémissant. — Mais, quant à aiop'er une théorie qui supprime ou subordonne une portion quelconque de la parole inspirée, nous nous sentons nets d'un tel péché. Avons- nous prononcé une parole qui tendît là? Lorsque nous avons couru au plus pressé en rappelant l'importance du dogme, n'avons-nous pus rappelé par ce'a même 1 importance de !a vie qui ne se relève qu'avec lui? Et le dogme dont nous pariions, était-ce moins ce qui s adresse à la tète que ce qui s'adresse au cœur, si tant est qu il y ait un dogme qui n'intéresse pas le cœur, une vérité qui ne sanctifie pas ?
Nous voudrions que ceux qui se forgent de telles idées au sujet du mouvement eccle iastique vissent de près les égl'ses auxquelLj il a donné naissance, dans le canton de Vaud par exemple. — Ils reconnaîtraient que nulle part peutêtre l'équilibre des vérités n'est plus scrupuleusement maintenu, que nulle part on ne s'attache davantage à mettra les âmes, les consciences en jeu, que nulle part on n est plus éloigné de s'enfermer dans la répétition des formules ou d.ms la démonstration des dogmes que nul ne conteste; on y sent le besoin de s'approcher de la personne même du Sauveur, de s'approprier les grâces du Saint-Esprit, dégoûter les joies de la communion fraternelle, de veiller sur la fidélité du témoignage qu est destinée à rendre la conduite, de-s Ghrél iens.
Chose étrange! si la discussion purement dogmatique doit se conserver quelque part, c'est au sein des églises mon* dûmes. Comme les dogmes y sont attaques, ils y sont aussi défendus. Les pasteurs lideles qu'elles renferment ne sauraient miem luire, et plaide à Dieu quils no se laissent ja-
mais séduire par la théorie spiritualiste qui leur conseille de laisser là des points contestés, pour se jeter dans le christianisme sentimental que tout le monde accepterait! Les pasteurs d'une Église véritable peuvent quelquefois interrompre, sinon l'enseignement, du moins le combat au sujet de la saine doctrine ; les pasteurs pieux d'un établissement multitudiniste n'ont pas ce droit.
Ainsi les querelles théologiques dont on voudrait nous attribuer le monople, sont au contraire l'attribut nécessaire des chai resoflicielles.
Ainsi la réaction spiritualiste manque de prétexte, et, tandis que personne ne songe à exagérer le dogme aux dépens de la vie, il se trouve des chrétiens qui cèdent plus ou moins à la tentation de s occuper d'édification, de vie, d'amour, en voilant un peu le dogme et sans trop sonder les divergences dont il est l'objet.
Il y a là le principe d'une révolte bien dangereuse contre les droits de la vérité. Ou plutôt, la notion même de vérité est détruite, dès qu'on se permet de distinguer entre les éléments qui la composent, entre le fruit et l'arbre, entre la conséquence et le principe, entre la vie et le dogme. La vie est un dogme ; le dogme est une vie. Le langage même qu'on est forcé d'employer en discutant la théorie mystique est déjà une atteinte portée à la vérité. Où s'arrête le dogme, et où commence la vie? La révélation de Dieu contient-elle quelque chose qui ne soit propre à édifier? Que penser d'une connaissance qui ne produirait pas l'amour? Que penser d'un amour qui ne serait pas basé sur la connaissance? Distinctions subtiles et malsaines, que nous avons besoin de désapprendre et que nous regrettons d'avoir employées un moment, fût-ce pour les combattre !
Effacez de la loi de Dieu l'ordre de la respecter tout entière, et la loi de Dieu n'existe plus. Aussi l'Étemel a-t-il dit : « Vous n'ajouterez rien à la parole que je vous commande et vous n'en diminuerez rien.» Aussi Jésus a-t-il dit: « Vous serez mes amis, si vous faites tout ce que je vous commande. » — Sans doute, nous ne faisons pas tout ce qu'il commande, bien s'en faut ; sans doute, nous sommes toujours des chrétiens incomplets, penchant vers la droite ou vers la gauche, donnant à notre insu plus d'importance
LES DROITS DE LA VERITE
à tel côté de la vérité qu'à tel autre, grossissant les choses qui nous préoccupent et diminuant celles qui demeurent en dehors des débats du moment ; mais de la révolte inconsciente à la révolte systématique il y a loin. Le jour où I on ose avouer le dessein de choisir dans la révélation divine, de mettre en lumière certaine portion de la vérité, et de laisser dans l'ombre certaine portion de la même vérité, on entre dans un chemin qui mène beaucoup plus loin qu'on ne veut aller.
Ceux qui tiennent les premiers ce langage n?ont que d'excellentes, que de pieuses intentions. Ils maintiennent pour leur propre compte la vérité tout entière ; ils la professent ; ils ne renoncent assurément pas à l'enseigner. "Seulement, ils ne veulent plus appuyer autant sur ce qui est nié par un grand nombre de docteurs et de membres de leur Eglise, sur ce qu'ils nomment plus particulièrement des dogmes, sur la divinité de Jésus-Christ par exemple, sur la personne et l'action du Saint-Esprit ! ils préfèrent insister sur ce qui est ou semble être unanimement admis, sur ce qu'ils nomment plus particulièrement ie l édification et de la vie. — Eh bien, la masse ne tardera pas à développer leur pensée, à en tirer même ce qu'ils n'y avaient point mis. La masse raisonnera ainsi : « Comme c'est au nom du principe de conciliation que des orthodoxes réagissent contre les tendances dogmatiques, nous pouvons en conclure que les dogmes sont de vains sujets de querelle qu'il faut abandonner pour avoir la paix. Comme c'est à l'instant où l'Église a refusé de confesser le dogme que des orthodoxes réagissent contre les tendances dogmatiques, il est évident que le dogme n'a pas à leurs yeux la valeur immense qu'il semblait avoir ; autrement ces orthodoxes auraient adopté uneconduite absolument contraire : ils auraient donné une couleur plus dogmatique que jamais à leurs prédications ; ils auraient éprouvé le besoin de montrer qu'en s'associant aux faux docteurs, ils avaient l'intention de continuer à leur faire bonne guerre. Puisqu'ils parlent de se tourner vers la pratique, vers la spiritualité, vers l'édification, soyons certains que les disputes dogmatiques sont oiseuses, ou peu s'en faut ; que chacun en pense ce qu'il voudra, pourvu qu'on ne nous en fatigue plus les oreilles ; soyons ortho-
doxes, pourvu qu'il n'en soit plus question et que les discussions theologiques prennent (in. Laissons cela aux savants, aux docteurs. Qu'on cesse d apporter à l Eglise ce qui doit être réservé à 1 école ! Il est si doux d échapper aux dissentiments et de s'unir dans l'édification ! »
De là, uno théorie proprement dite qui se formule peu à peu dans toutes les âmes mondaines et qui se cache même inaperçue au fond des âmes les plus croyantes, une théorie qui mutile de propos délibéré la vérré révélée, théorie audacieuse qui, portant la main sur la Bible et en taisant deux parts, s'écrie: «Je laisse celle-ci — au moins pour un temps — et je prends celle-là : Tznons-nous-en à ce qui édifie. »
Le principe d'une pareille option est jugé ; nous n'y reviendrons plus. Elle renferme ou la négation implicite f* s dogmes, ou ce qui est plus elfroyant, la prétention de les mettre de côté en les r ce araht vrais! — 11 ne sera pas inutile de dire quelques mot; de ses conséquences.
Le quiétisme mystique a toujours été d'autant plus dangereux qu'il procède ra réticences, par ménagements, par ajournements, n'attaquant de Iront aucune vérité, se contentant de voiler, d âmoiri Irir, de subordonner celles qui lui déplaisent, concili. nt enfin notre loi personnelle avec le silence prudent et soi-disant charitable sans lequel nous ne pourrions demeurer unis aux incrédules.
11 égare d'autant mieux les âmes, qu il (latte leurs secrets penchants, et qu'il les berce de la pensée intime de leur supériorité, de leur délicatesse, de leur tendance spirituelle et éthérée.
G est lui qui s'est chargé d'assurer à toutes les erreurs successives I appui d excellents chrétiens, sans lesquels ces erreurs n'auraient pu s établir. C'est lui qui s est chargé d assurer à toutes les Églises hérélique , mondaines, persécutrices, le contingent d'excellents chrétiens sans lesquels elles n'auraient pu tromper, persécuter, et dont la présence faisait plus pour sanctionner ces pratiques infâmes, que ne faisaient pour les ébranler leurs répugnances, leurs protestations et leurs soupirs.
G esL lui qui a répété, de siècle en siècle, depuis Jésus-
LÏS DROITS DE LA VÊIIITÉ
O -t., la trîs' 0 phrase que rions entendons si souvent aujourd'hui; — « Laissons les questions lliéologiques ; revenues a a qui édifie; voila du temps perdu pjiir la vie des âm s. »
A 1 époque où commençait le culte de la Vierge et l'adoration des images, le quiétisme mystique tenait le langage de la conciliation et delà charité : — « Pourquoi tourmeiVer ces pauvres gens? Si leur théologie n'est pas la meilleure, leur amour est sincère et fervent. Tous ceux qui croient au Seign ur ne sont-ils pas sauves, or ceux-ci ne croient-ils pas au Seigneur? Une sèche dogmatique leur vaudrait-elle mieux quj les naïves prati< es * f •« MifieniîÉii présence du monde à convertir, perd, ns-n^ns n 'emps et nos forces à discuter des erreurs i.. d'unsentim nt pieux? Nous diviserons-nous ?Nous querelle .vy.. . us Jonsacrons-nous plutôt à C3 qui fait la vis des âmes. »
/ 1 époque où les premiers solitaires s'enfonçaient dans les déserts, où les premiers couvents se fondaient, le quiétisme mystique ne se montrait pas moins conciliant, paâ moins charLable : — « Quel mal nous font ces dignes frères qui sacri tient leurs biens, qui se consacrent au jeûne et à la prière? Quel mal nous font ceux-ci qui se réunissent pour méditer ensemble la Parole, pour accomplir en commun de bonnes œuvres, pour soigner les malades, pour soulager les pauvres, pour instruire les ignorants ? Que leà théolo* giens examinent à la loupe le fondement scripturairc de leur conduite ; à la bonne heure! Quant à nous, gens simp'es, qui ne comprenons pas les subtilités, qui n'aimons pas les (Hautes et qui ne croyons pas qu'on, doive donner la pre* miere place à u ic do$ natique rigoureuse, il nous sul'lit de voir que ceux-là s édifient et qu ils nom édifient. Le temps que nous prendraient (le seches discussions, nous le réservons à ce qui est meilleur que 1rs discussions, à ce que le Seigneur aime, à ce qui rejouit les anges, à la vie intime des Uni i. »
11 n'existe pas une erreur, pas une seule, qui n'ait été protégée par un semblable plaidoyer. — Puis, quand 1 œuvre du diable est achevée, avec te secours constant des chrétiens; quand assez longtemps on a redit: « Songeons à léditication et non au dogme; renonçons aux disputes., respectons les
erreurs qui n'empêchent pas le développement de la vie évan gélique, » il s'est trouvé que ces erreurs, tolérées sous prétexte de vie, étaient une source inépuisable de mort; il s'est trouvé que cette rigueur dogmatique tant décriée, sous prétexte d'édification, aurait pu seule empêcher le débordement effroyable des vices.
Ceux qui connaissent l'histoire ecclésiastique, savent si nous exagérons et si la responsabilité de la théorie sentimentale est moins lourde que nous ne venons de l'indiquer.
Ils savent aussi que, grâce à cette théorie, il s'est formé au sein même des églises les plus fidèles un christianisme d'impressions dont on mesurerait difficilement les ravages. — Au lieu de juger les sentiments personnels d'après la Bible, on juge en quelque sorte la Bible d après les sentiments personnels. On n'adopte pas la marche la plus scripturaire, mais celle où l'on rencontre le plus de joie, où I on goûte le plus d'émotions douces. A toutes les objections on n'oppose qu'une réponse : — « Que voulez-vous? vos raisonnements peuvent être fort justes, mais je me sens béni. » Et le témoignage intérieur se substitue à la Parole écrite.
On se sent béni ! — Dieu me préserve de nier les bénédictions réservées à tout chrétien ; les nier, nier le bonheur intime, la précieuse union fraternelle accordés aux membrer des églises de Christ, ce serait nier les promesses mêmes du Sauveur. Nous rappelons simplement qu'une impression ne doit jamais prévaloir sur un texte biblique ou en tenir lieu, que toules les erreurs ont eu leurs joies spirituelles comme leurs miracles, qu'il n'y a pas d'illusion plus commune, et qu'une fois sortis du solide terrain de la Parole écrite — c'est-à-dire du dogme — - nos inspirations secrètes, nos préférences et nos émotions ne peuvent que nous égarer.
Un dernier mot, avant de quitter ce sujet qui semble rebattu et qu'il faudrait cependant traiter de nouveau chaque jour, car, sous la réaction contre les tendances dogmatiques, se cachent nos plus perfides prétextes : les prétextes spiritualistes et sentimentaux.
Ce n'est pas assez de la spiritualité et du sentiment; la
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
modestie se met encore de la partie. Que de chrétiens — que de femmes en particulier — s écrient : « Je laisse à de plus habiles les questions purement dogmatiques ; je leur laisse surtout les questions d Église : Je m'en tiens humblement à ce qui nourrit mon âme, à ce qui me fait du bien. »
La modestie, lorsqu il s'agit de vérité, par conséquent de devoir, n'est permise à personne. — Vous ne comprenez pas clairement ce que le Seigneur a révélé au sujet de tel ou tel dogme! Vous ne comprenez pas clairement ce qu'il a révélé quant à l'Église, quant au caractère individuel et sérieux de la profession, quant à l'importance de la saine doctrine, quant à la distinction de l'Église et du monde! Nous ne nous en étonnerons pas ; car, bien que ces vérités soient simples et destinées aux simples, « aux petits enfants » il s'est accumulé sur elles une telle masse de préventions, d'ignorance, d'opinions toutes faites, de mensonges historiques et d'habitudes héréditaires, que nous avons, nous protestants, à renverser une tradition avant de retrouver le type ecclésiastique des Apôtres. Oui, vous ignorez. Mais votre ignorance sera-t-elle un motif d'inertie et de sécurité, ou deviendra-t-elle un aiguillon de recherches, de prières, de chrétienne sollicitude?
Dans le cercle des intérêts qui se rapportent à la vie présente, l'homme qui sait, ou qui croit savoir, est tranquille. L'homme qui ignore est agité. Je ne sais pas ce qu'il faut faire pour sauver ma fortune, pour assurer le pain de ma famille ! Je ne sais pas ce qu'il faut faire pour guérir mon fils malade! Cette pensée de mon ignorance me rassure-telle? Non, elle me ronge, elle ne me laisse aucun repos : il faut que je cherche, q'? ; je trouve ; mes yeux ne prendront aucun sommeil jusqu'à ce que j'aie trouvé !
Et lorsqu'il s'agit de notre obéissance envers Dieu, lorsqu'il s'agit de 1 Église dont Jésus est la tête, les chrétiens se tranquilliseraient, s'endormiraient, parce qu'ils ont dit fort à la légère : « Je ne sais pas. »
Ah f certes, il est permis d'ignorer, et nous ignorons tous, et plus avancés sont ceux qui sentent le mieux leur ignorance. Il est très-permis aussi de s'abstenir quand on ignore. Mais, proclamer son ignorance, la poser en principe, en prendre, une fois pour toutes, son parti, s'en arranger un oreiller
de paresse, bâtir paisiblement sa conduite là-dessus... le fait a droit d étonner.
On sent là je ne sais qu'elle infidélilé de bon air, contente d'elle-même, qui n'a ni le courage des négations, ni c lui des affirmations, ni celui des recherches. Le même m >tit qui fait dire demain fait dire aussi peut-être : — Demain je serai fidèle; tranquillisons-nous aujourd hui. Peut-<"re suis-je fidèle, peul-êlre inlidele, je l'ignore : n'approloiu. basons pas.
N'approfondissons pas ! Voilà le dernier m le mot .rai de ces théories qui, alfeclant une haute spiritualité, nous dispensent de prendre parti, d agir, même de chercher. Rien n'exprime mieux la mollesse de nos convictions, bien moins hostiles à la vérité en soi, qu'hostiles aux droiL de la vérité sur nous.
Répétons-le à satiété ; il y a plus de respect pour la vérité chez celui qui la nie, que chez celui qui dit : i< Je la connais, mais je n'en prends que ce qui me convient! » Ou chez celui qui dit : « Je ne la connais pas, mais je m'en inquiète peu ; je m'arrange un petit as*1.3 d'édilication p.°'sible dans ce que je sais, bana m'occuper de ce que je ne sai? pas! »
— « Ce n'en pas renier la vérité que de fermer Us yeux st> le* erreurs innocent js. »
L"S erreurs innocent '5 sont proches parentes des dog^ies qui n'édifient pas. Tout se tient sur le terrain d^s théories relâchées qui sapent les droits de la vérité. En dehors de l absolu, il n'y a plus que le variable; en dehors du commandement obligatoire de Dieu, il n'y a plu3 que l'arbitraire humain; en dihors de l'autorité de toule la Bible, il n'y a plus que le choix à taire entre les devoirs. Or, le choix se
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
fait toujours en vertu des mêmes principes, ou peu s'en faut. iLes chrétiens — et il ne sagit que d'eux — ne sauraient rejpousser une déclaration quelconque de l'Écriture, si ce n'est ja la condilion de croire qu ils gardent {'essentiel. L'esseniiel, je est la vie! L'essentiel, ce sont les dogmes fondamentaux 1 [Le secondaire, cest ce qui n'éiilie pas! Le secondaire, c'est ce qu on peut rejeter sans autre péril que la naissance de quelques erreurs inoffensives !
Commençons par reconnaître la distinction qui existe entre la vérité fondamentale et les vérités secondaires. Cette distinction est de bon sens, car seule elle explique la communauté de foi et de salut qui unit les hommes dont les convictions sont identiques sur un point, diversement nuancées sur tous les autres, et qu on nomme chrétiens. Elle est scripturaire, car l unité essentielle et les diversités secondaires apparaissent dès l'origine au sein des églises apjstoliques, et le Saint-Esprit prend soin de nous parler lui-même du fondement. Oui, « quiconque croit au Fils a la vie éternelle. » Oui, nous pouvons nous écrier avec Paul : « Je n'ai voulu savoir qu'une chose ; Jésus-Christ et Jésus-Christ crucilié. »
Mais de ce qu'une seule vérité est fondamentale, concluronsnous que les autres vérités révélées soient sans importance? De ce qu'une seule erreur est morte. le par ellemême, conclurons-nous qu'il y ait des erreurs inolfcnsives?
Loin d'admettre une conclusion si peu justifiée, nous soutenons qu'aucune vérité révélée n'est sans conséquences graves, qu'aucune erreur n est innocente.
Rien ne nous répugnerait plus profondément, rien ne nous paraîtrait plus incompatible avec les sentiments que Dieu attend de nous, que de le supposer révélant aux hommes des vérités indiiFérentcs, dont 1 acceptation et le rejet auraient à peu près les mêmes résultats. Dieu, qui n'a pas accordé un verset de la Bible à notre curiosité, n'a pas livre un verset de la Biole à notre caprice ou à nos dédains soi-disant spirituels. Avant de traiter certains dogmes comme on traite celui de l'Église, par exemple, avant de déclarer qu'on les néglige, parce qu'ils ne sont pas essentiels, qu'où les éludiera plus tard, qu'on en tiendra compte dans
des circonstances meilleures, il faudrait prouver qu'il y a dans la Bible quelque chose de trop.
On ne le prouve pas ; on ne l'affirme pas ; et cependant combien de chrétiens qui répètent : — « Mon salut est fondé sur la foi en Jésus-Christ, non sur la connaissance des questions d'Église ; donc je laisserai la question d'Église et je m'attacherai à Jésus-Christ! »
La déduction ne brille pas par sa rigueur logique. Autant vaudrait dire : « Je crois en Jésus-Christ : donc je choisis parmi ses paroles et je me réserve de rejeter ou d'ajourner ceux de ses commandements qui ne me semblent pas importants ou opportuns. »
Nous nous étonnerions davantage d'entendre raisonner de la sorte, si nous ne l'avions fait longtemps nous-même. Nous ne contestions pas lexislence dune vérité relative à l'Église, nous en contestions l'importance et l'opportunité. Nous ne lui faisions pas l'honneur de nous informer sérieusement d'elle; nous pensions avoir un emploi plus profitable de notre temps, et sans l'accepter, sans la nier, sans l'étudier, nous passions à côté, la réservant à l'époque où nous serions de loisir, nous sachant bon gré de notre froideur et imaginant que notre attachement aux dogmes fondamentaux augmenterait à proportion de notre mépris pour un dogme aussi secondaire!
Dans notre ignorance, en partie volontaire, nous confondions YÊglise, qui est l'objet de tant de déclarations solennelles, et les formes d'organisation, au sujet desquelles Dieu nous a laissé tant de liberté.
Quand on a passé par de semblables sentiments, on n'a pas le droit de juger sévèrement les sentiments de ses frères; ou plutôt,on n'a le droit de stigmatiser les principes funestes auxquels il importe de n'accorder aucune trêve, qu'en reconnaissant avant tout ses propres torts, et en évitant d'appliquer le blâme aux personnes et aux intentions.
Proclamons-le donc bien haut : on peut être sauvé sans croire à lÉglise ; mais cela ne diminue en rien le devoir de croire à l'Église, le devoir de rechercher avec un zèle infatigable ce que l'Esprit-Saint nous révèle au sujet de l'Église.
LES DROITS DE LA VERITE
Il n'est permis à personne de dire : — «J'aime les chrétiens. Après cela, je m'inquiète peu de savoir ce que devient cette église visible composée d'églises particulières et fondée par les apôtres. Est-elle une société de frères recrutée par la profession individuelle, ou une société mondaine recrutée par la naissance? Est-elle la colonne et l'appui de la vérité, ou le désaveu éclatant de la vérité? Est-elle un moyen d'attirer à Christ ou d'éloigner de Christ, une cause d'édification ou de scandale? Peu m'importe. »
Il n'est même permis à personne de dire : — « Soyez, baptiste, pédobaptiste, plymouthiste, quaker, etc., pourvu que vous soyez à Christ. » Car, au même titre, il faudrait ajouter : « Suyez papiste, pourvu que vous soyez à Christ. » Délions-nous de ce qui nous fait plus tolérants que la Bible, et plus larges que le Saint-Esprit. Rien, absolument rien de ce que le Saint-Esprit a révélé n'est indifférent. Il n'est pas indifférent de trancher dans tel ou tel sens la question du baptême. Il n'est pas indifférent d'établir ou de ne pas établir des anciens. Il n'est pas indifférent de maintenir ou d'abolir les sacrements. Il n'est pas indifférent d'admettre ou de rejeter le mystère d'iniquité qu'on nomme le papisme. Qu'il y ait des chrétiens dans les diverses dénominations évangéliques, qu'il y en ait même dans les églises les plus corrompues, nous sommes les premiers à le reconnaître et nous en rendons grâce à Dieu. Qu il y ait des erreurs innocentes en fuit d'Eglise, nous le nions complètement. Hélas! l'expérience le nie plus haut que nous ; si elle nous montre des frères au sein des sectes que l'Écriture condamne, au sein des églises de multitude et jusqu'au sein de l'Église romaine, elle nous montre aussi à quel point l'erreur secondaire discrédite la vérité fondamentale, à quel point elle la prive de sa puissance d'édification et de propagation, à quel point elle réduit le nombre des âmes que doit convertir cette vérité.
Il est triste, le sang-froid avec lequel on parle, non des différences légitimes d'organisation qui distinguent les églises locales, mais des différences basées sur les plus graves dissentiments dogmatiques : — « Ces églises sont les compartiments de la grande bergerie! Chacune d'elles représente une face de l'éternelle vérité ! leurs erre urssont
utiles, et il serait déplorable qu'elles se confondirent dnr.s l'imité complète de lu foi! D ailleurs, il ne s a-^it pas d erreurs qui ébranlent le fondement; il s'agit d erreurs secon laires, d erreurs innocentes! H est bon qu'il y ait des luthériens et des calvinistes, des églises fondées sur la succession épiscopale et des Eglises supprimant toute charge ecclésiastique, des Églises croyant à 1 action magique des sacrements et des églises où le bapLèuie et la cene n existent plus ! »
L argumentation qu'on applique à l'Église aura la môme Valeur conîre toutes les vérités qui ne sont pas précisément le salut par le sang de Jésus-Christ: — « Nous ne sommes pas sair/és parce que nous croyons à 1 institution delà cène. Nous irons au ciel sans admettre l'inspiration pléniere de la Bible. La seconde venue du Seigneur n'est pas le fondement. Notre justification ne dépend pas de la foi aux rétributions éternelles. L'existence du diable a été mise en doute par des chrétiens qui reposent aujourd hui dans le sein de Dieu. D'autres chrétiens soutiennent que le jour du Seigneur est aboli. » — Et ainsi de suite. On sait jusqu'où va rénuttiét»atîon des dôgmeîs secondai es. La personnalité du Saint-Esprit n'y a-t-elle pas ligure 1
Nous répéterons ici ce que déjà nous avons accordé au sujet de l'Église : — Nous en convenons avec vous, au travers de ces erreurs, si énormes soient-elles, on comprend que des âmes aillent au Seigneur : elles l'aiment, elles croient en lui, elles regardent à la croix où le sang de Christ ellace le irs péchés; cela suffit.
Mais nous répéterons également la réserve solennelle que déjà nous avons faite au sujet de l'Église : — Les erreurs qui peuvent quelquefois ne pas empêcher le salut, ne sont pas pour cela fies erreurs in offensives.
Leurs conséquences funestes, trop souvent mortelles, ne sauraient s'etnjmér*r. Qu'on en prenne une au hasard : celle qui nie 1 inspiration plenière de l'Ecriture, par exemple, ou celle qui nie 1 existence du diable, et qu'on essaye d'exprimer leurs ravages! — l'Ecriture entière n est pas inspirée : donc j'ai le droit d'élaguer une partie de ses déclarations. Le diable n'existe pas : donc je dois regarder comme de simples ligures les textes qui me parlent de
LES DTiOTTS DE LA VÉRITÉ
« raclvcrsnîrc rôdant autour de nous comme un lion, des malices spirituelles qui sont dans les airs, de la nécessité de résister au diable alin qu'il s'enfuie de nous! »
Rien ne serait plus e Trayant et plus instructif que l'inventaire exact des résultats produits par une seule erreur innocente. Choisissez celle qui vous paraîtra mériter le mieux ce titre, vous frémirez en reconnaissant son inépuisa j le fécondité; l'erreur engendre l erreur, qui engendre d autres erreurs à son tour, et la déplorable famille va se propageant, se multipliant à travers les siècles; on la retrouve partout, partout elle corrompt, partout elle tue les âmes. — Que la gloriticalion du célibat se fasse jour dans les églises, appuyée sur les préférences personnelles d un apôtre et négligeant les protestations multipliées par lesquelles il distingue sa pensée faillible de 1 infaillible révélation de Dieu : aussitôt une maladie subtile se répand, elle attaque successivement les divers membres, elle aifaiblit le corps entier ; les couvents vont paraître, et des couvents sortiront mille erreurs nouvelles qui ne peuvent éclore que dans ces serres chaudes, qui ne seraient jamais nées à l'air libre et naturel de la vie de famille.
Il n'y a donc pas d'erreurs innocentes.
Mais admetlons qu'il y en eût, il n en faudrait pas moins repousser la théorie des erreurs innocentes. C'est un point capital sur lequel il importe de revenir,quoique nousen ayons dit quelques mots.
Oui, certaines erreurs fussent-elles inoffensives, la théorie ne le serait pas. La théorie est, qu on nous pardonne le terme oui semble exagéré et qui n est que juste, la théorie est rationaliste.
Nous faisons du rationalisme, lorsque nous soumettons une portion quelconque de la vérité révélée, fût-ce un iota, au contrôle de no'.re raison. La vérité secondaire est la vérilé de Dieu, comme la veriléque Dieu lui-même proclame fondamentale. Autre chose est par conséquent la théorie très-biblique des vérités secondaires, autre chose la théorie tres-antibiblique des erreurs innocentes. Aucune vérité révélée, si secondaire soit-elle, ne nous appartient. Chaque vérité révélée, si secondaire soit-elle, a des droits égaux, des
droits absolus sur nous. Aussi les seuls rationalistes ne sontils pas ceux qui disent en général de la Bible : — « Je prends ce qui est raisonnable, je laisse le reste. » Vous êtes rationaliste, vous qui dites : — « D'abord ce qui édifie! Réservons à un temps plus opportun ce qui semble moins favorable à la spiritualité. » Vous êtes rationaliste, voua qui dites: — «Négligeons les vérités secondaires, ménageons les erreurs innocentes. Dieu a parlé, mais je m'en inquiète peu. Je prêche Christ, et je mets ma gloire à dédaigner une partie de ses commandements. » Nous sommes rationalistes,nous tous qui disons: — «Voici des versets delà Bible qui blessent trop nos sentiments intimes, qui imposent de trop grands devoirs, qui établissent des doctrines trop inop* portunes. Ne nous y arrêtons pas ; ne recherchons pas leur sens précis ; la foi chrétienne est assez riche sans eux, et notre salut ne tient pas à si peu de chose! »
Ce rationalisme-là est particulièrement dangereux, car on s'y abandonne sans remords; bien plus, avec une secrète satisfaction. On compare volontiers à Marthe les chrétiens qui se travaillent au sujet des volontés de Dieu encore négligées, dont l'accomplissement entraîne des actes, des sacrifices, du bruit peut-être. On se compare soi-même à Marie assise aux pieds de Jésus, parce qu'on demeure dans le silence et dans l inaction, ou plutôt parce qu'on réserve son action et ses paroles aux devoirs universellement admis, à « la seule chose nécessaire ». — Mais, la chose nécessaire, c'est la soumission à tous les ordres de Dieu, c'est l'amour de toute sa vérité. Assise aux pieds du Sauveur et recueillant ses paroles divines, Marie ne choisissait pas entre elles ; Marie ne se réservait pas d'accepter celles-ci et de rejeter celles-là; Marie ne se disposait pas à en dédaigner quelques-unes comme secondaires, à entretenirquelques opinions opposées, à titre d innocentes erreurs. Si Jésus avait parlé de son Église à Marie, Marie aurait écouté avec autant de respect, obéi avec autant de zèle, que lorsqu'il lui parlait de pardon, de repentir, de vie éternelle. Profitons del'aver tissement donné à Marthe : « Tu te tourmentes et tu t'agites pour beaucoup de choses ; une seule est nécessaire.» Profitons-en; nele détournons pas de sa signification. Éloignons-nous des soucis rongeurs de ce monde, éloignons-
LES DROITS DE LA VERITE
nous du tracas inutile que nous apportons souvent dans les choses de Dieu. Mais ne nous éloignons pasdelamoindredes déclarations scripturaires; n'attribuons pas au Seigneur un langage tel que celui-ci : « Une seule chose est nécessaire, et la chose nécessaire, tu la distingueras dans mes discours, dans les écrits inspirés de mes apôtres. Tu y prendras la chose nécessaire, la vérité fondamentale; quant aux vérités secondaires, fais-en ce que tu voudras.»
La théorie des erreurs inoffensives est aussi funeste qu'elle est coupable. Si elle est injurieuse à la sagesse de Dieu, qui nous aurait révélé des vérités sans importance et sans conséquences, elle est mortelle aux âmes des hommes qu'elle étouffe sous les mensonges et auxquels elle finit par cacher même ce dogme fondamental qu'elle a la prétention de maintenir exclusivement.
L'histoire de l'Église ne le montre que trop.
La théorie des erreurs innocentes a toujours prêté secours à la théorie mystique. Notre esprit français s en était préservé plus qu'un autre. Faut-il qu'aujourd hui nous renoncions gratuitement à nos privilèges, que nous nous laissions envahir par une tendance bâtarde qui nous pousse à copier les défauts de 1 Allemagne sans nous approprier ses qualités! L'Allemagne s'enorgueillit du caractère subjectif de sa réforme; elle nous reproche d'avoir donné trop d'attention aux actes extérieurs, aux superstitions, aux pratiques; elle félicite les réformateurs allemands d'avoir songé au dedans en négligeant le dehors. Or, on sait si le dedans s'en trouve mieux. Les Églises d'Allemagne sont là pour en témoigner.
: — « Le dehors, misère ! Les pratiques, puérilités auxquelles des esprits supérieurs ne s'arrêtent pas! Regardez au fond, et ne vous inquiétez ni des formes, ni des idées plus ou moins fausses, ni des superstitions plus ou moins grossières qui peuvent se glisser dans les âmes tendres et satisfaire aux besoins de 1 imagination populaire ! »
Nous avons entendu la théorie mystique tenir ce langage. La théorie des erreurs innocentes le tient à son tour.
Elle disait aux chrétiens des premiers siècles : — « Quoi ! on s'indignerait, parce que quelques traditions édifiantes font revivre aux yeux des simples les personnages de TÉ-
sa
vangîle! » Et, deux ou trois siècles après les apôtres, on avait les évangiles apocryphes, avec leurs fables monstrueuses: l'évangile de 1 enfance, l'histoire de Joseph, lévangile de la nativité de Marie!
Elle leur disait encore: — «Quoi ! on s'indignerait parce que nous conservons les images de nos martyrs, parce que nous honorons leurs restes, parce qu'une simple croix nous rappelle celui qui est mort pournous ! »Etdesmillionsd hommes se sont mis à servir le bois et la pierre.
Elle leur disait: — («Quoi! on s'indignerait parce que la hiérarchie s introduit, parce que l'évéque. de la grande ville gouverne les anciens des églises rurales, parce que le clergé est mis à part, parce que les nécessités de l'ordre reçoivent une jus'e satisfaction! » Et bientôt, les mômes nécessités ont appelé l'archevêque à dominer sur les évoques, le métropolitain à dominer sur les archevêques, le pape à dominer sur les métropolitains ; et le clergé a été 1 Église, et le pape a été le vicaire de Jésus-Christ.
Elle leur disait: — « Quoi ! on s'indignerait parce que les multitudes inconverties sont introduites dans 1 Église où elles se convertiront, parce qu'en adoptant certains usages païens ou facilite l'entrée des païens dans 1 Église qui les rendra chrétiens ! » Et voilà que 1 Église devient le monde; voilà que l'hérédité se substitue à la prolession ; vo là que la richesse, la puissance, 1 emploi des armes charnelles remplacent l'humilité et les souffrances évangéliques ; voilà que les rites païens s infiltrent partout; voilà que le christianisme s'est transformé en paganisme.
La même théorie fournit maintenant des arguments identiques aux erreurs qui se propagent parmi nous.
— « Quoi î on s'indignerait parce que ceux-ci attachent du prix aux idées inoffensives de succession, de tradition, d 0pus oyeratum; parce que ceux-là se laissent entraîner à l'esprit sectaire ; parce que d autres oublient un peu la loi et la sanctification 1 Qu'importe, pourvu qu ils soient cruyuius, pourvu qu'ils aiment le Seigneur Jésus ! »
On va plus loin: — 4: Si des chrétiens louant aux pieds îcs déclarations de la Bible relatives à l'Église, il n y a pas li.>u de s en inquiéter! En sont-ils muiui noa lïorcs, eu sonl-iia muins des calants de Dieu l »
tES DÏIOTTS DE LA VÊItTTÛ
On va plus loin encore: — «Si l'Église, non contente rV abdiquer son caractère et de se confondre avec le monde, renonce même à professer la saine doctrine ; si elle sanctionne les enseignements, les prédications contradictoires ; si elle consent à ce qu'on attaque en son nom les fondements de la foi, ne nous alarmons pas ! L'Église mondaine et sans doctrine, ne renternie-t-elle pas des hommes croyants, des pré dicateurs fidèles? n'est-elle pas l'instrument de la conversion de plusieurs ? »
Oui, on a été ju«que-là ! Rien n'importe! Toutes les erreurs sont en quelque sorte indifférentes, puisqu elles n'empêchent pas absolument quelques âmes de venir à Jésus! Oui, on a fait de l'Église, de la saine doçtrine, des vérités secondaires !
C'est que nos vérités secondaire sont toujours celles qui réclament noire acl ion, celles qui exigent nos sacri lices. Chacun de nous n'a-t-il pas certains textes, dont il redoute secrètement les conséquences pratiques, à l'égard desquels il agit comme les apôtres agissaient à l'égard de la parole de Jésus : « Le Fils de l'homme sera li re entre les mains des hommes ! » — « Ils ne comprirent point cette parole. ..,ei Userai' gnaienù de V interroger touchant cclteparole. »
Sous prétexte de hauîe spiritualité, on prend son parli de l'Église systématiquement mondaine et délibérément sceptique. Erreur innocenfe, à laquelle il est permis de n'opposer que de vaines protestations, et dont on peut accepter l'effective solidarité. — Nos erreurs innocentes sont et seront toujours celles avec lesquelles il nous est commode de pactiser. Nous nous montrons très-sévères envers les erreurs hypothétiques du passé ou de 1 avenir; quant aux erreurs rcellcsdu présent, nous leur découvrons des droits à noire indulgence.
J'en ai dit assez pour faire voir que la théorie des erreurs innocentes couvrira tout, tout sans exception. Après avoir justitié l'abandon exprès de la doctrine, 1 association expresse avec les ennemis de la vérité el 1 assimilation expresse de I Église et du monde, rien ne peut lui coûter désormais. N allez pas signaler des institutions qui sont des réminiscences papistes; elles font du bien ! N'allez pas en signnler d ant ivs qui secondent 1 œuvre socialise et remplacent la Éamille ; elles tout du bien aussi!
Erreurs innocentes ! Erreurs utiles, dira-t-on bientôt!
Et le second pas sera plus facile que le premier ; car, une fois que les droits absolus de la vérité ont disparu, l'invasion du mal devient irrésistible. La brèche est faite.
— « Ce nest pas renier la vérité que de s'associer aux adversaires déclarés de la vérité, et que d appartenir à une prétendue église qui refuse de mu intenir, en fait, les fondements de la foi. »
On se contente habituellement d'alléguer à l'appui d'un pareil acte les généralités de la théorie de l édification ou de la théorie des erreurs innocentes. Cela est commode, mais insuflisant, et les hommes sérieux éprouvent le besoin de créer ici — vu la gravité du sujet — une théorie spéciale, la plus audacieuse peut-être qui soit née parmi les chrétiens, pour justifier leur relâchement au sujet des droits de la vérité. La voici en deux mots :
1° Sortir d'une église mondaine et sceptique n'est pas un devoir;
2° Rester membre d'une église mondaine et sceptique, tant qu'on a la liberté d y annoncer l'Évangile, c'est servir les intérêts de la vérité.
Examinons la partie négative et la partie positive de cette théorie.
i° La partie négative s'exprime ainsi: Sortir d'une église mondaine et sceptique nest pas un devoir.
En d'autres termes, il n existe et ne peut rien exister qui mérite à un degré quelconque le titre d'église ! Car ce titre suppose nécessairement certains caractères distinctits. Or, si nous sommes libres de rester membres d'une société qui a perdu ces caractères, la vérité ecclésiastique, quelle
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
qu'elle soit d'ailleurs, disparaît. En effet, la vérité ecclésiastique a cela de particulier, qu'elle ne subsiste que par la pratique. On ne prêche pas V Église, on agit de manière à faire partie d'une église, et toutes les fois qu'on ne fait pas partie d'une église, on trahit aussi complètement la vérité ecclésiastique, qu'on trahirait la vérité relative à Jésus-Christ en attaquant en chaire sa divinité. Le devoir de sortir d'une société qui a abdiqué les caractères distinctifs de l'Église est le corollaire indispensable de la notion même d'Église.
Cela posé, et en rappelant — ce qui ne sera guère contesté — que les caractères distinctifs de l'Église consistent tout au moins dans la profession de la saine doctrine par l'Eglise elle-même et par chacun de ses membres, nous nous hâtons d'accorder à nos contradicteurs tout ce qu'il est possible de concéder sans sacrifier l'idée principale.
Ainsi, l'obligation d'être prudent, de balancer le chemin de ses pieds, de ne rompre de vieux liens qu'à la dernière extrémité. — Oui, ce qui a duré a des droits naturels à notre attachement. Jésus-Christ nous en avertit : « Personne, après avoir bu du vieux, n'en veut aussitôt du nouveau ; car il dit: Le vieux est meilleur, » Nous ne nous étonnons ni d éprouver ni de rencontrer sur notre chemin un tel sentiment, et nos frères le rencontreraient bien plus énergique encore si, essayant de mettre du vin nouveau dans de vieilles outres, ils tentaient d'introduire dans une église mondaine la profession individuelle de la saine doctrine. On leur opposerait avec raison la déclaration positive : « Le vin nouveau rompra les vieilles outres, il se répandra, et les outres seront perdues. »
Ainsi encore, l'obligation de reconnaître, d'aimer des frères au sein de communions dont la Bible condamne les principes, et de ne pas réserver le titre de chrétiens à ceux qui suivent Jésus « avec nous ». — Rien de mieux, à condition que nous distinguerons entre les hommes qui appartiennent au Seigneur et les institutions que le Seigneur désavoue ; à condition que nous n'oublierons pas que, depuis la Pentecôte, il n'y a plus qu'une manière convenable « de suivre Jésus », c'est d'appartenir à ses églises.
Ainsi encore. l'obi igalion de résister à l'esprit sectaire qui voudrait transformer toute différence d'opinion, toute erreur et tout péché de 1 Église en cause légitime de rupture. Si la présence du mal qui ne détruit pas les caractères dislinctifs de l'Église nous autorisait à sortir, nous sortirions toujours et de partout; nous serions sur la route qui mène au fractionnement indéfini ; loin de respecter la vérité ecclésiastique, nous la roulerions aux pieds. La vérité ecclésia tique, qu'on ne fausse pas moins en l'exagérant qu'en la mutilant, nous ordonne d'appartenir à une église, non à une église infallible ou à une église j ure. L exemple dec chrétiens apostoliques le montre suffisamment.
Mais, ces concessions faites, ou plutôt ces axiomes proclamés, il faut se retourner contre la tendance égoïste qui nie 1 Eglise en niant la solidarité et qui semble s inspirer de la maxime favorite du monde: chacun pour soi, maxime déjà inventée au temps de Caïn : « Suis-je donc le gardien de mon frère? » Prenons-y garde. Nous avons tous en nous un coin de Caïn, qui nous inspire à peu près le même langage. — Je suis dans la vraie foi ; suis-je donc le gardien de ceux que 1 inconséquence de ma conduile en éloigne? Je prêche la sa:ne doctrine ; suis-je donc le gardien de ceux qui r attaquent? Je fais partie de I église invisible ; suis-je donc le gardien de ceux qui s'en écartent, dégoûtés de l'Évangile par la vue de 1 église visible à laquelle j'appartiens?
On dit encore : — » «Pourquoi n'y a-t-il pas eu de scissîoi au temps des apôtres? » Par le motif fort simple qu'aucune des églises apostoliques n'avait perdu ses caractères distinctifs.S il y a pèche à rester membre d'une église mondaine et seep+ique — quand on admet l'existence d'une vérité ecclésiastique — il y a péché à sortir d une église digne de ce nom. Est-il bien surprenant que les apôtres n'aient pas invité leurs frères à commettre un tel péché?
De leur temps, les deux points essentiels se sont constamment maintenus, — i° La saine doctrine était conservée par les églises en leur qualité d'églises, car l'autorité suprême sur elles était encore aux mains .des apôtre» ou de leurs délègues, reprenant, corrigeant, châtiant. Une Église sans doctrine n était possible alors qu au moyen d'une rup-
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
ture préalable avec l'apostolat, et qui doute que les chrétiens n'en fussent sortis sur-le-champ? — 2° La profession individuelle se conservait également, puisqu'on n ent ait dans les églises que par la conversion, puisqu'on n'y restait qu'en affrontant la persécution.
Cherchez à vous représenter au temps des apôtres une seule église où la divinité de Jésus-Christ et le sa'ut gratuit par la foi en son sacrifice fussent prèchés et attaqués avec un droit égal et sous la même sanction apostolique, une église confondue avec le monde, une église dont on ne pût faire parlie sans s'unir aux ennemis déclarés de la vérité et sans se séparer des assemblées fidèles! Si vous avez assez d'imagination pour vous forger un pareil monstre, nous comprendrons que vous parveniez à découvrir aussi dans la Bible votre théorie : « Sortir d une église mondaine et sceptique n'est pas un devoir. »
Jusque-là, permettez-nous de répéter notre observation très-élémentaire : la séparation n'a jamais été prescrite au temps des apôtres, parce qu'elle n a. jamais été nécessaire, parce que ce qui se passe aujourd but — la suppression absolue des caractères dislinetii's de 1 Église — ne pouvait pas se passer alors.
Le jour où une église indigne de ce titre aurait apparu, la marche des enfants de Dieu était toute tracée. En leur disant qu'ils devaient appartenir à une église, en leur révélant les traits essentiels de cette église, l'Écriture leur avait ass*z clairement déclaré qu'ils ne devaient pas appartenir à une association religieuse qui en eût été la négai ion.
Dans cette hypothèse absurde et inadmissible, les chrétiens apostoliques n auraient pas hésité. Ils n'auraient pas dit: u Nous regrettons un tel mal, mais qu'y l'aire! S'il ne tenait qu'à nous, les choses iraient autrement. » Ils auraient entendu les paroles solennelles de la seconde Épître aux Corinthiens (chap. VI) : « Ne vous mettez pas sous un même joug avec les incrédules... C'est pourquoi, sortez du milieu d'eux et vous en séparez.» Ils auraient agi comme agirent plus tard tous les fidèles serviteurs de Dieu qui, dans la mesure de leurs lumières, ont successivement rompu avec l'Eglise romuiue. Une lois convaiucus qu elle avait répudié
les caractères essentiels d'une église, ont-ils reculé devait la scission? Se sont-ils contentés de dire: « S'il ne tenait qu'à nous, l'Église romaine serait une Église. Elle ne lest pas. Elle est l'ennemie et la persécutrice des chrétiens. N'importe ; nous y restons. Sortir n'est pas un devoir ! »
Bien au contraire, tous ont compris que le devoir — non le droit seulement — consistait à se séparer d'une prétendue Église qui n'était ni l'assemblée du Dieu vivant, ni la colonne et l'appui de la vérité. Tous ont compris, les uns plutôt, les autres plus tard, que ces deux caractères fondamentaux manquaient à lÉglise de Rome. Tous ont compris que, sans le devoir de la séparation, les ordres relatifs à l'Église seraient virtuellement abolis et que les autres vérités seraient elles-mêmes privées de leur principale sanction. Il ne s'agirait en effet que de mondaniser l'Église pour y emprisonner les chrétiens sous 1 autorité du monde, pour les y emprisonner avec leurs désirs, et leurs soupirs, et leur impuissance volontaire.
Oui, colonne de la vérité et assemblée du Dieu vivant, voilà les deux caractères de l'Église. Le Saint-Esprit les a réunis dans un seul verset, afin de nous mettre en mesure d'apprécier du premier coup d'œil les cas où la séparation est obligatoire et ceux où elle devient coupable.
L'Église dont nous faisons partie est-elle une colonne de la vérité? Consacre-t-elle la vérité? Maintient-elle la vérité? Réprime-t-elle, en qualité d'Église, les attaques dont la saine doctrine est l'objet ?
L'Eglise dont nous faisons partie est-elle une assemblée du Dieu vivant ? La profession de ses membres implique-t-elle une foi personnelle ? Se sentirait-on libre de lui adresser les salutations qu'on adressait aux assemblées apostoliques : « Saints et fidèles? » Est-elle distincte du monde ; ou ne serait-elle au contraire que le monde sous la forme religieuse, comme l'armée est le monde sous la forme militaire et comme les collèges électoraux sont le monde sous la forme politique ?
Le fait est toujours facile à constater, et, une fois la constation opérée, nous éprouverons le besoin d'appartenir, non mystiquement, mais extérieurement, aux églises visibles de
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
Christ. Nous y serons poussés d'abord par le commandement exprès de notre Dieu. Nous y serons poussés ensuite par le même sentiment énergique qui, dans les choses du monde, dans les affaires politiques, ne nous permet pas de rester membres d une association volontaire dont nous réprouvons les principes. Il est vrai que « les fils de ce siècle sont plus prudents que les fils de la lumière ».
Après avoir nié le devoir de sortir, la théorie que nous examinons affirme qu'il est utile de rester. A la partie négative succède ia partie positive, qui s'énonce ainsi:
2° : — « Reste?* membre d'une église mondaine et sceptique, tant qu'on est libre d'y annoncer l'Évangile, c'est servir les intérêts de la vérité, »
Tant qu'on est libre d'y annoncer l'Évangile ! Nous n'insisterons pas longuement sur cette condition-là. Elle exprime un des sophismes les plus rebattus et, à notre avis, les moins soutenables qu'ait vus naître le débat actuel. Tout a des bornes, et on n'exigera pas que nous reproduisions in extenso les arguments que nous lui avons tant de fois opposés.
Vous n'aurez pas seulement la liberté de prêcher l'Évangile ; les adversaires de la saine doctrine ont besoin que vous la prêchiez. L'indifférence en matière de doctrines leur est plus précieuse aujourd'hui que les fausses doctrines, et leur seule chance pour la maintenir au sein des masses se trouve dans la prédication contradictoire. En présence du réveil religieux et ecclésiastique qui s'opère de toutes parts, ils sentent qu'une église purement hétérodoxe ne saurait vivre longtemps, malgré les secours du budget. Il y a d'ailleurs quelque chose qui les effraye plus que l'orthodoxie, c'est Y Église. Il faut l'éviter à tout prix. Si l'établissement officiellement sceptique succombait, ils accepteraient Téta* blissement orthodoxe, pourvu qu'il demeurât confondu avec le monde, sans foi réelle, sans profession individuelle, sans vie. Or, en tout cas, des chrétiens, et principalement des pasteurs chrétiens sont nécessaires ; ils sont nécessaires à leurs collègues latitudinaires ; les bonnes consistoriales sont nécessaires aux mauvaises, car la prédication uniformément hétérodoxe ne se supporterait plus, car un
synode exclusivement hétérodoxe ne se prendrait pas au sérieux.
Cela est vrai partout. Quels sont les principaux appuis de l'église officielle vaudoise et des mesures odieuses par lesquelles on cherche à la soutenir? Les pasteurs infidèles ou relâchés? Non, certes ; mais les plus fidèles, les plus vivants, ceux qui désavouent le plus la persécution, ceux que nous sommes heureux de nommer nos frères. Les ennemis de l'Évangile ne l ignorent pas. Ils sentent le prix de leur présence, qui consacre et autorise le mal, en dépit de Icuis intentions élevées et de leurs vaines protestations.
Ne parlez donc pas du b:en que fait votre prédication. ~— Oui, sans doute, elle porte, elle doit porter quelques fruits; la parole de Dieu ne retourne jamais à lui sans elfet. Ajoutons seulement que voire exemple sera toujours plus éloquent que vos discours. Que cet exemple soit édifiant sous beaucoup de rapports, nous n'en doutons pas. Pourquoi fautil qu'il enseigne aussi ce qu'il y a de plus propre à endormir les hommes au sein de mor! elles illusions ! — Quand nous voyons un prédicateur catholique annoncer le salut gratuit, nous nous demandons toujours s il ne l'ait pas beaucoup plus de mal que de bien. Quelques âmes sont touchées et converties par ses discours ; des milliers et des millions de pauvres ignorants sont confirmés dans les superstitions qui leur cachent l'amour de Dieu. On le cite au près et au loin; on le citera pendant des siècles. Un homme si evangélique! 11 ne s'est pas cru obligé, lui, de rompre avec Home, ou même de dénoncer ses erreurs! Donc les questions d'église sont indifférentes ! donc... les masses qu'on preiend servir se perdent. Ah ! sans les Pénelon, sans les Bridaine, il y aurait moins dames prosternées devant les saints, privées de la Bible, ignorant le pardon complet par le sang de Christ.
Quand comprendrons-nous enfin que l'association la plus volontaire qui existe, l'Église, ne s»? soustrait pas à la loi des associations volontaires: la solidarité? Quand comprendrons-nous que, choisir entre les vérités révélées et prétendre annoncer les unes, tandis qu on met les autres non moins claires au rebut, c est autoriser et pratiquer le rationalisme ? Vous prêchez la saine doctrine 1 Mais que repon-
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
drez-vous à voire collègue, qui, dans la même chaire, ou ce qui est exactement la même chose, dans une chaire ecclesiastiquement unie à ia voire, traite toute la Bible comme vous traitez une portion de la Bible? — «J'en use,dira-t-il, à l'égard des textes qui concernent le Fils et le Saint-Esprit, de la manière dont vous en usez à l'égard des tex'es qui concernent l'Église. Lorsque, dans les seules épîtres a Timoi née et à Tite, vous élaguez des versets tels que ceux-ci. 1 Timotliée III, 15; 1 Timotliée III, 9; Tite 1, 9; je puis bien élaguer, moi aussi, quelques versets qui me gênent. Nous n'avons ni l'un ni l'autre de vérité strictement obligatoire. Nous tenons compte l'un et l'autre des circonstances etde l'utilité. Nous nous élevons 1 un et l'autre au-dessus du système étroit qui voudrait établir l'autorité constante de 1 écriture et les droits absolus de la vérité. »
Des chrétiens ne s exposeraient pas deux jours à de telles répliques, si leur cœur, dévoué à Jésus, n'était séduit par la pensée de le mieux servir en enfreignant un peu ses ordres. Pensée que nous concevons d'autant mieux qu'elle a longtemps été la nôtre ! Il n'est pas bien loin de nous, le temps où nous passions impatientés à côté des déclarations relatives à l'Église, où, fermant les yeux et préférant notre sagesse aux commandements du Seigneur, nous répétions la formule que nous réfutons aujourd'hui : « Rester membre d'une église mondaine et sceptique — justement parce que, étant mondaine et sceptique, elle a plus besoin de nous — c'est servir les intérêts de la vérité. »
Les intérêts de la vérité! Qu'est-elle, la vérité de Dieu, s'il devient nécessaire de la trahir pour la faire vivre, s'il faut 1 associer à l'erreur pour qu'elle ne succombe pas sous ses coups? La vérité est faible! Celui qui nous la donne, celui qui en fut le grand témoin est faible ! Qu est-ce, qu'estce que la vérité?
La parole de Pilatc vient ainsi se placer sur nos lèvres incrédules: « Qu'est-ce que la vérité? » El cependant notre Roi se tient là, devant nous, lui, le Roi de la vérité. Nous l'avons contemplé en commençant cette étude ; nous avons recueilli ses divines réponses: « Mon royaume n'est point d ici-bas... Tu le dis, je suis roi, je suis né pour cela, et c'est pour cela que je suis venu dans le monde, alin de
rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité entend ma voix. »
Nous l'avons entendu, et nous avons une autre pensée que de marcher sur ses traces, que d'être de la vérité ! Ah, la vérité complète, la vérité partout et toujours, la vérité dans les questions de dogme, dans les questions de morale, dans les questions d'église, la vérité principale et les vérités secondaires, voilà notre lumière, notre sanctification, notre force, notre habileté ; rendre témoignage à la vérité, voilà notre mission. Le succès est, Dieu merci, dans de meilleures, dans de plus puissantes mains que les nôtres.
Jésus mourant nous a-t-il appris à sacrifier une portion delà vérité, afin de sauver le reste ? — Quoi ! nous serions les premiers à nous indigner si des vérités que notre conscience reconnaît sans que la Bible les révèle en termes précis, formaient l'objet d'une transaction, et nous nous permettrions de semblables calculs dans l'intérêt de la vérité révélée !
Cet homme d'Etat croit qu'on peut,dans le but de sauver la cause de l'ordre et de la civilisation, corrompre, acheter des suffrages, s'adresser aux instincts ou à l'orgueil ; il fait un peu de mal afin qu'il en arrive beaucoup de bien. Notre âme se soulève à l'idée d'un tel marché ; nous nous écrions, en dépit de la prudence vulgaire, que la vraie sagesse concorde avec la parfaite droiture, que la grandeur du but ne justifie pas l'immoralité des moyens !
On propose aux Etats-Unis un compromis qui limite l'extension de l'esclavage. Nous nous récrions encore. En vain nous parle-t-on de la paix, de l'unité nationale, des chances de l'émancipation future. Notre réponse est toute prête : « On peut transiger sur des intérêts matériels, sur des droits politiques, sur des conquêtes ; sur la liberté personnelle, la dignité et l'âme de nos semblables, sur l'obéissance aux injonctions formelles de la conscience, on ne transige pas. Nous n'avons pas le droit de concéder à l'esclavage un seul pouce de territoire, une seule créature humaine. La force de la vérité est dans son caractère absolu et immuable. La vérité ne nous appartient pas ; comment apporterions-nous dans un compromis ce qui n'est pas à nous ? La vérité triom-
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pbera plus vite en conservant, coûte que coûte, l'attitude inflexible qui lui convient !
Nous parlons ainsi, sans hésiter, lorsqu'il est question d'esclavage ou de corruption politique ; et nous hésiterions lorsqu'il s'agit d'un'* déclaration de la parole de Dieu?
Rien n'est moins rare qu'une telle inconséquence.
Les uns reconnaissent que la Bible indique les caractères fondamentaux qui caractérisent une assemblée chrétienne, une église. — Mais il est utile, quant à présent, de ne pas s'attacher à ces prescriptions !
Les autres reconnaissent que la Bible condamne l'esprit sectaire, qu'elle nous ordonne de manifester aux yeux de tous l'union des frères et de supporter les faibles. — Mais il est utile de maintenir jusqu'à nouvel ordre le fractionnement et l'isolement des églises : des intérêts sacrés seraient compromis, si nous nous montrions trop obéissants !
Les Allemands reconnaissent que la traduction des Ecritures par Luther renferme, quoique excellente, des imperfections et même des contre-sens. — Mais il est utile de conserver sans altération une version dont la popularité est immense : mieux vaut respecter un préjugé que de donner à l'Allemagne la Parole de Dieu telle qu'elle est!
Ailleurs, on reconnaît que les tendances au célibat ne sont rien moins que scripturaires. — Mais il est utile et commode de confier certaines œuvres à des personnes non mariées ! Qui sait même si la pensée qu'il serait commode d'employer des évangélistes et des missionnaires célibataires ne s'est pas déjà présentée à quelques esprits?
On s'arrête malaisément sur cette pente. Accordez aux intérêts prétendus de la vérité principale le sacrifice d'une seule vérité secondaire, et vous en viendrez vite à la théorie — fort plausible, coufessons-le — des Jésuites en Chine ou des Nestoriens chez les Tartares. On sait comment ils avaient assuré l'influence de l'Evangile sous les prêtres-Jean, sous Gengiskhan et sous les grands Khans ses successeurs. Un mélange impie de cérémonies païennes, mahométanes et chrétiennes avait prévalu ; les bénédictions étaient prononcées à tour de rôle par les bonzes, par les imans et par les prêtres : et tout cela se faisait alin d'éviter la destruction com-
plèle du christianisme ; tout cela, se faisait dans l'intéi-êt des Ames, dans l'intérêt de la vérité.
Soyez sûrs qu ils pensaient aussi agir dans l'intérêt de la véritdf\es prophètes coin plaisants dont parle le vingt-dcuxieme chapitre du premier livre des Rois. 11 nous semble les entendra développer entre eux les arguments qui les déterminent à caresser les velléités belliqueuses du roi Achab, à fermer les yeux sur son idolâtrie : — « Ci m.bî^n la situation s est améliorée depuis que nous sommes délivrés d Elie, de cet homme à idées étroites et absolues, qui ne savait rien ménager ! Alors, le roi ne pouvait rencontrer un propbèle de 1 Eternel, sans s écrier : «Jet ai trouvé, toi, mon ennemi. » Aiors, on massacrait les prophètes* à peine quelques-uns trouvaieni-ils un asile dans les cavernes. Si Elie prenait une sanglante revanche au torrent de Kishon, il était forcé de fuir le lendemain. Jésabej exerçait un empire incontesté, et le culte de Baal excluait celui du Seigneur. — Au.ourd'hui, Jésabel nous tolère, Achab nous consulte, nous pouvons annoncer le vrai Dieu au peuple ; nous sommes ici plus de quatre cents à la porte de Samarie, qui témoignons en faveur de la sainte loi. — Pourvu que S'ob ination inintelligente de Michee n'aille pas tout gâter! 11 est homme à ne pas comprendre que la liberté de notre prédication et l'étendue de notre influence valent bien quelques flatteries sans conséquence au sujet de Ramoth de Galaad ! il est homme à répondre: <c Je dirai ce que l'Éternel me dira ! »
Je dirai ce que l'Éternel me dira. Je ferai ce que l'Éternel m'ordonnera. Je prendrai le livre de 1 Éternel, et je ni efforcerai d accomplir ses moindres commandements. Si l'Éternel me défend d'appartenir à une église mondaine et sceptique, je n'y resterai pas un seul instant, quand même je conserverais la liberté d'y annoncer l Evangile, quand même je croirais y servir les intérêts de la vérité I
Voilà le langage qui convient aux enfants de Dieu,
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
Présentons encore quelques très-conrfes observations, sur la dernière des théories relâchées que les chrétiens inventent aujourd'hui afin de se soustraire aux droits absolus de la vérité.
Nous avons apprécié cette théorie au point de vue du devoir ; apprécions-la au point de vue de l'utilité. Nous savons déjà qu il y a une vérité ecclésiastique, qu il ne nous est pas permis de rester membres d'une église mondaine et sceptique ; demandons-nous si les conséquences d'un tel acte sont aussi funestes que son principe est condamnable. Pour quiconque comprend la portée du mot, vérité, cette recherche paraît superflue ; cependant, les meilleurs mêmes sont tellement portes à se laisser séduire sans le vouloir par les ralculs de leur sagesse, qu il est bon d'en montrer quelquefois la folie après en avoir montré 1 illégitimité.
Nous nous plaçons ici au nombre des coupables. Tous
nous calculons, plus ou moins; tous ce qui n'excuse
personne. Au reste il nous est doux, en finissant, de rendre à nos critiques le caractère de généralité qu'elles avaient semblé perdre peut-être, quand nous les appliquions aux questions spéciales qui préoccupent notre conscience.
L'histoire nous a conservé deux phrases ignobles, qui sont aussi deux phrases célèbres, applaudies, et qui résument énergiquement la tendance que nous combattons. — Paris vaut bien un? messe, disait Henri IV ; et beaucoup de prolestants le disaient avec lui, espérant qu'ils seraient plus forts contre la messe quand ils seraient maîtres de Paris. — Une messe ne v •ut pas trois royaumes, disaient les conseilleurs catholiques de Jacques 11 ; le devot Louis XIV, le papa le. disaient avec eux, se moquant à l'envi du monarque obstiné t^ui ne savait pua mentir à prouQS et apurer
le triomphe de la messe en demeurant maître de trois royaumes.
Ne vaut pas ! vaut bien ! expressions horribles dès qu'on les applique à la vérité. Ces évaluations de la vérité, cette pondération soi-disant habile, qui met les convictions dans un des plateaux de la balance, et dans l'autre plateau les avantages qu'on leur procurerait en les trahissant ; voilà ce qui devrait nous fait monter la rougeur au front.
Du moment où nous nous demandons ce que vaut une vérité, un atome de vérité, la notion même de la vérité et de ses droits a disparu de notre âme.
Alors les chrétiens allemands s'écrient: — «L'influence que nous exerçons vaut bien notre association avec les amis des lumières. »
Alors les chrétiens neuchatelois s'écrient : — « L'influence que nous exerçons vaut bien l'acceptation d'un rôle politique et d'une église constituée en démocratie mondaine. »
Les chrétiens vaudois s écrient : — « L'influence que nous exerçons vaut bien notre complicité effective avec les persécuteurs. »
Les chrétiens genevois s'écrient : — « L'influence que nous exerçons vaut bien le sacrifice que nous impose notre présence au sein d une église latitudinaire. »
Les chrétiens français s'écrient : — « L'influence que nous exerçons vaut bien la douleur de demeurer attachés à un établissement sans doctrine, livré aux prédications contradictoires et recruté par la naissance. »
Les chrétiens catholiques s'écrient : — « L'influence que nous exerçons vaut bien l'assentiment tacite donné par nous à quelques fables et à quelques mensonges. »
On sait si nous exagérons ! Les admirateurs de la conduite du curé Booz ont abondé parmi nous. Prêcher le salut gratuit en restant papiste, paraît une marche natutelle, excellente même. Combien de gens qui seraient tâchés qu'un curé évangélique perdit son influence en rompant avec l'hérésie romaine !
Ce genre de raisonnement s'étend à tout. Nous avons les chrétiens larges, qui pensent qu'il ne faut pas se montrer trop protestant, afin d'influer sur les masses catholiques. Nous avons les chrétiens pkilosoplies, qui pensent qu'il ne
LES DROITS DE LA VÉRITÉ
faut pas se montrer trop précis dans Ténonciafion du dogme, afin d'influer sur les penseurs, sur les arlistes, sur les savants, sur les politiques. Si nous tenons à influer sur un certain monde, gardons-nous de 1 effaroucher en niant les évolutions qui attendent la pensée chrétienne, le christianisme de l'avenir !
Et à force de ménager notre influence future, nous nous privons de toute influence actuelle, car la vérité seule influe: la vérité proclamée et obéie comme vérité. Nous avons voulu gagner les incrédules, les persécuteurs, les catholiques, les mondains, et ils nous méprisent en exploitant nos complaisances; en nous imposant, en imposant à notre foi ellemême une écrasante solidarité.
Ce qui se passe aujourd'hui en Angleterre devrait ouvrir les yeux aux plus aveugles Là aussi se trouvent des chrétiens qui s'imaginent servir les intérêts de la vérité en immolant leurs consciencieuses répugnances. :« L'influence que nous exerçons, disent-ils, vaut bien notre adhésion aux erreurs du Prayer-book, notre consentement au patronage laïque et à celui de l'Etat, notre union ecclésiastique avec les docteurs d'Oxford. En effet, nous prêchons la vérité, nous combattons le puséisme, nous évitons de livrer à l'ennemi la grande église anglicane. »
Or, il se trouve que le puséisme avance et Rome à sa suite, grâce à l'union si prudemment respectée. Les évêques ne protestent pas ou protestent peu contre les nouvelles tendances ; quelques-uns même se rangent ouvertement du côté de 1 opus operatum, de la tradition, des images, du surplis, de la confession; 1 évèque d'Exeter protège un établissement de sœurs de charité proleslantes, où 1 esprit de couvent et les pratiques romaines se développent jusqu'au scandale ; un evêque anglican publie un livre remarquable1, accueilli avec faveur, parvenu rapidement à sa seconde ou à sa troisième édition, et qui expose hardiment les doctrines de la haute église : la succession épiscopale, le baptême régénéra! eur ne pouvant être valablement administré que par un prêtre régulièrement consacré, c est-à-dire par un prêtre anglican, grec ou romain ! il établit ouvertement une
1 Lecture» ou tba catechism oî the cuurch of England.
doctrine en vertu de laquelle nous, protestants, nous ne serions pas même baptisés ! à l'entendre, on devrait nous administrer le baptême quand nous entrons dans 1 église anglicane, comme on y soumet nos ministres à une consécration dont les papes et les curés n'ont pas besoin !
Ce n'est pas tout. Cambridge cède à 1 influence papiste qui a déjà pris possession d'Oxford ; elle règne dans les collèges d Eton, de Westminster, etc.; l aristocratie est en partie conquise ; la classe moyenne est entamée ; un clergé puséiste ardent, zélé, visitant les pauvres, supérieur au Clergé mondain et l'entraînant à sa suite, travaille incessamment à ruiner l'œuvre de la réforme.
Que les membres évangéliques de l'église anglicane hésitent plus longtemps à répudier toute complicité avec ces erreurs, et 1 on verra le mal s'éiendre immensément, moins encore par l'appui des évèques qui approuvent le mouvement, que par l'inertie et la fausse habileté des chrétiens qui le condamnent.
Reconnaissons-le donc : en matière d'église aussi, le seul parti prudent consiste à chercher la vérité biblique et à lui obéir. Nos désobéissances sont funestes au même titre et au même degré qu'elles sont coupables.
Je me répète. Mais comment ne pas se répéter quand on rencontre toujours, sous diverses formes, au service de théories diverses, l'argument unique de l'utilité ? Au fond et à y regarder avec soin, les chrétiens qui effacent ou ajournent une vérité quelconque, dont l'existence n'est d'ailleurs pas contestée par eux, ne peuvent invoquer qu'une maxime: « Faisons du mal afin qu'il en arrive du bien. » Ne nous lassons pas de leur répondre que lorsqu'on fait du mal, il sn arrive du mal.
Ceci est une règle sans exception. On traite souvent des prits chimériques les hommes qui ont des principes absolus et qui les respectent! Il y a là une erreur et une injustice qu'il importe de signaler. Les esprits chimériques sont ceux qui, en bâtissant leurs théories, ne tiennent pas compte des faits. — Eh bien, pour le succès des œuvres chrétiennes, le grand fait, c'est la bénédiction de Dieu. Si I on est un esprit chimérique lorsqu'on se crée un système d'imagination,
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on Test également, et au plus haut point, lorsqu'on oubli© la bénédiction divine dans ses calculs.
Esprits chimériques, que ces chrétiens soi-disant prudents, qui distinguent entre les vérités révélées, proclamant celleci, cachant celle-là, ou la réservant pour des temps meilleurs !
Esprits chimériques, que ces hommes soi-disant pratiques, qui apportent dans la gestion des affaires nationales la même défiance à l'égard des principes, le même oubli des droits absolus de la vérité !
Oui, le spectacle présenté par le monde fournit de précieux enseignements aux chrétiens. Que nous agissions en qualité de citoyens des Etats terrestres ou en qualité de bourgeois des cieux, nous n'avons qu'une conscience. Or, que se passe-t-il sur la scène politique ?
Les révolutions se succèdent ; et après chacune d'elles, nous entendons professer, nous voyons appliquer une doctrine qui est aussi commode qu'elle semble raisonnable. — Il faut se rallier ; ce qu'on a maudit, il faut le bénir ; ce qu'on a soutenu avec ardeur, il faut le renier ! Il le faut, sous peine de laisser disparaître les dernières chances de gouvernement régulier, de laisser tomber les hommes qui défendent les derniers retranchements delà société, de prêter force aux violents qui viennent après ! — Puis, quand les violents sont venus, le même argument se reproduit, toujours aussi frappant, aussi irréfutable. On a servi les Girondins par crainte de Danton ; on sert Danton par crainte de Robespierre ; on servira Robespierre par crainte des Hébertistes, et si les Hébertistes triomphent, on les servira encore, car il y a derrière eux des misérables qui vont plus loin qu'eux,
Ceci est de l'histoire. La doctrine que nous rappelons a prévalu et prévaut. Les hommes honorables qui l'y conforment, rendent, au moment même et abstraction faite des principes généraux, de véritables services. Ils aident au rétablissement de l'ordre ou des apparences de l'ordre ; ils préviennent des catastrophes imminentes.
Ils l'ont un bien réel, quoique passager, soit ; mais ils font un mal durable. Ils donnent à plusieurs générations successives une immense leçon d immoralité
La leçon portera ses fruits. Gomme on sait que les meilleurs citoyens ont des dévouements tout prêts pour le succès quel qu il puisse être; comme on sait qu'il suffit do renverser un gouvernement et d'en fonder un autre pour obtenir leur appui consciencieux, on foule aux pieds les idées de justice et de droit: le fuit seul est adoré et doit 1 être. C'est l'admission anticipée de toutes les iniquités et de tous les crimes ; c'est le bouleversement érigé en état no mal ; c'est la machine à révolutions la plus parlaite : machine inventée pour éviter les révolutions !
Ah ! rendez-nous la résistance impolitique de quelques hommes qui sachent rester fidèles à leurs convictions et à leurs serments, de quelques hommes qui n'en soient pas encore ve ius à dire aux adversaires dont ils stigmatisent les projets : « Du reste, si vous réussissez, vous nous aurez. » Sans eux, on ne saurait concevoir la possibilité même de l'équilibre ; car l'équilibre est impossible lorsque la ma^se entière se prononce toujours dans le sens de l'événement Penche-t-il d un côté, nous nous y précipitons aussitôt, et nous déterminons la chute.
Telle est la grande leçon que nous donne aujourd'hui le monde politique. Grâce aux violations utiles des principes, on en est venu à la négation universelle des principes. Personne ne croit plus à personne et à rien. A force d être sauvés, nous nous sommes exposés à ne pouvoir plus l'être; car, avec un peuple dénué de foi politique, aucun gouvernement n'a de lendemain. Qu'est-ce que la loi? en la foulant aux pieds, je l'abolirai. Qu'est-ce que le droit? sa valeur morale ne survivra pas nne heure à son infraction matérielle. Qu'est-ce que les principes ? Qu'est-ce que la vérité?
On comprend que le monde parle ainsi ; mais d^s chrétiens, tenir le même langage! distinguer entre la vérité et le succès, entre 1 obéissance à tout ordre divin et la bénédiction du Seigneur !
Ceux qui ont lu le travail de M Vinet sur Chateaubriand n'ont pas oublié la noble vivacité avec laquelle il s eleve contre l'idée de calculer les inconvénients de la moindre vérité. Chateaubriand reprochait à Luther de n'avoir saisi
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que le petit cMé des choses, parce que celui ci avait refusé d'a<lopter quelques doctrines — fausses à ses yeux — qui lui auraient donné la Suisse et les bords du Rhin. Chateaubriand avait dit : « Un homme à grandes conceptions, désirant changer la fa^e du monde, se serait élevé au-dessus de ses propres opinions. »
« Si, s élever au-dessus de sa foi, s'écrie M. Vinet, est le propre des grandes conceplions, Jésus-Christ n'en a eu que de petites ; car, plutôt que de se mettre au-dessus de ses opinions, c'est-à-dire au-dessus de la vérité dont il était le dépositaire et dont l'abandon lui eût valu des hommages et une popularité immenses, Jésus Christ aima mieux mourir... N est-il pas possible que Jésus Christ, et Luther à son exemple, aient estimé que la plus grande des conceptions est de préférer la vérité à toutes choses?... Ce principe de conduite est la gloire distinctive des âges chrétiens... M. de Chateaubriand abjurait-il son génie, lorsquil refusait la fortune plutôt que de la devoir à l'assassin du dernier des Condes ? Aucun de ses ouvrages, selon moi, ne renferme une plus grande conception... Luther, en renonçant au protectorat de l'Europe plutôt qu'à une seule de ses convictions, a fait œuvre de bonne politique en même temps que d'abnégation. »
Nous aimons à laisser le lecteur sous l'impression de ces belles paroles.
Il y a quelque chose de plus compromis que la vérité parmi nous, c'est sa valeur, ce sont ses droits. Nous sommes moins éloignés de trouver les mêmes dogmes dans 1 Ecriture, que de leur reconnaître la même autorité sur nous ; et il est permis d'affirmer que les questions qui divisent les chrétiens seraient bientôt résolues, s'ils s'approchaient de la Bible avec l'intention de prendre au sérieux toutes les vérités que proclame la Bible.
Hélas ! pendant que nous la lisons, le diable murmure à noire oreille : « Tout cela n'est pas également urgent, également obligatoire ; il est ordonné d avoir égard aux faibles : Paul se faisait tout à tous ; il consentait à se purifier et à circoncire Timothée ; d'ailleurs l'édification passe avant le dogme, le dogme principal passe lui-même avant les dogmes
secondaires ; imprudents amis de l'Evangile, que ceux qui ne savent jamais fermer les yeux sur les erreurs innocentes, qui ne savent pas demeurer membres des associations mondaines indignes du nom deglises, qui ne savent pas voiler quelquefois la vérité, alin de la mieux servir ! »
On ouvre volontiers l'oreille à un langage qui semble plausible, prudent, qui semble n'attaquer aucune vérité, et qui n'en est que plus propre à les frapper toutes d'impuissance. On s'incline de loin devant chaque vérité ; mais que telle vérité se rapproche de nous, qu e le exige des actes, des sacrifices, et aussitôt cette vérité, la vérité actuelle prend place parmi les vérités inopportunes : les réserves générales qui planaient sur l'ensemble des doctrines révélées s'appliquent directement à cette vérité-là.
J'ai cherché à combattre ces perfides réserves, h montrer que la vérité sans ses droits, sans ses droits absolus, n'est plus la vérité.
Être ou ne pas être, voHà la question*
DANS UN TEMPS COMME CELUI-CI
— « Vous pouvez avoir raison ; ma's ne saunez-vous attendre une époque moins tourmentée? Osez-vous bien ajouter la révolution religieuse à tant d'autres révolutions ? N'avonsnous pas assez de divisions, assez de ruines? Ne saurait-on laisser reposer la réforme ecclésiastique dans un temps comme celui-ci ? »
Voilà l'argument que chacun répète. Voilà le procédé sommaire au moyen duquel chacun se débarrasse d'une question qu'il est assurément plus commode d'ajourner que de résoudre.
Ceux qui parlent ainsi croient exprimer un axiome, et nous aurons l'air d'avancer un paradoxe quand nous leur répondrons : « En admettant même qu'on eût le droit d ajourner la question dans un temps ordinaire, on n'aurait pas le droit de le faire dans un temps comme celuici. »
C est pourtant une vérité qui ressort éclatante du moindre examen de la Bible, du cœur humain et de l'histoire.
La Bibla ne nous dit pas qu'il y ait un temps d'obéir
un temps de désobéir, un temps d'appliquer à la rigueur les principes posés par notre Dieu et un temps d en réserver lapplication ; elle laisse cela aux faux sages dont les systèmes sont mis en scène par l'Ecclésiaste ; elle leur abandonne les prudentes maximes : a II y a un temps de tuer et un temps de guérir..., un temps de chercher et un temps de laisser perdre..., un temps de se taire et un temps de parler, un temps d aimer et un temps de haïr. » — La Bible nous apprend que la fidélité complète est toujours obligatoire et toujours utile. Elle nous apprend que 1 Eglise telle que Dieu l'a voulue doit toujours produire un grand bien, et que sa suppression doit toujours produire un grand mal. Elle nous apprend que la protection du Seigneur, toujours accordée à ceux qui acceptent docilement sa parole, est toujours le premier élément de succès que la prudence chré tienne ait à l'aire entrer en ligne de compte.
Le cœur humain nous avertit en outre que, s'il est un moment où sa dureté naturelle se brise et où il s'ouvre à 1 Evangile, c est lorsqu il a subi la douloureuse préparation des souffrances, des angoisses, de l'ébranlement universel, de la dépendance absolue. Alors, présentez-lui la vérité, la vérité entière, la vérité avec son sel, la venté non dsmen ie par le spectacle d une église mondaine, la vérité soutenue au contraire par l'église véritable qui est sa colonne, et le cœur saisira avec avidité ce royaume, le seul qui ne stit pas ébranlé, cette paix que Jésus ne donne pas à la manière du monde, cette fraternité, mensonge dans les sociétés politiques, réalité précieuse dans les assemblées des enfants de Dieu.
L'histoire enfin complète la démonstration. Où nous montre-t-elle les hardis mouvements que nous aimons, dont nous rendons grâce chaque jour, et qui ont maintenu la protestation de la foi scripturaire contre la grossière tradition des hommes? — Sans doute aux époques de calme! sans doute le Seigneur n'aurait pas permis que ses témoins élevassent la voix au sein des tempêtes sociales et ajou'assent une révolution religieuse à tant d autres révolutions! — Eh bien, non. Les siècles de réforme religieuse ont tous été au nombre des siècles les plus sombres, les plus agités, les plus révolutionnaires dont les annales du monde fassent
DANS UN TEMPS COMME CELUl-Cï
mention. C'est aux époques de souffrance, de fermentation, de décomposition et de recomposition générales comme la nôtre, que s'accomplissent les crises religieuses qui apportant le remède après avoir accru la violence du mal. C'est dans le sol déchiré que Dieu jette sa semence. N'allons donc pas nous écrier avec tant d autres : « Pitié pour ces sociétés broyées par l'orage ! pitié! ne leur infligez pas le surcroît d? douleurs qu'entraîne le progrès ecclésiastique. Elles sont si malades, qu il y aurait cruauté à les guérir ! Les principes d ordre et d'obéissance sont tellement détruits dans l'ordre civil, qu'il y aurait imprudence à les restaurer dans Tordre religieux ! Les garanties humaines sont tellement détruites, qu il y aurait folie à nous replacer sous la bénédiction de Dieu ! » Ecrions-nous plutôt : « Rien qu'à la grandeur des événements politiques, on pressent une grande époque religieuse. Nous vivons dans l'atmosphère agitée des siècles réformateurs. — Et l'on voudrait ajourner la réforme, ajourner l'Eglise... dans un temps comme celuici ! »
Ce que nous venons d'affirmer au sujet des siècles réformateurs est-il complètement vrai ? On en doute ; on nous soupçonne d'exagération. — A la bonne heure î Ouvrons 1 histoire ; laissons parler les faits. Aussi bien est-il utile de se retremper quelquefois dans la contemplation des voies de Dieu. Nous rêvons beaucoup trop pour l'Eglise les enfantements sans douleur ; et d'un autre côté, nous nous imaginons beaucoup trop que nous sommes seuls à souffrir, que notre génération est la seule qui ait connu les bouleversements, les misères, l'explosion des passions mauvaises; la seule où les hommes aient été « comme rendant l ame de frayeur. » Écoutons la voix des siècles passes, des siècles bénis entre tous, qui ont été les siècles agités entre tous.
L enumération de ces siècles est facile quand on ne s'occupe que de notre Occident; car, en laissant de côté la protestation permanente des Vaudois qui se trouve à la base de toutes les autres, il est évident que les attaques principales contre l'erreur dominante ont eu lieu au douzième siècle par Pierre Bruys, Henri et Valdo, à la fin du quator-
zième par Wicleff et Jean Huss, au commencement du seizième par les réformateurs.
En Orient, le problème est moins facile à résoudre. Y a-til eu là un seul mouvement évangélique qui ait mérité de faire époque? Nos historiens ecclésiastiques le nient en général, parce qu'ils répètent servilement sur le compte des Pauliciens les accusations de leurs bourreaux.
Nous ne profiterons pas de cette circonstance ; nous ajouterons le septième siècle au douzième, au quatorzième et au seizième : nous verrons dans quelle situation se trouvait l'empire grec lorsque les Pauliciens y parurent, avant d'examiner l'état de l'Europe au moment où Dieu jugea bon de susciter les trois éclatantes réactions qui interrompirent parmi nous la prescription du papisme.
Nous tiendrons d'autant plus volontiers compte des Pauliciens que, sans les croire exempts d'erreurs, nous les croyons victimes d'une épouvantable calomnie. Jusqu'à quand nos écrivains évangéliques copieront-ils servilement les annales romaines, appelant Église ce que la Bible appelle le mvstère d iniquité, appelant sectes ce que la Bible appelle l'Eglise ? Jusqu'à quand tiendront-ils pour justement condamnés ceux que les persécuteurs ont pris soin de flétrir en les tuant, et en détruisant tous leurs écrits ? Ce que nous savons par les persécuteurs, c'est que les Pauliciens attaquaient le matérialisme de l'église régnante, ladoration des images, l'invocation des saints, les reliques, les jeûnes, les couvents, le culte de Marie, lés prétentions sacerdotales du clergé. Ce que nous savons encore, c'est que, pendant deux cents ans, ils versèrent leur sang pour leur foi, jusqu'au jour où eut lieu le massacre général, réclamé par le pape et ordonné par l'impératrice Théodora. Que ies moines leur aient attribué — comme plus tard aux albigeois — des tendances manichéennes ; qu'ils aient voulu nous les faire voir cédant à un spiritualisme sans frein, rejetant l'Ancien Testament et même une partie du Nouveau, nous nous déclarons décidés à réserver notre opinion. Le plus simple sentiment d'équité exige que de tels témoignages rencontrent une absolue récusation. Que serait, nous le demandons, l'histoire des premiers chrétiens, si l'on n'avait conservé que les livres de leurs ennemis ? Faudrait-il les considérer comme
DANS UN TEMPS COMME CELUI-CI
une société d'idolâtres et d'impurs, réunis pour adorer une tête d'âne et pour se livrer aux vices les plus infâmes? — Que serait 1 histoire des réformateurs, si 1 on n'avait conservé que les livres catholiques? Jamais monstres pareils auraient-ils souillé la terre de leur présence? — Que serait l'histoire du réveil religieux, si l'on ne consultait que les journaux rationalistes? Orgueil, sottise, haines et divisions ! — Que serait l'histoire de l'église libre vaudoi^e, si elle se faisait sur les documents publiés par le conseil d'Etat? — Tous les documents écrits par les persécuteurs se ressemblent : ils mentent tous. Prenez les plus chrétiens d'entre les persécuteurs ; prenez un Bernard, un Gerson, un d'Ailly ; n'importe. Bernard mentira pieusement au sujet des albigeois, comme il a menti au sujet d Abailard dont les doctrines — bien connues cependant — ont été faussées par lui, de l'aveu même de 1 abbé Fleury, dans sa dénonciation adressée au pape. Gerson et d Ail I y mentiront non moins pieusement en écrivent dans un acte authentique, rédigé sous leur influence : — sentence de Jean Huss — qiïil prétendait devenir la quatrième personne de la Trinité !
Jean Huss a laissé des ouvrages qui ont répondu ; les Pauliciens n'ont rien laissé. Il est donc permis de penser que leur mémoire a été calomniée et que leur apparition a marqué le seul retour considérable vers l'Evangile que signalent les honteuses annales de l'Orient.
Pour commencer par les Pauliciens, que durent penser les hommes prudents, lorsque le premier évangéliste des sectaires, Constantin, commença à prêcher cette parole de Dieu qu'il avait longtemps méditée en silence ; lorsqu'il fonda, sous le nom de Sylvain, ses églises d'Arménie ? Que durent penser les hommes lorsque Siméon, qui avait été charge de faire lapider Sylvain, entreprit à son tour la même œuvre et accepta joyeusement la môme mort ? — Le moment est vraiment bien choisi ! L'empire n'est pas assez ébranlé par les querelles religieuses et par les calamités nationa.es ! Quelle époque que celle-ci ! Les disputes du monothéisme troublent toutes les têtes et ébranlent la foi des simples ; des empereurs méchants ou imbéciles se suo
cèdent sur un trône ensanglanté ! Aux invasions des Chosroës de Perse succèdent les invasions des califes d'Arabie ; déjà. Jérusalem a succombé, déjà la Syrie et l'Egypte sont conquises, déjà Constantinople est assiégée ! Voilà sept années que les musulmans entourent les murs de la capitale : nul n'est sûr du lendemain ; la dernière heure de 1 empire, du christianisme peut-être, semble près de sonner... Et Ton vient nous prêcher des réformes! et Ion vient ajouter aux divisions, aux ruines, aux douleurs de noire agonie! On songe à restaurer la saine doctrine et la véritable Eglise dans un temps comme celui-ci !
Les sages de l'Europe occidentale eurent-ils moins raison conlre Pierre de Bruys, contre Henri et contre Pierre Valdo, au douzième siècle ?
Une partie de la population est aux croisades, et n'en reviendra pas. L'autre partie est agitée par des secousses dont rien aujourd hui ne peut taire comprendre la violence. — En Sicile, en Angleterre et ailleurs, des révolutions royales ; en Ilalie et en Allemagne, la querelle des investitures, les guelfes et les gibelins, des guerres, des ruines, des bouleversements inouïs ; partout la iutte de l'Etat et do l'Eglise : c'est Barberousse qui saccage Milan, c'est Henri II qui assassine Thomas Becker !
Pendant ce temps, les schismes se succèdent, les antipapes se combattent, s'anathématisent et menacent de rainer dans l'esprit du peuple les dernières notions de respect pour le christianisme.
La fièvre des esprits est ardente. La scolastique vient de naître ; Abailard, son plus brillant et son plus imprudent champion, vient de pénétrer au nom de la raison dans le domaine de la foi et de la pratique traditionnelle. Il entraîne des multitudes sur ses pas, à Melun, à Gorbeil, à Paris, à Saint-Denis, et jusque dans ses déserts où sa présence créé le Paraclet. En le comparant à Goliath, Aniold de Brescia à 1 ecuyer qui porte ses armes, Bernard ne fait qu exprimer la gravité réelle du combat et l'eiTervescence des esprits. Qu'on rie tant qu'on voudra des u;iiversaux, des nominaux, des réalistes selon Platon et .es réalistes sel^n Aristote ; sous cette l'orme, tous les problèmes
DANS UN, TEMPS COMME CELUI-CI
se posaient, et 1 émotion intellectuelle du siècle explique seule la passion d un peuple entier, d Héloïse elle-même, pour le vaniteux égoïste, mais puissant remueur d'idées, qu on nomme Abailard.
Arnold de Brescia valait mieux que lui. Il aimait la Bible; au lieu de vaines spéculations, il y avait puisé un ardent désir de réforme. Condamné, lui aussi, par des conciles et par des papes, il réussit un moment à faire faire aux Romains de 1143 ce que Mazzini, par d autres motifs, a fait faire aux Romains de 1849. La supression du pouvoir temporel des papes dut alors ébranler l'Europe bien autrement qu'elle ne l'ebranle aujourd'hui.
Et c'est au milieu d une pareille situation, c'est quand les cendres du bûcher d'Arnold de Brescia ne sont pas encore froides, quand les arnoldistes agitent l'Italie, quand les esprits sont tiraillés en mille sens par mille doctrines contraires, quand les troupes armées d'un fanatique Tanquelin épouvantent les Pays-Bas, quand d autres troupes suivent Eude de Stelle en Bretagne et en Gascogne, l'adorant comme celui qui doit juger les vivants et les morts, c'est à ce moment qu'un Pierre Valdo vient remuer, lui au«si, cette vase en fermentation ! Ne voit il pas ce qui en sort? Quelles folies ! quelles impiétés ! Est-ce ici l'heure paisible qui convient aux vraies réformes ? Que veut-il donc faire, ce marchand de Lyon, bien digne en effet du surnom de Vaudois ? Les provinces de la langue d oc n'ont-elles pas assez souffert de l'ébranlement causé par la double campagne de Pierre Bruis et d'Henri contre la messe, contre les images, contre les crucifix, contre Vopus operatum sous toutes ses formes ? Quand PL* re le Vaudois se ferait déchirer à Saint-Gilles comme le premier Pierre, quand il se ferait emprisonner à Reims comme Henri, aurait-il assez expié le zèle intempestif et coupable qui jette des aliments à un tel incen lie, qui jette la Bible traiuite à un tel peuple, qui choisit un tel moment pour troubler de ses prédications la France. l Aragon, l'Italie, l'Allemagne et la Bohème ? Apôtre m dencontreux, ayez pitié du siècle le plus tourmenté de 1 histoire ; et si nos maux intérieurs ne vous touchent pas, considérez au moins les infidèles qui vous menacent : au Nord les païens, au Midi les Maures, à 1 Est les
se
Turcs, et bientôt les Tartares de Gengiskan ! Le retour au pur Évangile est chose excellente ; mais non d.ms un temps com.Aé celui-ci.
La fin du quatorzième siècle voit paraître deux hommes dont nous sommes habitués à bénir le nom et à admirer les travaux ; deux hommes qui attirent, quoique à des titres divers et inégaux peut-être, l'amour et l'affection des chrétiens. — Détrompons-nous. WicleiT et Jean Huss ont été des fous qui n'ont pas compris que la réforme de l'Église doit, se réserver aux époques tranquilles... où elle ne s'opère jamais.
Il n'a pas compris cela, ce WiciefT, qui, cent cinquante ans avant Luther, va à Rome, y prend 1 horreur de la papauté et revient écrire en Angleterre contre l'antéchrist, ce WiciefT qui traduit la Bible et montre en elle la source unique de la foi.ee WiciefT qui rejette la confession et la transsubstantiation, ce WiciefT qui, condamné par l'archevêque de Cantorbéry, à demi protégé par la couronne, met au jour jusqu'à la fin une masse de vérités qui rappellent la pure lumière vaudoise, et dont les disciples, réformant l'Angleterre avant la Réforme, illustrent parleurs innombrables martyrs le nom vénérable de Lollards.
L'intelligence lui a manqué également, à ce Jean Huss, dont la noble figure est entourée d'une si pure et si sainte auréole. Né dans un pays où Pierre le Vaudois a trouvé son dernier asile et laissé les semences de la saine doctrine, fortifié par la lecture des ouvrages de WiciefT et par le courant d'idées qui unit l'université de Prague à l'université d'Oxford, appuyé sur son ami Jérôme, disciple des lollards, continuant l'œuvre évangélique d3 Milicz, Huss s'élève contre le trafic des indulgences que le pape fait vendre à. l'occasion de sa croisade contre le roi de Naples. Excommunié, il en appelle à Jésus. Chassé de sa chapelle particulière de Bethléem, il prêche en plein air. Ix dénonce le matérialisme catholique dans son livre sur l'Église. — On sait la fin. Condamné, maudit par le concile de Constance, consolé par un serrement de main du brave chevalier Jean de Ghlum, consolé surtout par celui qu'il venait de confesser devant les hommes, Jean Huss meurt humblement, doucement, courageusement.
DANS UN TEMPS COMME CELUI-CI
L'insensé ! n'entend-il pas l'habileté chrétienne qui l'accuse d'avoir mal choisi son heure ? L'heure sombre où tout s'atfaisse et périt, est-elle bien celle d une réforme ? Voyez ! L'Église est ruinée et le christianisme aussi ; luniversité de Paris bat la papauté en brèche, le concile national de France se soustrait à toutes les obéissances ; Clémangis écrit son traité de ruina ecclesiœ ; nous avons eu la papauté prisonnière à Avignon pendant plus d'un demisiècle ; puis, le grand schisme : deux papes, trois papes à la fois, s'anathématisant 1 un l'autre, des papes nommés par le roi de France, des papes nommés par l'empereur ; nous avons- eu un ébranlement profond, aussi effrayant par ses accès de repentance que par ses accès de vice ou de révolte : des armées de flagellants, demi-nus, parcourant l'Europe entière jour et nuit, ensanglantés et faisant retentir les villes et les campagnes des accents solennels du Diesirœ; des armées de danseurs, hommes et femmes, qui tombent écumant par terre, qui se relèvent et poursuivent leurs rondes immenses, sans rien voir et sans rien sentir, jusqu'à ce qu'ils succombent à l'épuisement. L'épidémie est telle, la puissance d'attraction est si grande, que les spectateurs sont entraînés ; la folie gagne de proche en proche ; vraiment « la terre chancelle comme un homme ivre. »
Quelle nuit ! quel cahos ! Nous cherchons en vain dans l'Europe entière un pays, une province qui jouisse encore de quelque repos.
En France, Grécy, Poitiers, la destruction de la noblesse, les misères incomparables du royaume, la captivité du souverain à Londres ; puis, Marcel et ses assommeurs, et la jacquerie auprès de laquelle le socialisme est pâle, la terreur de 1793 anodine ; puis, les massacres des juifs ; puis, les grandes compagnies, dont les pillages achèvent de détruire les dernières ressources du peuple ; puis, un roi fou, et les luttes impitoyables des Armagnacs et des Bourguignons, et les assassinats de Montereau et de Paris, et les Anglais au cœur du royaume, et cet abîme de misères au delà duquel l'imagination ne conçoit plus rien.
En Allemagne, l'empire offert à quatre princes, et la ligue des villes de Souabe, et les défaites des Autrichiens par
les Suisses, et Venceslas déposé, et Je règne calamiteux de son frère Sigismond.
En Italie, les effroyables révolutions de Naples, Jeanne d'Anjou tuant son mari, Charles Durazzo tuant Jeanne, Charles tué à son tour ; et le massacre des Français à Gênes, et une seconde révolution à Rome, Rienzi reprenant au nom delà politique 1 œuvre religieuse d'Arnold de Brescia; et Venise aux prises avec Gènes, et toute l Italie aux prises avec touie 1 Italie.
En Espagne, Charles le Mauvais, Pierre le Cruel, et la révolution qui élève au trône Henri de Transtamare, et la guerre de l'Angleterre et de la France transportée sur ce terrain par le Prince Noir et Duguesclin comme elle Ta été de nos jours par Wellington et le maréchal Soult.
Dans les Flandres, Artevelle et ses révoltés.
En Angleterre, l'usurpation d Henri, la déchéance et l'exécution de Richard II, la lutte séculaire des deux roses qui se propare à dépeupler le royaume.
Enfin, à 1 Orient, la lutte contre l'islamisme qui prend des proportions encore inconnues ; non-seulement les principautés chrétiennes de Syrie ont péri, non-seulement rempire de France, de Constantinople, a succombé, mais les Turcs ont passé J'Hellespont, ils occupent Andrinople, ils détruisent la chevalerie chrétienne à Nicopolis, ils assiègent Constantinople.
Et voilà que ce grand désastre est absorbé à son tour par un désastre plus gigantesque ! Tamerlan arrive avec ses Mongols, il rase les cités, il élève ses Pyramides de têtes coupées, il entasse les dépouilles du monde dans sa ville îartare de Samarcande.
Et ce n'est pas tout. Ce siècle lamentable a été marqué par le plus terrible fléau qui ait jamais moissonné les hommes : la peste noire a visité l'Europe entière ; elle la ravageait au moment même où Wicleff commençait son oeuvre, et Wicleff ne s est pas arrêté !
Oh, pitié ! pitié ! n ajoutez pas à tant de ruines, à tant de divisions, à tant de douleurs. Ne comblez pas la mesure des souffrances de l'humanité, en parlant de réforme dans un temps comme celui-ci.
DANS UN TEMPS GOMME CELUT-CI
L'époque de Luther n'est pas aussi sombre que celle de Wicleff et de Jean Hnss ; elle n'est pas aussi sombre que celle de Pierre le Vaudois et de Pierre de Bruys ; mais elle est bien autrement, bien plus profondément révolutionnaire.
Les calamités et les périls extérieurs, immenses encore, s'effacent en présence de l'agitation intérieure, de la dissolution rapide de l'ancienne société. — Auprès - de cette fermentation universelle, auprès de ces secousses du volcan qui annoncent une éruption redoulable, que sont les longues guerres d'Italie, ou les ambitions rivales de François Ie' et dè Charles-Quint, ou la prise de Constantinople par les Turcs, ou le déploiement de leur puissance agressive sous Sélim et sous le grand Soliman ?
Certes, c'était le cas ou jamais d ajourner la réforme. Il nous semble entendre d ici les lamentations des chrétiens sages, le jour où le moine de Wittemberg publia ses thèses.
Réformer l'Église quand la société n'est que souffrante, passe encore : c est une imprudence, une dureté, rien de plus. — Quand la société a la fièvre des révolutions, c'est un crime. — Or, cette fièvre, nous 1 avons ; elle est dans l'air que nous respirons ; notre vieille Europe porte en elle une Europe nouvelle ; une transformation mystérieuse se prépare, transformation qui ne s accomplira qu'au prix de périls que personne ne peut mesurer. Il ne s'agit pas seulement du catholicisme ; ses chefs semblent avoir juré de le perdre et d'arracher du cœur des peuples les dernières racines de respect et de foi, laissons-les ; laissons Sixte IV qui fonde ses revenus sur l exploilation du vice, Innocent IV, père de seize enfants et geôlier soldé par Bajazet, Alexandre VI, dont le nom ressort abominable entre tant d'ahominables ; laissons Jules II, ses ambitions et ses guerres : laissons Léon X, le fastueux, l'artiste, cardinal à treize ans, et ne croyant pas en Dieu sous la tiare. 11 y a quelque chose de plus grave aujourd hui que les turpiludes de Rome, que les luttes de3 conciles de Pise et de Laîran, que la guerre déclarée à la papauté par un roi de France. Le Perdam Bubylonis nomen est déjà effacé des monnaies de Louis Xil ; une sentence plus menaçante et plus générale
est gravée partout. Ne voyez-vous pas l'orgueil humain qui s'élève, l'homme qui s'adore lui-même et qui déclare la guerre à Dieu ? Ne voyez-vous pas l'émancipation croissante des esprits et l'incrédulité croissante des âmes ?
L'homme a découvert des mondes, l'homme a inventé l'imprimerie, l'homme est entré en possession des trésors de l'antiquité classique. L'insurrection artistique et scientifique qui balaye la tradidion, s'arrête-t-elle devant le christianisme ? Ne sont-ils pas païens, ces beaux-arts qui nous rendent les merveilles essentiellement matérielles de l'antiquité; ne sont-ils pas païens, ces émigrés que la Grèce envahie verse sur notre Occident? Les plus sincères l'avouent ; Pléthon annonce à Florence que la religion universelle — le véritable humanisme — s'avance, et qu'elle ressemble aux cultes païens. Bessarion écrit aux fils de Plélhon après la mort de leur père : « Il a pris son vol vers les pures régions du ciel, pour s'unir aux danses mystiques de Bacchus, parmi les dieux de l'Olympe. » Le même langage retentit sans cesse dans l'académie platonique de Flor3nce ; il retentit dans le collège des cardinaux ; il pénètre dans tous les pays, dans toutes les classes. On fait brûler ries lampes devant les images de Platon ; les derniers instincts religieux de l'esprit humain, on les trompe en se précipitant vers la cabale et la sorcellerie ; les sorciers donnent autant de travail à l'inquisition que les hérétiques.
Voilà l'ennemi contre lequel il faut s'unir, au lieu d'introduire de nouvelles divisions. Chrétiens, serrons- nous autour du christianisme menacé ; nous viderons plus tard nos querelles intestines ; vivons d'abord, nous réformerons ensuite. N'est-il pas évident qu'aujourd'hui, sous l'influence du génie de destruction et de nivellement qui détourne tout mouvement à son profit, les attaques même les plus sincères contre le papisme aboutissent à un accroissement du désordre général ? Il y avait du bon chez les frères du libre esprit; et cependant ils ont produit les tur lupins et les adamites ! Il y avait beaucoup de piété véritable chez Savonarole ; et cependant le dominicain s'est transformé en démocrate, le chrétien n'a pas restauré la foi, il a établi la république 1 En présence d© sa théocratie populaire
DANS UN TEMPS COMME CELUI-CI
de Florence, il n'est personne qui ne pressente un danger prochain et qui n applaudisse aux paroles d'Alexandre VI : « Quand il serait Jean-Baptiste, il devrait périr.
Et en effet, qu'allez-vous fonder, réformateurs aveugles ? le règne de lÉvangile ? Non, mais le règne des saints d'abord, le règne de la multitude incrédule ensuite. Tout cela n'a pas été consumé avec le bûcher de Savonarole. Vous achevez de déchaîner l'esprit humain ; vous achevez de démuseler le monstre. L'orgueil moderne n'avait pas besoin de l'aliment nouveau que vos discussions lui apportent ; la révolte des intelligences était assez complète, sans que vous vinssiez briser les derniers liens d'habitude qui la retenaient. Réservez votre réforme à une époque moins émue, qui en profitera sans en abuser. N'ajoutez pas la révolution à la révolution, dans un temps comme celui-ci.
Nous ne nous trompons pas maintenant sur la valeur de ces objections ; nous félicitons les réformateurs de ne s'y être pas arrêtés. — ■ Et cependant, elles étaient plus fondées encore qu'on ne pouvait le supposer au commencement du seizième siècle. On ne prévoyait pas alors que le soulèvement général des paysans marquerait les premiers pas de la réforme, que les anabaptistes de Munster les suivraient de près, qu'une guerre de trente ans dévasterait l'Allemagne, que la guerre religieuse éclaterait en Suisse, en France, en Prusse, dans les Pays-Bas, en Angleterre, partout. On ne prévoyait pas l'enfantement de l'Europe actuelle s'accomplissant au milieu de ces convulsions, et les révolutions produisant des révolutions nouvelles, dont les conséquences ne sont point épuisées.
Nous savons tout cela ; mais nous savons aussi « qu'un bon arbre ne perte pas de mauvais fruits. « Le mal qui travaillait la société européenne au commencement du seizième siècle venait du papisme et de l'incrédulité sa fille. Loin de le créer, la Pié forme l'a combattu. Que serions-nous devenus sans elle ? de quelle nature vraiment satanique auraient été dans ce cas les révolutions successives ? à quel genre de décomposition l'humanité aurait-elle été soumise ? L'imagination s'épouvante à le rechercher. — Et, d'un autre
côté, combien de misères n'auraient pas été évitées, si la Réforme avait osé être complète, si elle n'avait pas transigé avec le monde, avec les traditions indestructibles du paganisme naturel.
Ah ! n'attribuons jamais, à aucun degré, une influence funeste à la vérité. Ce serait, dans un certain sens, « attribuer quelque chose de mal convenable à Dieu. » Ne disons jamais, par conséquent, d aucune époque, qu'elle ne comporte pas le rétablissement de la vérité.
11 nous est d'autant moins permis de le dire, que nous venons de reconnaître la coïncidence constante établie par la sagesse du Seigneur entre les mouvements bénis de la Réforme et les époques les plus calamiteuses ou les plus révolutionnaires de l'histoire.
Nous touchons à une de ces époques-là ! raison de plus pour agir avec fidélité. Si le devoir de rétablir la vérité complète n était pas absolu à tous les moments, il le serait aujourd'hui. Heure décisive que notre lâcheté peut laisser perdre et qui ne se retrouverait plus! — Que Dieu nous préserve du malheur d hésiter, d ajourner... dans un temps comme celui-ci.