RÉPONS
Enfin, après de long retards, la bro?hnre de M. Adolphe Monod est parvenue entre nos mains. Nous venons de la lire avec respect, avec sympathie sous beaucoup de rapports, et, s il plaît à Dieu, avec fruit. Oui, avec fruit. 11 est impossible que des paroles sérieuses, écrites en priant, ne fassent pas du bien à ceux même qui ont le plus de réserves à présenter contre la thèse qu'elles soutiennent. Nous ne dirons pas que M. A. Monod ait donné le premier l'exemple d une discussion charitable, car nous avons eu la ferme intention de discuter ainsi, et nous n avons pas été les seuls assurément ; mais il a donné un exemple plus écla'ant, par conséquent plus utile. On respire à l'aise en parcourant Cjs pages où tout est sincère, scrupuleux ; et, n était la douleur du dissentiment quelles font ressortir — sans l'aggraver il est vrai — on se féliciterait de rencontrer un adversaire qui eriit rendre iustioe aux convictions qu il ne partage pas,
et qui ne cède jamais à la tentation de mettre un peu de mauvaise foi dans sa polémique.
Ne faut-il pas profiter d'une telle bonne fortune ? Nous contenterons-nous d'insérer ici un simple compte rendu? Quand retrouverions-nous l'occasion de débattre contradictoirement la grande question que les chrétiens de nos jours ont à résoudre ? M. Monod a réfléchi plusieurs mois ; il a publié ensuite d'une manière développée le résultat de ses réflexions. Il est permis de penser qu'on ne dira ni plus, ni mieux dans ce sens, et nous serions impardonnables si nous négligions de nous placer en présence des arguments formulés par lui, au lieu de réfuter ceux que nous formulons nous-mêmes. On est suspect lorsqu'on fait à la fois les objections et les réponses.
Nous n'allons donc pas examiner le livre de M. Monod, son style, son talent. — Il s'agit bien, entre nous, de talent, de style ! 11 s'agit bien de nos livres et de nos articles ! M. Monod a bien besoin de nos éloges ! — Non ; la débat est plus grave, et M. Monod aussi a le droit d'être traité plus gravement, c'est-à-dire d être suivi sur le terrain où il s'est placé. Là, du moins, là seulement, la partie sera égale ; une conscience chrétienne en vaut une autre.
Prêts à nous exprimer franchement et complètement, comme M. Monod l'a fait, nous n'oublions pas plus que lui que cette francnise complète est un des privilèges de la charité, et nous aimons à lui emprunter une prière qui, souvent déjà, s'était échappée de nos lèvres : » Ne permets, pas, Seigneur, que je m'égare, ni surtout que j'égare les autres ! fais que je n'aie point de puissance contre la vérité, mais seulement pour la vérité ! — Ne permets pas non plus qu'il se glisse dans cetécrit une seule ligne qui soit contraire à la charité, une seule parole qui blesse l'amour fraternel ! »
Il fait bon avoir affaire à un esprit net et lucide. Un tel esprit simplifie les questions, rien qu'en les touchant ; son instinct logique le pousse irrésistiblement vers le point central, vital ; il le marque du doigt, et s'écrie : « La solution est là, non ailleurs. »
Ainsi agit M. Monod. Il reconnaît dès l'abord que, s'il y avait uue vérité révélée, un ordre de Dieu au sujet de l'É-
glise, toutes les considérations secondaires s'effaceraient devant le devoir absolu. En vain invoquerait-on une prétendue utilité, une prétendue prudence, la seule utilité serait de se soumettre, la seule prudence serait d'obéir. Supputer les conséquences d'un principe scripluraire, ce serait Une impiété.
Mais y a-t-il un principe scripturaire ? La question entière réside là, et M. M >nod ne peut la résoudre affirmativement. Il croit certaines formes meilleures, plus conformes peut-être au modèle apostolique ; il ne croit pas certaines règles obligatoires. 11 admet des préférences ; il n'admet pas de commandement. — La notion d'Église, dit-il, n'est pas éclaircift pour lui ; il accepte si peu une vérité en cette matière, qu'il va jusqu'à opposer la voie ecclésiastique à la voie spirituelle, .jusqu'à lairc de l'adoption de l'une ou de l'autre une affaire de goût libre et presque de tempérament.
Un moment nous avons eu la pensée de nous renfermer dans l'unique question d'où tout dépend, et de dire à M. Monod : «Puisque, de votre aveu, 1 existence d'une vérité divine et obligatoire au sujet de l'Eglise ferait tomber les arguments empruntés aux circonstances , n'examinons que cela. Oublions la situation particulière des protestants français, l'intérêt des masses, la puissance de la prédication, les progrès de la saine doctrine, l'appréciation du synode de septembre, de la confession de La Rochelle et de l'Église de l'avenir. Allons droit à la difficulté. Dieu nous a-t-il révélé les caractères de son Église et le devoir de nous y rattacher, ou bien nous a-t-il laissés dans 1 ignorance et dans la liberté, n'ayant rien de mieux à faire que d imiter les prophètes, Jésus-Christ, les apôtres les réformateurs dont la conduite — assure-t-on — se réduirait à ceci : Rester dans l'Église où 1 on est né ; y parler et y vivre fidèlement ; n'en sortir que lorsqu'on en est ôhassé !
Notre marche eût été rapide, saisissante et parfaitement lég;time ; mais elle eût semblé contraire aux sentiments d'affection et de déférence que nous inspire M. Monod. Nous avons repoussé un procédé sommaire qui eût pris dis, pages de son livre, et en eut négligé quatre-vingts. N'y
a-t-il pas d'ailleurs, dans ces quatre-vingts pages étrangères au problème fondamental, des remarques utiles à recueillir, des erreurs secondaires à relever? Et ne faut-il pas penser aussi aux esprits si nombreux que les petites raisons frappent autan- que les grandes, et qui, loin de se rendre avec M. Monod lorsqu'on leur aurait démontré le devoir en matière d Église, insisleraient encore sur les inconvénients pratiques de 1 obéissance ?
Mieux vaut suivre fidèlement les pas de M. Monod ; nous ne saurions qu'y gagner, et nos lecteurs ne s'en plaindront pas. Seulement, il nous sera permis d aller un peu vite tant qu'il ne s'agit que des arguments rebattus auxquels sa plume a seule pu rendre quelque éclat, des arguments utilitaires dont l impor'ance tout hypothétique s'efFacrrait entièrement le jour où apparaîtrait la vérité ecclésiastique obligatoire.
C'est là que doit se concentrer notre principale discussion. Nous y viendrons après avoir déblayé le terrain, et nous espérons prouver alors à quel point est dépourvue de fondement biblique et historique la théorie qu'on veut é ayer de l'exemple des prophètes, de Jésus-Christ, des apôtres, des réformateurs, théorie que M. Monod résume ainsi : « Ne sortir qu'expulsé. »
Notre premier besoin est de répondre à un appel qui nous a singulièrement émus.
M. Monod vient d exposer les motifs de sa détermination. Il l'a montrée sérieuse, consciencieu-e, douloureuse même: « Voilà, s est-il écrié, la persuasion à laquelle je suis arrivé devant Dieu. Tant qu'elle n'aura point été ébranlée, l'infidélité, quant à moi, serait de ne pas la suivre ; aussi suîs-je bien résolu de la suivre à travers la bonne et la mauvaise réputation. » — Puis il conclut ainsi : » On pourra dire : Je ne partage pas vos vues, et je sortirais à votre place ; mais on devra ajouter, et l'on ajoutera, si l'on n'a pas le jugement rétréci par l'esprit de secte ou aveugle par l'esprit de système : Vous pouvez rester tres-fidelement et très-saintement. »
Oui, vous pouvez rester très-fidèlement et très-saintement» Nous pensons l'avoir déjà dit souvent, avoir souvent
distingué entre les actes que nous condamnons parce que. nous les croyons contraires aux commandements de Dieu, et les personnes que nous honorons parce qu'elles désirent et croient s'y conformer. — Puisque nos déclarations n'ont pas suffi, nous les reproduisons avec plus de solennité. Nous disons à nos frères : « Non-seulement vous pouvez rester tant que vo're persuasion actuelle n'aura pas été ébranlée, mais vous. devez rester. Non-seulement vous serez fidèles en restant, mais vous ne serez fidèles quen restant.Nous désirons que vos convictions changent, mais nous n'avons jamais désiré que le changement de votre conduite précédât celui de vos convictions. Ne savons-nous pas tous que ce qui ne vient pas de la foi est péché ? et pour citer un exemple extrême, ne regarderions-nous pas tous comme un péché l'acte d'un idolâtre qui, cédant à 1 entraînement, briserait les idoles auxquelles son cœur croit encore? Loin de vous engager à agir contre votre persuasion actuelle, nous serions tentés de vous donner— si vous en aviez besoin— l'c" vertissement que# Dante place dans la bouche de Thomas : « Que ceci te rende attentif et te soit comme une semelle de plomb aux pied*, pour que tu n'ailles que bien lentement vers le oui ou vers le non des choses que tu n'as pas entendues du premier coup. »
Accuser M. Monod d'infidélité, ce serait manquer à la fois de justice et de mémoire. Y a-t-il si longtemps que nous pensions ce qu'il pense, que nous disions ce qu il dit? Quoique le synode de septembre soit un grand fait selon nous, à titre de mise en demeure, de signal, de constatation éclatante d'un état que Dieu condamne, cependant le mai existait auparavant, nous le connaissions, et nous l'acceptions, et nous nous retrouvons nous-mêmes dans les arguments que nous combattons aujourd hui : « 11 n'y a point de principes absolus. L'Église n'est pas l'Évangile ; l'Evangile va avant l'Église. Prêchons Christ ; et laissons les querelles ecclésiastiques. Restons où Dieu nous a mis ; restons avec les masses; ne les livrons pas aux faux docteurs! »
Celui qui écrit ces lignes se souvient d'avoir tenu un tel langage, et il s en souvient sans éprouver de remords, parce qu'il l a tenu avec une sincérité parfaite, ainsi que le font encore dea frères respectés. Il ne comprenait pas alors ce
que Dieu nous a révélé au sujet de Y Église ; bien mieux, il l'ignorait, l'idée d'Église ne tenait aucune place appréciable dans sa foi. — C'est dans le canton de Yaud que les écailles sont tombées de ses yeux : la vue de 1 Église lui en a plus appris en quelques mois que l'étude des livres en plusieurs années. — Comment donc calomnierait-il les intentions des chrétiens auxquels un semblable privilège n'a pas été accordé et dont les convictions au sujet de 1 Église n'ont pas pu se former à la grande école de la pratique ? S'il le faisait, il serait forcé de s'arrêter, ainsi que s'arrêta Cicéron dans son plaidoyer pour Ligarius. 11 parlait des maux de la guerre civile ; il blâmait les partisans de Pompée... Tout à coup ; « J'insiste trop. Pensons à moi. J ai porté les mêmes armes. » Qui de nous aurait le droit de blâmer outre mesure les doutes et l'abstention de M. Monod, sans s'écrier aussitôt : « Nimis urgeo, ad me revertar, iisdem in armis fui. »
Voilà notre pensée ; elle est nette, large, et nous paraît étrangère aux inspirations de l'esprit de secte ou de l'esprit de système. — Mais en allant jusque-là, nous nous sentons incapables d'aller plus loin ; nous ne saurions pousser la largeur jusqu'où la pousse M. Monod, lorsqu'il écrit : « Je n'ose prononcer que les frères sortants soient dans l'erreur, » et ailleurs : « entre ces deux voies, je crois les enfants de Dieu rigoureusement libres de choisir. »
11 semble émettre ici, à son insu et sous l'influence d'un vif sentiment de charité, une théorie véritablement sceptique et latitudinaire. Autre chose est le respect des consciences qui reconnaît qu'on peut conserver saintement et fidèlement une position anormale, autre chose la théorie qui ne reconnaît aucune position comme normale. — Hâtons-nous d'ajouter que la brochure entière de M. Monod proteste contre ces concessions excessives de son cœur, et qu'en affirmant que la règle biblique consiste à ne sortir qu'expulsé, il a condamne l'acte de ceux qui sortent avant d'être expulsés, condamné sans rien ôter à leur fidélité personnelle.
Ce que nous venons de dire achève d'indiquer le côté par lequel M. Monod est vraiment supérieur, et prend une
position à lui parmi les chrétiens restés membres des églises établies.
Malgré la contradiction où il s'est laissé entraîner un moment, M. Monod a un principe. Il conteste nettement l'existence d une vérité obligatoire au sujet de 1 Église ; il déclare non moins nettement que, si elle existait, ceux qui sortent auraient raison. Enfin, à défaut d'un commandement relatif à l'Église, il proclame la règle de conduite qui consiste à ne sortir qu'expulsé.
Voilà qui est simple et sensé. Si les argun. *nts habituels sur la valeur légale des confessions, sur les liturgies, sur l'abandon des masses, sur les progrès de l'or bodoxie, sur le développement historique, sur la voie de patience, occupent encore une place et une place trop considérable dans son écrit, ils n'en sont pas moins retirés et désavoués d'avance pour le cas où la vérité ecclésiastique apparaîtrait.
On ne se donne pas en général la peine d'être si logique. On ne se croit pas tenu de nier la vérité ecclésiastique ou de déclarer au moins qu'on la met en doute, qu'on ne Ta pas encore découverte. On laisse supposer qu elle existe, et qu il est permis de la mépriser ! qu elle existe, et que les églises établies la réalisent ! Les uns disent : « Dieu a révélé les caractères qui doivent distinguer ses églises ; mais nous ne nous arrêtons pas à si peu de chose qu'un commandement de Dieu ; nous prêcherons l'Evangile, sans nous inquiéter des questions d'Eglise. » Les autres disent : « Dieu a révélé les caractères qui doivent distinguer ses églises ; mais nos églises nationales portent ces caractères. Elles ont la saine doctrine ; elles ont la profession. »
M. Monod ne procède pas ainsi. Faites-lui voir un ordre de Dieu, il se gardera de recommander la voie de patience ; il aimera mieux sauter — ou plutôt courir — que marcher , car il sait que Dieu approuve ceux qui courent dans ses commandements ; il n'opposera plus la voie spirituelle à la voie ecclésiastique; il cessera de calculer les avantages de la première.
M. Monod le déclare en termes exprès : « Si, comme mes frères démissionnaires, je croyais blesser, en demeurant, des principes absolus,;^ ne ferais pas toutes ces ré flexions, ni ne me
laisserais retenir par les conséquences de ma retraite, quelque graves qu'elles dussent être : 1 utilitarisme spirituel serait encore de l'utilitarisme. Mais je l'ai dit, ces principes absolus, je ne les vois point. »
Avec un tel contradicteur, la discussion est possible et utile. Nous sommes heureux de penser que M. Monod n'a pas été seul à sentir la nécessité d'appuyer sur un principe ou sur la négation expresse d'un principe — ce qui revient au même — une cause qui avait trop longtemps paru se contenter des banalités empiriques ou utilitaires. C'est ce que nous apprennent les premières pages de la brochure :
« Plusieurs pasteurs de nos églises ; et de ceux qui ont le plus d'autorité sur mon esprit, ont la bonté de me reprocher mon silence. Émus des discussions de septembre et du déchirement qui les a suivies, frappés de la ferme et noble conviction avec laquelle, ont parlé les démissionnaires, peu touchés des réponses qui leur ont été faites, et qui, disentils, ne vont pas au fond des questions et ne rendent pas assez d honneur aux principes, ils tiennent à connaître mon sentiment, parce qu ils présument, à bon droit, qu il ne doit pas se confondre avec celui des frères qui ont approuvé l'œuvre de septembre, et que je dois avoir, pour rester, des raisons qui n'ont point encore été présentées K
Cependant, M. Monod donne aussi des raisons que d'autres ont déjà présentées.
Il en est sur lesquelles son sens si droit l'avertit de glisser. Ainsi celles qui se rapportent au synode de septembre.
Convenons-en, quelle qu ait été l'importance du synode comme manifestation, il n'a rien changé au fond même des vérités et des devoirs. Si les commandements de Dieu ont été violés par le synode, ils 1 étaient avant. Le synode n'a pu ajouter à la révolte ancienne que la gravité nouvelle d'une sanction expresse, délibérée, voulue par les représentants des églises et acceptée par nous-mêmes. Or, on a bien le droit, à la rigueur, de nous dire que la question de principe reste ce qu elle était, abstraction faite du synode. M. Monod a bien le droit de trouver que le synode à lui seul ne suffit pas à