CHAPITRE PREMIER
ROME ET l'Église WISIGOTHIQUE.
Sommaire. — Caractère et fréquence des relations entre l'Eglise d'Espagne et la papauté. — Titres décernés aux papes, noms donnés à leurs écrits. — Ebauche d'une théorie sur le pouvoir des papes et l'autorité de leurs décrets que laissent deviner quelques passages. — Appel aux anciennes décisions pontificales. — Recours à Rome : consultations de la part du clergé, la diplomatie do Récarède. — Initiatives pontificales ; intérêt pris par saint Grégoire aux choses d'Espagne ; une mercuriale d'Honorius ; la proclamation du Vie concile œcuménique, l'affaire de Julien de Tolède.
De la fin du iv^ siècle au début du vi% les relations entre Rome et l'Eglise d'Espagne, pour ne pas avoir
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été très fréquentes, étaient demeurées, au moins pour l'époque, très normales : les quelques lettres reçues des papes par les évêques espagnols de cette époque avaient été au moins aussi nombreuses que celles envoyées à leurs collègues des autres régions de l'Occident ; on peut citer les décrétales que leur adressèrent saint Sirice, saint Innocent P"", saint Zosime, saint Léon I"^, saint Hilaire, saint Simplicius, saint Félix II, saint Hormisdas ^ Mais quand la domination des Wisigoths ariens eut été définitivement établie dans la péninsule ibérique, c'est-à-dire peu après le début du vi*^ siècle, la tradition avait été interrompue. Après la conversion de Récarède et de sa nation, en 689, saint Grégoire le Grand la reprit, sans d'ailleurs la développer beaucoup, puisque dans toute sa volumineuse correspondance — le registrum de ses lettres publié dans les Monumenta Germanise historica comprend deux volumes assez compacts — nous ne trouvons que dix lettres relatives aux affaires d'Espagne. Encore, sur ces dix lettres, quatre adressées à saint Léandre, un ami du temps où le saint pontife était apocrisiaire à Constantinople, contiennent-elles beaucoup plus de confidences personnelles que de décisions canoniques, et trois autres traitent-elles du cas de la cité de Malaga qui n'était pas alors de mouvance ^visigotbique. Ce chiffre de dix lettres est hors de comparaison avec celui des missives que saint Grégoire envoyait aux prélats de l'Illyricum et de l'Afrique ; les Francs, les
I. Thiel, Eplstohc romanorum pontificum, Braunsbcrg.x', 186^, t. I, p. i55, i65, 169, 2i3, 788, 793, S81, 979, 981, etc., etc.
Angles, les Grecs de Gonstantinople en reçurent beaucoup plus du même pontife, qui écrivit tout autant aux Alexandrins, et Alexandrie était dès lors par l'esprit comme par la distance le lointain Orient.
La correspondance des successeurs de ce grand pape fut beaucoup moins active que la sienne : aussi les décrétâtes aux Espagnols se font-elles encore plus rares après sa mort. Pour une période de plus d'un siècle, de 6o4 à 711, date de la chute de la monarchie Avisigothique, Jaffé, dans ses Regesia Romanorum poiitificum, ne mentionne que huit lettres envoyées en Espagne, et l'authenticité de l'une de ces huit lettres est fort douteuse. Or, pendant ce vii*^ siècle (du n" 1995 compris au n° 12^7 compris, de l'an 6o4 à l'an 711), le même Jaffé comj)te deux cent cinquante-deux épîtres pontificales, dont quarante-sept adressées à des Anglo-Saxons et vingt-sept à des Francs. On ne peut donc plus dire que la péninsule ibérique ait, comme au V'' siècle, une part aussi grande que les autres régions de l'Occident aux sollicitudes de Rome. Le nombre des lettres des papes s'était grandement accru, et presque tous les pays occidentaux bénéficiaient de cet accroissement, mais les Espagnols en recevaient plutôt un peu moins que deux siècles auparavant.
Cet état de choses tenait d'abord à la difficulté des communications. La voiede mer était, entre l'Espagne et Rome, la plus rapide et jadis la plus fréquentée ; mais depuis les incursions des Vandales, la Méditerranée occidentale était devenue le domaine des pirates, la navigation y était des moins sûres et des moins régulières. Les nouvelles mettaient un temps
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considérable à venir du royaume des Wisigoths en Italie : Récarèdc était converti en 587, peut-être en 586 ; or la lettre par laquelle saint Grégoire l'en félicite n'est que de 59 1 ; on ne saurait attribuer ce retard à un manque d'empressement de la part du saint pontife. Il faut donc, avec l'éditeur des Regesta, en faire remonter la cause à la lenteur que le récit de ce grand événement mit à parvenir à Rome ^. Il fallait parfois attendre fort longtemps avant de pouvoir confier une missive à un voyageur s'embarquant pour Tarragone ou Carthagène. A la fin d'une lettre au roi Récarède, saint Grégoire se plaint de chercher en vain quelqu'un qui parte pour l'Espagne 2. Les Espagnols, comme les Romains, se rendaient compte de la distance qui les séparait de la Ville éternelle. Saint Branlio le rappelait au pape Honorius en termes emphatiques, quand il lui parlait de leurs deux églises séparées par tant de pays et de si vastes espaces de mer '^.
Mais un voyage d'Italie en Grande-Bretagne n'étaitil pas plus difficultucux encore qu'une traversée d'Ostieà Carthagène? Et cependant de Rome on écrit beaucoup plus souvent aux Anglo-Saxons et à leurs
1. « Considerarc dcbemus qua itineris difficultatc et niintio- (( rum penuria tune liispania a Roma divisa fuerit. » [Monumcnta Germanise historien, Gregorii priini papœ registrum epistolarum, t. I, ediderunt Paulus Ëwald et Ludovicus M. Hartmann, Berlin, Weidmann, 1891, p. 57.)
3. Jaffé, Regesta, l. I, no 1767, p. 199 : u Queritur quia <( invcniri non potcst qui ab istis partibus ad Spaniaî litora valoat « profîcisci. »
3. u Tôt inter jacenlibus terris, tanlisque intcrjectis marinis « spatiis. » (Migne, P. L., l. LXXX, col. 068.)
missionnaires qu'au roi de Tolède et à ses sujets. Il y a donc à cette rareté des décrétales adressées aux Espagnols une raison plus profonde que celle qui vient d'être signalée, et il faut la chercher dans l'organisation même du royaume et de l'Eglise Avisigothique. Nulle part, avec autant d'efficacité que dans la péninsule ibérique, n'agissaient les forces qui, dans tous les royaumes barbares issus des invasions, s'opposaient à l'intervention des pontifes romains et dont Mgr Duchesne a si bien décrit l'influence : a Si l'empire « d'Occident avait pu se maintenir, écrit-il dans ses (( Origines du culte chrétien y on aurait vu se produire a de bonne heure, en Occident, une centralisation (( ecclésiastique analogue à celle vers laquelle l'Orient (( avait déjà fait de si grands pas. Saint Léon avait (( mis cette concentration religieuse sous la protec- (( tion des lois, en se faisant reconnaître par Valence tinien III le droit de contraindre les évoques de u toutes les provinces à comparaître devant son triée bunal. {Nov. Valent. III, tit. i6). Mais ce mouve- « ment fut entravé par rétablissement des royaumes (( barbares. Des frontières politiques s'élevèrent entre (( Rome et les églises d'outre-monts et d'outre-mer. (( Les lois et les fonctionnaires de Piavenne ne furent « plus d'aucun secours dans l'Afrique vandale, dans (( la Gaule franque, dans l'Espagne wisigothique. « Catholiques ou hérétiques, les rois barbares se u montrèrent peu favorables à des communications (( régulières et fréquentes entre leurs évêques et celui « de Rome, sujet de la puissance aux dépens de « laquelle les leurs s'étaient fondées. D'autre part, les
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u souverains francs et wisigoths avaient reconnu de u bonne heure la nécessité de s'entendre avec leurs « évêques. Les fonctionnaires romains une fois dis- (t parus, les éveques se trouvèrent être les représen- (( tants les plus qualifiés des populations envahies ; u mille occasions se présentèrent de recourir à leur (( autorité morale. Des relations incessantes s'établiu rent ainsi entre les Eglises et le souverain. La cour « du roi devint le centre des affaires ecclésiastiques u comme de toutes les autres. C'est de là que parie tirent les convocations de conciles et les nominations u épiscopales. On se concentra chez soi. Il y eut une (( Eglise nationale franque, une Eglise nationale Avisi- (( gothique, celle-ci plus centralisée, plus étroitement « unie à l'Etat, celle-là toujours un peu morcelée, (t grâce aux perpétuels partages du territoire entre les (( princes mérovingiens et à l'absence de toute capiu taie, religieuse ou politique ^ »
La conclusion s'impose : des deux Eglises, la plus réfractaire à des rapports fréquents et suivis avec Rome ne devait pas être celle des Gaules, qui ne possédait pas de centre unique et stable, mais celle qui se groupait dans une forte unité autour de Tolède, résidence permanente des rois et lieu de réunion des conciles pléniers de toutes les Espagnes. Une preuve de ce particularisme espagnol nous est fournie par le bréviaire d'Alaric : on n'y trouve pas le rescrit de Valentinien lïl ordonnant aux gouverneurs de pro-
I. L. Duchesnc, Orirjincs du culte cltrclien, 4' édition, 1908,
vince de contraindre, si besoin était, les évêques cités par le pape à comparaître devant lui * .
Mais il ne suffit pas d'expliquer le petit nombre des textes qui nous témoignent des relations de l'Eglise wisigothique avec Rome. Si maigres soient-ils, nos documents nous fournissent des renseignements qu'il sera bon de recueillir. Les titres qu'on y décerne aux papes et les noms qu'on y donne à ses lettres sont assez significatifs. Certains passages esquissent même quelques linéaments d'une doctrine sur l'importance du siège de Pierre et l'autorité des décisions qui en émanent. Enfin et surtout l'appel aux anciens décrets des papes, le recours spontané aux jugements du pontife régnant à Rome ou à ses lumières en matière de discipline ecclésiastique, les initiatives romaines et l'accueil qui leur est fait sont autant d'exemples concrets qui apprennent comment et jusqu'à quel point la théorie passait dans la pratique .
Le siège de Rome était par excellence le siège u apostolique ^ » . Récarède s'adresse à saint Grégoire comme « au Seigneur saint et au bienheureux pape Grégoire éveque ^ n. Il est vrai qu'alors le titre de pape s'appliquait assez couramment à de simples
1. L. Duchesne, Histoire ancienne de VEglise, t. III, 1910, p. 596, note I.
2. IVe concile de Tolède, canon 6 : Bruns, t. I, p. 228 ; saint Isidore, De ojjiciis ecclesiasticis, 1. 1, c. xliii.
3. <( Domino sancto ac beatissimo papae Gregorio episcopo. » {Monumenta Germaniœ historica, Gregorii primi papx registmni, t. II, p. 220.)
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évêques. Dans son De viris illiistribus, par exemple, saint Isidore mentionne au chapitre xlv la lettre d'Eutrope à un pape Lucinien qui n'est autre qu'un de ses collègues d'Es23agne. Dans la même lettre où il le traite de Haute Béatitude, Récarède appelle saint Grégoire : Votre Hautesse, Votre Sainteté ^. Ce dernier terme tout au moins n'était pas alors réservé au pape, puisque saint Grégoire l'emploie à plusieurs reprises en s'adressant à saint Léandre de Séville ^. La réponse de saint Braulio à Honorius, qui accusait l'épiscopat espagnol de négligence, multiplie les appellations honorifiques, comme si on voulait que la forme fît passer le fond, caries choses que l'on faisait entendre étaient beaucoup moins aimables que celles que l'on disait. Le pape est « le Seigneur très vénérable que (( les mérites de la gloire apostolique rendent digne « d'honneur 3», u le plus éminent des prélats, Seigneur tiès bienheureux ^. » Il est qualifié de béatitude (saint Grégoire appelle de même son ami Léandre ^.) Braulio le prie, lui u le plus vénérable des hommes u et le plus saint des Pères », de défendre la discipline ecclésiastique de sa « divine protection », tant en Orient qu'en Occident ^ ; il le salue comme